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Full text of "Revue de Bretagne et de Vendée"

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fiterarf 







GUSTAVE BORD 
COLLECTION 



REVUE DE BRETAGNE 

ET DE VENDÉE 



-I^. Ttoe«t Fowrt « Éirfb Oifawid. phct *i CowMfOi. *^ 



REVUE 



DE BRETAGNE 

ET DE VENDÉE 



DiucTBUB : Arthur de la Bordarle 

Sbciétàub de la Rédactioh : Emile Grimand 

TINGT-HUITIÈMB ANNÉE 

SIXIÈME SÉRIE. — TOME YI 

(TOHB LTl 0B LA COLUHmOH) 
ANNÉE 188i. — DEUXIËHE SEMESTRE. 




NANTES 

BUBKAOX DB RÉDACTION ET D'ABONHEMENT, PLACE OU COMMERCE, 4 

1884 



LA BRETAGNE A L'ACÀDËMIE FRANÇAISE 



xni* 



UABBÉ TRUBLET 

(1897-1770) 



Chapelain fot, au XYII* siècle, la yiclime de Boileau, et noas 
avons TU que le poème de la Pucelle, celte grande erreur et 
ce feu de paille, n'était pas de nature à justifier Toubli systéma- 
tique d'une longue et belle carrière littéraire. Au XYIII* siècle, 
Tabbé Trublet devint la victime de Voltaire, non pas pour 
avoir produit un poème illisible, mais pour avoir pris un goût 
médiocre à la lecture de la Benriade el pour avoir osé le dire. 
Boileau avait jadis prétexté le soi-disant scandale de la liste des 
pensions proposées à Colbert et approuvées par le ministre. Vol- 
taire ne chercha même pas de prétexte : il était au-dessus des pré- 
jugés qui naissent d'un vieux fonds de délicatesse. On ne s'était 
pas profondément incliné devant son omnipotence et on avait l'au- 
dace de rédiger une feuille appelée Journal chrétien. Il n*en fallait 
pas davantage. Lefranc de Pompignan, Fréron, Maupertuis, Gres- 
set, avaient ressenti les coups de sa férule. Trublet, qui n'était 
point de leur force, ne devait pas s'attendre à être ménagé. Il ne 
le fut point, et l'on put lire un jour, dans la satire du Pauvre diable, 
ces vers qui sont restés dans toutes les mémoires : 

* Toir la Urraison d'octobre 1882. 

(RECAP) 



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\/.5fe 



6 LA BRBTAi&im 

L'abbé Trublet avait alors la rage 
D'être à Paris un pelii personnage ; 
Au peu d^esprit qiie le bonhomme avait, 
L'esprit d'auirui par supplément servait. 
Il entassait adage sur adage ; 
n compilait, compilait, compilait. 
On le voyait sans cesse écrire, écrire 
Cs qu*il avait jadis entendu dire, 
Et nous lassait sans jamais se lasser... 
Etc. 

Ce fut, à partir de ce moment, un feu roulant d'invectives et de 
lazzis en vers et en prose. Candide, le Russe à Paris, et bien 
d'autres écrits satiriques plus ou moins virulents que nous aurons 
occasion de citer en leur lieu, accablèrent le pauvre abbé de ces 
mille piqûres d'épingle souvent plus pénibles pour rtfmour-|)ropre 
que des coups de massue vigoureusement assénés. La plupart des 
amis de Voltaire se mirent eux-mêmes de la partie^ comme ces 
roquets qui aboient derrière le dogue et lancent la note aiguë dans 
le concert des molosses. L*abbé de Yoisenon, cet épicurien aux 
contes lestes, qui avait été vicaire général de Boulogne, avant de 
pontifier au temple de Cflbère, écrivait dans ses Anecdotes, à pro- 
pos de Tabbé Trublet : 

« n est de Saint-Halo. Il a passé 30 années de sa vie à écouter et à 
transcrire: C'est, pour ainsi dire, le chiffonnier de la tUtérature. 11 a 
gratté pendant 20 ans à la poite de l'Académie: à la fin, on la lui a 
ouverte. FriippeM et l'on vous ouvrira. 11 y a porté plus de liant dbns 
Tesprit que de lumières, et n'y a jamais été ni ridicule ni déplacé. 

c II a été longtemps attaché au cardinal de Tencin, qui ne lui a servi de 
rien, parce que l'abbé ne lui était pas utile à grand'chose. Il s'est fait 
ensuite dévêt à M. de Fontenelle, dont il savait les m«iindres anecdotes. 
Le talent principal de l'abbé Trublet est la mémoire. Dans le temps qu'il 
donna ses êiélanges, il demanda à un homme de lettres s'il croyait que 
Ton tût en état de travailler tous les jours à cet ouvrage. — Gela dépend 
des gens que Ton voit^ lui répondit-on... > 

Cela est assez piquant, comme on voit, malgré certaines nuances 
d'impartialité. Quedites*voas de ce chiffonnier de la littérature^ qui 



k l'agaoéhii fiunçaisb 1 

eependant n*d6t ni ridicale tii déplaeé aa fuilien dé rAcadémier 
Vous éties aussi du cénacle. Monsieur de Voisenon, et vons 
craigniez peut-être qu*en forçant la note on ne tous applii|oftt Pépi- 
thète à vou8-m6me... 

Madame Geoffrin disait mieux s elle appelait Trublet une bék 
frottée (Tetprit ; et Garât, qui rapporte ce mot dans ses Mémoirti 
9ur Suard, le trouve naturel puisque Pabbé ne sortait pas de la 
société de Fontenelle, de Montesquieu et de Marivaux. — Es tu 
Vambre? d«*mande le Persan Saadi à un morceau de terre qui par- 
famé son bain. — Non, répond la terre, mais je me iuii trouvé 
souvent aux lieux où la rose verse ses parfums les plus exquis.. 

Suard, qui se connaissait en hommes d'esprit, ne pensait cepen- 
dant, sur Tabbé Trublet, ni comme Madame Geoffrin, son amie, ni 
comme Voltaire, Tun de ses oracles : bien plus, il réclamait contre 
Tun et Fautre, contre Tamitié bienfaisante et contre le génie en 
colère (ce sont les expressions de Garai) ; et, ce qui est plus rare 
encore, il faisait sortir de ces réclamations courageuses des prin- 
cipes lumineux de critique littéraire. Il disait à Madame Geoffrin, 
et nous croyons devoir rapporter intégralement ce curieux passage 
des Mémoires de Garât: 

« Sans esprit à soi^ Madame, fût-on plos firotté encore de tout l'esprit 
de Fontenelle, on ne s'élèverait pas même jusqu^à la médiociité. Je crois 
bien que votre abbé n'est pas allé btaue«iup au delà % mais je ereis peur- 
taai qu'il a franciri celle boraot qui est celle de presque tout le monde. 
Veid ce qui me le fiiil penser* 

o II j a trois cboset qui, à ce qull me semble, ne peuvent jamais ap- 
parteuir I un bomme îirémédÎAblHneat médiocre ; la première, un «tyle 
toajoure eerracti toujours aases prés de rifléganee, et quflquefiBÎs henraa- 
sement détourné des ei pressions et des toumorea vu%atres : or, tout ee 
qu'a imprimé l'abbé Trublet est toujours pur et net; il lui arrive même 
de trouver des mots ou des associations de mots qui n'étaient pas dans 
k langue, et qu'elle fera bien de lui prendre. La seconde, ce sont des 
vues sur les opinions et sur les mœurs domtnantt*s du monde, sur Tesprit 
do jour, qui démêlent plus distinctement qu'on ne Ta fuit encore ce qui 
s'y trouve de foux et de dangereux ; et je crois qu'il me serait facile d'ex- 
traire, pour votre usage et pour le mSeo, des observations et des mufanes 



8 LÀ BRETAGNE 

de Tabbé Tniblet, un reeueil, petit t la vérité, qu'on jugerait formé, non 
de fesprit de l'abbé Trublet, mais de celui de La Rochefoucauld ou de 
celui de La Bruyère. La troisième, c'est un nouvel eiameo de quelqu'un 
de ces écrivains qui, après avoir eu une grande vogue, Font, dès long- 
temps, tout à fait perdue, et un jugement qui le fait remonter à ce rang 
d'où il était déchu : tels sont l'examen et le jugement de l'abbé Trublet 
sur Balxac ; l'abbé a très bi< n prouvé, car il a très bien fiait sentir ë tons 
Jes esprits que Balzac a le premier créé l'énergie et la noblesse de notre 
prose, comme Corneille, l'énergie et la noblesse de nos vers. C'est comme 
un trône restauré, et il n'y a que le goût qui puisse ainsi réhabiliter le 
génie. > 

A ce sujet, ajoute Garât, Suard se plaignait de son ami Saint- 
Lambert, qui, succédant à Trublet à rAcadémie, avait glissé rapi- 
dement sur les mérites de son prédécesseur, comme s'il eût craint, 
en appuyant, de rencontrer la définition de Madame Geoffrin. Mais 
ce n'est pas la plaisanterie de l'aimable femme, qui a perdu la ré- 
putation littéraire de l'auteur des Essais et des* Panégyriques, c'est 
la vengeance implacable de l'irascible Voltaire. Et cependant, 
lorsqueparut, à Paris, la satire du PaticrediablCy qui obtint un succès 
extraordinaire, voici comment l'accueillit la principale victime. 
C*est encore Garât qui nous a conservé cette piquante anecdote, bien 
faite pour gagner du premier coup à l'abbé la sympathie de tous les 
honnêtes gens : 

c Dès le lendemain, tout le monde le savait par cœur. Le lendemain 
même, M. Suard rencontre l'abbé Trublet sous les guichets du Carrousel : 
ce bon diable avait aussi retenu la pièce tout ensière; et ce qu'il savait 
le mieux, c'était les vers sur lui, si sanglans et si gais. Il ne les récitait 
pas seulement, il les commentait Observez bien, disait -il à M. Suard, 
qu'un homme de peu de goût et de peu de UUent aurait pu faire le vers 
tomposi d'un même mot répété trois fois : 

n compilait, compilait, compilait, 

mais qu'il n*y avait qu'un homme de beaucoup de talent et de beaucoup 
de goût qui pouvait le laisser, » 

Voltaire, qui ne Ta pas ignoré, assure Garat, aurait pu écrire à 
Trublet, comme Horace à Tibulle : 



A l'agaimémib française 9 

Albù iMitrorum sermonum candide judex. 

Mais Voltaire n'avait pas cette candeur, et, biea au contraire, il 
doubla la dose de ses plaisanteries. 

Tout le camp philosophique n'épousa point la querelle de son 
chef. D'Âlembert a composé un bon éloge de l'abbé Trublet, et 
nous citerons, dans le cours de cette étude, des appréciations élo- 
gieuses de nombreux contemporains. Fontenelle, La Motte, Mon- 
tesquieu, Marivaux... n'accordaient pas leur intimité à des gens qui 
ne la méritaient point, et cela nous suffit pour mettre, dès le préam- 
bule, nos lecteurs en garde contre les satires de Voltaire. Parmi 
ceux qu'a prétendu tuer Fauteur de la seconde Pucelle^ il en est 
qui se portent fort bien devant la postérité. 

Nous espérons montrer sans peine que l'abbé Trublet doit être 
de ce nombre. 

I 

Famille et jeunesse de Trublet 
(1697-1734) 

Nicolas-Charles-Ioseph Trublet fut baptisé à Saint-Halo, le 4 
décembre 1697. C'est, du moins, ce qui résulte de Tacle de bap- 
tême que j'ai relevé en 1873 sur le registre original conservé aux 
archives de la mairie de cette ville. La Biographie bretonne dit 
qa'il naquit le 4 décembre 1697 : c'est aussi ce qu'indique M. Guil- 
lolîn de Gorson, dans son magnifique Pouillé de Rennes ; mais 
rien ne fait supposer dans l'acte de baptême que le jeune Nicolas 
ait été baptisé le jour même de sa naissance. Voici cet acte, tel que 
je le retrouve dans mes notes de voyage : 

« Nicolas- Charles- Joseph Trublet^ fils de Charles- Joseph Tni- 
Heiy sieur de la Fhurie^ et de dame Françoise Le Breton^ sa 
femme, fut baptisé par moy soussigné, le 4 décembre 1697 ; et a 
esté parain Nicolas Ls Breton^ sieur de Prépian, et maraine, de- 



rooiselle Perrine Jocei^ dame de la MagdelaÎDe, qui ont signé. » — 
Signé : Nicolas Le Breton, Perrine Jocet, Cbarles-Joseph TrubleL 
Betuel baptisavU. 

Les Trublet formaient une véritable tribu à Saint-Malo. En dix 
anSy de 1661 k 1670, j'ai relevé sur les registres de paroisse dix- 
sept actes de baplëme les concernant. C'était une des plus an* 
ciennes familles bourgeoises de la ville. On prétend qu'elle existait 
déjà au YI* siècle, du temps de saint Malo lui-même, à qui un 
des ancêtres de Pabbé aurait dérobé un. poisson préparé pour sod 
repas : d'où le surnom de truble, qui signifie en vieux langage une 
sorte de filet de pêcheur ^ 

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1366, trois membres de cette 
famille étaient appelés à ratifier, par leur signature, pour la ville 
de Saint-Malo, le traité de capitulation et amnistie accordé par 
Jean de Montfort'. Aussi apprendra-t-on sans étonnem^nt que les 
Trublet furent maintenus de noblesse au ressort de Rennes, en 
4700, et qu'ils portaient : d'azur au chevron d'argent chargé de 
S roses de gueules*. En 1695, un Trublet était gentilhomme de la 
maison de Monsieur. Parmi les diverses branches de la famille, on 
remarquait les seigneurs de la Yitle-Jégu, de la Chesnays^ de la 
Fosse-Hingant, de Launay, de la Guinouais, de la Ville Le Houx, de 
la Plourie, etc. L'abbé appartenait à ce dernier rameau, qui le 
rendait cousin des Moreau de Maupertuis. 

C'est une manière de parler ordinaire à Saint-Malo, disait 
Fréron en 1774, dans la notice qu'il a consacrée à l'abbé, de dire 
pour exprimer que quelqu'un est d'ancienne race : /{ est aussi bon 
qu'un Tmbkt. « Serait-ce un paradoxe d'avancer qu'une origine 
bourgeoise connue depuis mille ou douze cents ans est plus flat- 
teuse qu'une noblesse d'un siècle^?... » 



1 . Biographie bretonne, Nolice sur fabbé, par Roumain de la Rallaye. 

2. IbU. Notice sar Trublet de U Yillejéga, ptr I^vot. 

3. Arnwritl de Bretagne, par Pol de Coarcy. 

4. Fréron. Année tittéraire de 1771, au tome II, et fiécrologe des hommes c4èbres 
dt France. 



A L'ACABiMIB PIUNÇAISE il 

Je D*insîsterai pas davantage sur les origines de l'abbé Trublet : 
pour savoir ce que pouvait être, au commencement du XVIII* siècle, 
Texistence des anciennes familles malouines, je renvoie au curieux 
chapitre que H. Tabbé Poulain a consacré à la cité corsaire dans 
son Histoire de Duguay-Trouin : mais je n^étonnerai personne en 
disant que l'éducation du futur abbé fut entourée de soins tout 
particuliers. 

Le jeune Nicolas fut destiné à l'étal ecclésiastique et son carac- 
tère nous indique assez que sa vocation fut sérieuse. Mais il mani« 
festa surtout des aptitudes pour la littérature. Dès l'âge de vingt 
ans, en 4717, il fil paraître, dans le Mercure de France, à propos 
de la réapparition du Télemaquey assez peu connu en France à 
cause de la proscription dont l'avait frappé Louis XIV, un remar- 
quable article de critique littéraire dans lequel il adoptait complè- 
tement les idées de La Moite et de Fontenelle, les deux chefs du 
parti des modernes dans la fameuse querelle contre les anciens. 
De là l'intimité qui régna désormais entre les trois écrivains. 

Ces essais l'ayant mis en évidence, l'abbé.de Tencin, qui venait 
de recevoir l'abjuration de Law à Helun, et d'être nommé, par le 
roi, à l'évèché de Grenoble (nomination qui n'eut pas de suite), 
le prit pour secrétaire. Frère de celle romanesque Glaudine-Alexan- 
drine Guérinde Tencin, qui, après avoir éié religieuse au couvent de 
Montfleury, puis cbanoinesse de Neuville, devail écrire le Comte de 
CommingeSf et devenir la mère du célèbre d'AlemberC, l'abbé de 
Tencin eut, lui aussi^ une carrière assez remplie d'intrigues*. 



1. Saint-Simoo, dans ses notes an Journal à$ îkmgeau, feit uo portrait fort^pen 
flatté do frère et de la sœur: celle-ci favorite de Dobois, et par le premier mioislre 
obteoaDi toot ponr l'association. Vuici le portrait du frère: « Un esprit vaste» mâle, 
bardt, entreprenant, surtout incapable de se rebuter d*aucnne difBculté, et d'une 
paiienoe de plusieurs vies, mais toujours agissante vers son but, sans Jamais s'en 
déioumer ; un esprit plein de ressort^ et de ressources, bien souple, fin, discret, 
doux et Apre selon le besoin, et capable, sans eflbris, de toutes sortes de formes ; 
maître en artillc-s, contempteur souverain de tont b«inneur et detoulereligion.en gar- 
dant soigneosemeot totis les dehors de l'un et de l'antre; Her et bas toujours selon les 
gens et les occurrences, et toujours avec esprit et discernement; d'une ambition dé- 



12 Lk BRETAGNE 

L'école était donc médiocre pour le jeune Malouin. A sa place, 
un caractère ambitieux eût certainement fait fortune ; mais Tniblet 
n'était pas taillé pour les aventures, et il se contenta de remplir 
consciencieusement son ofGce. Ce ne furent cependant pas les occa- 
sions de briller et de se frayer un beau chemin dans le monde qui 
lui manquèrent; car, en 4721 (il n'avait encore que vingt-quatre 
ans) il suivit son patron à Rome où il se rendait comme concla- 
viste du cardinal de Bissy \ à l'occasion de la mort du pape 
Clément XI, et le cardinal fit confier à l'abbé de Tencin l'emploi 
de chargé d'affaires pour la France à Rome. Nommé archevèqae 
d'Embrun, Tencin fut sacré par le pape lui-même le 2 juillet 4724, 
et revint en France» peu après, pour prendre part aux luttes de la 
Constitution et au concile d'Embrun. Les attaques violentes, les 
pamphlets et les chansons immondes contre le nouvel archevêque 
qui devait recevoir le chapeau de cardinal, en 4739, datent de 
cette époque. Il n'était certes pas exemplaire ; mais la malignité 
des Jansénistes l'a trop souvent calomnié pour qu'on puisse prendre 
à la lettre toutes ces infamies. Il nous suffit que Trublet, qui le 
suivit une seconde fois à Rome en 4739, lui ait été fidèle, pour 
être persuadé qu'il faut n'attribuer qu'une importance relative à de 
pareilles diatribes. 



mesaréeet sartont altérée d'or, non par ayarice ni pardésirde dépenser oa deparaiu^, 
mais comme Yoie abrégée de panrenir à tout. Il Joigooit qaelque saToir et loos lai 
agréments de la conversation, des manières et do commerce, à ooe siogaliére sou- 
plesse et i un grand art de cacher avec jugement tout ce qu'il ne vouloit être 
aperçu... etc. » Journal deDangeau,XS\\{, 159-160. 

C'est merveille qu'à un pareil contact Tabbé Trublet ne se soit pas corrompu. Il 
y a des grâces d'état. 

A propos de l'abbé de Tencin, je ne parle pas d'une scène dramatique racontée 
dans les Mémoiresde Sùnt-Simon, au sujet d'un faux serment qu'il aurait fait enpleia 
parlement, dans un procès en Simonie, quelques jours avant son départ pour Rome, 
car il y a contradiction entre le récit du noble duc et ceux de Marais et de Barbier. 
Il fout se défier des Jansénistes, parlant des partisans de la CwMtitution. 

i. Là Biographie universelle dit le cardinal de Roban (art. rend», par Picot). Hais 
le journal de Marais dit que l'abbé de Tencin fut imposé à Bissy par le régent et par 
Dubois. 



A l'académie FBAMÇAISE 13 

ReTonu à Paris avec son protecteur^ Tabbé Trublet engagea an 
Yéritable commerce d'amitié avec La Motte, Fontenelle et les litté- 
ratears de lear parti. Il fréquentait assidûment le café où présidait 
La Motte, sur le quai de l'École : rendeznvous des gens d'esprit 
dans lequel se forma bientôt une petite république littéraire ; tri- 
bunal où chacun était jugé par ses pairs et savait en sa conscience 
que son mérite était apprécié à sa juste valeur. Aussi lorsque La Motte 
mourut en 1732, l'abbé Trublet lui consacra-t-il aussitôt une notice 
enthousiaste qu'il n'a pourtant pas reproduite plus tard dans son 
livre sur La Motte et FonteneHSy à moins que ce ne soit la même 
que celle insérée en 1759 dans la nouvelle édition du Dictionnaire 
de Moreri. N'ayant pas retrouvé la notice de 1732, je n'ai pu la 
comparer avec celle de 1759 dont il sera parlé plus loin. Pour le 
moment, un ouvrage plus considérable appelle notre attention. 
On a prétendu que les Essais de littérature et de morale qui paru- 
rent en 1734 el furent accueillis avec faveur, n'étaient que le recueil 
des conversations journalières de cette espèce de manufacture 
d^eqtrU du café de l'école, qui avait en l'abbé, disait-on, un fidèle 
habitué. De là, l'épithète de compilateur qui devait plus tard être 
jetée à la face de Trublet II importe de faire justice de cette 
accusation. 

II 
Les Essais de uttAuture et de iiorale. 

Le nombre des éditions des Essais sur divers sujets de littéra- 
ture et de morale publiées du vivant de l'auteur fut considérable 
pour l'époque» et leur distance prouve assez que le succès de ce 
livre ne fut pas éphémère mais soutenu. La première est de «1735, 
la seconde de 1737, la troisième de 1741, toutes les trois en un 
volume; la quatrième de 1749 S tellement augmentée qu'elle se 

I. Toatas ces éditions ont pana chez Briasson, rue Stiot-Jacqaes. 



U LA BRBnOME 

présente en deux Tolumes ; la cinquième et la sixième, de 175i à 
1768, en comprennent quatre*. Si nous ajoutons que dès l'année 
1737, les Essais de Tabbé furent traduits en allemand par Mu« Ro* 
manus ', et en anglais par deux amateurs, dont Tun, TEcossais 
Elfinston, réédita Toufrage en 1743'; enfin, qu'en 1755 un acadé- 
micien de la Crusca traduisit le litre en italien \ cela nous donnera 
un total de onxe éditions en quatre langues, sans compter les con- 
trefaçons bollandaises * . 

Cette simple nomenclature suffit pour attester que nous ne 
sommes pas en présence d'un ouvrage médiocre. Les contempo- 
rains ne lui eussent pas fait un pareil accueil s'il ne l'avait pas 
mérité. Montesquieu, du reste, avait coutume de dire que c'était le 
premier livre du second ordre. Ce n'est pas là, de pareille bouche, 
un petit éloge. Il est certain que ces essais, remplis de réflexions 
solides, quelquefois profondes, toujours bien exprimées en sijle 
correct et pur, se lisent encore avec plaisir, malgré une certaine 
monotonie, même après les œuvres des grands moralistes, La 
Bmjère, La Rochefoucauld, Pascal et Yauvenargues. Je ne parle pas 
de HonUigne, dont la saveur archaïque de style est si pénétrante 
et si particulière. 

L'ouvrage est divisé en séries d'articles arbitrairement distribués 
sur le goût^ sur la conversation^ sur le bonheur, sur la critique^ sur 
la politesse, sur la raillerie^ sur le plaisir^ sur Vesprit, sur Vusage 
du mondCj sur la timidité, sur le style, sur la morale générale, sur 
la poésie, sur les ouvrages dramatiques, etc., etc., et composés cha- 
cun de réflexions détachées, tantôt courtes en forme de sentences, 
tantôt plus étendues en forme de dissertations morales ou litté- 

i . L^édition de 1754 a Urois TohiiiMs, et le quatrième parmi seal en 1760 : tous les 
qnaire farenl réèditét chez Briasson, eo 1768. 

2. Leipiig. 1736. in-8o. 

3. Voy. les OhserwUions sur les EcriU modemeê, XXXIII, 208. 

4. Volgantiammit» éi iag§i Mpr« divern maUtie H UtUntt^n « di «ta rtle. 
Voy. l'Anna Utléraire, 1755, VIIL 356. 

5. Je citerai en particulier celle de 1762, en quatre volumes (à Paris, suivant la 
copie). 



À L'ÂGAlNblIB PRAMÇAISB i5 

nirss. L« premier cbapiire M consacré i la manière éPéervrtpar 
pênêéêê déiackées ; Ton y reconnaît que le judicieux abbé a*esl 
proposé d'éviter les écueils ordinaires à ces sortes de litres, la 
sécheresse, la froideur, la trivialité, et que, sans prendre La 
Bruyère poar modèle, « il a craint également de ressembler à ces 
tristes et ennuyeux moralistes qui prennent la peine d'écrire popu- 
lairement ce que tout le monde sait^ et à ces précieux discoureurs 
dont Tart se borne à revêtir d'expressions extraordinaires les idées 
loi plus communes*. » Ni négligence, ni affectation, tel fut son 
programme. 

Quant an procédé en lui-même^ procédé qui n'est pas nouveau, 
car les anciens Tont connu et pratiqué, il plut beaucoup i Tabbé 
Tmblet. On s'épargne, comme disait Boilean an sujet de La Bruyère, 
le plus difficile d'un ouvrage, Fart di$ tramiiioni. Les lecteurs y 
trouvent leur compte aussi bien que les écrivains. Dans un ouvrage 
suivi, on rencontre quelques bonnes pensées noyées dans une infi- 
nité d'autres communes et médiocres. Ces bonnes pensées, données 
à part, auraient fait plus de plaisir an lecteur et plus d'honneur à 
récrivain. En effet, remarque à ce sujet Fréron, un versificateur 
expose au théfttre une tragédie où il se trouve, tout bien calculé, 
une trentaine de bons vers. Ces trente vers, présentés séparément, 
auraient attiré quelques applaudissements au poète, au lieu qu'une 
pièce misérable dans sa totalité le couvre de mépris '• 

n y a longtemps qu'on crie contre la multitude des livres, écri- 
vait Trublet ; mais on convient aussi, et il est passé en proverbe, 
qn^il n*y en a point où il n*y ait quelque chose de bon. « Il serait 
donc à souhaiter qu'on en supprimAt les trois quarts, après en avoir 
extrait ce qui mériterait d'être conservé. Ce serait un Uvre curieux, 
bHI était bien Aiit, qoutait-il, que celui qui aurait pour titre : 
Extrait des Utre$ qu'on ne lit point... » 



i. OftMrvoHoni tut ta Etrit$ moâemêi, l, 421-127. 

2. Frtroa. Uttret tur quelques fitHb 4t C9 Imp9y HT, il7. (Article sot k S^ éiM« 

llofié»jlSM*,^la-l6^.) 



16 UL BRBTiiGIS 

Telle est la joslificaiion de la nuanière d'écrire f^r pensées dUa- 
chées. Mais si on et ite les périls des traositiooSy on en renconlre 
d'autresy et Trublet ne se dissimulait pas les périls de l'entre- 
prise. 

Je troute à la fin du volume une sorte de profession de foi 
dont il est bon de ciler les principaux fragments à titre de document 
autobiographique : 

a Les outrages de la nature de celui qu*on vient de lire, les Lwres de 
Réflexions, ne sont pas les plus propres à réussir. Frenîèrement, ce genre 
d'écrire est peu agréable par lui-même: il est trop froid, trop sérieux, 
trop appliquant. Quant à ceux qui aiment les réflexions parce qu'ils savent 
eux-mêmes réfléchir, ils sont bien avancés de ce cêté-li, et par consé- 
quent très difficiles à satisfaire. Pour leur plaire il faudrait leur donner 
du nouveau. Mais qu'est-ce qui peut paraître nouveau à des gens qui ont 
lu et médité tout ce que nous avons de meilleur en ce genre? Que peut-on 
igouter à ce trésor immense de réflexions qu'ils se sont fait des pensées 
de tant de bons esprits et des leurs propres ? U est vrai qae, par cela 
même qu'ils savent ce qui a été dit de meilleur, ils ne manqueront pas de 
reconnaître ce qui n'a pas encore été dit, au lieu que beaucoup d'autres 
lecteurs ne sont point en état de distinguer ce qui est nouveau d'avec ce 
qui ne l'est pas.... 

€ Dès ma première jeunesse, j'ai lu et relu nos meilleurs moralistes, et 
leurs livres ont produit sur mol celui de tous les effets qui caractérise le 
plus sûrement les bons ouvrages : ils m'ont fait penser. J*ai pris ensuite 
quelque plaisir à écrire mes pensées, et j'ai retiré de l'utilité de les avoir 
écrites. Im dilG&rentes régies qu'elles contiennent, par exemple, sur T A- 
prit de société (on a bien vu que c'était ma matière favorite), en sont 
devenues, non seulement plus présentes à mon esprit, mais encore plus 
puissantes sur mon cœur^ et la honte qu'il y aurait eu à commettre des 
fautes que j'avois condamnées moi-même, m'en a souvent préservé. Quel- 
qu'un disoit, et je le redis après lui: /*at faU mon Hors ei mon Hvre me 
faU Ums les jours..,. 

< Si plusieurs de ces pensées ne sont pas nouvelles, si elles sont même 
communes, je sois qu'elles le sont, et j'ose espérer qu'on ne me soupçonne 
pas de l'avoir ignoré. Mais outre que je me flatte qu'il y a ordinairement 
quelque chose de nouveau dans la manière dont je les ai rendues, ne fût-ce 
que plus de justesse, j'avoue que je répète volontiers une vérité très utile, 
parce que je crois cette répétition utile elle-même, surtout quand c'est 
quelqu'une de ces vérités que les préjugés ou les passions contestent 



A l'académie française 17 

eoeore, nnon ouvertemeot, du moins dans le fond du cœur. Quoique com- 
munes, quoique dites cent fois, elles ne Tout pas encore été assez souvent 
ou assez bien, tandis qu'elles ne soot pas encore généralement crues, ou 
qu'en les croyant on n'agit pas en conséquence. 

« Les meilleures choses qu'on puisse dire aux hommes sont peut-être 
déjà écriles; mais on ne les cherche point où elles sont; on ne IH que les 
Uvres nouveaum. On a grand tort, sans doute, mais enfin l'on a ce tort 11 
n'y a donc point d'autre moyen pour faire lire ces bonnes choses que de 
les récrire et de les mettre dans des livres nouveaux.... » 

Ce dernier aveu, absolument dépouillé d'artiûce, était fait pour 
désarmer la critique, et elle accueillit en effet très favorablement 
les premières éditions de l'ouvrage. Ses deux principaux organes, à 
celte époque, étaient, en dehors du Journal de Trévoux et du Jour- 
nal des Savants, plus spécialement lus par les érudits, le Pour et 
le Contre^ de Tabbé Prévost, et les Observations sur les écrits mo- 
dernes, de l'abbé Desfontaines, qui s'adressaient aux gens du 
monde: 

c Les essaisde M. Tabbé Trublet, disait Prévost, en 1735, necontiennent 
que des choses sérieuses sur les différentes parties du savoir et de la 
morale. Cependaot ^esprit qui y est semé de toutes parts, le bon sens et 
le goût qui y paraissent associés avec une fidélité qu'ils n'ont pas toujours 
l'un pour l'autre; la connaissance du monde et celle des sciences, qui s'y 
font sentir aussi continuellement, quoiqu'il y ait bien peu de livres où on 
les voit marcher ensemble; enfin le style et le tour neuf d'un grand 
nombre de maximes et de réflexions, sont des qualités qu'on doit recon- 
naître dans l'ouvrage que j*anDonce, et qui devraient plaire du moins à 
toutes les personnes raisonnables. Gest par le succès d un livre de cette 
sature qu*on peut juger quel en est ë peu près le nombre dans une nation. 
Cette règle n'est pas si badine qu'elle ne puisse être quelquefois d'un 
otage fort sérieux. Là revient le proverbe: Dis-moi qui ta hantes.... et 
ce n est pas non plus une sotte règle qu'un proverbe ^ »> 

Et lors de la seconde édition, en 4737, il ajoutait: 

a i'ai jugé, dans une ancienne feuille, que les essais de M. Trublet au-- 
roient autant de lecteurs qu'il y a de partisans de l'honnêteté des mœurs 
el de la saine raison. Non seulement le succès de l'ouvrage a vérifié ma 

I. U four et U Ôonire, Tl, 151. 

TOME LVl (YI DB LA 6« SÉRIE}. 2 



11} U bRËYAGNIS 

prédicttoD, tuais il Mn ë ftdre coimattre que cette lôf té dé lecteurs ii*eât 

Îas étt petit bombre, puisque la première édition se trouve si tAt épuisée. 
>*auteur n*a pas mAuqué de perfectionner celle-ci par divers changements 
et |>ar quantité d^addilions qui en augmentent le prix. Dans les endroits 
mêmes où Ton croit pouvoir s*écarter de ses opinions, on goàte sa manière 
de les proposer, et lorsqu'on n'jr reconnott pas des régies de vérité, on est 
Satisfait du moins du tour ingénieux qu'il donne au paradoxe •. h 

Desfontaines consacra deux longs articles aux deux premières 
éditions et ne trouva guère à redire qu'au sujet du chapitre sur la 
critique, qu'il déclarait cependant écrit avec beaucoup de modéra- 
tion et d'équité, bien que l'auteur fût partisan convaincu de certains 
écrivains célèbres que la critique a humiliés \ Il prévoyait cepen- 
dant que le livre de l'abbé Trublet ne serait que peu goûté par 
plusieurs sortes de gens : par ceux qui n'aiment la morale, même 
la plus judicieuse, qu'autant qu'elle est animée par des peintures 
vives, par des portraits d après nature, par les traits piquants d'une 
satire délicate (telle est la morale de La Bruyère) ; — par ceux qui 
voudraient qu'au défaut de cette mahiëre d'instruire on eût appro- 
fondi les sujets et qu*on les eût traités avec des raisonnements plus 
suivis et plus étendus (telle est la morale de Nicole) ; — par ceux 
qui croiront qu'on s'est déûé de leur intelligence lorsque^ pour 
mieux foire sentir une maxime sensée, on y a collé fréquemment 
un petit exemple d'imagination : comme si ce livre avait été écrit 
pour les esprits bornés et pour les personnes illettrées ; — par les 



1. Le Pour et k Contre, XII, SS. 

2. Ce ohipiU^ sur It cHItqnt est celai qoi a été le plun critiqiiépw les iotéreseés. 
Cela fient de ce qae Trublet detneDdait aoe chose à laquelle on D*éiait pas alors ha- 
bitué. La critique est om*, répéuit-il, parce qu'où se borne à releter les défauts des 
ouvrages ; mais il faudrait que la critique « fût un examen raisonné des ouvrages 
pour en faire connaître également U bon et le mauvais» • C*est ce à quoi les aris- 
tarques du temps ne se décidaienl pas volontiers, soutenant que c'était là un projet 
de la nature de cent de Tabbé de Saint-Pierre, c'est-à-dire une utopie, trublet avait 
dotiné, pour modèle, la Critique du Cid par rAcadéikiie : le modèle était bien choisi, 
mais CD déclarait que c'était là ane oiuirre dogmaUqoe qui ne pouvait appartenir 
qu'à un corps littéraire, (Voir à ce sujet un curieux article de Fréron dans ses Leares 
de 1750. III, 150 à 160.) 



A l'agaoémih frauçâise 10 

ennemis de tout ce qui parait ton didactique ; — - par les lecteurs 
dédaigneux el injustes qui rebutent un ouvraj^e» lorsque tout n'y 
est pas neuf et important ; — par ceux... Hais je m'arrête dans 
cette nomenclature en renvoyant au recueil de Tabbé Desfontaines 
dont on goûtera certainement le procédé délicat de critique. En 
revanche, disait-il, il se trouvera un grand nombre de personnes 
qui goûteront dans l'ouvrage de l'abbé Trublet une morale sensée, 
exposée avec une élégante précision. Les choses communes ou peu 
importantes, mêlées de quelque chose de neuf, leur plairont par la 
manière spirituelle dont elles sont exprimées. Loin de condamner 
les exemples, elles les regarderont comme un innocent artifice 
pour prévenir le triste effet du précepte. Quant aux éloges prodi- 
gués dans le livre à Fontenelle, qui ne jouissait plus de la faveur 
du public, et qui avaient paru à quelques personnes fort exagérés 
par leur ampleur et par leur répétition, « comme ils tombent, 
disait Desfontaines, sur un écrivain célèbre à qui personne ne peut 
refuser l'estime, on doit pardonner à l'auteur de l'avoir nommé et 
Joué tant de fois. On pourra même envier à oe fameux écrivain 
l'avantage d'être estimé et, pour ainsi dire, adoré d'un homme dé 
beaucoup d*esprit, dont la sagesse et les mœurs douces sont si par- 
faitement peintes dans son livre *. » 

Deux ans plus tard, il terminait ainsi ses observations beaucoup 
plus critiques sur la seconde édition, très perfectionnée^ mais pas 
suffisamment encore à son gré i « Il y a dans cet ouvrage tant de 
choses excellentes, par rapport à la morale et à la littérature que 
quand même ce que j'ai repris (des expressions plutôt que des 
idées) serait réellement répréhensible, l'auteur pourrait toujours 
me répondre d'après Horace : 

Egregio veluti reprehendas corpore nœvos, 
et je lui dirois à mon tour par la bouche du même auteur: 

I. QbêênatUmt iur 1m ScHU moderna, \, 121-135. Deafontaiots louait Tk-ablit 
dêuê cet artidt «fatoir imaginé la mol de fmoUU ; maia daatiiBe lettre poatériatire 
(p. 357-35Qb il te.realitue à UagaieiwDeamaraia» 



20 LA BRETAGNE 

Non ego paucis 
O/fendar maeulis ^ » 

Pour compléter ces impressions contemporaines, noas ajouferons 
le sentiment du traducteur anglais Blûnslon qui disait en présen- 
tant le livre de Trublet au public d'outre-Hanche, très difTicile dans 
ce genre d'écrire qu'il considérait comme sa propriété : < Ces 
essais annoncent le profond savoir de l'auteur^ son esprit fin et 
son goût délicat: sa critique est également judicieuse par rapport 
au cœur humain et aux belles-lettres. Ses réflexions sont justes, 
ingénieuses et neuves : ses raisonnemens, sans avoir la sécheresse 
de l'école, ont toute la force des argumens philosophiques >... » 

Voici, du reste, quelques extraits qui permettront au lecteur de 
juger par lui-même de la valeur de quelques-unes des pensées 
de Fauteur. Nous les prenons au hasard : car le choix demandé par 
Suard serait fort difficile : en pareille matière, mieux vaut parcou- 
rir soi-même le volume^tout entier : 

Gomme on a appelé Tesprit raison assaisonnée^ on pourrait appeler la 
politesse, bonté assaisonnée. La politesse est au bon cœur ou au bon 
caractère, ce que Tesprit est au bon sens. L'esprit, la politesse, sonl je 
ne sais quoi de fin, de délicat et de brillant: ajoutez Tun à la raison, 
Tautre à la bonté. Nais comme le grand usage du monde donne souvent 
un air d'esprit à des personnes qui, au fond, en ont très peu, de même 
et plus souvent encore, il donne une apparence de bonté k des geos qui 
sont en effet très méchants et très durs: leur politesse n'est que dureté 
assaisonnée, comme Tesprit des autres n'est que sottise assabonnée... 

Nous examinons les ouvrages des autres avec un secret désir d y trouver 
des défauts: cette malice nous éclaire et nous aide à découvrir ceux qui 
y sont en effet.... La vanité nous y aide encore t car nous voulons rendre 

i. ObserpalUms sur les Ecrits modernes, VIII. (24.-263.) 

2. Préface dTlQosloD.tradoite par DesroDlaioes, Ibid. XXXIII, 210. 

Od pea| encore citer Tapprécalion suifante: 

« Cet ouvrage, si estimable par la délicatesse do style et par la solidité des ré- 
flexions» eo no mot digne de La Bmyère» dit Tabbé u'Artigny à propos de la 3* édi- 
tion, en 1741, est venu fort à propos pour dédommager le pnbllc de cette foule 
d'hislorieUes, de mémoires romanesques et d'antres mauvais livres dont on est 
accablé. > (Nouveaux mém, d'kisloire, de critique et de littérature, I. 818.) 



A l'académie française 21 

compta de ces ouvrages d*ane maaière qui fasse hoDoeur à notre discer- 
nement et la censure y est bien plus propre que la louange... 

fialzac passera plutôt pour un mauvais que pour un médiocre écrivain. 
Ce dernier titre est, quelquefois, plus méprisant que l'autre. 11 suppose 
toujours médiocrité de génie dans Fauteur & qui on le donne, au lieu que 
noua appelons souvent mauvais auteur celui dont le goût et la manière 
d'écrire ne nous plabent pas, quoique nous lui reconnaissions d'ailleurs 
de l'esprit et du génie^.. 

On pourrait comparer les premiers applaudissements que le public 
donne à un auteur, aux compliments et aux caresses qu'on prodigue aux 
nouveaux venus, aux nouvelles connaissances. Les amitiés naissantes sont 
▼ives. D'ailleurs on a intérêt d'encourager un nouvel auteur, surtout s'il 
est encore jeune. Ainsi quand on n'aurait pas pour lui une indulgence de 
sentiment, il fautait toujours en avoir une de raison, etc., etc. 

Il en est de parler de soi-même lorsqu'on a beaucoup d'esprit, comme 
de chanter lorsqu'on a une belle voix ; il ne faut faire l'un et l'autre que 
quand on en est prié et finir bientôt. Mais au lieu qu'il faut chanter k la 
première demande qu'on nous en fait, il sied bien, pour écarter tout soup- 
çon d'amour- propre, de refuser d'abord de parler de soi-même et de ne 
céder qu'à une sorte d'importunité... 

U faut plutôt faire ce qu'on sera bien aise d'avoir fait que ce qu'on est 
bien aise défaire... 

Quelqu'un vous déplatt : c'est que vous lui déplaisez. Tâchez donc de 
loi plaire et il vous plaira. Ceux à qui nous plaisons nous plaisent, du 
moins en cela que nous leur plaisons. Ainsi quand on dit : c Pourquoi 
chercherais-je à plaire à ceux qui ne me plaisent pas ? » la réponse est 
aisée : « Afin qu'ils vous plaisent... n 

Voulez-vous savoir comment il faut donner ? Mettez- vous à la place de 
celui qui reçoit... 

Ab uno diêceomnes... Telle est la note générale. 

Donc, pendant près de vingt ans, l'impression du public vis-à-vis 
de ces Essais resta la même : ce fut seulement dans le quatrième 
volume que Tabbé Trublet s'avisa de dire ouvertement ce qu'il pen- 
sait de la poésie de Voltaire à propos de laBenriade. Ce jour-là, il 
se jeta lui-même à la mer : mais il nous faut suivre Tordre chronolo- 

1. n y a an long chapitre qu'il faudrait citer tout eotier sur la réhabilitalioD de 
Balzac. Trublet u'a eu raisou, sur ce point, que de nos jours. 



il LÀ BRETAMOt À L'iOADÉmi FRANÇAISE 

giqu«, et poar montrer que la Tengeance seule inspira les sarcaannes 
du patriarche de Ferney, nous terminerons ce chapitre en citant le 
jugement de d'Alembert sur les Essais de Tabbé : 

« La preuve, dit*il, que cet ouvrage n'est pas, comme l'ont pré^ 
tendu les ennemis de Trublet, un recueil de conversations journa* 
lières du café où présidait La Hotte, c'est que si l'on compare le 
premier volume des Essais aux trois suivants, publiés longtemps 
après la mort de La Motte et lorsque cette manufacture f esprit 
n'existait plus, on rencontre partout le même style, les mêmes opi- 
nions, la même manière. Quant à l'ouvrage même, « il est écrit 
purement et avec beaucoup de clarté.... les réflexions y sont quel- 
quefois aussi justes que fines et toujours présentées sons une forme 
éléganteetprécisejors même qu'elles ne sont pas neuves.... Le fonds 
des idées des hommes n'est pas immense, il s'accrott assez rare- 
ment d'idées nouvelles; mais la variété des formes qu'on peut don- 
ner aux idées connues est inépuisable, et fait souvent la seule dif.- 
férence entre l'écrivain homme d'esprit et celui qui ne Test pas.Eo 
un mot, le travail de H. l'abbé Trublel, sans être destiné ni à de$ 
philosophes ni à des littérateurs profonds, peut être fort utile à la 
jeunesse qui, avide d'instruction et d'idées, trouvera, en général, 
dans son ouvrage, des principes de morale et de goût nettement 
analysés et quelquefois heureusement approfondis. Ce sera pour les 
esprits encore novices une espèce de lait qui les préparera à des 
alimens plus solides ou plus raffinés, à ceux que leur ofirironl nos 
grands maîtres dans l'art de penser et d'écrire.... > 

On peut ne pas adopter toujours les idées du disciple de La Motte, 
et Fréron a eu raison de dire quelque part que si sa morale est tou- 
jours orthodoxe, sa critique littéraire est quelquefois hérétique, 
mais on trouvera certainement dans la lecture de ses mélanges 
plaisir et profit, 

RjSKi Keryiler. 

(La suite prochainement.) 



LE RÉTABLISSEMENT DU CULTE 

DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 

APRÈS LA RÉVOLUTION* 



II. — LE RETOUB DE L'EXIL ET LE CULTE 
CLANDESTIN 

Quelle que soit la paix qu'apporta à TÉglise cette dernière 
année du XVIII* siècle, elle ne put bannir des esprits toute 
crainte et toute anxiété. Les décrets bienveillants et répara^ 
teurs, émanés du gouvernement des Consuls, ne laissaient pas 
aux ministres du culte cette liberté entière, si chèrement 
achetée, si vivement désirée. Les promesses n'étaient pas sans 
condition, et, malgré leurs bonnes intentions, les prêtres 
demeuraient suspects à la République. 

Cependant un arrêté consulaire rendit à leurs paroisses et à 
leurs familles les malheureux détenus de Tile de Ré et les 
proscrits de la Guyane et des autres pays. Ce qui fut meilleur 
encore : on abrogea le serment schismatique de la Constitution, 
qui a fait tant de martyrs de Tunion au Saint-Siège. Cette 
simple déclaration ; « Je promets fidélité à la Constitution /> 
devint exigible. Tout inoffensive pour les consciences les plus 
délicates que paraisse cette promesse, elle répugna au grand 

♦ Voir la Wmison de jpiQ 1884, pp. 417-425. 



24 LIS RÉTABUSSEKENT DU CULTE 

nombre. Par suite d'une douloureuse expérience, on craignait 
sans doute un piège tendu à la bonne foi. L'empressement 
qu'apporta dans cette circonstance le clergé constitutionnel, 
qui n'avait reculé devant aucun engagement, inspira quelque 
défiance aux prêtres fidèles. Les ecclésiastiques se partagèrent 
donc en deux camps distincts: ceux qui avaient fait le serment 
et ceux qui refusaient de le prêter. 

Gomme une décision récente du Gouvernement faisait dispa- 
raître, au moins en partie, les entraves de l'exercice du culte, 
les uns levèrent hautement la tête, et les autres, au risque de 
leur liberté et même de leur vie, réunirent secrètement les 
fidèles dans les maisons et les oratoires particuliers. 

A cette époque, la police, dont était ministre le fameux 
Fouché, l'ex-oratorien du collège Saint-Glément^ se montra 
aussi sévère dans ses mesures qu'active dans ses recherches. 

D'ailleurs, la Gonstitution de l'an YIII, dans ses 95 articles, 
ne faisait pas la moindre mention d'une religion d'État, pas 
plus que la loi du 28 pluviôse, consacrée à l'organisation inté- 
rieure du territoire français. L'Église n'avait à espérer que de 
la bienveillance du premier Gonsul. Malheureusement les négo- 
ciations avec les puissances étrangères et les campagnes d'Au- 
triche et d'Italie occupent la pensée de ce grand guerrier, qui 
songe plus à sa gloire propre qu'au bonheur de son pays. 

Nous avons à continuer notre récit en racontant tous les 
efforts des prêtres et des fidèles pour se réunir et se consoler 
mutuellement, et en même temps toutes les vexations dont 
ils furent l'objet, durant cette époque de transition, prépa- 
ratoire à la signature du Goncordat. 

Quoique les armées vendéennes se fussent dissoutes et que 
les chefs eussent fini les hostilités, malgré les proclamations 
pacifiques de Bonaparte, les départements de l'Ouest restaient 
sourdement agités, et particulièrement celui de la Loire-Infé- 
rieure. Le citoyen Letoumeur, en arrivant comme préfet à 



DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 25 

Nantes (2 germinal), put constater par lui-même Tétat des 
esprits : aussi s'empressa-t-il d'en informer les Consuls. Il 
crut bon également d'avertir le ministre de la Police des 
manifestations de la foi, qui se produisait ostensiblement. Voici 
ce qu'il écrivait : 

« Je reçois journellement un grand nombre de pétitions, 
surtout des habitants des campagnes, qui ont pour objet la 
rentrée en France de leurs ministres déportés. Vous n'ignorez 
pas toute l'importance qu'ils y attachent, et je ne doute pas 
que l'acte de bienveillance du Gouvernement, qu'ils sollicitent 
avec tant d'instance, ne contribue puissamment à rétablir la 
conûance et à consolider la paix (30 mars 4800). » 

Une seconde lettre suit de près la première : 

« 11 y a dans le Département un très grand nombre de prêtres 
insoumis ; mais ils exercent publiquement. C'est en vertu des 
instructions données par le général en chef qu'on n'exige pas 
d'eux la promesse et que d'ailleurs i/s on< tous refusé défaire.,.. 
J'ai trouvé à mon arrivée tous ces prêtres installés dans les 
campagnes ; plusieurs exercent même aux portes de Nantes. 
L'ordre public n'a pas été troublé jusqu'ici, et c'est à quoi j'ai 
cru devoir borner ma surveillance pour le moment. 

« Beaucoup de communes demandent le retour de leurs 
anciens curés déportés en Espagne. Le temps pout seul afTaiblir 
l'attachement des habitants de ces contrées aux ministres in- 
soumis d'un culte dont ils sont invinciblement entêtés. Ce ne 
serait pas sans grand danger que l'on tenterait de soumettre 
les prêtres à faire la promesse exigée ; ils se cacheraient d'a- 
bord tous ; et c'est du fond des forêts ou de granges obscures 
que, entourés du respect commandé par la misère et l'appa- 
rence de la persécution, échauffant des esprits crédules par 
tout ce qu'ont d'imposant les célébrations mystérieuses, clan- 
destines, nocturnes, périlleuses, ils parviendraient à exciter 
un soulèvement avec beaucoup plus de facilité qu'ils ne peu- 
vent le faire en exerçant publiquement ; la paix est aujourd'hui 



16 m 9USTABU89iMIWT i^ aui«T^ 

de leur inlôrôt et leur intérêt est le mobile (Je leur conduite *. » 
Au témoignage du premier magistrat du département, les 
populations n*avaient rien de plu» cher que Texercice du culte 
catholique. C'est donc une étrange illusion de croiro que les 
fêtes républicaines aient été populaires. Une lettre adressée 
par le commissaire d'un canton rural à Tadministration du 
Département donnera une juste idée de l'accueil que Tesprit 
public faisait k ces ridicules insanités: 

€1 8 vendémiaire an VII. 

« ... 11 n'est rien à ajouter au développement que vous faites 
si avantageusement de l'institution des fêtes républicaines par 
votre circulaire du 22 fructidor dernier. J*en sens et admire 
comme vous, citoyens, la création : le but en est superbe, 
grand, magnanime pour l'homme philosophe, pensant et répu- 
blicain. Mais malheureusement l'habitant des campagnes ne 
s'occupe que de ses travaux, maîtrisé par ses anciennes ha- 
bitudes, dans lesquelles le fanatisme le nourrit de son poison. 11 
ne veut entendre parler d'aucune fête, où il n'y a pas de messe, 
sermon, vêpres, etc., et sacrifierait tout pour la paix et la 
gloire de son pays s'il était sûr qu'on rétablît son ancien culte, 
ses mômefries superstitieuses, auxquelles il attachait le plaisir 
de son existence ■. » 

A tout prix l'on voulait donc revenir aux usages d'autre- 
fols ; ces parodies absurdes n'étaient « pour les catholiques 
qu'une profanation des édifices religieux que le bon sens et le 
respect dû aux croyances dominantes commandaient de faire 
cesser '. » 

Certaines localités, dès l'an VII, sollicitaient du département 
l'autorisation d'avoir au milieu d'elles les prêtres de leur 
choix ; ces demandes, un poa prématurées peut-être, éma- 

i. Arch. dép. Série V. Correspondance générale. 

1. Apeh. dép. Série Q. 

9. BùU ^ Consulat, par Tbiera, Uy. VI. 



DANS LB DIOOÈSI DB NANTBS W 

naient surtout du pays de Rotx, où Iob constitutionnels et les 
réfractaires se trouvaient en lutte incessante. Le 19 fructidor, 
les habitants de Saint- Viaud proposent au préfet un sujet qu'ils 
connaissent et qu'ils estiment, le sieur Lequimener *, Mais 
comme cet ecclésiastique est dans la catégorie des insoumis, 
on leur répond qu'il doit faire préalablement la promesse exi- 
gée. Ainsi, aux uns l'exercice public du culte était permis ; 
pour les autres, le régime de l'intolérance et de la persécution 
semblait continuer. Toutefois, à la faveur de ces apaisements 
apparents, le retour de l'exil s'effectuait de jour en jour. C'était 
à la condition expresse de se soumettre au Gouvernement que 
les passeports devaient être délivrés. 

P.-Gab. Guiard, déporté à Bilbao, adresse une lettre au pre- 
mier Consul lui-môme, pour obtenir la permission de rentreren 
France. « J'adopte, écrit-il le Gouvernement établi et je m'y sou- 
mets, sachant que toute puissance vient de Dieu et que quicon- 
que résiste à la puissance constituée résiste à Dieu lui-môme •.» 
J.- B. Lefaou de la Trémissinière, ancien chanoine, déporté en 
Espagne, sollicite la môme grâce, par l'entremise de son neveu, 
maire d'Ancenis, ainsi qu'un autre prôtre du nom de CL-B. 
Orthion (24 brumaire an IX). Tous ceux qui osaient rentrer, 
sans remplir les formalités légales, trouvaient dans le lieu de 
leur résidence des dénonciateurs zélés. M. Bonnet, habitant 
Nozay, est déclaré comme étant revenu au pays sans avoir 
fait sa soumission (20 prairial an IX) ; il s'excuse par une lettre 
au préfet, dans laquelle il se dit « flls unique d'une vieille 
mère grabataire, auprès de laquelle il demande à rester. » Ce- 
pendant, un grand nombre de confesseurs de la foi purent re- 
gagner les foyers de leurs familles ou les presbytères de leur 
paroisses, sans être victimes de leur témérité. Et d'ailleurs, on 



1. Arch. dép. Série V. Personnel suspecl. 

2. Arch. dép. Série V. Personnel suspect. 



28 LE RÉTABLISSEMENT DU CULTE 

cessa bientôt d'exiger la promesse qui, vu la négligence du 
préfet, tomba en désuétude. 

L'an IX vit revenir tous ces pauvres prêtres, vieillis par les 
souffrances de Texil et dans un dénuement complet. La joie 
du retour fut bien affaiblie à la vue de tant de changements. 
Mais Tespoir de jours meilleurs renaît dans les esprits, et c'est 
avec une ineffable allégresse que l'on revoit « les pieds de ceux 
qui apportent les bonnes nouvelles et qui annoncent la paix. 
peuple, célébrez vos jours de fête, rendez vos vœux au Sei- 
gneur parce que l'ennemi ne passera plus au travers de vous*.» 

Tous ces proscrits, que la loi ou les événements avaient 
impitoyablement jetés sur la terre étrangère, vont grossir le 
nombre de ceux qui, restés en France et bravant la persé- 
cution et la mort, avaient eu le bonheur de survivre. Se don- 
nant mutuellement la main, les voilà qui reprennent l'exercice 
de leurs fonctions sacrées. Le culte clandestin devient uni- 
versel sur toute l'étendue du diocèse, malgré les tracasseries et 
les insolences du parti constitutionnel qui a la loi pour lui et 
les sarcasmes des philosophes impies, se moquant « des supers- 
titions dévotes qui se cachaient dans l'ombre. » 

C'est aux portes de Nantes, sous les yeux de l'autorité, que 
l'on s'exposait aux rigueurs de la police. L'ancien manoir du 
grand-archidiacre, Loquidy, situé sur le territoire de la pa- 
roisse de Saint-Similien, fut particulièrement le théâtre des 
manifestations religieuses. Cette campagne, plantée de grands 
bois de châtaigniers, accessible par un seul chemin tortueux et 
désert, paraissait offrir une sûre retraite aux fidèles catho- 
liques ; on n'y abordait que par la chaussée deBarbin, au-dessus 
de laquelle serpentait un petit sentier jusqu'au gué du Gens. 
Toute la partie rurale de Saint-Similien, puis, au delà du ruis- 
seau, l'extension de Saint-Donatien et le territoire entier de la 

1. Nahum. L 15. 



DANS LE DIOCÈSE DE NANTES ^ 

Chapelle-sur-Erdre et d'Orvault ont servi d'asile à un grand 
nombre de prêtres, soit aux jours néfastes, soit dans les der- 
niers temps dont nous faisons le récit. 

En Tan VIII, on dénonce à la police un ecclésiastique insou- 
mis, nommé Allot, qui célèbre dans la cbapelle de Loquidy et 
exerce toutes les cérémonies du culte dans la salle de la mai- 
son principale. 

« Le 23 dernier, dit le procès-verbal du commissaire de sur- 
veillance, jour du Sacre de Tancien régime, il y a eu grand'- 
messe, vêpres et procession à 7 heures du soir, dans la cour 
de ladite maison, où Ton avait fait un reposoir, des tentures 
de toile et autres ornementations du culte catholique. Cette 
cour, fermée de murs, était pleine d'individus, sans parler de 
ceux de la basse-cour, des avenues et des tenues, et de ceux 
qui étaient montés dans les arbres et sur les murs. A 7 heures 
du soir on ferma les portes de cette cour, pendant que la pro- 
cession en fit le tour, fut au reposoir et ensuite rentra dans 
la salle des cérémonies. 

« Le 6 prairial, dimanche daqs FOctave du Sacre, même 
cérémonie ; encore plus de monde que le 23. A 7 heures, la 
procession est sortie de la cour murée, par une porte qui com- 
munique avec la basse-cour, où demeurent les bordiers. On 
est allé, avec les costumes sacerdotaux, plusieurs individus en 
chape, et des enfants avec des rubans et des couronnes de 
fleurs, sur le pâlis qui est entre les avenues et les cours, puis 
on est rentré au reposoir de la cour murée, par la grande porte 
qui donne sur le pâtis. Le prêtre a donné la bénédiction, pen- 
dant laquelle on a sonné une petite clochette, dans la salle 
des cérémonies. 

« Octave du Sacre, même cérémonie, procession et béné- 
diction ; mais on n'est pas sorti de la cour murée ; on est 
rentré dans la salle des cérémonies, puis on a chanté le Te 
Deutn, 

« Madeleine Henry, veuve Ghoimeau, et Guillaume Lechat, 



•0 Ui RÉTABLISMMIMT DU (2VLTE 

fermiers de LoqUidy* fournissent au prêtre AUot deê locals 
pour lefe cérémonies ; ils m ont déclaré qu'il couchait dans 
l'intérieur de la ville *. » 

Cette relation, rédigée dans le style de garde-champêtre^ porte 
un véritable cachet d'authenticité, dont nous n'avons point 
voulu diminuer la valeur, en y faisant la moindre correction* 

Le prêtre audacieux qui, le premier sans doute de tous ses 
confrères» et cela aux barrières de Nantes, inaugurait la nou- 
velle ère des solennités et des pompes catholiques dans le 
Diocèse, se nommait J. Allot de Montigné, né à Nantes, de- 
venu dans Torganisation de 4803 vicaire à Guérande. Sa témé- 
rité ne fut pas impunie : une lâche dénonciation^ signée d'une 
personne, se disant ministre du culte et domiciliée place du 
Pilory, fit connaître que « ce scélérat et polisson d'AUol » était 
parent de celui du même nom qui travaillait à la Préfecture» 
et que sa retraite était située près le pont du Port-Gommuneau* 

M. Allot exerça secrètement son ministère pendant toute la 
période révolutionnaire dans la ville et les environs ; il a con- 
signé de sa main les actes de baptêmes et de mariages dans 
deux registres volumineux. Au nom de ce vaillant confesseur 
il faut ajouter ceux de MM. de Ghevigné, Piel, Journée, Ri- 
chard, Radu, Ghauvet, Garnier, Dupaty, Duchauffour, OUivier, 
Le Blanc, Bascher, Panhéleux, Delamarre, Guénichon^ Gaul- 
tier^ Robert, Dorain^ Leclerc, Le DeufT, Guihéneuf, Pasquet, du 
d. de Goutance, et plusieurs autres *. Mais la liste serait 
trop longue si nous comptions tous ceux qui sont demeurés 
cachés dans les paroisses de campagne. 

Une délation vint inquiéter deux ecclésiastiques» MM. Radu 
et Bascher, nommés ci-dessus, qui^ disait-on, avaient occa- 
sionné des troubles à Loquidy et au Bon-Pasteur. La munici- 



li ÂiH^h. dép. BéHe V* Persmnel êtiêpect. Rapport décadaire da cotnmis- 
saire de police de ia 4» section. 
SL Arch. de rÉTèohô. Collection de registres. 



DAlfS LIS DIOCÉâÊ \m itÂffTËâ SI 

palîtê les signala comme dangereux au Préfet, ftadu, ex-vicaire 
de Sainte-Croix, fit le serment en 4792, et le 25 prairial an II il 
se soumit à la République ; mais dans la suite il eut le cou- 
rage de se rétracter ; J.-M. Bascher, rentré amnistié Tan II, prit 
un certificat de résidence en prairial an III et le 18 frimaire 
an VI. 

On dénonçait en mémo temps l'abbé Hilarionde BoiSchollet, 
vicaire-général de Monseigneur de la Laurencie, ainsi que son 
collègue, Tabbé Leflô de Trénélo, ex^chanoine de Ouérande, 
Michel Beugeard, René Gulllotin, ex-Curé de Vay, Jacques 
Thélaud, vicaire à Ouérande, René Leparoux, à Nozay. Jean 
Chapon, à Thouaré, Pierre Aupiais, ex-curé dePougeray, Louis- 
Céleste Olraud, Jean-Armand Pécaud, Jean-François Dupaty, 
Charles-René OUivier, Duchauffour et quelques autres, qui 
avalent fait également leur déclaration le 24 prairial an III *. 

La vieille maison du Goudray, dans les bas chemins de Saint- 
Dottalien, servait de lieu de réunion pour les catholiques, 
comme celle de Loquidy. MM. P. Glouet et Cl. Massonet célé- 
braient ordinairement dans la chapelle. Un mandat d'arrêt fut 
lancé contre eux : d'abord retenus dans la prison du Bouffay, 
on les transféra quelques jours après à THôpital (4 nivôse 
an IX). Décrier les prêtres constitutionnels et en particulier le 
C. Ouibert, curé de Sainte-Croix, était un des principaux chefs 
d'accusation. D'après les réponses que firent les prévenus dans 
rinterrogatolre qu'il» eurent à subir, on volt que M. Cl. Mas- 
sonet» demeurant au Cdudray depuis le 15 août, avait antérieu- 
rement exercé son ministère secrètement dans les paroisses 
de Ligné, 8atnt-Mars*du-Désert, Petit-Mars, Sucé et Saint- 
Donatien; que M. P. Clouct, âgé de 36 ans, natif de Sucé, rési- 
dait ordinairement dans cette localité. « Après la mort de 
Charctte, déclare-t-il^ je suis revenu de Vendée, et depuis trois 
mois j'habite au Coudray où j'exerce comme prêtre ordonné 

1. Ârch. Dép. Séite V. Pefsontid napect. 



32 LE RÉTABUSSEMENT DU CULTE 

récemment. » Tous les deux furent mis en liberté le 7 germi- 
nal de la même année. 

Dans les campagnes^ où le culte clandestin se célébrait d'une 
manière générale, les sous-préfets exerçaient une surveillance 
très active. Celui de Paimbœuf, à la tête de Tarrondissement 
le plus agité, signale au préfet les prêtres insoumis dont les 
noms suivent : Delaville, à Paimbœuf, Pronzat à Rouans, Lequi- 
mener à Saint-Viaud, Belliot et Lehuédé à Frossay. Deux, 
prêtres dissidents sont aussi dénoncés pour avoir proclamé pu- 
bliquement dans Téglise de Saint-Cyr qu'ils sont à la dispo- 
sition des fidèles (2 fructidor an IX). Au Temple, on dépose 
contre M. Daniel, qui dit la messe dans la chapelle de la Bre- 
tonnière, « quoiqu'il soit invité, dit le rapport, à célébrer dans 
la principale église que dessert le S. Olivier (intrus). » M. Ghé- 
guillaume, qui exerce à Saint-Géréon, est arrêté et conduit à 
Nantes, malgré les protestations des habitants. Ordre de quitter 
le département dans le délai de trois jours est lancé contre 
M. Bellanger (21 brumaire). A Nantes, depuis quatre mois, 
M. Gavalin ose se montrer publiquement : on le signale au 
préfet (4 frimaire.) 

Mais la nomenclature de ces victimes de la délation serait 
interminable : il faut la clore ici. 

Nous devons déclarer coupables de ces lâchetés les prêtres 
constitutionnels, autour desquels, depuis longtemps déjà, le 
vide se fai.sait manifestement, et qui avaient perdu la confiance 
des fidèles. Le parti s'agitait en désespoir de cause ; ne pré- 
voyant que trop sa fin prochaine, il se mettait en peine de 
prendre tous les moyens qui pussent lui donner quelque 
chance de survivre. Ces anxiétés, jointes à l'arrogance que lui 
inspirait la protection non équivoque du Gouvernement, l'ar- 
mèrent d'une audace inouïe contre ceux qui n'avaient connu 
nulle défaillance et que le malheur avait grandis devant les 
gens honnêtes. 

L'encyclique de Pie VII, nouvellement élu à Venise, faisait 



DANS LE DIOCÈSE DE NÂMTES 38 

reloge de ces prêtres courageux « qui ne s'étaient pas souillés, 
dit le Pontife, du serment illicite et coupable. » Les évêques 
intrus ne furent point flattés de ce langage, qui condamnait 
leur conduite. Ceux de Bretagne convoquèrent des synodes, 
afin de s'attacher plus solidement à leurs sièges qui allaient 
crouler. Cependant Lemasle, évêque de Vannes, ancien curé 
d*Herbignac, se voyait réduit à une extrême pauvreté : dans « 
son découragement, il prit un jour le chemin de Thôpital pour 
y mourir désespéré. 

En même temps que Monseigneur Spina entamait les né- 
gociations de la paix avec le vainqueur de Marengo (juin 1801), 
les évêques des départements se réunirent en un prétendu 
concile, dans Téglise métropolitaine de la capitale. L'Église 
constitutionnelle de Bretagne n'y comptait que Le Coz et Le 
Masle ; il s'y trouvait aussi trois prêtres de la même province, 
qui se disaient députés des diocèses ; Lancelot^ recteur de 
de Rhétiers, prétendait représenter celui de Nantes. Le Coz, 
qui s'attribuait le titre de métropolitain, avait annoncé, vers 
la fin de 1799, à l'Église de Nantes que, de concert avec ses 
sufTragants, il avait désigné un évêque pour succéder à Minée ; 
on ne sut jamais son nom. Or le nombre des intrus était ré- 
duit à sa plus simple expression, surtout pour la ville, qui ne 
comptait plus que quatre curés : Lefèvre à Saint-Nicolas, Tar- 
diveau à Saint-Similien, Guibert à Sainte-Croix,, et Pimot à 
N.-D. de la Chézine. 

Cette fausse Eglise gallicane montra dans quelques sessions 
qu'elle n'était qu'une branche desséchée, sacrilègement dis- 
traite du tronc vivant de la véritable Eglise de J.-C. Le fameux 
Tardiveau, ancien recteur de Gouëron, et qui avait succédé, 
comme constitutionnel, à M. Le Breton de Gaubert, mort au 
Sanitat, osa se mettre sur les rangs pour occuper le siège 
illustre de Tours ; mais les événements qui suivirent de près 
le concile, fort heureusement trompèrent son attente ambi- 
tieuse. La signature du Concordat devait donner le dernier 

TOm LVI (Vl DB LA 6e SÉRIE). 3 



S4 LE RÉTÀBUSSEmilT DU GDLTI PAMS VÊL MOGÉSB M HÀHTBS 

coupa oette assemblée de faux pasteurs : alors finit ce schisme, 
établi avec tant de bruit et avec la force armée, dix ans aupa- 
ravant. « Cette société eut le sort réservé à toutes celles qui se 
séparent de la chaire de Pierre, à laquelle seule la durée est 
promise jusqu'à la fin des siècles *. » 

L*ABBÉ P. Grégoire. 
{lA âuUê proehaimment.) 



1. Histoire de la Perséculiùn révolutionnaire en Bretagne, par Tresvaux, 
II, 4t9. 



L'ENNEMI UNIVERSEL 



A MON AMI John King« 



Par ane après-midi de septembre, 11 y â quelques années, Je 
reneontrai le père Simon, on des meilleurs vignerons de noire 
pays. Il eonleroplait mélancoliquement son morceau de vigne. En 
m^apercevant, il me tendit, pour que je la lui lusse, une lettre qu'il 
venait de recevoir de son fils, Jeune conscrit. Tout accoutumé 
déjà é la vie militaire, le brave garçon terminait crânement par 
ces mots : c Le Prossien, e^est Fennemi / » — « Ab ! bien oui, le 
Prussien ! dit le père Simon, qui, comme trop de nos paysans, 
bêlas ! n'étouffait pas de patriotisme ; ab ! bien oui, le Prussien^ 
quand, peut- être, je vais être forcé d*arracber ces beaux ceps !! 
Monsieur Francis, voye2-vous, le phylloxéra, voilà Vennemi! » 

Le vieux curé de la paroisse, que Je trouvai A quelques pas de 
là et auquel je racontai ma conversation avec le vigneron, bocha 
tristement la tète : t Je connais, dit-il, pire que l'oïdium, pire que 
le phylloxéra, pire peut-être que le Prussien : te grand ennemi de 
nos campagnes est aujourd'hui ... » 

A ee moment, nous f&mes croisés sur la route par mon voisin 
rhnissier, tout chargé d'exploits, qui m'ayant vu causer avec le 
eoré, arrêta intentionnellement son tapeco. Il salua plus que 
flroidement le pasteur, puis, sous prétexte d'une petite affaire dont 
je l'avais chargé, il se pencha vers mon oreille pour me dire tout 
bas de me défier i^ Jé$uUe$ ; que le seul ennemi à craindre 
•ajourd'hui ... c'était ... fo dtfwAu/me. Là-dessus^ il cingla d'un 
irigottreiix coup de fouet le flanc de son vieux CSoco. Sous cette 



36 L'EHNEMI UNIVERSEL 

brulale agression, la pauvre béte s'allongea tristement dans les 
traits, et, quoique, à coup sûr, il n*eût jamais lu La Fontaine, son 
œil n'en disait pas moins comme lui avec éloquence : 

c Notre ennemi ... c'est notre maître. >> 

Grande, je l'avoue, fut ma perplexité au milieu d'avis si con- 
traires et pourtant émanant tous de personnes compétentes, sans 
parler de Coco. Aussi, ne soyez pas étonnés si je vous confie 
que, plongé dans les plus profondes réflexions, ce ne fut qu'à la 
nuit close que j'arrivai au chef lieu de la commune, le bourg de X. 
Quatre x;ents âmes de population, s'il vous platt, et centre impor- 
tant de lumières ; jugez-en. Si le gaz ou même l'huile y faisaient 
absolument défaut, la place principale de l'endroit n'en était pas 
moins à peu près éclairée par un gros fanal, sur la transparence 
duquel se détachait en grosses lettres rouges le nom de Café de la. 
Paix. Est-ce drôle ) moi, qui n'avais jamais, en passant devant cet 
établissement, entendu que des disputes! De plus, par ses fenêtres 
largement ouvertes s'épandait au dehors la lumière de quatre 
quinquets, en même temps que Todeur nauséabonde du pétrole 
^ui les allumait. Quant aux habitués, de longue date, leurs esprits 
étaient éclairés par le journal la Lanterne, dont les numéros, épars 
et maculés de vin rouge, couraient sur toutes les tables. 

Ce soir-là, le café de la Paix mentait à son nom encore plus que 
d'ordinaire. Des clameurs furibondes s'échappaient d*un groupe 
assis autour d'un bol de punch, dont la lueur ne se dégageait que 
par instants du milieu de la fumée des pipes. 

— « Oui, disait mon voisin, un coq de village, assez bon cultiva- 
teur du reste, tant qu'on n'aura pas exterminé le dernier de ces bri- 
gands-là, il n'y aura pas de sécurité pour Tagriculture ! » 

J'aimais peu, je Tavoue, à entrer dans ce café. Étaient-ce ses 
quinquets au révolutionnaire pétrole, ses rouges lanternes, ou 
même les vieilles barbes rouges de ses habitués qui m'en éloi- 
gnaient ? Je ne saurais trop le dire. Toutefois, Timminence d'an 
danger qm semblait menacer le pays, me fit passer par-dessas 



L'tinnCIII UNIVERSEL 37 

mes répagnaBces, et j'y pénétrai résolument. Avisant un jeune gars 
coiffé d'un bonnet bleu^ qui vidait solitairement sa chopineje seul, 
du resle^ qui me parût calme, je fus lui demander la cause de tout 
ce tumulte. 

— « Je ne saurais vous la dire, me répondit*il innocemment, 
car je ne fais que d'arriver. » 

Mais le gros cultivateur voulut bien me mettre au courant de la 
question, et j*appris, non sans surprise, que la cause de cette émo- 
tion n'était pas, comme je le craignais, quelque grand criminel évadé 
d'une voiture cellulaire, pas même un tigre échappé de quelque mé- 
nagerie, mais tout simplement un lièvre ! Oui, un lièvre, un amoureux 
bouquin, attiré sans nul doute par les charmes d'une jeune hase, la 
seule, du reste, de l'espèce qu*on connût au pays. Ne s'était-elle pas 
filée elle-même dans les choux du grand agriculteur! — Et jugez 
de ce qu'allaient devenir ces beaux choux, ainsi fue toutes les 
autres cultures, si on laissait cette engeance, prolifique en diable, 
croître et multiplier !... Heureusement que rendez-vous venait 
d'être pris pour le lendemain matin aux susdits choux, où le 
galant, dont on avait suivi la trace, ne pouvait pas manquer de se 
trouver, et l'on espérait bien réussir à en débarrasser le pays. 

En recevant cette explication, j*avoue que mon cœur fut allégé 
d'un terrible poids. Je me pris à bénir la Providence. Sans elle, 
sans mon heureuse étoile, qui m'avait conduit au bourg de X..., cet 
important centre de lumière, j'aurais ignoré à tout jamais que 
fMM^mt universel n'était ni le Prussien, ni le phylloxéra, ni le radi- 
calisme, ni même le cléricalisme, mais bien le Lièvre ! Il n'y 
avait pas possibilité de 8*y tromper, tant le tollé avait été général 
contre lui. 

Cest pourtant un peu raide, me disais-je à part moi, sur un 
simple soupçon de flirtation amoureuse, de condamner à mort une 
pauvre bête au pays même qui a chanté le Veri galant ! Mais de 
quoi me mélé-je ? Le suffrage universel n'avait«il pas prononcé, et 
ses arrêts, toujours justes, ne sont*ils pas inattaquables, qu'il s'a- 
gisse, comme au bourg de X, de décréter la mort d'un lièvre, ou, 



88 h'M 

tomm9 «ilieura, d'élire des empereurs on de proelamer des répu- 
bliques? 

Pauvre esiinali disais-Je an regagnant moi aussi mon gtte, tn as 
bien un des êtres les plus misérables de la création ! D*amis^ je 
ne t*en eonnais guère, alors que le nombre de tes ennemis de 
toutes sortes ne se chiffre plus. Â-t^on jamais entendu parler de 
lièvres morts de vieillesse dans leurs lits, à l'exception peutrètre de 
quelquesHina, dressés à battre du tambour dans les foires, en rai- 
son de leur intelligenee exceptionnelle f Et en sonl4ls plus ben- 
reux pour cela ? Mais quelle peut donc être la raison de cette boa» 
tililé incontestable dont ta es Tobjet? A peine puis-je me rexplî* 
quer de la part des agriculleurs, quand Je jette un regard sur In 
vaste étendue des cultures qui fournissent, de ci, de là, une feuille 
ou un brin de blé à tes agapes, bien plus discrètes que celles de 
ton cousin le Japin. Serait«^e la succulence de ta chair? Au temps 
passé, je ne dis pas ; mais aujourd'hui, non. Si tu es toujours en 
honneur auprès de la cuisinière bourgeoise, qui ne sait encore se 
passer de toi pour confectionner un ewet de liècre (dans les res- 
taurants la question est résolue depuis longtemps), tu as perdu, psr 
contre, tes grandes entrées dans les repas fins, dans les festins 
aristocratiques, où l'on admet pourtant ce lourdaud de bosuf, quand 
il s*7 présente recouvert d'une sauce Madère ; l'imbécile mouton, 
sous rironiquê appellation d'épigrammes d'agneau ; le veau, sous la 
forme de grenadins; le porc (sans parler de son lard), sous celle 
de jambon deBellevue; quand la volaille, et le dindon, plus nni« 
taux, si c'est possible, après sa mort que de son vivant, s'y étalent 
bourrés de truffes au rôti ; quand tous les autres gibiers, tes congé- 
nères, 7 trônent aux places d'honneur : — - le chevreuil à la sauce 
poivrade, les bécassines et bécasses en salmis, la caille et la per- 
drix, en toilette demi-deuil, à la diplomate ou à la Périgueux, si 
l'orgueilleux faisan, nonchalamment étalé sur une large rôtie, pom-* 
peuaement décorée du nom de canapé/ 

Malgré l'agitation dans laquelle m'avait jeté cette initiation subite 
à la connaissance ds l'ennemi universel, j'avais fini par m'endormir. 



vert l6 point da jour, quiod je fii3 éveillé eu sursaol par la détooa*- 
tion d'oQ coup de fusil Vifemenl je eoorus à ma fenêtre et j'en*- 
trefîf,se dissiroalant derrière une baie, le bonoetbleQ que j'avais 
remarqué la veille au café* Il tenait d*une main son fusil abaissé 
et de Tautire une masse rousse et blanche, que je reeonous pour 
on lièvre, celai, sans nul douta, dont on afait parié, qui venait de 
se £ûre tuer à sa sortie du domicile de sa belle. 

c AnxNur, tu perdis Troie, »etc. 

C'était dans l'ordre ; mais moi, qui avais cru à la candeur des 
bonnets biens! 

Une heure plus tard, arrivait bruyamment aux champs de choui 
la bande des chasseurs, suivie de tous les chiens courants du vil* 
lage, depuis le basset aux jambes ultra^torses, jusqu'au grand 
briquet d'équipage réformé. Appuyés par les sons d*ane trompe 
i%lée,ce8 braves toutous entamèrent chaleureusement un rapproché, 
interrompu brusquement, i une croisée de chemins» tapissée d'é- 
paisses touffes de poils. On eut beau leur faire prendre avants et 
arrières, leur ûiire faire retours sur retours, on ne put jamais 
dépasser cette fatale croisée, où la voie s'arrêtait brusquement, 
Ja riais dans ma barbe du désappointement de leurs maîtres, en 
me disant que ce n'est pas toiyours assex que de devancer l'aurore ; 
qu'il but, avant tout, arriver i temps. 

Sur le midi, j'eus affaire à revenir au bourg de IL, $i j'assistai 
MU retour humilié des chasseurs. 

< ta cause de leur insuccès ne pouvait, disaient-ils, être attri- 
buée qu'd la terr$f n mauvaiêe, que les chiens n'avaient jamaiê pu 
Umar. Le bonnet bleu et moi nous en connaissions bien une autre, 
an moins aussi bonne, mais que nous n'avions garde de leur révéler. 

A ce moment, sortait rayonnant de sa boutique le mettre épicier 
de l'endroiL Coiffé d*un vieux chapeau à haute forme et le fusil 
crânement appuyé sur l'épaule, il sifflait Polydore, un ^oi^disant 
braqne d'arrêt, dont les oreilles trop haut placées et la queue 
radreaaée tonte droite sur le rein protestaient contre ca qua cotte 



40 l'ennemi tjkiyebsrl 

qualification avait de trop absolu. Polydore, qui HU été le meilleur 
chien du dépariemetU^ s'il eût été mené (Wc), exécrable sur la 
plume^ était, en revanche, sans rival sur le poil, assurait son 
mattre, persuadé qu'avec son aide il rapporterait son lièvre. 

Décidément les épiciers sont les enfants gâtés de la Providence ; 
car, le soir même, le nôtre rentrait triomphalement avec la pauvre 
et désolée hase, quUI avait... prndefnment assassinée au gtte, devant 
le nez de Polydore. Jusqu'au jour du marché prochain, une même 
ficelle, sinon le même mausolée, allait réunir par la palte Juliette 
et Roméo ; car pendant Pabsence de l'épicier, Madame son épouse 
avait acheté, à prix assez doux, au bonnet bleu, son lièvre tué du 
matin. Désormais; l'agriculture allait compter de longs jours de 
prospérité, puisque^ jusqu'à celui où vint s'y établir ce fameux 
lièvre qui donna, si l'on s'en rappelle, tant de soucis à mon bon 
oncle aux bassets^ on n'entendit parler de cette engeance maudite 
au pays. 

Une fois pourtant, mais une seule, j'ai cru avoir trouvé au .pauvre 
lièvre un ami aussi sincère que désintéressé. Je chassais avec un 
Anglais, le plus aimable, le plus sympathique des gentlemen qu'ait 
produits la Grande-Bretagne. Noire hôte, excellent vieillard, avait 
tenu à nous accompagner pour nous faire connaître les remises de 
son gibier, quand un lièvre lui partit soudain sous les pieds, et 
vint passer à vingt pas, à découvert devant notre Anglais. — 
« A vous K... ! à vous, un lièvre 1 criait-il, tout transporté. » — 
K. regardait avec la plus complète indifférence la bête qui s'éloi- 
gnait. A la fin, impatienté, se retournant vers notre ami qui redou- 
blait ses cris : — • Voôlez-v6 le porter, vô ? * fit-il avec un flegme 
tout britannique Et, u*obtenant pas de réponse du vieillard stupé- 
fait, il reprit tranquillement sa quèie, de l'autre côté du champ. — 
« Quels originaux que ces Anglais! me disait vingt-cinq ans plus tard, 
le pauvre bonhomme, qui n^était pas encore remis de sa surprise ! 
Voélez-vô le porter, va ? Voilà le summum de la sympathie 
que le lièvre peut inspirer ! Simple question de fatigue d'épaules. 
Ah! ma pauvre bête, si c'est sur cette fatigue que tu comptes pour 



L^BNICEIII UNIVERSEL 41 

obtenir on pea d*iDddgence de -noire part, tu pourras attendre 
longtemps I J'ai connu des épaules qui, à la chasse, comme Atlas, 
auraient porté le monde. Combien n'ai-je vu de confrères, plojant 
sons le poids de plusieurs lièvres, en fusiller sans pitié un dernier 
(restât-il, comme au bourg de X, le seul de sa race)^ sous le pré- 
texte que, si cê~ n'est pas par eux, c'est par d'autres qu'il sera tué ; 
motif idiot, si nous n^avions* pour excase le préjugé, toujours si 
puissant, qui veut que, parce que le lièvre est rare chez nous^ il 
nous en faille rapporter au moins un, pour que notre chasse soit 
réputée houorahle. 

Eh bien! soit, le lièvre est notre ennemi; mais, puisqu'il faut 
vivre avec ses ennemis, autant vaut celui-là qu'un autre. Puis, donc, 
qu'un éleveur de notre propre pays nous a révélé, dans la Chasse 
Illustrée, les ingénieux procédés qu'il emploie pour le faire repro- 
duire en captivité, mullipliohs-le le plus possible autour de nous. 
Cela vaut mieux que de pratiquer cette vieille méthode qui nous 
fait dénicher sournoisementles levrauts de nos voisins, lesquels nous 
récompensent de cette délicate attention par une touchante récipro- 
cité. 

Gomme je ne suis pas de ceux qui professent pour la chair de 
lièvre les injustes dédains des gourmets d'aujourd'hui, je me per- 
naets de braconner un instant sur les terres du fameux baron 
' Brisse ou de ses héritiers, en vous recommandant le civet à la 
Bretonne, c'est-à-dire confectionné au cidre et non au vin. — 11 
est un autre accommodement dont j'hésite à vous parler, en raison 
de ia forme gouvernementale sous laquelle nous vivons... Bah! 
comme je ne porte ni perruque blonde, ni collet noir, cet attirail 
trop connu aujourd'hui des conspirateurs, je me risque à vous 
glisser dans Toreille que le cadavre d'un ennemi mort, sentant 
toujours bon..., cuit à point, jamais autant que depuis que nous 
sommes en république, je n'ai éprouvé le désir de manger du 
lièvre à la Royale. 

Francis Lefeutre. 



U RETRAITE ET SES FONDATEURS* 



Les retraites de femmes ne tardèrent point à rifaliser, par le 
nombre et la piété, avec celles des hommes, mais elles soulevèrent 
encore une opposition plus violente. On prétexta qu*elles troublaient 
le bon ordre du ménage et de la famille. En Tabsence de l'évèque, 
un des grands vicaires ne craignit pas de blâmer publiquement cette 
nouveauté et d*interdire des réunions qui lui semblaient plus nui- 
sibles qu'utiles. Mademoiselle de Francheville dut fermer sa mai- 
son, non sans Tespoir intime que la bourrasque ne durerait pas. 

Monseigneur de Rosmadec était trop sympathique à Pœuvre des 
retraites pour ne pas protéger une fondation qui en était le dévelop- 
pement naturel. Aussi, à son retour, s'empressa-t-il de lui ouvrir 
des voies nouvelles, en proposant è Mademoiselle de Francheville 
d'établir les retraites dans une communauté clottrée. Cette mesure 
prudente devait mettre fin, pensait-il, à toutes les critiques. La 
pieuse fondatrice désigna le couvent des Ursulines, qui lut parais- 
sait réunir les meilleures conditions de succès. Les ferventes reli- 
gieuses acceptèrent le patronage qu'elle leur offrit. Elle pria M. de 
Kerlivio de tracer le plan de l'édifice, et il le fit avec tant d*art et 
de prévoyance, qu'il ménage» aux Ursulines des communications 
faciles avec rétablissement, sans rompre la clôture, leurs hôtes ne 
devant avoir ni entrée ni vue dans le monastère. Enfin, elle fournit 
secrètement à toutes les dépenses. La première pierre fut posée par 
le vénéré grand vicaire, le 20 mars 1671. 

* Voir la lirraison de mai 1884, pp. 368-375. 



LA MnPKAlTE BT MIS POmATIimt 48 

L'ardent prosélytisme de Catherine n'attendit point Tachève* 
ment de la eonstroction pour continuer son œuvre. Elle obtint la 
permission d^organiser des retraites partielles, au château de Pargo, 
près Yanaes, puis à PIoérmei, à Quimperlé, au Quilio. Elles eurent 
des résultats menreilleux et donnèrent l'essor à plosieurs vocations 
religieuses. On vît pour la première fois des paysannes suivre les 
exercices spirituels avec une piété qui étonna. Il bllot reconnaître 
que lear bienfait pouvait s'étendre à toutes les classes de la société, 

Sneonragée par celte heureuse campagne, Catherine de Franche* 
ville revint à Vannes, pour assister à l'ouvertore du nouvel établis* 
sèment. On y donna la première retraite dès le mois d'avril 1672. 
Sous la conduite supérieure de H. de Kerlivio et du P. Huby, la 
mère Jeanne de Pellaine de la Nativité eut la direction des exercices. 
Mademoiselle de Francheville se chargea seulement de l'entretien 
matériel. Ce n'était pas une mince préoccupation ; car il y eut jusqu'à 
cent vingt hôtes à la fois. 

Il est temps d'exposer le mouvement intérieur des maisons de 
retraite et la règle qui partageait l'emploi de chaque jour, règle 
eoromune aux hommes et aux femmes, avec cette diflérence que 
la clôture était de rigueur pour celles-ci et que des religieuses on 
demoiselles étaient chargées de présider à une partie des exercices. 
Dans ces asiles de la vie spirituelle offerts aux gens dn monde, 
tout respirait la paix et la piété du monastère. Sur les murs nus et 
blancs, de saintes images ou des textes sacrés attiraient seulement 
le regard. Un religieux silence régnait habituellement dans la 
maison. En y entrant, on éprouvait je ne sais quelle sensation inex* 
primable, comme d'une atmosphère noovelle qui vous prédisposait 
au recueillement et à l'oraison. Les pensées de la terre s'enfuyaient 
loin de vous et les pensées du ciel, trop souvent oubliées, hélas 1 ve- 
aaient doucement s'emparer de votre âme. 

Sitôt votre arrivée, oo vous menait à la chapelle pour y saluer 
riiôte souverain de cette demeure et se recommander à lui. Puis 
votre introducteur vous assignait votre cellule. 

Il y avait deux retraites par mois : elles duraient chacune huit 



44 U. RETBAITE ET 8BS FORDATEUBS 

jours. Tous les âges, tous les rangs, toutes les conditions s^y trou- 
vaient représentés : ici^ des prêtres, des laïques, des nobles, des 
bourgeois, des gens du peuple ; là, de grandes daines et des 
paysannes. L'égalité chrétienne les confondait sous le mèoie toit 
comme les membres d'une même famille. Quelques-uns blâmaient 
ce mélange et auraient désiré des groupements séparés ; mais 
M. de Kerrilio ne voulut jamais y consentir. U se souvenait des 
retraites de H. Vincent où, dans le même réfectoire, il avait vu, 
assis à côte côte, jeunes et vieui, clercs et laïques, grands seigneurs 
et mendiants, docteurs de Sorbonne et ouvriers sans lettres. C'était 
le communisme de la charité qui ne faisait tort à personne. 

lise passait à Vannes quelque chose de semblable. Cependant il j 
avait deux pensions et on marquait les places à table, suivant la 
condition des personnes, à commencer par les ecclésiastiques. 
Durant les repas on faisait la lecture. Les exercices de chaque jour 
étaient réglés d'ailleurs avec un ordre qui ne laissait rien à désirer. 
A cinq heures du matin, la cloche vous réveillait. On se réunissait 
pour la prière dans une salle commune. Un des Pères jésuites ou 
autre qui présidait la retraite commençait ensuite, à haute voix, 
mais d'un ton lent et grave, la méditation dont il proposait le sujet 
à l'examen de ses auditeurs, s'arrêtent entre chaque pensée, pour 
leur laisser le temps de la réflexion. A sept heures on allait à la 
messe et puis on déjeunait : à huit heures et demie on se réunis* 
sait à la chapelle pour la première instruction. Après le dtner, qui 
avait lieu à dix heures trois quarts, un exercice, que l'ingénieuse 
piété du P. Huby avait imaginé, servait de récréation aux retraitants. 
On exposait dans la salle commune un de ces tableaux reli- 
gieux et allégoriques à l'aide desquels le vénérable missionnaire 
Michel le Nobletz avait instruit et touché tant d'âmes. Un Père en 
expliquait le sujet avec les commentaires les plus propres à frapper 
les esprits. Une visite au Saint Sacrement suivait cet exercice. On 
était libre ensuite de se promener dans le jardin et de se commu« 
niquer ses impressions pieuses. Chacun étant retourné à sa cellule, 
les Pères allaient de chambre en chambre causer fomilièrement 



U. RETRAITE ET SES FOmATEURS 45 

avec vous et s'enquérir de vos besoins. A deux heures et demie, 
la cloche vous appelait à la seconde inslraclion. Une conférence 
avait lieu à cinq heures pour les ecclésiastiques. Vous employiei 
le reste du temps à préparer votre confession, à faire vos médita- 
tions ou vos lectures particulières. Où soupalt à six heures et demie. 
Après un entretien familier et la prière du soir, on se rendait à la 
chapelle, où une dernière prédication muette mais éloquente vous 
attendait. Au milieu de Tobscurité qui remplissait le sanctuaire, 
vous voyez briller sur Tautel un transparent aux couleurs vives 
représentant une des scènes de la Passion. Cette image, animée par 
la lumière, produisait un effet saisissant et se fixait dans la mémoire 
avec les saintes pensées qu'elle suggérait naturellement. Elle sanc- 
tifiait pour ainsi dire votre sommeil, où parfois elle devait réappa- 
raître. 

Le plan spirituel de la retraite consistait à faire entrer l'âme 
dans un recueillement profond, à lui rappeler sa céleste fin, à lui 
montrer les obstacles qui en déiournent, c'est-à-dire le péché et 
les occasions du péché, et à lui indiquer les voies qui peuvent 
seules y conduire. Il s'en présente deux : celle de la crainte et 
celle de l'amour. L'âme s'excite d'abord par les motifs de crainte : 
la mort, le jugement, l'enfer. Elle s'inspire ensuite des sentiments 
d^amour et se jette dans les bras de Dieu, comme Tenfant pro- 
digue. Enfin, elle prend les résolutions nécessaires pour ne plus se 
séparer de lui. N'est ce pas, en quelques mots, l'abrégé de toute 
la vie spirituelle ? 

Les directeurs de la Retraite s'ingéniaient à en varier les exer- 
cices, afin de ne point lasser la dévotion des fidèles. D'imposantes 
cérémonies venaient rompre le cours du règlement habituel : le 
vendredi, c'était l'adoration de la croix ; le samedi, l'acte d'hom- 
nnage à la Sainte Vierge ; le dimanche, l'amende honorable au 
Très Saint-Sacrement. 

Le jour de la clôture était plus solennel que tous les autres : 
après la messe de communion, on apportait sur une table dressée 
devant Tautel la sainte Bible, un crucifix et un reliquaire. Le 



46 LA RITRAin ET 9M WmOAIWUBM 

prAlre officiant descendait Toatensoir exposé sur le tabernacle ait 
milieu des ciefges et des fleurs et, le tenant entre ses mains, se 
tournait fers le peuple. Tout ce qu*il y a de plus sacré dans notre 
sainte religion étant ainsi montré aux fidèles ; un des Pères à ge« 
noux prononçait en leur nom des actes de remerciements et d'a-^ 
monde honorable et le renouvellement des promesses du baptême. 
Après quoi^ les retraitants venaient en procession jusqu'au pied de 
l'autel) se prosterner les uns après les autres devant la sainte Hos« 
tiOf et puis baiser la Bible, le crucifix et les reliques des saints, 
comme pour marquer leur engagement personnel, volontaire et 
public au service de Dieu. Pendant ce temps, on chantait des 
psaumes appropriés è la cérémonie. Enfin, le soir, avant de se 
séparer, les Pères directeurs de la retraite et les fidèles entonnaient 
d'un même cœur le Te Deum^ et puis, comme les premiers chrétiens, 
s'embrassaient fraternellement. Ce baiser de paix et d'adieu mettait 
le sceau à tant d'impressions édifiantes et douces. 

Le Père Huby, le saint missionnaire dont nous avons dépeint 
ailleurs la simple et touchante éloquence, était l'âme de ces re- 
traites. Il s*y consacrait tout entier avec une telle ardeur qu'au bout 
de huit jours il en était comme épuisé. Sa parole avait une onction 
qui lui gagnait les cœurs, mais sa vue seule était un sermon. Direct 
tenr très éclairé, il savait dissiper tous les troubles d'esprit et con-^ 
duire d'un pas ferme le pécheur comme le juste dans la voie du 
salut. Il avait l'attraction particulière aux saints. Je ne sais quel air 
de modestie et de simplicité tempérait heureusement ce que sa 
figure d'ascète aurait eu sans cela d'un peu dur au premier abord. 
La vertu change même l'extérieur de l'homme. Celui-ci eût été 
naturellement froid, et il était devenu aimable : la charité donnait 
du charme à sa conversation. Les retraitants se plaisaient à l'en* 
tourer, à l'écouter et à le voit* Il découvrait chaque jour quelque 
nouveau moyen de les instruire et de les édifier. Il composait pour 
eux des livres de dévotion ou même de simples feuilles, ce qu'on 
nomme aujourd'hui des traits, écrits spirituels très fortement con- 
çus, mais que leur forme précise et claire mettait à la portée de 



Là BBTiUlT£ BT SBS FONDAnUBS 47 

loas. U leur dislriboait de petites croix brodées sar des morceaux 
d'étoffe qu'il engageait k porter sur le bras, comme un signe de foi 
et de ferme propos : il les appelait des croix de patience» l\ avait 
inventé une médaille des saints Cœurs de Jésus et Marie et un 
chapelet, qui consistait uniquement à baiser la médaille ou la croix 
autant de fois qu'il y a de grains. Il recommandait instamment 
cette manière d'oraison mentale. « U y en a peu, disait-il, qui 
« paissent fournir à une méditation dans les formes, mais où il ne 
c s'agit que de l'affection, c'est de quoi tout le monde est capable, 
« et Dieu ne demande autre chose, sinon que nous l'aimions* 
« Aimons-le, quoique sans discours et sans paroles : ayons les 
c plus belles pensées, disons les plus belles paroles du monde, 
c dans Poraison, si elles sont sans amour, cela ne contente point 
« Dieu. Cela ne nous sauvera pas *. » 

Dans diverses villes et bourgades, il avait établi des congré- 
gations de Notre-Dame auxquelles il affiliait les retraitants. Il 
exhortait encore ceux-ci à consacrer chaque année leur famille à 
la très sainte Vierge Marie dans un acte public, et à honorer sa 
statue par toutes sortes d'hommages, comme de la placer sur les 
portes des villes, dans les places publiques, au-dessus des fontaines, 
ao pied des eroix, et de faire des prières en commun ou de chanter 
le soir des litanies devant ce monument. 

Nous ne finirions pas, si nous voulions énumérer toutes les pra- 
tiques de dévotion que le P. Huby suggérait à ses auditeurs. Le 
dernier jour de la retraite était son jour de triomphe* Il trouvait 
alors moyen de se surpasser lui-même. Il voulait se charger seul 
depresque tous les exercices : il ne quittait pas un insUint cette 
foale de pieux fidèles pendant les émouvantes cérémonies de la 
cl6ture,et,rheure des adieux venue, c'était lui qui prenait la parole 
pour l'exhorter à pester fidèle au Seigneur. Manete in dilectione 
meàt Jamais il n'avait plus d'onction. Les larmes et les sanglots de 
l'assistance interrompaient sa voix, coupée elle-même par l'émotion 

1. Vie d% PèreHuby, p. 219, par le P. Champion . 



48 LA HBTRAITB ET SES FONDATEORS 

qui le suffbquaiL On edt dit vérilablemeot un père que ses enfante 
allaient quitter. « Il leur marquait toutes les tendresses d'un 
amour paternel, écrit le P. Champion, son biographe, et les em- 
brassait étroitement, comme s'il eût voulu les loger dans son 
cœur. » 

Souvent, au sortir de la retraite, prêtres ou laïques allaient bire 
leur visite à M. de Kerlivio et le remercier d'avoir fondé une œuvre 
qui leur valait tant de grâces précieuses. L*humble et pieux grand 
vicaire demeurait dans la maison même de la retraite, où il vivait 
parmi les Pères Jésuites, comme s'il eût été l'un d'entre eux, affilié 
en effet à leur Compagnie et observant leur règle, autant que ses 
fonctions pouvaient le lui permettre. Sa chambre était une cellule 
de religieux : il n'y avait d'autre ornement que deux ou trois images 
de dévotion. C'est là que le P. Huby venait le consulter sur la 
direction de la retraite ou bien partager avec lui ses saintes 
émotions. 

Un jour, de bon matin, un domestique de la maison, croyant 
beaucoup surprendre M. de Kerlivio, lui confia qu'en entrant dans 
la chambre du Père pour Péveiller, il l'avait trouvée toute remplie 
d'une lumière céleste: « Jean, répondit paisiblement le grand 
(c vicaire, il ne fout pas vous en étonner: le Père Huby est un 
« saint.» 

V*« HiPPOLTTE Le Gouvello. 
(la suite prochaimment.) 



UN COUP D'ŒIL SUR LE SALON 



On s*6st généralement accordé à juger médiocre le Salon de 
celle année. Les artisles eux-mêmes onl si bien partagé cet avis 
qu'ils n'ont décerné de médaille d'honneur qu'à la seule gravure, 
au David, d'après Gustave Horeau, œuvre exquise, en effet, de 
M. Bracquemond. Sur les â,500 tableaux exposés, dont beaucoup^ 
il est vrai, appartiennent à des artistes hors concours, aucun n'a 
même été estimé digne d'une médaille de première classe* La 
menue monnaie en a été libéralement distribuée en nombreuses ' 
mentions honorables, rappelant quelque peu les prix d^e^courage- 
ment que les maîtres de pension, désireux de flatter ou de retenir 
la clientèle, prodiguent aux jeunes Aèves incapables d'atteindre à 
d'autres récompenses. 

Sans nous attarder à des considérations générales sur une expo- 
sition qui, outre sa médiocrité, ressemble à s'y méprendre à ses 
atoées, tant par les noms des exposants et le faire de chacun 
d'eux, que par l'analogie et parfois môme l'identité des sujets 
traités, disons un mot des principaux de nos artistes bretons et 
veodéens qui ont pris part au Salon, et plusieurs d'une façon dis- 
tinguée. 

M. Élie Delaunay nous a apporté deux de ces portraits d'un si 
vigoureux relier où il excelle. Bien vivantes aussi, mais d'un faire 
tout différent el d'une touche quasi féminine, sont les trois figures 
exposées par son voisin pajr ordre alphabétique, M. G. Deihumeau. 

Interrompant momentanément, nous Tespérons, cette série 
d'épisodes de la Grande Guerre qui a fait si rapidement sa précoce 
réputation, H. Julien Le Blant nous donne cette fois Le Dtner de 

TOMB LVI (VI DB LA 6« SÂRIB). 4 



50 UN COUP d'osil sur le salon 

réquipage, scène maritime rendue avec cette entente de Teffet, 
cette vérité d'expression et cette ampleur aisée, si appréciées dans 
les scènes militaires du jeune artiste. 

H. Douillard vient d'ajouter une belle page (VÉducaiion de la 
sainte Vierge) à la série de peintures dont il décore depuis plusieurs 
années l'église de Paimbœuf et qu'il sait empreindre de ce senti- 
ment religieux de plus en plus rare par ce temps de sceptique 
naturalisme, et rappelant son illustre maître Hippolyte Flandrin. 
De cette brosse énergique que Ton connaît, Luminais nous a peint 
tour à tour l'exorcisme d'ITh Poisédé ei la légende bretonne du 
Roi Qrailon s'enfuyant è cbeval de la ville d'Is, la Sodome armo- 
ricaine, envahie par l'Océan, déjà à demi submergé lui-même, en 
compagnie de saint Gwenolé, et portant en croupe sa fille Dahut, 
qu'il abandonne, victime expiatoire, aux flots courroucés, sur Tordre 
du saint. Deux pages dignes du vieux maître, auxquelles H^** Lumi- 
^naia a ajouté, pour son compte personnel, un bon portrait de H«ii« H... 
H. Mesié (de Saint^Servan), un nouveau venu, il nous semble, a 
conquis d'emblée une mention, doublement honorable dans de sem- 
blables conditions, avec son joli tableau d'ITn^ mère. UAngelopit- 
tor et le Jugement de Paris, par M. L.-O. Merson, respirent cette 
délicate recherche de Tidéal, cette originalité, cette distinction 
de la forme, qui assurent au jeune maître une place à part 
dans l'art contemporain. La Chercheuse d^hnages et le Portrait de 
lfi^^ V. r., par M«^i« Joséphine Houssay, sont deux toiles charmantes, 
d'une grâce souriante et toute juvénile. Dans sa Récolte des pommes 
de terre à FileSOuessant, H. Raub, de Brest, a écrit, de son viril 
pinceau, en digne élève de Donnât, une austère églogue, mi-partie 
terrestre et marine. 

Dans le nombreux clan des paysagistes citons : M. de Curzon et 
ses deux tableaux, classiques de forme et de sujets, Vue d'Athènes 
et Bords du Tetoerone, tout imprégnés de cette poétique mélan- 
colie particulière à l'artiste ; — H. de Déliée (La vie en forêt, Un 
étang); H. Lansyer et deux de ses meilleures toiles. Brume d'oc- 
tobre ei La Falaise; H. Tancrède Abraham, autre fidèle habitué de 



m eom d'œq. sim le salon ^ 51 

Bôs eipositioBS annuelles^ et son solide paysage aDgevin, — qui 
n'a de diabolique que le titre: Sommet de la Diablerie; — H.Ber- 
BÎer, TuQ des maîtres inoontestés-dn paysage contemporain, et sa 
maîtresse toile de Brume et soleil; — H. Joubert, de Quimper, à 
qui ses deux tableaux, Embouchure de VArguenon et Bords de 
Vûme^ ont valu une mention honorable, et qui a déjà quelques- 
unes des fortes qualités de son mettre, Pelouse, un nom pré- 
doiliaé de paysagiste ; — H. Ch. Le Roux, vétéran du Salon, qui 
eonqaérait sa première médaille il y a plus de quarante ans, 
àga respeetable et qui se devine de reste au seul aspect de la ma- 
nière démodée dans laquelle sont rendus les deux nouveaux 
paysages de Tartiste nantais, Chemin pris de SainUBrevin et Dunes 
dêi Ckéneê- Verts (Loire-Inférieure); — MM. Le Sénéehal de Ker- 
dréoret et Guillou, et leur très digne émule M»» La Ylllette, trois 
de nos plus habiles mariniers, qui sont, eux, bien de leur temps et 
peignent avec toute la franchise, des procédés nouveaux, les scènes 
dépêche, les bonaces ensoleillées de l'Océan ou ses noires fureurs. 

Si, laissant le mythologique M. Picou à son sempiternel Amour, 
nons passons à la sculpture, — après avoir signalé^ à titre de mor- 
ceaux principaux, deux statues en pierre de H. Ludovic Durand, 
dont le sujet et la destination ne nous sont pas indiqués, puis 
VEtoHe du berger, sutueen plâtre de H. Quinton, de Rennes, 
gracieux et poétique sujet gracieusement rendu, qui a valu à 
Fartiste une médaille de 3* classe, et enfin le Bas-relief de 
M. Caravanniez, Étude^ où le jeune sculpteur nantais s*essaie 
•n vue de donner bientôt un digue pendant à son CathelineaUj — 
MOI n'aurons plus à mentionner qu'une série de bustes en plâtre, 
en marbre, en bronze, en terre cuite, signés : Gaston Guitton {de la 
Ro€he»8ur-Yon), Le Bourg (de Nantes), Ogé (de Saint-Brieuc), 
Gourdel (de Ghàteaugiron), Belouin (de Rennes), Bertin elTrébart 
(d« Nantes). 

An ehapitre Architecture, nous trouvons H. Morice, de Rennes, 
•taon projet de fontaine pour sa ville natale ; M.Rouillard, de Quim- 
fer« el aa Bavante reproduction des peintures de la voûte de la 



52 UN COUP D*<E1L SUI^ LE SiL09 

célèbre cathédrale d'Alby; M. Lafonl, d^Nanles, et sa jolie Toe 
panorainique de la station balnéaire de la Bôle, cet Arcachon nan- 
tais, ayant aussi ses dunes, sa forêt de pins, sa magnifique plage 
de sable, et son vaste bassin semi-circulaire, moins fermé aux 
vagues du large que celui de TArcachon bordelais. 

A l'article dessins, aquarelles, pastels, émaux, porcelaines et fiiieii- 
ces, tous genres de plus en plus cultivés par déjeunes et gracieuses 
artistes, la plupart amateurs, citons : M^^^* Adrien, de Nantes(CAry- 
santhèmes, aquarelle) ; Allix et Basserie, de Fontenay-le-Comte 
(portraits, émaux et porcelaines) ; Blin, de Quiroperlé (poriraU de 
M. le comte de Chambord^ m nialure);Hiard,deBrest(porcelaine6); 
Mm» Cazin,de Paimbœuf, Valentine Manchon<I)uchesne, de Nantes, 
{V Amour faisant tourner le monde^ grande et jolie porcelaine» 
d'après Hariotlon) ; et H. R. Cox, de Nantes {Vallée du SenSy aqua- 
relle), et H. Helleu, de Vannes (aquarelle). 

Quand nous aurons ajouté, au chapitre Gravure^ les noms de 
HH. Mordant, de Quiroper, lauréat du précédent Salon, et Rivoalen, 
de Horlaix, nous aurons à peu près épuisé la liste de nos compa- 
triotes exposants. 

Nos lecteurs regretteront comme nous de n'y pas voûr figurer 
quelques-uns de nos plus éminents artistes, M. de Rochebrune, 
par exemple, qui ne nous a cette fois envoyé aucune de ces 
magnifiques eaux-forles architecturales, où il est passé mature. 
De son côté, par suite d'une interprétation quelque peu ju- 
daïque d'un texte de règlement, Paul Baudry s'est vu, comme 
il y a trois ans Hunkacsy, refuser par ses pairs, ou, plus 
exactement, ses impairs^ la porte du Salon pour sa Pêjfché. 
Mais, de même que, précédemment, tout le Paris artiste et lettré 
avait hautement vengé le grand peintre hongrois d'un refus auquel 
la jalousie n'était peut-être pas étrangère, en venant en foule 
visiter, dans les galeries Sedelmeyer, son superbe Christ devant 
Pilate^ auquel il vient de donner un digne pendant, le Christ en 
CroiXy que la multitude des visiteurs admire présentement ; — de 
même notre célèbre peintre vendéen a vu la foule se presser dans 



UN COUP D*(EIL SUR LE SALON 53 

les salons Petit, rue de Sèze, autour de sa nouvelle œuvre, qui, 
par sa suprême distinction, sa coloration si séduisante, son exécu- 
tion magistrale, eût jeté sur le Salon un éclat dont celui-ci avait 
quelque peu besoin. 

En revanche, le Palais de l'Industrie voyait s'étaler, non dans les 
galeries du Salon proprement dit, il est vrai, toute une débauche de 
projets de monument à élever, à Paris, en l'honneur de défunt 
Gambetta, de cet homme qui, de concert avec son complice 
Freycinet, autre grand pa(no(e, a mena^ en 1870-74, par ses com- 
binaisons soi-disant stratégiques imposées aux gens du métier, ce 
triple désastre de la défaite de l'armée de la Loire sous Orléans, 
de l'échec de la retraite de Chanzy, suivi de la défaite du Mans et 
de l'effondrement de l'armée de Bourbaki dans l'est *- (effondre- 
gnent auquel contribua non moins puissamment un autre « grand 
citoyen, » bien digne aussi d'avoir sa statue, le fatal Jules Favre, 
qui, pour ses seuls méfaits domestiques, eût mérité de finir ses 
jours à Mazas, bien plutôt qu'au Luxembourg.) Cet avocat organi- 
sateur de défaites, à qui la France officielle prodigue les statues, 
TAngleterre l'eût traité tout autrement, elle qui fusilla, en i 757^ 
son infortuné amiral Byng, le vaincu de Hahon, le rival malheu- 
reux de notre grand marin, quelque peu Breton et même Nantais, 
La Galissonnière. 

Louis de Kerjban* 



1. V., dans U Bévue des Deux Mondes^ recaeil peo saspect, h série des article» 
pobliés par M. de Mazade sur la gaerre de 1870, d'après l'ensemble des documenta 
officiels, et dans un esprit partialement favorable à celui que Lanfrey et George 
Sand, spectateurs indignés de ses actes, ont décoré du titre trop justifié de dtcto- 
ieur 4e VineafodU, 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 



JOURNAL D*UN ROURGEOIS DE PARIS PENDART LA TERREUR. Parig, 
Julet Genràig; Hautes, Ëmila Grimaud ; un toI. in- 18. 

La plupart des Mémoires sur la Révolution se rapporteai i 
répoque de l'Assemblée constiluantei Aa fur et à mesure que la 
démocratie envahit la société française et diminue la liberté, les 
témoins disposés à raconter leurs souvenirs deviennent plus rares $ 
rémigratiooy les emprisonnements, la mort, encourue ou redoutée, 
leur arrachent la plume des mains, et Ton a bientôt fait de lire les 
quelques volumes de Hémoires contemporains qui décrivent les 
actes, les crimes, les luttes de la Convention et de ses ageflts. 

Le danger passé, d'autres raisons flrent taire les auteurs: chacun 
était si joyeux de se sentir vivre, qu'il éprouvait à jeter ses regards 
sur le passé une invincible répugnance ; on était presque honteux 
d'avoir été mêlé, même en qualité de victime, à de pareilles hor- 
reurs; le besoin d'apaisement et la conviction profonde que jamaii 
on ne reverrait de pareils temps, achevèrent de décourager les 
témoins les mieux instruits. Et pourtant, que de récits curieux,d'on 
intérêt palpitant, auraient coulé tout naturellement sur le papier, si 
ces témoins avaient seulement laissé courir leur plume! Les rares 
Hémoires que nous possédons feront toiyours regretter ceux qui 
nous manquent, et je ne puis m'empéoher de penser qo'un Nantais 
qui, sous le Consulat, aurait condensé en deux cents pages ses 
souvenirs sur la Terreur à Nantes, aurait fait un livre immortel. 
Quoi qu'on fasse, en effet, l'histoire n'intéresse que les gens ins- 
truits, tandis que les Hémoires intéressent tout le monde. La Fon- 
taine l'a dit avec raison, on prend un plaisir extrême à entendre 
son semblable dire: J'étais là, telle chose m'advint. 



ROTIGBS BT OOMPTES ROIDUS 55 

Uo flâneur parisien ayant, durant la Révolution^ vu de ses yeux 
les principaux événements, et les ayant retenus et écrits, ne s'étant 
point trouvé, M. Edmond Biré a eu Theurense idée de l'inventer, 
et le Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur, dont 
chaque ligne est empruntée aux documents contemporains, a tout 
le charme des Mémoires Joint à la sûreté des informations d'une 
histoire véritable. Jamais fiction ne ressembla davantage A la réalité; 
et, de même que le jeune Anacharsis se promenait sous les por- 
tiques d'Athènes, le bourgeois de H. Biré va du Temple aux Tui- 
leriesy des Tuileries à la place Louis XV, y voit surtout ce que les 
autres n'ont pas vu, et le dit avec une autorité qui ne permet point 
de douter de sa parole. Ainsi qu'on peut le voir, dans les notes pla- 
cées au bas des pages ou à la fin des chapitres, l'auteur a mis à 
contribution un nombre considérable de journaux et de brochures 
du temps, lecture insipide, s'il en fut, dont il ne donne que la subs- 
tance, mettant à cacher son érudition autant de soin et de coquet- 
terie que d'autres en déploieraient pour montrer la leur. 

« A vivre pendant de longs mois — dit-il, dans sa préface, — 
avec ces témoins d'une époque disparue, il m'a semblé que je deve- 
nais leur contemporain; que, pareil au dormeur éveillé de ce pauvre 
Cazotte, — une des premières victimes de la Terreur, — je mar- 
chais dans les rues du Paris de 93; que je fréquentais ses places 
publiques; qu'au sortir d'une séance de la salle du Manège, j'en- 
trais dans un café de la Maison-Égalité, que je me mêlais à la foule 
dans les marchés et dans les théâtres, faisant queue avec elle à la 
porte des boulangers, la suivant quelquefois même jusqu'à la place de 
la Révolution ou à la barrière du Tritne-Renversé ,\e cœur Offressé, 
les yeux voilés d'nn nuage, éperdu, muet, tandis que la charrette 
des condamnés s'avançait au milieu des huées et que les têtes tom- 
baient aux cris mille fois répétés de: Vive la Republique! et ces 
sombres visions je les écrivais. » 

Ce volume, que le public sera heureux de voir suivi de plusieurs 
autres, commence le 21 septembre 4792, lendemain de la première 
réunion des membres de la Convention, et s'arrête le 24 jan- 



56 IfOnCSS ET CQHtPTB» RnNMJS 

▼ier i 793, comprenant les détails les plus circonstanciés sur Tinuno- 
lalion de Louis XYI. Ce n'est pas encore la période de la flroide 
cruauté^ érigeant le meurtre en système de gou?ernement, mais 
c'est déji la République qui, à Tétat d'enfance, montre ce qu'elle 
saura faire lorsque ses dents auront poussé. 

Le compte rendu de cette première séance de la Con?entiofi 
fournit à l'auteur l'occasion de réfuter plusieurs erreurs graves, 
et néanmoins des mieux accréditées. Ainsi, par exemple, on lit par- 
tout que la Convention, réunie fout entière le H septembre, abolit 
la Royauté et établit la République. M. Biré démontre que l'aboli- 
tion de la Royauté fut votée par une assemblée composée de moins 
de la moitié de ses membres élus, et que le lendemain seulement, 
on songea à substituer la république à la monarchie. Les rectifica- 
tions de cette nature abondent dans l'ouvrage, et jamais on ne 
poussa plus loin la passion de l'exactitude. Ce qui, néanmoins, ser- 
vira davantage à son succès, c'est la vie qui circule dans le récit, 
^et qui fait oublier tout à fait, le pins souvent, que l'auteur n'a vu qae 
par les yeux des autres. 

Quoi de plus vivant, en effet, que le tableau de cette séance du tri- 
bunal criminel dans laquelle on condamna à mort le bon, spirituel 
et inoffensif Cazotte, coupable d'avoir exposé, dans des lettres adres- 
sées à sa fille, son opinion sur la Révolution? 

Un peu plus loin, ce sont les députés journaliates qui sont passés 
en revue de manière à fournir une nomenclature complète des 
feuilles politiques dont l'influence était alors si puissante; il est 
curieux de constater que les nominations multiples avaient été sur- 
tout obtenues par les journalistes les plus exaltés. Plus curieuse 
encore est la liste de ces farouches républicains qui naguère étaient 
des royalistes zélés. Le bourgeois les connaît tous et les nomme. 
C'est, par exemple, Gollot-d'Herbois qui, en 1791, célébrait noire 
bon Louis seize; Grégoire, convaincu d'avoir, en 1789, célébré un 
Boi chéri; c'est Petion qui, dans les mêmes jours, s'était prononcé 
pour le maintien de la monarchie ; Rabaut Saint- Etienne, Vergniaud, 
Condorcet, Brissot, Gensonné, Fauche t, Barbaroux, Corsas, sont 



narnss ET coaiPTBS rëm»u8 57 

également convaincas de professer à la Convention des opinions 
répnblicaines de fraîche date. Robespierre, Danton et Marat eux- 
mêmes n'échappent pas à cette accusation. Ce dernier n'a-t-il pas 
écrite dans Tilmî du peuple, du 17 février 1791: « Tel qu'il est, 
Louis XYI est, à tout prendre, le roi qu'il nous faut. » La liste est 
longue, et je n'ai cité que les principaux. 

Notre bourgeois ne s'occupe pas uniquement de politique ; il est 
curieux des détails de la vie parisienne ; il décrit les Tuileries, le 
palais, les jardins tels qu'ils étaient alors ; il observe la foule dans 
les rues, il va même dans le monde, et il assistait à la fameuse soi- 
rée donnée par U^ Talma en l'honneur de Dumouriez, et où l'on 
vit tout à coup Marat faire irruption dans les salons, vêtu d'une car- 
magnole et la tèle couverte d'un vieux madras rouge et sale. Il note 
les nouveaux noms donnés aux rues de Paris; il désigne claire- 
ment les lieux où se réunissaient les sections et les clubs, et tandis 
que la plupart des historiens se bornent à nous montrer les grands 
meneurs, jouant sur la scène les premiers rôles, celui-ci nous 
montre les coulisses de ce vaste théâtre révolutionnaire qui s'appelle 
Paris, et ne néglige pas l'attitude des spectateurs. 

Plus da tiers du volume est consacré à Louis XVI, prisonnier au 
Temple, accusé devant la Convention et exécuté sur la place de la 
Révolution. Ce n'est pas un mince mérite d'avoir trouvé une foule 
de détails nouveaux dans un sujet si souvent traité par des histo- 
riens à la fois curieux et consciencieux. Le mouvement d'opinion 
que souleva, dans la France entière, le procès du roi, méritait 
assurément d'être étudié, et jamais il n'avait pourtant attiré l'atten- 
tion des historiens; le chapitre consacré aux otages du roi, c'est- 
à-dire à des gens qui offrirent, de tous les points de la France, à 
répondre du roi, au péril de leur vie, est le témoignage le plus 
éclatant de ce grand mouvement. 

n serait facile, en prenant la table des matières, de prolonger 
cette analyse, mais il est plus simple de dire à ceux qui ont étudié 
l'histoire de la Révolution : Lisez ce livre, il vous apprendra une 
firale de choses que vous ignorez; et aux autres, tout simplement: 



58 KOÎiOlf ET CMPTI8 

Lisez-le comme voue liriei un roman, ei vous ne regretterai pii le 
temps que vous lui aures donné. 

ÂLFlin) LaluA. 



RÉUmON DBS SOCIÉTÉS SAVANTIS Dl PlRlS ET DBS DÉPARTBVBNTS A LA 

SORBONNB. - SECTION D*ARGHÉOLOGIE, etc. — COMPTE RENDU 
DES FOUILLES FAITES PAR LA VILLE DE NARTES DANS LE 
CHŒUR DELA CATHEDRALE, par M. J. Montfort, architecte dipUymé 
par le gouvernement ^ Nantes, Vincent Forestet Emile Grimaud» 1884. 
In-8o, et S pi. ia-4<». 

Ce rapport est court, mais il est magnifiquement illustré et parle 
aux yeux de la manière la plus éloquente. Tous les journaux de la 
région ont cité, vers le mois de mars^ la découverte d^une ancienne 
crypte qu*on venait de faire sous le nouveau chœur de la cathédrale 
de Nantes, en préparant les fouilles pour le dallage. Cette crypte 
n^était pas absolument inconnue, car Fabbé Travers et, plus tard, 
Athènes, en avaient parlé : mais elle avait été complètement com» 
blée et l'ensemble des constructions du nouveau chœur qui Fenve* 
loppe entièrement, semblait la condamner à l'oubli. On l'avait cepen- 
dant en partie déblayée en 1873 ; à cette époque, j'en pris même un 
croquis rapide qui laissait supposer la plus grande part de ce qai 
est découvert aujourd'hui, et qui servit à H. l'abbé Cahour pour 
démontrer it Ms' Fournier l'intérêt de la conservation de ce mor- 
ceau archéologique. Une mort prématurée empêcha le vénérable 
prélat de donner suite à cette idée qui ne fut sans doute pas trans- 
mise à son successeur. Au mois de mars dernier, les piliers de la 
crypte ayant été de nouveau mis au jour, la Ville et la Société 
archéologique s'émurent des projets de nouveau comblement qu'on 
attribuait à l'architecte de la cathédrale^ et une commission spé- 
ciale fut nommée pour exécuter une fouille méthodique et étudier 
les moyens possibles de conservation. C*est le rapport de cette com- 
mission, rédigé par H. Huntrort, qui a fait l'objet d'une communi- 
cation à la dernière réunion des sociétés savantes à la Sorbonne et 
qui est actuellement publié. La Commission des monuments histo- 



rkpM 8, dd tesiê, été saMede la question, et il y a lieu d'espérer 
que ea motmineiil des anciens âges ne sera pas détrait. Il s'agit 
d'une erypte demi^eirculaire avee 4 colonnes isolées centrales, 
maasives et ft simple tailloir : cette crypte dont le mnr demi-circn- 
bîre, épais de 2 mètres, est percé de minces ouvertures en meur- 
trières disposées en X, est entourée concentriquemêni d'une sorte 
de déambulatoire à colonnes engagées qui s'ouvrait à l'ouest par 
oM énorme baie à plein cintre. Bst*ce réellement un déambula- 
toire 00 one chapelle spéciale? Les constructions qui reposent sur 
d'aociana murs, certainement romains, sont-elles du VI* ou du 
XI« siècle? Dateni^elles de saint Félix ou de l'évêque Robert?... 
Noos ne trancherons pas ici la question, et nous en laisserons le 
sein à la Société archéologique : mais nous en avons assez dit pour 
montrer Tintérèt qui s'attache à cette publication, et M. Montforta 
bien mérité de l'archéologie nantaise, en consacrante ces précieux 
débris des dessins si exacts et si remarquables. 

René Keryiler. 



lA SUCCESSION DU BARON DERVELAIN, par M- A. Fabry. — Paris, 
Blériot. 1884. Ia-18 de 248 pages. 

Madame Fabry a publié ici même one partie de ses jolis romans* 
Nos lecteurs connaissent sa manière et son style; il n'est donc pas 
besoin d'insister longuement à leur sujet. On trouvera dans la 
Succesiiùn du baron Dervelain le même talent que dans les pré- 
cédents ouvrages, pour cbarpenler l'action, pour surexciter et soute- 
nir rintérêt, pour dramatiser le récit, le même enseignement moral, 
la même facilité de style : un peu trop de facilité peut-être : mais je 
m« permettrai de soumettre à l'auteur quelques sérieuses critiques. 
La réputation de M^« Fabry est faite : elle peut-être certaine que 
c'est ici de la critique bienveillante et que j'ai surtout à cœur de 
la voir continuer à occuper sans déchoir la place honorable qu'elle 
a acquise dans la monde littéraire contemporain. Si je lui repro- 



60 NOTICES BT COMPTES lENDUS 

chais seulement de ne pas connaître suffisamment Tlnstitul en in- 
troduisant à PAcadémie des sciences un érudit qui n*a jamais tra- 
vaillé qu'aux scarabées égyptiens, aux vieux pots et aux médailles, 
au lieu de le faire entrer à l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres, elle aurait raison de traiter ce reproche de vétille ; mais 
je n'aime guè^e la fabulation générale de son livre. Il s'agit de 
l'héritage du vieux savant, qui meurt subitement à Paris après avoir 
fait légataire universel son dernier secrétaire, au détriment d'une 
nièce qui s'estfort mal conduite envers luL Or la mère de la nièce et 
la gouvernante du baron se liguent pour supprimer le testament ven- 
geur avant qu'il soit connu, et toutes deux commettent un crime 
par amour filial, l'une pour sa fille, l'autre pour son fils. L'acte cri - 
minel est plus lard découvert, et les deux coupables sont punies 
comme il convient : mais je n'aime pas que les deux seules mères 
qu'on voie paraître en scène soient toutes deux justiciables delà 
maison centrale. Une encore, passe : mais l'autre eût dû faire con- 
traste. Il reste une impression péuible. 

Vers 1830 on avait la coutume d'accoler un sous-titre au titre 
principal : on pourrait indifi'éremment mettre ici : ou Comment les 
nièces inconsidérées laissent échapper la succession de leur oncle^ 
ou Comment le cœur des mères se laisse attendrir jusqu'au crime 
pour gorger d^or leurs enfants. Le but final est donc incertain 
puisqu'il est double : c'est encore un défaut. Cela n'empêche pas 
que le livre ne se lise avec intérêt et plaisir, mais Mn< Fabry nous 
doit une revanche de sujet. 

L. DE Kerpénic. 



UN COIN DE BRETAGNE PENDANT LA RÉVOLUTION. — Corres- 
pondance de M">« Audouyn de Pompery^ publiée ()ar M. E. de Pom- 
pery. 2 vol. in-18, avec portrait et fac-similé. -- Paris, Lemerre^ 1884. 

La charmante chose qu*un vieux portrait qui s'anime, vous 
aborde et vous conte, dans cette langue aimable et facile que 
nous avons perdue, les menus incidents de sa vie ! Nous venons 



NOTICBS BT eom^TBS BBNDtTS 6l 

d^avoir ce plaisir, et, pour que rien n'y manquât, c'est un portrait 
breton dans un cadre breton qui nous a souri de ses grâces renou- 
velées : M. E. de Pompery a exhumé de quelque coffret de famille la 
correspondance de son aïeule, M°*« Audouyn de Pompery, avec son 
cousin et Bernardin de Saint-Pierre, et, mieux que l'introduction, 
oà des souvenirs intimes sont retracés d'une main si respectueu- 
sement délicate, mieux que les miniatures de chaque volume, dont 
la photographie a dû rendre imparfaitement les tons fins et 
moelleux, cette correspondance nous introduit, dès l'abord, dans l'in- 
Kmité de son auteur. Connatlre M^^ de Pompery, c'est l'aimer aus- 
silôl; elle est si compatissante, si indulgence et si gaie ; elle gagne- 
rait un ennemi de la musique par l'éloquence entraînante qu'elle 
déploie à iranter cet.art, et sa maternité triomphante mettrait aux 
abois l'avocat le plus déterminé du célibat. Elle est spirituelle, sans 
mordant, très sensible (un mot dont elle abuse et le plus bel éloge 
que se décernaient ses contemporains), mais aussi très sensée. Son 
petit-fils, en face du silence qu'elle observe sur les événements po- 
litiques, affirme c qu'elle ne comprit rien à la Révolution, » 
« qu'elle détourna le plus possible ses regards de ce mouvement 
formidable. » Assurément, même à Paris, H»« de Pompery n*en- 
vierait pas les lauriers d'une duchesse de Longueville ou d'une 
Mb* Roland ; et, dans son coin isolé de Bretagne, il ne lui arrive, 
sous fomne d'impôts forcés, de déportations, avec un numéro de 
gazette, oa un coup de fusil perdu, que l'écho très lointain de la 
tourmente révolutionnaire. Française, avec l'idée encore mal définie 
du patriotisme, elle se soumet devant l'irréparable; chrétienne, elle 
se résigne; elle n'est insouciante qu'au dehors, rit pour s'étourdir 
et espère des temps meilleurs. Ce ton de légèreté est de la pru- 
dence : n'a-Uon pas décacheté et c recacheté avec les armes de la 
République, à ce qu^elle n'en ignore, n une lettre qui lui venait 
précisément de son cousin de Kergus (49 avril 1793) ? Parfois 
pourtant, elle ne peut réprimer un cri d'amertume: « Quand j'étais 
riche, je dédaignais Rosporden; à présent, je voudrais y demeurer : 
ou y a la messe et point de club, deux points essentiels au bon- 



93 NCmWf iT CONPTft} WIDUfi 

li^ur et à la paix; t el «illeurs ; « Ce sont les pla« Tertueiix, las plus 
digoes de véaéralioa qui sont le plus ouiragés et le plus tour* 
noeniés» Quand donc finira ceci 7 Dieu seul le sait. » Des boots* 
rimes, quelque peu entacbés de poHiiquOf se mêlent k ces coofi- 
dences chagrines et leur ^teni de leur poids ; mw il i avait biea 
là, avouons-le, de quoi s*atlirer les rigueurs d'un cabinet noir ré« 
publicain. 

Anne-Marie Audouyn naquit à Quiroper, en 1763 ; elle babita, 
jusqu'à son mariage, l'abbaye de Kerlot où elle avait fait son édH' 
cation; en 1786, elle épousa François de Pemperyt lieutenant de 
maréchaussée, veuf d'une demoiselle du Marbsllac'h; elle demeura 
successivement, avec son mari et ses trois enfants, à Quimper« 
dans une maison de campagne nommée Penbars, au Pont^Labbé, 
au Séguer, propriété de son père; en 1805, des intérêts de fanûlle 
et des parents de son mari l'appelèrent dans le Soissonnais, ell^ 
dit adieu à sa chère Bretagne et alla se fixer à Soisson», où elle 
mourut en 1820. La correspondance que nous possédons embrasae 
une période de vingt années et plus (la première lettre, déjà 
bien pimpante, avec ce joli portrait de son frère « il est timide, 
il est gaucher, il est Grec, il est tout ce qu'il vous plaira, » est da 
13 octobre 1783 ; la dernière, sans même tenir compte d'un billet 
écrit de Soissons, est de 1805). Nous avons, à de rares intemip* 
tiens près, et pendant une suite d'années qui comptent double dans 
l'histoire, le journal de la vie de H"** de Pompery, ou ce qu'il a 
plu à l'ainiable femme de nous dire d'elle-même t on peut croire 
qu'elie a été franche jusqu'au bout, car, dès que la prudence ne lui 
fait plus un devoir de se taire, elle babille et s'épanche en mille 
détails intimes, et^ étant de celles qui n'ont rien à cacher, elle oe 
s'effraie ni d'une vivacité amoureuse, ni d'une crudité rabelai** 
sienne, le tout toujours contenu dans les limites du bon ton, Maia 
comment vint*-il à celle provinciale, qui résidait aux confins du 
monde civilisé, à Quimper-Corentin, à cette dévote, « qu'une con** 
linuité d'exercices pieux v fisitiguait à peine, l'idée d'écrire, sur on 
ton confidentiel et admiralif, à m écrivaio célèbre, adulé et, qui 



IfOTlCIB BT GOMPTIS RENDUS 03 

pis est, déisU ? fions voyons une double raison & celle hardiesse 
dans no enlhousiasme sponlané, irréfléchi pour Bernardin, person- 
nifiant l'amour de la nature, la sensibilité douce et attrayante, et 
dans le propre caractère impressionnable et ayentureui de H»* de 
Pompary. Bernardin de Saint- Pierre ne resta pas sourd aux 
avances de son admiratrice bretonne ; l'ami des femmes, près de 
qui sa timidité et sa modestie rehaussaient son mérite, il était yo- 
lonliars leur conseiller, et aimait à se faire soumettre, par ses jolies 
clientes, des questions de littérature ou de morale. Il collectionnait 
les portraits à la plume des dames qu'il n'avait pas vues, de ses 
correspondantes, disant, pour voiler son épicuréisme, qu'il Joignait 
aussi « leur image physique au sentiment moral qu'elles lui avaient 
inspiré. » Le portrait qu'il sollicita de H»* dePompery et obtint est 
dans le goût de ceux que grands et petits écrivains du XVH* siècle, 
un La Rochefoucauld, un Le Pays, traçaient d'eux-mêmes ; il est 
très agréablement semé de contrastes ; il débute : « GoniTment m'y 
prendra pour vous dire que je ne suis pas jolie? » et finit très co- 
quettement : « Je suis persuadée que^ si j'avais le bonheur de vous 
voir, je serais jolie ce jour-là. » Bernardin, qui désirait une figure 
NiMmssMla (c*esl son mot), fut charmé de ce petit morceau ; il ne 
recommença plus sas plaisanteries sur Quimper-Coreniin, renou- 
veléas du CharreUer en^fourbé^ et se laissa aisément persuader 

Que le pays est moins sauvage 
Que La Fontaine ne Ta peint ; 

il fit des aveux, racontant pourquoi il ne s'était pas marié, mais 
demandant qu'on lui cherchât femme, parlant de ses grands travaux 
à achever et des mémoires sur l'éducation, sur les colonies, sur le 
divorce, qu'il écrivait ou allait écrire. Comme on pense. H»* de 
Pompery ne voulut pas être en reste ; sa famille, ses amis, sa so- 
ciété, son genre de vie, elle décrit tout, et l'encadre dans ce pay- 
sage rustique : « J'habite cette année une petite campagne simple 
mais riante. Ma chaumière est sans tapis au dedans, mais la nature 
loi en donna de superbes au dehors. J'ai, autour de ma maison, de 



6i N0TICI8 ET GOMPTIB RUfJN» 

jolis bosquets qui ne m'appartiennenl pas, mais qui jamais ne me 
refusent leur ombrage. La propriété m'est bien moins chère que 
la jouissance. » Il y avait là de quoi enchanter Tauteur de la CAou- 
mière indienne. Malheureusement, cette correspondance, qui s'an* 
nonçait si bien, ne dura guère que deux ans ; au moins les lettres 
qui nous sont données d*après la copie qui a survécu à l'original^ 
s*arrëtent-elies au mois de juin 1792. Il est plus naturel de croire 
à une interruption forcée^ où la politique ne dut pas rester étran- 
gère, qu'à un refroidissement subit, suivi de brouille, car sept ans 
plus tard, Mm* de Pompery, dans le voyage qu elle fit à Paris^ visita 
le vieil écrivain : « Enfin, ma chère amie — mande-t-ellele 23 bru- 
maire 1799, à H^e de Gourio, — j'ai vu Bernardin de Saint-Pierre 
qui m'a parfaitement accueillie. Je l'ai prié de me présenter à son 
épouse ; d'après ce qu^on nous en avait dit, j'ai cru trouver une 
élégante achevée. J'ai vu, avec autant de surprise que de plaisir, 
une jeuneWemme simple, modeste, sans parure, tenant sur les bras 
un petit garçon qu'elle nourrit et qui se nomme Paul, ayant à ses 
côtés une petite fille qu'on nomme Virginie. Ce tableau intéressant 
est un de ceux qui m'ont fait le plus de plaisir à Paris. M. de Saint- 
Pierre m'a dit que sa femme était la couronne de $e$ cheveux 
blancs. » On voit que Bernardin s'était tenu parole et ne s'était plus 
contenté de la postérité idéale que lui valaient son Patd et sa Ftr- 
ginie\ la visiteuse de Bretagne dut arriver un peu prévenue 
contre celte « élégante achevée, » cette fille d'imprimeur parisien, 
si diflérente de ce qu'elle avait été tentée d'offrir à son illustre ami, 
mais les grâces et la simplicité de la jeune femme eurent bien vite, 
ce semble, dissipé ces préventions. 

Une question, du genre de celles qui se pouvaient poser dans 
les cours d'amour^ une question de métaphysique amoureuse se 
détache d'une des lettres de U^^ de Pompery à Bernardin de 
Saint-Pierre : < Dites-moi, moraliste aussi sage que sensible, si une 
femme jeune et tendre peut avoir des amis sans compromettre sa 
réputation et sa sagesse? » Nous n'avons pas la réponse du philo- 
sophe, nous n'avons pas davantage la confidence promise qui sui- 



NOTIGBS BT COMPTES RENDUS 65 

Tàil la question. Mais, pour qui aura seulement parcouru le recueil 
de lettres, ce secret cessera d'en être un, la question deviendra : 
« Ai-je le droit, moi, M»»« de Pompery, d'aimer sans remords ni ar- 
rière-pensée mon cousin deKergus?» Celte question, ressort ordi- 
naire de tant de romans et de drames, elle la résolvait toujours à son 
honneur, mais souvent au prix de luttes pénibles; une lettre, daléedu 
5 septembre 1797, une ^tre lamentable, comme l'appelle plus loin 
son auteur, nous initie à ces tristes états d'esprit. « Je ne saurais me 
faire à la privation totale de ce qui faisait le charme de ma vie... 
Ah ! si mon cœur doit être déchiré, que du moins ce ne soit pas 
votre ouvrage ! » Par bonheur, Kergus, juge de paix à Hennebont, 
n'avait rien d^un héros de roman ni d'un séducteur à talons rouges; 
il était trop honnête pour jouer les Lauzun, trop sensé pour envier 
les lauriers de Bussy-Rabutin ; élevé avec sa cousine, ayant partagé 
dès l'enfance ses goûts pour la littérature et la musique, il avait 
appris à connaître et à calmer cette excellente nature, un peu 
exaltée seulement. Il savait que M«n« de Pompery était, comme 
Pauline, « la plus honnête femme du monde » et que, comme Pau- 
line aussi (quoi qu'en ait dit une célèbre marquise), elle aimait son 
mari. Il avait bien le droit, au surplus, d'entretenir, en y mettant 
parfois une sourdine, ce joli commerce épistolaire, et d'être fier 
de ces témoignages d'affection vive et sincère, qui arrivent à la vraie 
éloquence, celle du cœur: « Voilà quatre pages remplies et j'en 
pourrais écrire quatre autres. Quand aurai-je donc tout dit ?» — ou 
encore : c L'espace bien étroit qui me reste suflSrait pour vous 
peindre mes sentiments, mais je garde au fond de mon cœur les 
trois mots que je n'ose écrire. > Il y a, dans les lettres de H«o de 
Sévigné à sa fille, ou dans celles de H^^ de Sabran au chevalier 
de 6ou£Qers, bien peu d'expressions d'une aussi délicate tendresse. 
Tout n'est pas dans ce ton : le sentiment passionné, celui d'une 
Hélolse ou d'une Aîssé, ne jette que de rares éclairs dans la cor* 
respondance de H^e de Pompery ; elle est, avant tout, une femme 
de foyer, pour qui les menus détails de la vie de chaque jour sont 
an prétexte à de familières causeries. Tout àTheure, elle parlait 

TOME LVI (YI de LA 6* SÉRIE). 5 



dt ifMtCÉS tf courrts mERDIid 

é do ttkUige oblcur et bien orageui qtii s*élettdslir les dépaiiemeots 
dé Totiest, » là toici (|Qi bavarde à bride abaUbe : « Je be sais si 
je Vous ai dit que nus préires étaient encore une Tois en possession 
dé l'église des Cartnei et qu on ; faisait Toffice avec toule la so- 
lennité que permettent les circonstances ; l'orgue même n'est pas 
négligé. Un Jardinier sourd s'est avisé de devenir organiste; il joue 
ordinairement avec deux doigts et, aux grandes fêtes, il en ajoute 
un troisième. Il essaie aussi les henriettes qu^il a entendu chanter 
aux lingëreSy et les petits airs que sifflent les polissons dans les 
rués, i La main qui pince la harpe, qui touche le forte piano 
descend A de plUÉ prosaïques occupations, de qooi délecter les 
nùtUrtUiêtêà, musique et charcuterie mêlées ; « ma leltre sentira 
peut-être le boudin, j*en ai fait cette après-midi. > Un point qui 
nous charme, c*esi de trouver à H>b« de Pompery, malgré les tracas 
de son ménagé et l'éloignement d'un centre intellectuel, un goût 
aussi vif pour la lecture, une aussi saine appréciation des bons 
auteurs ; elle se platt avec La Bruyère, elle médite chaque vers du 
MëchMÎ de Gresset, Regnard l'amuse, Sainte-Foix l'intéresse ; pen- 
dant une saison, elle lit une tragédie tous les soirs, et se proclame 
€ en fonds pour accabler son cousin de toute la colère des Her- 
mione et des Roxane ; « elle sait aussi, dès le début, très bien 
discerner Atala des plates élucubrations du Directoire, et prédit 
de brillantes destinées au jeune Chateaubriand. Ses préférences 
la portent vers la musique, elle cultive l'art et juge finement les 
artistes. Elle compté parmi les joies de son voyage à Paris d*avoir 
visité Erard, le ftmeux luthier, et d*a voir touché, dans ses magasins, 
un fbrte de quatre«>vingls louis ; Grétry» auteur i*Essais sur la 
muêiquê, où il donnait dans l'incrédulité à là mode, lui inspire des 
réflexions que nous abrégeons à regret. « Ah ! notre ami a changé 
sur la route ; il dit dé fort belles choses sur les passions et les 
rapports qu'elles ont avec Tart charmant qu'il a si bien perfec- 
tionné, mais il n'a plus autant de religion qu'autrefois, où il était 
si dévot à la àainte Vierge... L'orgueil a perdu ce pauvre homme 
èomme (ani d'autres. Quand il parle d*uu artiste, d'un homme de 



NOnCM CT COMPTBS lUSNDUS 61 

génie^ c'est avec un enihousiasme qui le lui fait égaler à la divi-^ 
ni(é.4« A chaque page où je rencontre quelque chose qui choque 
mes principes^ je ne puis pas m'empécher de parodier et de 8ou« 
pirer tout bas ce vers de Zaïre : 

Re vous souvient-il plus que vous fûtes chrétien? » 
Nous resterons sur ce trait. Nous aurions aimé à nous attarder 
en ce coin de Bretagne^ aux côtés de notre gracieuse compatriote. 
D'ailleurs, nous n'avons éludié que répistolière : par un autre 
aspect de son talent, par les jolis petits vers, fables, contes, ma- 
drigaux, qu'elle mêle à sa prose, M°»« de Pompery deviendra tri- 
butaire de notre Anthologie bretonne ; nous aurons grand plaisir 
à la retrouver, en temps et lieu, et à remercier de nouveau son 
petit-fils du trésor de famille qu'il nous a communiqué. 

OUVIER DE GOURGUFF. 



ÉTUDE SUR QUELQUES COUVENTS ANCIENS DE LA BRETAGNE, par 
M. Armand du Gbâteliier, membre correspondant de i'Iastitut de 
France. — In-S*», Angers, 1884. 

Depuis les travaux de M. de Hontalembert et de H. Liitré sur le 
moyen âge, il n'y a plus que les ignorants ouïes gens d'insigne mau- 
vaise foi quise refusent àreconnaître les immenses servicesrendus à la 
civilisation par les ordres religieux. Les forêts abattues, les landes 
défrichées, les sciences conservées et propagées, les mœurs bar- 
bares adoucies, furent durant plusieurs siècles l'œuvre des moines. 
U n'est pas moins certain, d'autre part, qu'avec le temps, les 
ordres religieux dévièrent de leur destination première, et que 
l'esprit du monde, en les envahissant, leur avait, à la veille de la 
Révolution, enlevé une partie de leur prestige et de leur action 
bienfoisante sur la société. 

Il a paru intéressant à H. du Ghâtellier, l'infatigable investiga- 
teur de nos antiquités bretonnes, de rechercher quelle part pou- 
vait avoir eu rSglise dans celte décadence des ordres religieux, et, 
pour échapper au vague des généralités» il a pria pour objet de 



68 IfOTIGBS BT GOMPTBS BVflHlS 

son élude l'histoire de deux abbayes de Bretagne, depuis leur ori- 
gioe jusqu'à la Révolution, l'abbaye deLandevenecet celle de Quim- 
perlé. Sa réponse est claire et nette : le pouvoir royal, c'est-à-dire 
Tautorité séculière, doit porter toute la responsabilité de la déca- 
dence. La Commende^ c'est-à-dire le droit accordé au roi de dis- 
poser d'une abbaye en faveur de qui il voulait, fâcheuse concession 
de Léon X à François I«% a été la cause et Torigine de tous les 
abus. <c Les documents que nous avons à parcourir, dit l'auteur 
au début de son travail, décèlent bien des faiblesses et même des 
actes très coupables, mais ceux qui les commirent furent presque 
tous les élus de la cour et de la royauté, sans avoir passé par la 
longue pratique de l'abnégation et du dévouement cher aux plus 
simples. > 

Quand la Révolution porta sa cognée dans le tronc de l'arbre 
monastique, la sève avait cessé d'être abondante; les religieux 
devenaient de plus en plus rares, le nombre des couvents était resté 
le même. Il est vraisemblable que les abbayes de Landevenec et 
de Quimperlé n'étaient point des exceptions, et ce qui se passait 
dans ces couvents appelait, il faut en convenir, une réforme sé- 
rieuse. Cette réforme était-elle possible sous la Terreur et son 
cortège d'injustices et de cruautés? H. du Cbàlellier ne le croit pas, 
et il n'hésite pas à conclure que ce fut à ces circonstances « que 
nous avons dû la rentrée de l'Eglise dans celle voie de régéné- 
ration, où la pratique de ses devoirs et la nouvelle application 
des principes immortels de la foi se sont confirmés par le désin- 
téressement, le sacrifice et l'instruction, n 

L'Eglise n'a besoin que de la vérité pour être louée, et le lableau 
éloquent que l'auteur a tracé des bienfaits contemporains des 
ordres religieux régénérés par la persécution, montre bien dans 
quel esprit respectueux de l'idée chrétienne il a étudié et exposé 
les misères et les vicissitudes de quelques anciens couvents de la 
Bretagne. 

Alfred Lallié. 



ROnCfeS ET G0M9TBS RENDUS 69 

LE TRUQUAtiE. Les contrefaçons dévoilées, par Paul Eudel. In-18, 
43Î p. Paris, Dentu. 

Laissons notre compatriote, M. Paul EudeU nous dire lui-même le but 
auquel il a tendu en écriTant ce livre très amusant et très instructif. 
Aussi bien, comment réussirions-nous à analyser ce kaléidoscope, où Ton 
▼oit successivement passer devant ses yeux les Préhistoriques^ les Antiqui- 
tés égyptiennes; les Poteries antiques et mexicaines; IsiVerrerie; les ITé- 
dailles ; VOrfèvrerie ; les Tableaux anciens et modernes ,- les Estampes 
et Dessins; les Émaux,- les Terres cuites; les Faïences; les Porcelaines 
de Sèvres, de Saxe^ de Chine, du Japon, etc; les Livres et Reliures; les 
Autographes; \es Meubles; les Bronzes; les Tapisseries; \es Etoffes; 
les Ivoires ; les Armes et armures ; les Instruments de musique ; les 
Statues, statuettes, etc., etc. 

L'espace nous manque pour rendre compte d'un autre recueil de 
M. Eudel, publié à la fin d'avril, et à propos duquel M. J. Glaretie a dit, 
dans le Ten^s : 

c Voilà un amateur qui vend ce qu'il possède parce qu'il n'es- 
père plus tout posséder. Passion limitée, passion décapitée. Dès que 
M. Eudel jetait son dévolu sur une pièce quelconque, soit à l'Hôtel 
des Ventes, soit chez les marchands, comme on savait qu'il faisait 
l'argenterie ancienne (c'est une manière de parler), l'objet convoité 
prenait immédiatement une valeur qui lui en rendait l'acquisition 
Impossible. Il fil alors, ayant étudié l'argenterie française, dessiner 
par Giraldon et graver par Dujardin les principales pièces de sa 
collection, écrivit en tète de ces gravures une histoire rapide et 
savante de notre argenterie nationale, donna le livre à Quantin,qui 
l'imprima arlistement sous ce titre : Soixante planches d^orfèvrerie 
— un recueil superbe — et certain de conserver désormais l'image 
même, le spectre, si l'on veut, de sa collection, il se décida à voir 
se disperser au vent des enchères ce qu'il avait recueilli. >> 

Écoutons maintenant M. Eudel, à propos du Truquage .* 

Qu'allez- vous faire? m'a-l-on dit. Dévoiler les contrefaçons ! 
Hais vous porterez un coup terrible au commerce de la curiosité. 
Sans aucun profit, vous jetterez l'effroi dans certaines consciences 



70 noncn bt comptis wonm» 

et vous troublerez l'esprit de tous les collectionneurs jusqu'ici sans 
défiance. 

Et puis quel résultat obtiendrez- vous? — Aucun. La contrefaçon 
répond à de véritables besoins. Malgré les commotions les plus vio- 
lentes, le roi Bibelot règne toujours en souverain mattre, Il Tant 
bien que le nombre des antiquités augmente en raison directe de 
celui des amateurs; et c*est se bercer d'illusions que de vouloir 
empêcher les naïfs d'acheter des vieilleries vendues par des tru- 
queurs de profession. 

Voyons, soyez sincère. Répondez. 

Est-ce que les acheteurs qui débutent ne sont pas aussi heureux 
avec un objet faux qu'avec un vrai? A quoi bon leur enlever leurs 
illusions? 

Tant pis pour eux s'ils ont été trompés. C'est leur faute. S'ils ne 
veulent pas Tètre, ils ont des livres, qu'ils les lisent; des musées, 
qu'ils les étudient; des collections particulières, qu'ils les visitent; 
des experts attitrés, qu'ils les consultent. 

Il y a un autre danger. 

En prévenant les dupes, vous allez éclairer les fripons. Ils 
apprendront par vous à éviter leurs bévues et à perfectionner leurs 
procédés. 

Vous ne supprimerez pas cette lèpre de la contrefaçon, véritable 
prostitution de l'art, vous l'aggraverez, au contraire, et vous n'arri* 
verez, en fin de compte, qu'à accroître le nombre de vos ennemis. 

Ainsi parlaient ceux à qui je confiais mon projet. 

Hais mon parti était bien pris. J'ai répondu à tous invaria- 
blement: 

Les faussaires n'ont nullement besoin d'être ménagés. Ils sont un 
péril constant pour les marchands honnêtes et pour les amateurs 
trop novices. 

Le développement de la contrefaçon, comme une végétation para- 
site, ne peut que faire disparaître progressivement le goût des objets 
d'art. Le temps est venu de l'arrêter. 

Il est bon d'apprendre aux néophytes à se défier d'un trop prompt 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 71 

enlhousiasme, el de leur montrer les pièges nombreux où les an- 
ciens dans la .carrière se sont tous plus ou moins laissé prendre en 
commençant. 

L'expérience n'est là, comme partout, qu'une suite d*écoles. Ce 
sera une œuvre utile de prouver aux débutants que, dans la curio- 
sité, il n'y a pas de honte à être trompé, et que leurs devanciers 
l'ont été encore plus qu'eux. 

Qu'ils se rassurent! Pas de cabinet célèbre qui ne renferme 
quelques tares. Malgré l'habileté de leurs conservateurs, tous les 
musées de province et même ceux de Paris n'ont pu s'en préserver. 
Il n'est pas jusqu'au grave cabinet des médailles de notre Biblio- 
thèque nationale qui ne contienne un certain nombre de pièces 
notoirement fausses. 

Les mystifiés sont donc en bonne compagnie. Pour avoir acheté 
un os antédiluvien trouvé à Montmartre et fabriqué passage du 
Chausson, Cuvier n'en est pas moins resté un grand savant. Malgré 
sa foi aveugle en Vrain Lucas, Michel Qh^sles comptera toujours 
parmi nos géomètres les plus distingués. 

Je n'en sais rien, mais j'en suis sûr, mes études rendront plus 
de services qu'elles ne feront de mal. Aux faussaires passés maîtres 
dans chaque spécialité je n'apprendrai pas grand'chose, et si je me 
crée de? ennemis, peu m'importe! — Humble pionnier, j'aurai, 
dsns la mesure de mes forces, représenté la vérité combattAnt le 
mensonge. Ma tâche fmie, les honnêtes gens seront certainement 
avec moi contre les exploiteurs, comme ils sont avec le laboratoire 
municipal contre les marchands de produits malsains, — et cela me 
suiBra. 



CHROMQUE 



SoMMinuL — Le choléra. — Les sœurs de charité bretonnes. ^ Yictor Massé; 
M. l'abbé Moigno ; M'' Ridel: l'abbé de la Houssaye; M. Desmars. — L'Enfance 
de Jeanne d'Arc achetée par l'État. — Une médaille de vertu à l'Académie fran- 
çaise. — Le cinquantenaire de la Société des Antiquaires de l'Ouest. 

Par ce temps de choléra, les chroniques sont funèbres, et si le fléau 
n'a pas encore atteint le sol de la Bretagne, il a frappé au loin plusieurs 
de ses enfants, pendant qu'une mortalité extraordinaire s'étendait sur 
les autres, comme pour établir parmi nous une compensation des dé- 
sastres de la Provence. Rarement, nous avons eu à enregistrer, dans un 
seul mois, autant de morts de marque : Mirr Ridel à Vannes, M. Tabbé 
Moigno à Saint-Denis, M. Victor Massé à Paris, M. Desmars à Redon, 
M. le chanoine de la Houssaye à Quimper, et ces admirables filles de la 
Sagesse et de la Charité, en particulier les sœurs Potremat (du Faouet) 
et Lalande (de Pénestio) qui se vengent des persécutions de Timpiété en 
mourant pour les cholériques dans les hôpitaux de Toulon et de Mar- 
seille. 

Je dirai peu de choses de M. Victor Massé, à qui l'un de nos collabo- 
rateurs doit consacrer bientôt une étude complète. Je rappellerai seu- 
lement en très peu de mots les principales phases de sa brillante car- 
rière musicale : les musiciens, membres de l'Institut, ne se rencontrent 
pas tous les jours en Bretagne. 

M. Victor Massé, né ë Lorient, en 1822, remporta le prix de Rome en 
18U. Son premier opéra-coiDique, la Chanteuse voilée (un acte), fut re- 
présenté en 1852. Ses œuvres principales sont: les Noces de Jeannette^ 
1853; Galathée, 1854 ; la Fiancée du Diable, Miss Fauvette, 1855; les 
Saisons, la Reine Topaze, 1856; la Fée Carabosse^ 1859; Ftor d^Aliza 
et bien d'autres compositions, notamment une Messe solennelle^ com- 
posée et exécutée à Rome, en 1846. Sa Cléopâtre, dont les études sont 



CBROiOaCB 73 

cMiiiiieiieées depuis un mois à l'Opéra-Gomique, devait fixer la renommée 
de Yietor Massé au somme! de Tart contemporain. 

Ses dernières heures de vie et d*iatelligence, il les a consacrées k 
donner ses indications d'ensemble et de détail pour l'interprétation de 
cette œuvre , dans laquelle l'artiste est mort enseveli, comme le soldat 
dans les plis du drapeau. 

Du reste, nulle ostentation dans cette mort chrétienne, qui n'a eu 
pour témoin qu'une famille pieusement inconsolable. 

Victor Massé fut élu membre de l'Académie des Beaux- Arts en 1872, 
en remplacement d'Auber, et depuis 1877, à la suite de son dernier 
succès de Paul et Virginie au Théâtre-Lyrique, il avait été promu offî- 
cier de la Légion d'honneur ; et cependant, par un sentiment d'humililé 
digne du chrétien, il n'a voulu pour ses obsèques d'autre musique que 
le plain-chant de l'église ; aucun discours n'a été prononcé à ses funé- 
railks, ni par l'Acadéone ni par la Société des auteurs et compositeurs 
dramatiques, selon ses dernières volontés exprimées dans son testament. 

Issu d'une ancienne famille bretonne que tous les journaux ont récem- 
ment déclarée de vieille noblesse, bien qu*elle ne figure pas dans le 
Nobiliaire de M. de Gourcy, l'abbé Moigno appartenait comme Victor 
Massé au Morbihan. Il naquit en 1804, dans celte petite ville de Guémené, 
patrie de l'intrépide Bisson, qui a fourni toute une pléiade de savants et 
de littérateurs. M. François Jégou, l'historien de Lorient, M. Charles 
Laurent, l'auteur de la Bretagne républicaine et le bruyant rédacteur en 
chef de journaux parisiens, M. Loih, le savant celliste de la faculté de 
Rennes, qui vient d'être couronné à l'Académie des inscriptions pour ses 
6lo$e$ bretonnes (je prie instamment l'imprimeur de ne pas écrire 
gUn$e$ comme l'ont fait à la Panurge tous ses confrères des journaux du 
mois dernier, à la grande joie des érudits), sont sortis de ce vieux burg 
doScorf. 

F rançois-Napoléon-Marie Moigno fit de bonnes études, au collège de 
Pontivy d'abord, puis chez les Jésuites de Sainte- Anne d'Auray d'où il 
entra au séminaire de Montrouge en 1822. Sa vocation scientifique se 
révéla pendant son cours de théologie, et comme il s'était fait admettre 
dans la compagnie de Jésus, ses anciens mettras lui confièrent, en 1836, 
une chaire de mathématiques dans la maison de la rue des Postes. Là, 
tout en préchant et en prenant part aux polémiques religieuses de 
V Univers et de l'Union catholiquey il noua des relations suivies avec tous 
les savants illustres de l'époque, avec Gauchy, Ampère, Arago, Boudant, 
Thénard, Dumas, qui lui furent toujours très dévoués. Nous n'avons pas II 
examiner ici les raisons pour lesquelles Je P. Boulanger, son supérieur, 
loi ordonna, en 1840, de suspendre la, publication de ses Leçons de calcul 



H cmcmQXJE 

éUfférêntiêl et intégral et l'envoya enseigner Thistoire et T hébreu aa 
séminaire de Laval. Trois ans après, le P. Moigno, épris plus que jamais 
de ses recherches scientifiques et sollicité par les savants de Paris qui, 
admirant ses immenses connaissances, voulaient le voir se consacrer tout 
entier, au milieu d*eux, à ses sciences de prédilection, préféra quitter la 
compagnie de Jésus, d*où il fut autorisé à se retirer en i84i. 

Pour vivre, il fut obligé d'écrire des articles scientifiques dans divers 
journaux : Y Univers, les Instit^itiont lUurgigues, le Payi^ la Presse. En i8i5> 
il fit, aux frais du journal {'Époque, un long voyage dans presque toutes 
les contrées de TEunipe, envoyant de chaque ville le résultat de ses obser- 
vations: et, vers 1850, il fonda lui*même un journal scientifique, le 
Cosmos, puis un autre : les Mondes, aujourd'hui fondus dans un seul, dont 
la réputation, depuis trente ans, est universelle. Nommé aumAnier du lycée 
Saint-Louis par Me Sibour, en iSiS, prêtre attaché à Saint-6ermain*des - 
Prés en 1859, M. Tabbé Moigno fut décoré de la Légion d^honneur en 1864, 
et nommé chanoine du chapitre de Saint-Denis en 1873. Il parlait douie 
langues, avait une mémoire prodigieuse et a travaillé jusqu'à son dernier 
jour. Je ne citerai pas ici les titres de ses nombreuses publications, qu'on 
trouvera mentionnées dans le Dictionnaire de f^apereau, mais je signalerai 
tout particulièrement ses Leçons de mécanique analytique en 1867, sa 
traduction de l'ouvrage de Tyndall sur la Théorie mécanique de la cha- 
leur en 1874, son livre sur le P. Secchi en 1819, et surtout les quatre 
beaux volumes publiés sous le titre de Splendeurs de fa foi, en 1881. 

L'abbé Noigno était charitable,hon et serviable pour les jeunes savants, 
et mettait libéralement ë leur service sa vaste érudition. Ses publications 
ne lui rapportèrent cependant jamais beaucoup d'argent : il fut toujours 
pauvre et besoif^neux. c Je me rappelle, dit un de ses biographes, 
M. Druilhet-Lafargutt, avec quelle naïveté il accueillait, dans les derniers 
temps (le vénérable abbé est mort à 80 ans)^ toutes sortes de nouveautés 
scientifico-commerciales d'une valeur fort contestable, et les réclames qu'il 
prodiguait à leurs fauteurs. 11 croyait surtout aux guérisseurs. Du temps 
où j'écrivais dans son journal les Mondes^ je lui fis plusieurs fois quelques 
observations à ce sujet, et je l'entends encore me répondre avec bonho- 
mie: c Mon ami, il peut bien y avoir quelque chose là- dedans ;il fiaut 
bien servir la cause du progrès et de la science.... » 

11 y a deux ans, l'abbé Moigno a offert à Sa Sainteté Léon XIII le seul 
exemplaire du recueil du Cosmos qu'il possédât et qui vaut une somme 
énorme, cette collection étant deveotie Jes plus rares. Sa Sainteté l'a fait 
placer dans la Bibliothèque vaticane. 

Mfj'Ridel, évèque de Philippolis, vicaire apostolique de la Corée, était 
venu se remettre en France des fatiguei et des souffirances d'un véritaMe 



cmomQVE 75 

martyre de la foi. Uo service soleime] a été célébré, pour le repos de son 
âme, dans la cathédrale de Vanoes^ par Msr l*évéque de Nantes, en pré- 
sence de Bl^r Bécel, évéque de Vannes, et de M^r Hillion, évêque da Cap- 
Haïtien, qui a donné l'absoute. Une oraison funèbre a été prononcée, en 
cette circonstance, par M. Tabbé Mainguy, vicaire général de Para, un 
des plus vieux ami du vénéré défunt La Semaine religieuse de Vannes 
nous apprend que^ dans une rapide esquisse de la vie de rapôtre,M. Tabbé 
Mainguy a fait ressortir, par des traits touchants, Théroïsme de cette ftme, 
grande par le dévouement, plus grande encore par les souffrances 
joyeusement supportées pour Tamour de Dieu. 

M. Fabbé Paul Levicomte de la Houssaye, chanoine titulaire, mission- 
naire aposlolique, qui vient de mourir h Quimper, dans sa 69* année, n'a 
pas eu une carrière si en évidence, mais il a droit cependant à notre sou- 
venir. Après avoir été plusieurs années professeur du Grand -Séminaire de 
Quimper, il consacra sa vie à la prédication aposlolique et fit entendre, 
dans les chaires des principales villes de France, une parole brillante, 
dans laquelle les accents d'une vive piété étaient soutenus par une science 
approfondie des saintes Écritures. Les communautés religieuses dont il 
était le supérieur trouvaient en lui le père le plus dévoué, qui employait 
sa fortune à soulager leur détresse et à leur faciliter le moyen de faire un 
plos grand bien. Le diocèse conservera longtemps le souvenir de son zèle 
et de sa bonté. 

La place nous manque pour biographier avec détail M. Desmars, ancien 
maire de Redon, conseiller général d'Ille-et- Vilaine, qui vient aussi de 
mourir dans le petit cottage qu'il habitait près de cette ville. Fils d'un 
ancien député de 1848, il appartenait à un parti qui n'est pas le nôtre, 
mais il avait su se concilier, par son obligeance et son aménité, de solides 
amitiés dans tous les camps. Archéologue distingué, il avait publié sur le 
Pays de Redon et sirla Presqu'île guérandaisCy deux bonnes monogra- 
phies: et l'Associa' ion bretonne lui du^ une partie de son succès au congrès 
de 1881. Dieu fisse paix à sa tombe et nous préserve de tant de morts le 
mois prochain ! 

" Nous apprenons avec plaisir que le tableau de notre compatriote 
M. Berteaui, V Enfance de Jeanne d'Arc^ dont nous avons parlé dans le 
dernier numéro, a obtenu une 3" médaille, et a été acheté par l'Etat, qui 
le destine au musée de Carcassonne. 

~ L'Académie française vient de décerner une médaille de vertu de 
trou cents francs, de la fondation Marie>Lasne^ à Mlle Marie Gollin, de • 
meorant à Nantes. 



76 CHRONIQUE 

— Comme nous Pavions anDoncé, la Société des antiqoaires de TOuest 
a célébré le ier juillet, à Poitiers, le cinquantenaire de sa fondation, par 
un congrès auquel sont venues prendre part des notabilités d'un grand 
nombre de sociétés savantes. 

M. Léon Palustre, directeur de la Société française d*arcbéologie, assis- 
tait à ce congrès. 

L'assemblée s'était partagée en plusieurs sections, où ont été lus d*in- 
téressanls mémoires sur les raonumeots et Tbistoire du Poitou. 

k la suite de ces séances, des visites ont été faites aux édifices les plus 
remarquables de la ville. 

Le jeudi, les membres du Congrès se sont rendus à Sanxay pour ex- 
plorer les célèbres fouilles du R. P. de la Croix. Un déjeuner de 120 cou- 
verts, offert par M. Lecointre-Dupont, dans la salle de Técole libre des 
Frères de Saint-Gabriel, a réuni les excursionnistes. M. de Cbergé, Tun 
des cmq survivants de la fondation, a porté un charinant toast à ses col- 
lègues et à la Société. M. Le cointre Dupont, le doyen de ces vétérans, 
président d'booneur du Congrès, a été acclamé. 

Le R. P. de la Croix a fait ensuite les honneurs de ses magnifiques 
fouilles en reconstituant, dans une brillante causerie, les monuments dont 
les débris attestent l'importance artistique. 

Louis db Kerjeân. 



ASSOCIATION BRETONNE 



CLASSE D'ARCHÉOLOGIE 



Programmé des questions proposées pour le Congrès de Lannion, qui 
se tiendra du S au H septembre 1884. 



I. — ARCHÉOLOGIE. 

i . — Exi8te-t-41 des stations de l'époque paléolithique (âge de la 
pierre éclatée) en Basse- Bretagne? S'il en existe, en donner la des- 
cription, en déterminer rimporiance et le caractère <. 

S. — Signaler, décrire, classer les principales fortifications anciennes,' 
soit de terre, existant en Bretagne. Rechercher leur origine, leur 
destination, le rôle qu'elles ont pu avoir dans les événements politiques 
et militaires de notre hbtoire. 

3. — Monographies des églises les plus curieuses existant dans le 
département des Côtes-du-Nord. 

i. — Signaler et décrire les monuments de ce département qui 
n'auraient pas été jusqu'ici Tohjet d^études suffisantes. 

5. — Dénoncer au Googrès les destructions de monuments anciens 
mccomplies en Bretagne dans ces dernières années. 

Mentionner les monuments menacés et rechercher les mesures à 
prendre pour leur préservation. 

Indiquer les monuments restaurés et le système suivi dans ces 
restaurations. 

*. La carte de la Gaule anté-historique, publiée en 1875 par la Commission de 
la topographie de la Gaale, ne mentionne en Basse-Bretagne qu'une station de ce 
genre, celle de Roch-Toul, prés du moulin de Luzec, en Gnidan, canton de Taulé, 
arrondissement de Morlaix (Finistère). 



78 CHRONIQUE 

6. — Faire connaître les usages populaires propres à la Bretagne ; en 
rechercher Torigine. 



II. —Histoire. 



7. — Exposer l'état actuel des études celtiques en France et à 
Tétranger. Constater les résultats acquis et indiquer les lacunes. 

8. — Examen des points controversés de la géographie de la pénin- 
sule armoricaine à Tépoque gallo-romaine. — Élude spéciale sur le 
Goz-Yaudet. 

9.— Origines chrétiennes de la Bretagoe-Armorique. — Formation 
des évêchés et des diocèses, particulièrement dans le territoire au- 
jourd'hui attribué au département des Gôtes-du-Nord. — Fondation des 
monastères et des paroisses. Légendes des saints. Anciennes liturgies et 
anciens pèlerinages. 

10. — Dresser la liste des patrons et sous-patrons, anciens et actuels, 
des paroisses et des chapelles comprises dans chacun des neuf anciens 
diocèses de Bretagne. 

11. — Quelle est l'importance da cartulaire de Lande?enee pour 
l'histoire de Bretagne? La publication complète de ce document n'est- 
elle pas extrêmement désirable ? 

12. — Rechercher l'origine et les limites de la Domnoiiée araaorioaine; 
tracer l'histoire de ce pays du Ve au X« siècle. 

13. — Quelle part la Bretagne armoricaine peut-elle refendiquer 
dans la formation et le développement de la légende d'Arthur? 

14. — Faire connaître les écrits, les documents imprimés on inédits 
relatif à saint Yves» à son histoire, à sa sépulture et à son culte. 

15. — Étudier, principalement au point de vue de Tart miliuire et 
de la topographie, les événemenU de la guerre de Blois et de UontfM% 
en particulier ceux qui eurent pour théâtre la presqutle de Lannion 
et de Tréguier. 

16. — Signaler et compléter les travaux publiés sur l'histoire de 
Lannion et sur celle des autres villes du département des Côtes-dtt^ 
Nord qui n'auraient pas été jusqu'ici l'objet d'études suffisantes. 

17. — Des rapports de la Bretagne avec la France aux diverses épo- 
ques de notre histoire jusqu'en 1532. 

18. — Quelle a été la part prise par les missbnnaires du pays de 
Tréguier à la rénovation religieuse de k BrètUgne, aprèa les bonlete»^ 



GHEONIQUE 79 

sements de la tléfonne et de la Ligue ? — Caractère et physionomie de 
ces apôtres. 

49. — Rechercher, à Saint-Jacut, le lieu précis de la sépulture de 
dom Lobineau (auteur de la grande Histoire de Bretagne et de la 
grande Vie des Sainte de Bretagne), Ne connendrait-il pas d'y életer 
un monument commémoratif ? 

fOi — Présenter là bibliographie dés livres écrits eti breton ou Sur 
la langue bretoniie. 

NotA« -x- En dehors du pfOgf&mmé ci-déssuS, toute question relative 
à l'biâtoire ou à Tarchéologie de la Bretagne peut élre traitée au 
Congrès : i^ aveô Tapprobàtion préalable du bureau de la classe 
d'archéologie ; 2o sous la réserve portée en Fart. 7 des Statuts dS 
i^'AssocuTiON BRETONNK, aiosi coDçu ; Toute discvssion sur la religion 
ou sur la politique est interdite dans les réunions de VAssociatioiik 
breUmne^ 

Une des journées du Congrès sera consacrée à une excursion archéo- 
logique. Tous les autres jours, la classe d'archéologie aura uue séance 
particulière I huit heures du matin et une séance publique à huit 
heures du soir. 

La Société des Bibliophiles bretons et de l'histoire de Bretagne tien- 
dra à Lannion, pendant la durée du Congrès, une séance à laquelle 
pourront prendre part tous les membres de l'Association bretonne. 



BIBLIOGRAPHIE BRETONNE ET VENDÉENNE 



Ancienne (l') gathédralb de Rennes ; son état au milieu du XVIII» 
siècle, d'après des docuineots ÎDédits ; par Léon Palustre. In-S», 216 p. 
Ht pi. coloriées. Paris, lib. ChampioD. 

Annuaire statistique, niSTORiQUE, administratif du département du 
Morbihan; par Alfred Lallemand, ancien juge de paix. 4884. Pet in-18, 
220 p. Vannes, imp. Galles. 

Ar-men, drame en cincj actes et cinq sonnets, par L. de Kerpénic. — 
In-io, vergé, 11p. Morlaix, typ. A. Chevalier. 

Assocution bretonne; Agriculture. Année 1883. Comptes rendus 
publiés par les soins de la direction. In-8<>, 336 p. et pi. Saint-BrieuCf 
imp. Pnid*liomme. 

Edouard Turquety bibliophile, par Frédéric Saulnier, conseiller à la 
Cour d'appel de Rennes, préoident de la Société archéologique d'Ille-el- 
Vilaine. — Nantes, imp. Vincent Forest et Emile Grimaud ; Paris, Léon 
Téchener. Tiré, sur papier de Hullande, h 70 ex. numérotés. 

Extrait de la Bévue de Bretagne et de Vendée, 

Etude sur quelques anciens couvents de la Bretagne, par M. Armand 
du Cbâiellier, correspondant de Tlnstitut de France. — In-8o, 66 p. An- 
gers^ imp. Lachése et Dolbeau. 

Extrait des Mémoires de la Société acadérhique de Maine-et' Loire, 

Exposé des travaux de la Chambre de commerce de Nantes perdant 
l'année 1883. — Nantes, imp. Vincent Forest et Emile Grimaud. ln-8% 
49 p. 

M. l'abbé Duchesne. Ses travaux d'histoire et d'archéologie^ par X^ 
Iu-8% 19 p. NaQtes,imp. Vincent Forest et Emile Grimaud. 

Extrait de la Revue de Bretagne et de Vendée. 

Note sur le choléra asiatique et les premiers soins a lui opposer, 
par le D' Viaud -Grand -Marais, professeur à TÉcole de médecine de Nantes. 
1 feuillet in- 8», Nantes, imp. Mellinet et Ci*. En vente chez Mazeau. 0,30 

Pèlerinage (le) eucharistique de Pouzauges -^ 12 juin 1884 —, par 
R. V. — In-8o, 8 p. Fontenay-le-Comte, imp. L.-P. Gouraud. 

Politique (la) ou Traité sur la stabilité et la tranquillité des Etats ; 
par M. KersahOy recteur de Locoal. In-8o, 23 p.Lorient, imp. Chamaillard. 

Projectiles (des) ctlindro coniques ou en ouve, depuis l'antiquité 
jusqu'à nos jours, par René Kerviler. 2** é«l. Gr. in-S», 13 p. Nantes, unp. 
Vincent Forest et Emile Griuiaud. 

Extrait da Bulletin dt la Société arehé>logique de Nantes. 

Quelques JOURNÉES de la première République dans les départemehts 
bretons, par A. du Châtellier, membre correspondant de l'Institut. — 
In-S», 31 p* Nantes, imp. Vincent Forest et Emile Grimand. 

ExUrait de la Bévue de Bretagne et de Vendée. 



BIOGRAPHIES VENDÉENNES 



LE P. DALIN 

ANCIEN SUPÉRIEUR DU PETIT SÉMINAIRE DES SABLES, 

DBS MISSIONNAIRES DE LA COMPAGNIE DE MARIE ET DES FILLES 

DE LA SAGESSE. 



AVANT-PROPOS 

Le P. Dalin occupait un rang distingué dans le clergé ven- 
déen. Les emplois qu'il avait remplis, le nombre et la variété 
de ses relations, l'avaient fait connaître non seulement dans 
son propre diocèse, mais encore dans une partie considérable 
de la France. Par la facilité de son caractère, par sa vertu 
sans apprêt et la tournure agréable de son esprit, il s'était 
acquis beaucoup d'amis parmi ceux qui l'avaient connu. 

Quand il a été mort, plusieurs de ses amis, venus pour lui 
rendre les derniers devoirs, ont pensé qu'une notice sur sa vie 
serait lue avec plaisir, et ils m'ont prié de me charger de ce 
travail. J'ai refusé d'abord, à cause de mes occupations déjà 
excessives, et aussi, parce que j'eusse voulu laisser ce soin à 
une plume plus exercée que la mienne. Mais leurs instances 
ont été si pressantes que j'ai fini par céder. 

Par malheur, le P. Dalin avait brûlé la plus grande partie 
de ses papiers. Les documents dont je dispose ne sont pas 
nombreux ; mais il m'en reste quelques-uns, et j'ai mes sou- 
venirs qui remontent à près de cinquante ans. Puis j'ai vécu 
dans son intimité les vingt-cinq dernières années de sa vie. 
Sans s'en douter, il a facilité ma tâche. 

Le P. Dalin détestait tout ce qui sent la pose. Quand il parlait 

TOHB LVI (VI DK LA 6e SÉRIE). 6 



St LE P. DALUf 

de son passé en ma présence, il le faisait sans réticence et le 
plus souvent avec une pointe de gaîté de bon aloi. L'abandon 
de ces conversations intimes m'aidera beaucoup dans le travail 
que j'entreprends. 11 n'aura pas grand mérite, mais il sera un 
gage de mon amitié, et il réveillera un souvenir pieux dans 
ceux qui ont aimé le P. Dalin. 

I 

Le P. Dalin depuis sa naissance jusqu'à son entrée au petit séminaire 
des Sables, comme supérieur. 

Le P. Dalin naquit aux Herbiers, le 3 décembre 1800, de 
Joseph-Bertin Dalin et de Jeanne Guilbaud, son épouse. On lui 
donna les noms de Louis-Joseph ; mais c'est le dernier qu'il 
porta toujours. 

Son père était originaire de Régnevelle, dans le département 
des Vosges, et né le 29 octobre 1765. Au commencement de la 
Révolution, il était sous-officier dans l'armée. Il continua son 
service pour avoir de l'avancement et il fut nommé officier ; 
mais il ne dut pas parvenir à un grade bien élevé, et il ne put 
pas le conserver longtemps : car, au mois de février 1798, loi*s 
de son mariage, il était instituteur public et secrétaire de Vad- 
ministration municipale du canton des Herbiers, 

M. Dalin était bon instituteur, les enfants apprenaient fort 
bien à son école ; mais il avait trop conservé les habitudes 
militaires : il était sévère, emporté et frappait sans merci. J'a^ 
connu un de ses anciens élèves, qui lui avait été confié à la 
condition expresse qu'il ne serait pas battu. La convention fut 
à peu près observée pendant huit jours. Mais après I... Ses 
élèves n'avaient qu'une consolation : c'est qu'il ne ménageait 
pas son fils plus que les autres. 

Le petit Joseph avait une rare intelligence, et son père en 
était fier; mais il était remuant, un peu espiègle, et sa propreté 



iii p. nàuii S8 

laissait parfois à désirer. A la moindre occasion, les coups 
tombaient sur lui, et il ne fallait pas souffler mot, de peur 
d'envenimer Taffaire. 

Je ne connais pas les dispositions religieuses de cet homme, 
mais il ne devait pas être un impie, car il consentit à la vocation 
de son fils, bien qu'il n*eût que lui de garçon et qu'il eût asseï 
de fortune pour lui assurer un avenir. 

Madame Dalin, au Contraire» était pieuse, bonne et charitable. 
Le jeune Joseph trouvait près d'elle une compensation aux 
duretés, peut-être calculées, de son père, et cette double 
influence laissa un cachet indélébile sur son caractère. Près de 
son père* il apprit à souflrir sans se plaindre et à se montrer 
fort indifférent au bien-être personnel, tandis qu'à c6té de sa 
mère, il pouvait se livrer à tous les élans d'un cœur naturel- 
lement expansif, et il conserva cette galté qui avait en lui 
tant de charmes. 

Lorsque Joseph Dalin eut fait sa première communion, on 
songea à lui faire commencer ses études classiques. M. Moreau, 
alors vicaire des Herbiers, lui donna les premières leçons de 
latin, et comme il fut nommé curé de Gbambretaud, son élève 
l'y suivit. On le confia, pour la nourriture et le logement, à un 
ancien soldat de la Vendée, nommé Moreau lui aussi, et qui 
demeurait dans le bourg. Il aimait beaucoup la société de cet 
homme, qui était aussi bon qu'il avait été brave, et il écoutait 
avec un intérêt extrême le récit des exploits et des crimes dont 
la Vendée avait été le théâtre durant la guerre. Son père avait 
pu lui parler avec éloge de la République qu'il avait servie ; 
niais, s'il avait gardé jusque-là des illusions, elles disparurent 
alors complètement, et il conserva toute sa vie une aversion 
profonde pour la Révolution et un souverain mépris pour 
toutes ses doctrines, même les mieux déguisées. 

Malgré l'irrégularité inévitable de ses études, le jeune Dalin 
fit des progrès marqués. Au bout de deux ans, on jugea qu'il 
pourrait entrer en quatrième, et, à l'automne de {814» il fat 
tnvoyé au petit séminaire de Saint-Jean d'Angély. 



84 LE p. DALm 

Son entrée y produisit quelque sensation. Son père, qui 
avait de Tamour-propre, voulut qu'il fût tout de neuf habillé, 
et il lui avait acheté un joli petit chapeau à la comète, — c'était 
alors la suprême élégance, — qui couronnait fort agréablement 
son visage épanoui et rosé. Dans un temps où le luxe était 
aussi inconnu que possible dans les petits séminaire», un tel 
costume attirait les regards et donnait presque de la jalousie. 
Mais, hélas ! la beauté des habits est éphémère comme toutes 
les autres ; nous en verrons bientôt la preuve. 

Notre écolier se fit bien vite au nouveau genre de vie qu'il 
venait de commencer ; son caractère était assez ' souple dès 
lors pour se plier aux misères inséparables du métier. 

Cependant, il eut, presque au début, une rude épreuve à 
supporter. Son père, qu'il aimait tendrement malgré tout, 
mourut le !•' novembre 4814, à l'âge de 49 ans. Il reçut la 
nouvelle de ce triste événement quinze jours à peine après la 
rentrée. Il pleura son père, mais il ne se laissa pas abattre par 
la douleur: il continua son travail, et, avec le temps, il recou- 
vra sa première gaité. 

L'année se passa régulièrement. Il eut bien quelques pensums 
d'ici et de là, mais la vie de l'écolier ne serait pas complète 
sans ces petits incidents. Il travaillait convenablement pour 
son âge, et, comme il avait beaucoup de facilité pour l'étude, 
il eut deux prix à la fin de l'année ; ce qui était fort beau dans 
un temps où l'on en donnait si peu. 

Mais, s'il avait cultivé son intelligence, le côté matériel de sa 
personne n'avait pas au même degré attiré son attention. Il 
avait mal géré ses finances, sa bourse était vide avant le temps. 
Son trousseau, si brillant à la rentrée, avait subi un véritable 
désastre : ses habits avaient perdu plus que leur lustre ; l'œuvre 
des bancs n'était que trop visible ; ses souliers n'avaient plus 
que des apparences de semelles, et son joli chapeau avait 
encore plus souffert. On sait que nos anciens troupiers avaient 
l'habitude invétérée de s'asseoir sur leur bonnet de police, il 
parait que le malheureux chapeau dut passer par la même 



LE P. DALIN te 

épreuve et qu'il eut plus d'une fois rhumiliation de servir de 
coussin : on devine la métamorphose qui s'en suivit. Il ne faut 
pas oublier qu'on était alors en 1815, la révolution des Cent 
Jours et les troubles de la Vendée ne permettaient guère à 
M»« Daliu de faire parvenir à son fils les objets dont il avait 
besoin. C'est pour ce motif aussi que l'époque des vacances fut 
retardée. 

Ces détails vulgaires ne troublaient guère Tâme du jeune 
écolier, qui conservait toute son assurance joviale, et quand 
la porte du petit séminaire s'ouvrit pour les vacances, il mit 
ses deux prix sous son bras et se présenta pour partir comme 
les autres. Mais là, une des grandes émotions de sa vie 
l'attendait. 

Le supérieur était près de la porte pour voir les élèves à 
leur départ. Quand il apperçutle jeune Dalin, il lui dit; « Pour 
vous, mon pauvre ami, vous êtes trop jeune et trop faible pour 
vous rendre à pied chez vous, il faut que vous restiez ici. » Il 
ne disait peut-être pas toute sa pensée, et notre écolier le 
comprit. Il avait soin de ne laisser voir que la partie antérieure 
de sa personne et il avait ses deux mains enfoncées dans son 
chapeau pour lui conserver une forme un peu tolérable. Puis, 
de sa voix la plus caressante, il supplia son supérieur de le 
laisser partir. Il promit avec une telle assurance de faire la 
route, que le bon supérieur se laissa convaincre et donna son 
consentement. Il ne se le fit pas répéter deux fois ; d'un bond il 
fut dans la rue, et dans un clin d'œil il fut rendu si loin, qu'il 
était impossible de le rappeler. 

La plupart des élèves de Saint-Jean d'Angély étaient de la 
Vendée ; le jeune Dalin ne manquait pas de compagnie pour 
le voyage. Mais il fallait en même temps les vivres et le loge- 
ment pour la nuit; il y songeait à peine. II avait la perspective 
de revoir sa mère et le pays natal ; c'était tout pour lui. Aussi, 
malgré ses souliers percés, il tenait la tête de la troupe ; 
seulement comme il trouvait le pavé trop dur, il marchait 
dans le fossé de la route. 



M us F. DAUH 

L'audace aiA^a la obancd, a dit un ancien. Get adage est 
«ouvent fau3P» il fut pourtant vrai pour notre écolier, du moini 
au premier momentr Quand les jeunet voyageurs eurent marché 
une beure ou deux, ils rencontrèrent un roulier qui arrivait à 
leur rencontre. Il leur dit : « N'y auràit-il point parmi vous un 
Q^nsieur Dalin» qui est des Herbiers ? >» ^ « Si fait 1 » répon-* 
dit une voix argentine, partant du fossé de la route. Joseph 
Daliu courut vers le roulier, et, portant le revers de la main 
I son chapeau à la manière des militaires : « Qu'est*ce qu'il y 
^ pour votre service? » lui dit^il- — « C'est vous qui ôtes 
monsieur Dalin ?» — « Mais oui I » — « J'ai quelque chose à 
vous remettre, de la part de votre mère. )» Puis, tirant trois 
pièces de six francs de sa bourse, il les présenta au jeune 
homme, Celui-^ci les prit, remercia vivement, et, les montrant 
triomphalement à ses camarades, il alla reprendre sa place 
dans le fossé* 

I^e voyage se continua sans incident notable jusqu'à Fon* 
tenay; mais là, une grave question fut agitée. Le jeune Dalin 
avait ioxxn. camarades qui se rendaient aux Herbiers comme 
lui. lU formèrent le projet de quitter la grande route et leurs 
autres compagnons de voyage pour prendre la traverse, pré* 
tendaut qu'ils seraient plus tôt rendus. Le jeune Dalin fut 
médiocrement consulté, mais, au fond, il goûtait assez le projet. 
Donc, nos trois voyageurs s'engagèrent dans des sentiers 
inconnus et se dirigèrent de leur mieux vers les Herbiers, Les 
chemins étaient rudes et la chaleur accablante. Quand ils 
eurent fait quelques lieues, ils se sentirent épuisés ; le jeune 
Dalip surtout, qui souffrait des pieds et marchait avec peine, 
mourait de soif, Les prunes étaient mûl^s et d une abondance 
extrême, cette année-lè. En passant sous un prunier qui pliait 
sous le poid^, il ^rut qu'il pouvait prendre quelques fruits 
pour apaiser sa soif. Il tira une branche pour l'abaisser à lui, 
mais la branche se brisa près du tronc et tomba à ses pieds. 

Malgré sa légèreté apparente, il avait la conscience délicate: 
une grave inquiétude le saisit. « J'ai causé un donamage^se dit^il. 



LE P. DALIH 87 

je puis le réparer, je dois le faire. » Mais comment réaliser son 
dessein ? Il ne voyait ni une personne, ni une habitation. 
Résolu, à tout prix, d'accomplir ce qu'il regardait comme un 
devoir, il grimpa sur un arbre et découvrit une maison à 
quelque distance. Il prend la branche sur son épaule et se 
rend à la maison, où il ne trouve que des femmes. I] expose 
le cas dont il s'agit, montre la pièce de conviction et demande 
combien il doit payer. 

Heureusement pour lui, il avait affaire à d'honnêtes pei^ 
sonnes ; la maîtresse de la maison ne cacha pas son étonne* 
ment ; elle lui parla avec bonté, et non seulement elle ne 
voulut rien recevoir, mais encore elle lui offrit à manger. 
Trop heureux de s'ôtre mis la conscience en paix^ il remercia 
et courut rejoindre ses camarades. 

Cette probité naïve nous fait sourire, mais elle prouve com- 
ment on élevait les enfants à une autre époque. Ce trait n'est 
pas le seul que je connaisse; je pourrais citer d'autres exemples 
du même genre et tout aussi caractéristiques. 

Cependant nos trois voyageurs n'étaient pas au bout de 
leurs peines. Le jeune Dalin n avait que ses deux prix pour 
tout bagage, tandis que les deux autres avaient des objets 
plus volumineux, et, quoique le plus jeune de beaucoup, il les 
aidait à porter leur fardeau. Mais sa charité lui fut fatale ; 
car, dans une auberge où ils entrèrent, le colis dont il s'était 
chargé lui ât oublier ses deux prix, et lorsqu'il s'aperçut de 
leur perte il était déjà loin. Il voulait à toute force retourner 
les chercher, mais ses camarades^ par compassion pour lui, 
ou plutôt par manque de complaisance, refusèrent absolument 
de l'attendre. 

Pour comble de malheur, ils s'égarèrent, et quand ils 
croyaient être près des Herbiers ils arrivèrent au Puybelliard, 
à six lieues de leur but, et à deux pas de la route qu'ils 
avaient quittée pour abréger leur voyage. Il fallut coucher là. 

Le lendemain ils se mirent en route, mais après avoir fait 



88 LE p. DÀLDf 

un peu plus de deux lieues, ils se trouvèrent dans la forêt de 
la Pellissonnière, aux environs de Saint-Prouant. Ils en sor- 
tirent, ils y rentrèrent, la quittèrent tout à fait et marchèrent 
encore longtemps. A la fin, ils se trouvèrent de nouveau au 
milieu d'un bois, complètement déroutés, et succombant au 
découragement encore plus qu'à la fatigue. 

Joseph Dalin crut pourtant qu'il y avait quelque chose de 
mieux à faire que de se lamenter ; il grimpa sur un arbre qui 
dominait le bois et inspecta le pays. Christophe Colomb, quand 
il aperçut TAmérique, ne poussa pas un cri plus triomphal et 
plus joyeux : les Herbiers étaient là, à deux pas ! Craignant de 
se tromper, il examine de nouveau : « Mais c'est bien cela ; 
voici les moulins des Alouettes et voilà le petit Bourg; nous y 
sommes ! » Il se laissa glisser rapidement le long de Tarbre, 
sans s'inquiéter de savoir si son pantalon le suivrait bien jus- 
qu'au bas. Puis il prit sa volée et, au bout d'une demi-heure 
au plus, il rencontra sa mère qui rentrait aux Herbiers du 
même côté que lui. 

La pauvre femme ne s'amusa pas à chicaner son fils sur le 
délabrement de ses habits; elle le pressa contre son cœur et le 
conduisit bien vite chez elle, où elle lui servit des pêches et 
du vin rouge pour apaiser sa soif. Les misères du voyage 
furent aussi vite oubliées que racontées. 

Et le P. Dalin ajoutait, en guise de morale : a Quand on a 
des peines dans la vie, il faut penser qu'on trouvera, après, des 
pêches et du vin rouge, ou quelque chose d'équivalent, pour 
les faire oublier, en attendant la récompense du bon Dieu. » 

On me pardonnera ces menus faits et leurs détails puérils ; 
je les crois utiles, car s'ils sont la preuve d'une étourderie 
trop commune à cet âge, ils montrent une délicatesse de cons- 
cience et une énergie virile qui sont beaucoup plus rares. 

Dès 1814, Mtr Paillouy évêque de La Rochelle, avait com- 
mencé l'établissement d'un petit séminaire à Luçon, dans 
les bâtiments de l'ancien évôché. En 1815, l'installation fut 



LB p. OALIN 89 

complétée, tous les cours s'y trouvèrent réunis. Joseph Dalin 
fut envoyé au petit séminaire de Luçon, beaucoup mieux 
»tué pour lui que celui de Saint-Jean d'Angély. Il y fit sa 
troisième, ayant pour professeur M. Poirou, avec lequel il 
devait se rencontrer plus tard, pour enseigner la théologie au 
grand séminaire. L'année suivante il retourna à Luçon, pour 
faire sa seconde. Au milieu de Tannée, ses maîtres jugèrent 
qu'il était assez avancé pour entrer en rhétorique Tannée 
suivante et qu'on pouvait sans inconvénient lui faire inter- 
rompre ses études durant quelques mois. On avait besoin d'un 
professeur à Ghavagnes ; c'est sur lui qu'on jeta les yeux. Gela 
n'avait rien d'extraordinaire alors, car depuis que les écoles 
ecclésiastiques étaient ouvertes, on avait constamment choisi 
des écoliers pour instruire ceux qui étaient moins avancés 
qu'eux. 

Ge choix prouve non seulement l'estime qu*on avait des ta- 
lents du jeune Dalin, mais encore la confiance qu'on avait en lui. 
Le petit séminaire de Ghavagnes, fermé depuis iSii, avait plutôt 
Tair d'une ruine que d'une maison d'éducation. On y avait 
réuni quelques jeunes gens au mois d'octobre précédent, avec 
un séminariste pour unique professeur. M. Fleurisson était 
censé le supérieur, mais comme il était en même temps au- 
mônier des religieuses de Ghavagnes, il avait assez à faire par 
ailleurs. M. Lucet fut nommé curé de Ghavagnes et devint su- 
périeur de l'établissement naissant, à la place de M. Fleurisson. 
Sa paroisse suffisait amplement à occuper son temps ; il ne 
pouvait donner que bien peu d'attention aux élèves qu'on lui 
confiait. Le professeur retourna à La Rochelle pour continuer 
ses études ; c'est de son poste peu enviable que le jeune Dalin 
allait hériter. Il devait donc se trouver seul avec ses élèves, 
abandonné à ses seules ressources, et sans supérieur efTectif 
pour lui venir en aide. 

Néanmoins, avant de se rendre à Ghavagnes, le 1^' mars 1817, 
il alla à La Rochelle, où il reçut de Me' Paillon la confirma- 



90 LE P. DALIN 

tion et la tonsure cléricale, afin de pouvoir paraître en sou- 
tane au milieu de ses élèves et relever son prestige à leurs 
yeux. Cette ressource un peu factice ne rendait pas sa tâche 
moins ingrate, et, avec son caractère, il dut éprouver quelque 
difficulté à user d'autorité vis-à-vis déjeunes gens dont quel- 
ques-uns étaient plus âgés que lui. 

Mais si le métier était laborieux, la récompense ne lui fut 
pas ménagée : pour sa moitié d'année de professeur, il reçut 
30 francs et un chapeau ! Ces 30 francs renforcés d'un chapeau 
étaient l'un des bons souvenirs du P. Dalin. Il m'en a parlé 
plusieurs fois sur ses vieux jours, et il ne manquait pas de les 
accompagner d*un sourire que je ne pouvais m'3mpôcherde 
partager avec lui. Mais il y avait en même temps dans son rire 
quelque chose qui voulait dire jque ses services avaient été 
suffisamment payés ; d'où je conclus que le succès n'avait pas 
répondu à son zèle *. 

A la rentrée de 1847, Joseph Dalin retourna au petit sémi- 
naire de Luçon pour continuer ses études. Comme il voyageait 
en habit laïque, chemin faisant, il lui prit envie de faire une es- 
pièglerie, qui prouve bien que, malgré son titre précoce de 
professeur, il n'avait pas cessé d'être tcoiier. Il proposa à son 
compagnon de voyage de faire une mystification dans Tau- 
berge où ils devaient prendre leur dîner. La proposition fut 
acceptée sans peine et les détails furent arrêtés d'un commun 
accord. 



1. J'ai hésité avant d'écrire ce qui précède, dans la crainte de confondre les 
débuts du P. Dalin, comme professeur, avec son année de professorat 
à Ghavagnes en 1819>20, dont il ne m'avait pas parlé. Mais la date de 1817 
m'a été donnée plusieurs fois parlui, et même comme je le faisais préciser* 
un jour, il ajouta que c'était après avoir fait sa troisième. De plus, il me 
parait impossible que, malgré la pénurie des temps, on eût osé offrir à un 
professeur chargé de deux classe? à la fois, pendant une année, une ré- 
munération dérisoire comme celle dont j'ai parlé, tandis que pour un 
écolier employé durant quelques mois, cela se comprend mieux. D'où il 
faut conclure qu'il est allé deux fois à Ghavagnes comme professeur. 



LE P. DÂLm 91 

En entrant, ils saluèrent gravement, firent signe qu'ils vou- 
laient manger, et montrèrent de l'argent pour prouver qu'ils 
étaient solvables. On leur demanda ce qu'ils voulaient; ils 
échangèrent ensemble des syllabes qui n'appartenaient à au- 
cune langue, et firent mine de ne rien comprendre. Ils lais- 
sèrent servir ce qu'on voulut, mangèrent de bon appétit, gar- 
dèrent une gravité de bonne tenue, et s'entretenaient entre eux 
dans un langage qu'ils ne comprenaient pas mieux que les 
assistants. Après le repas, ils mirent de l'aident sur la table. 
firent signe à l'hôtelière de prendre ce qui lui était dû, et se 
retirèrent, la laissant bien convaincue qu'elle avait affaire à 
des étrangers, ne connaissant pas un mot de français. 

Ces plaisanteries innocentes n'empêchaient pas notre jeune 
homme d'être sérieux quand il le fallait ; il le montra bien par 
son travail. Bien qu'il n'eût fait que la moitié de sa seconde, sa 
rhétorique fut marquée par de brillants succès, qu'il devait à 
son intelligence, et aussi à son application. Il eut pour pro- 
fesseur M. Baudouin, qui fut nommé un peu plus tard curé de la 
cathédrale de Luçon, poste qu'il a conservé jusqu'à sa mort. 
Au mois d'octobre 1818, il entra au grand séminaire de La 
Rochelle pour y faire sa philosophie. 

C'est là qu'il fit connaissance avec le P. Baudouin, qui le prit 
en affection et lui témoigna toujours, depuis , beaucoup 
d'amitié, comme le prouvent ses lettres, dont quelques-unes 
sont entre mes mains. Sous un tel guide, ses qualités natu- 
relles ne pouvaient que se développer ; aussi, tout en conser- 
Tant sa gatté native, il fit des progrès sérieux dans la vertu et 
il devint un séminariste fervent et laborieux. Mais il devait 
changer encore plusieurs fois le cours de ses études, avant 
d'arriver au sacerdoce où il voulait parvenir. 

Dès l'année suivante, il retourna, comme professeur, au petit 
séminaire de Ghavagnes, qui avait fait quelques progrès de- 
puis qu'il l'avait quitté, deux ans auparavant, mais dont la 
situation était loin encore d'être brillante. Il fut chargé des 
deux classes de septième et de cinquième. Il dut travailler 



92 LE P. PAUN 

beaucoup pour suffire à sa tâche ; toutefois, je n'ai trouvé ni 
dans les notes du P. Dalin ni dans mes souvenirs, aucune par- 
ticularité sur cette année laborieuse. 

Cependant M«' Paillon, qui tenait à ce qu'il fît des études 
complètes, le rappela, en 1820, à La Rochelle, pour suivre le 
cours de physique et de mathématiques. 

Il eut pour professeur M. Tabbé Ghaigneau, qui avait une 
aptitude très remarquable pour les sciences, mais qui man- 
quait complètement du matériel de physique dont il avait 
besoin. Il voulut y suppléer, en inventant de nouveaux pro- 
cédés de démonstrations, mais il ne réussit qu'à se fatiguer 
la tète, ce qui le rendit incapable, durant toute sa longue vie, 
d'une application tant soit peu sérieuse. Dans de telles condi- 
tions, le jeune abbé Dalin ne pouvait pas faire de grands pro- 
grès dans la physique, mais il réussit mieux dans les mathé- 
matiques pures, qu'il a toujours aimées depuis. 

Après cette année d'étude, le jeune séminariste dut encore 
changer de situation. Il entra au petit séminaire de Luçon, 
comme professeur de quatrième. Mï»" Soyer arriva dans son 
diocèse environ un mois après la rentrée, et il s'installa 
comme il put dans son évôché, qui était déjà passablement 
encombré par le petit séminaire. Par le fait, il se trouvait en 
contact immédiat avec les professeurs : il ne tarda pas à con- 
naître l'abbé Dalin et il l'apprécia immédiatement. Mais tout 
en se montrant gracieux vis-à-vis de ceux qui habitaient son 
évèché, il prit des mesures immédiates pour leur procurer 
une installation moins gênante pour tous. 

Aux vacances de 1822, le petit séminaire de Luçon fut par- 
tagé en trois : une partie alla à Fontenay, dans le collège com- 
munal, ayant M. Poirou pour supérieur ; une seconde portion 
entra dans la maison connue sous le nom de Gordon-Rouge, 
à Luçon, et la troisième, formée surtout des élèves ecclésias- 
tiques, entra aux Sables, dans les bâtiments qui forment le 
petit séminaire actuel. 

L'abbé Dalin fut d'abord désigné pour aller à Fontenay, 



Ll P. DALIN 93 

professer la seconde. Mais, pour des motifs que j'ignore, on 
changea d'avis : il entra au grand séminaire de Luçon, rétabli 
depuis peu, pour commencer sa théologie. Le P. Baudouin, 
revenu dans son diocèse naturel, avait été nommé supérieur 
du grand séminaire de Luçon ; il revit avec joie son ancien 
élève, et celui-ci éprouva encore plus de satisfaction à se re- 
mettre sous sa conduite. 

Je n'ai pas été initié à la direction du P. Baudouin ; cepen- 
dant, je sais qu'il conseilla au jeune abbé Dalin de ne point 
s'occuper de la prédication, pour laquelle il ne lui voyait pas 
d'aptitude, qu'il devait laisser ce ministère à d'autres et ren- 
drait plus de services en employant autrement les talents que 
Dieu lui avait donnés. 

De plus, je vois, par ses lettres subséquentes, qu'il dut, dès 
lors, lui inculquer la nécessité de l'humilité et de la pureté du 
cœur, faisant de ces deux vertus la base de tout le reste. Il ne 
chercha point à stimuler son ardeur pour l'étude^ déjà assez 
vive, il l'eût plutôt prémuni contre un désir excessif de s'ins- 
truire, dans la crainte sans doute qu'il ne fit passer la science 
avant la vertu, et que ce ne fût un écueil pour son humilité. 
Nous verrons bientôt que les conseils du mattre ne furent pas 
tout à fait inutiles. 

En 1823, M«' Soyer envoya l'abbé Dalin au séminaire de 
Saint-Sulpice, avec l'intention de l'attacher plus tard à son 
grand séminaire. Durant les deux années qu'il passa chez les 
Sulpiciens, il s'appliqua avec un soin égal à l'étude et à la 
piété ; mais au lieu de chercher à briller par son talent, il 
s'éclipsa autant qu'il put. Ses maîtres, qui voyaient en lui 
un séminariste régulier, pieux et de bonne humeur, ne lui 
croyaient qu'une capacité commune. A la fin pourtant, comme 
il fallait donner à Ms' Soyer une note à son sujet, ils exami- 
nèrent les cahiers qu'il avait rédigés en secret, et leur juge- 
ment fut profondémennt modifié à son égard, car ils purent 
constater la mesure de son travail et l'étendue de son intelli- 
gence. 



94 LB p. DALUI 

Il avait été ordonné sous^acre le 18 décembre 1824, et 
diacre le â8 mai suivant. Il reçut la prêtrise de Uv de Quélen, 
à Notre-Dame de Paris, le 24 septembre 1825. Il fut immé- 
diatement rappelé à Luçon, par Mf ' Soyer, qui le nomma pro* 
fesseur de dogme dans son grand séminaire, et le fit chanoine 
honoraire dès le 25 octobre de la même année. 

L'abbé Dalin, outre sa classe, avait une mission plus déli- 
cate et plus difficile à remplir. 

Lorsque les séminaires avaient été rétablis, après la Révo- 
lution, on avait agi selon les ressources et les besoins du 
moment ; les études avaient été souvent tronquées, et l'on 
vivait sur des traditions dont l'origine était bonne, mais que 
l'on croyait nécessaire de réformer sur plusieurs points. II 
fallait quelque chose de plus régulier pour obtenir un résultat 
fécond et durable. C'était du moins la manière de voir de 
Mer Soyer, qui résolut d'introduire les règlements de Saint- 
Sulpice dans son grand séminaire. 

Cela devait être naturellement l'œuvre du supérieur ; mais 
le prêtre qui venait de succéder au P. Baudouin était peu propre 
à établir une réforme. C'était un homme intelligent et d'une 
vertu peu commune, mais il avait le caractère timide et l'es- 
prit perplexe. Il était jeune encore et il se défiait trop de ses 
propres lumières pour se décider à agir avec quelque vigueur. 
L'abbé Dalin reçut l'ordre de le stimuler et de le suppléer au 
besoin. Il fut bien forcé d'obéir. 

Eut-il toujours le tact et la prudence que demandaient sa 
situation et la tâche qu'on lui imposait ? Je n'oserais le sou- 
tenir. La sagesse devance quelquefois les années, mais l'expé- 
rience est un guide que nul autre ne peut remplacer ; or, à 
vingt-cinq ans, cette ressource fait nécessairement défaut. Du 
moins il fit de son mieux, et s'il n'obtint pas tout le résultat dé- 
sirable, l'influence qu'il exerça ne fut pas pernicieuse, car le 
grand séminaire de Luçon s'est conservé, après lui, dans la ré- 
gulante et la ferveur. Il fallait bien que Mf ' Soyer ne fût pas 
mécontent de ses services, car, au bout de quelques annéeat 



Ll P. DALIN 95 

il lui confia une autre réforme bien plus radicale et plus im- 
portante. 

Comme professeur, Tabbé Dalin ne visait pas aux théories 
savantes, mais il cherchait à rendre intelligibles les questions 
qu'il enseignait et à faire travailler ses élèves. A voir son en- 
train joyeux dans les récréations, on eût pu lui supposer un 
eertain laisser aller dans les devoirs de son emploi ; mais en 
réalité il travaillait beaucoup et apportait un soin minutieux à 
tout ce qu'il faisait. J*ai examiné les sujets d*oraisons qu'il 
donnait au grand séminaire ; ils sont écrits en entier, com- 
posés avec netteté et méthode, classés par ordre et numérotés. 
Il les a intitulés depuis : Souvenirs de mon enfance sacerdotale. 
Ses cahiers de théologie étaient rédigés de la même manière, 
et écrits très proprement, de son écriture fine et régulière. 

Vers 1828, il dut se charger en môme temps de l'économat, 
et réparer les maladresses de son devancier, qui avait peu le 
talent de sa charge et laissait des comptes assez embrouillés. 

C'est en qualité d'économe, qu'il fit niveler la cour de l'est 
du grand séminaire, et planter les arbres et les charmilles 
qu'on y voit aujourd'hui. C'était auparavant un terrain inutile, 
reste d'anciennes carrières dont les excavations n'avaient pat 
été comblées. 

Abbé Augerbau. 
(La suite prochainement J 



U BRETAGNE A L'ACAOfiHIE FRANÇAISE 

xni* 
UABBÉ TRUBLET 

(1897-1770) 



III 

Le journal des savants. — Voltaire et l'abré DESP^RTAm^s. 
(1736-1739) 

L'abbé Trublet fut récompensé du succès de la première édition 
de sou livre par une charge de censeur royal, car nous trouvons 
son nom au bas de l'approbation des cahiers des Obêervaîians 9ur 
les écrits modernes en 1738 ; et par des oflFres de collaboration au 
Journal des SovatHs, auquel il travailla depuis 1736 jusqu'au 11 avril 
1739, époque de son second voyage à Rome à la suite de Tencin 
qui venait d'être nommé cardinal, sur la présentation du préten- 
dant, et allait assister au conclave nécessité par la mort du pape. 

Les articles du Journal des Saoants ne sont malheureusement 
pas signés, en sorte qu*il nous est fort difficile de pouvoir déter- 
miner quelle fut toute la part de Tabbé au milieu de Tœuvre 
générale, mais il nous en reste assez de témoins pour affirmer que 
cette collaboration fut particulièrement honorable pour sa cons- 
cience et son érudition. Nous savons par exemple qu'il rendit 
compte, en 1736, des deux premiers volumes de la Bibliolhèque 
des atUeurs ecclésiastiques du XVIlh siècle^ pour servir de conti- 
nuation à celle de H. du Pin, car Tabbé Goujet, dans la préface du 
troisième volume qui parut en cette même année 1736, remercie 

* Voir U livraison de juillet 1884, pp. 5-22. 



U BRETAGNE À L'àCàsSmIE FRANÇAISE 97 

Tabbé Trublet de cet arlicle t où il a eu occasion de faire autant 
briller son ^oûi que son esprit et son jugement. » Mais nous avons 
mieux encore que cela ; car Trublet lui même a pris soin de 
recueillir ses principaux extraits et de les publier en 1764, avec 
ceux qu'il avait donnés à quelques autres journaux, comme second 
volume de la nouvelle édition de ses Panégyriques des Saints. On 
y remarque en particulier les extraits concernant les PenS'^es sur 
la déclamation par Louis Riccuboni, les Observations sur Bour* 
dalùue et Massillon par Tabbé de la Palme, et VOraison funèbre 
du comte de Gisors par le Père Charles. Ce ne sont pas de simples 
analyses, fauteur y ajoute sa note bien personnelle et je citerai ce 
passage du dernier compte rendu, parce qu'il m'a frappé par sa 
hardiesse : 

c 11 faut FaTouer et en gémir, dît Trublet. Quelques oraisons fimèbres 
qui n*auroieui pis dû èire iiroDoncées dans une académie. Tout été dans 
UD teiii|»le du «Seigneur. Un u^age bon «n lui-iné'ue, uinis trop indistinc- 
lenieol étabti, a forcé de» boucheb évaogfliqi'ei à louer des homiues qui 
n*avoient pas asthme l«s venu» huiuain^s et qui n*? rachetoieut les pus 
gtaods viciS que par une grande vailldnce et tuut au pl«is par de grands 
talens. Mats, dira-t-on, ces talens étoient utiles à la |#iitrie, ne faut-il 
pis les louer pour exciter l'admiration t Oui, sans dout*', pourvu qu*à 
cette louange des taleus on joigne la censure des vices qui le» déparoient, 
et une censure d*autant plus forte que ces taleus étuienl plus éclatants; 
mais voilà c: qu*oo ne fait point et ce qu*on ne sçauroit faire dans un 
éloge en forme L'orateur trop sincère iroit centre les vues de ceux qui 
le font parler, et Touvrage seioii rt-jettt^. Laissons donc les héios 4cieux 
à rhistoire qui peut et doit tout dire En les pr-ignanl tels qirils éUàeat 
à tous égards, elle les peindra sans danger : mais qu'ils ne soient point 
le sujet d*uo pHnégyrique toujours plus dangereux qu*utile, dés qu'il ne 
sera point entièrement sincère; et, je le ré|»ète^ il ne sçauroit Tétre, la 
nature de Fouvrage s'y oppose... » 

Voilà une déclaration franche et de la critique fort indépendante : 
elle honore singulièrement l'abbé Trublet et nous donne la note 
précise de la fermeté de son caractère. 

Il est essentiel de constater ici, à cause de la suite, que la colla- 
boration de l'abbé Trublet au Journal des Savants et sa position 
de censeur royal devinrent pour lui l'occasion de relations épis- 

TOHB LVl CVl DE Là 6« 8ÉRa}» 7 



m tk BUTAftMB 

toUires toot i bit cordiales avee VolUire» qui, pendant tingt ans, 
e'est-à-dire jusqu'à rappréciation malencoaireuse de l'abbé au 
sujet de la Henriade^ garda vis-à-vi& de lui raUilude la plus 
•micale. C'est Trublet lui-même qui nous a signalé cette corres- 
pondance intéressante dans une page de ses Mémoires sur Fen- 
tenelle. Laissons-le parler: 

« Gomme je travaiHois nu Joumnt dit Savan$ lorsqun M. de Voî taire 
7>ublia pour la première ton les EUmens de Newton, il me fit remettre 
un mémoire sur Tëdiiion hollaadaiiM de ce livre pour être ÎDiër*» daos le 
Journal 11 y relevuit beaucoup de fautes de toute <^pèce daos les 
premières feuilles de cette éditi<»o, le:i seules qu'il eût encore Yues. 
LorsquMIes lui furent toutes par?eniies, il me fit rhooneur de m*écrire 
que ces fautes étoinot en si grand nombre et si conâid'^rables. que le 
mémoire qu'il m'avait envoyé devenott entièrement inutile. Quelqries 
jours apr^ il me dit, daos une nouvelle lettre, que depuis sa dernière, 
las libraires hollandois lui avoieot promi» de corriger l^-ur misérable 
édition et qu'il de voit avoir pour eux la condescendance de ne pas la 
décrier. Le mémoire ne fut donc point impria>é : mais les Elémens l'ayant 
été ensuite plus correctement ft Liindres, feue M ne la marquine du Cbas* 
lelet m'envoya de Gir*y, où M. de Voltaire étoit alors avec elle, une 
lettre centfnHnt une esp*^ d'fXtratt de l'ouvrage, pour être in^érée dans 
le JoHfnal des Sçavans, On la trouvera en septembre 1738. Celte Itttre 
et oet eitrait sont de M">* du CbH»telet eUe*aiéute. Elle ae m'en di^it 
rkn dan> la lettre particuHère qu'elle y joignit, muis je la devinai, ie hiî 
écrivis I et dans la réponse dont elle m'Iionora, elle m'avoua que j'avms 
bien devisé ^.. » 

Il est inutile de continuer le récit de cet incident sur lequel on 
récolterail bien d'autres détails dans les ilémoireê sur PonloneUe. 
L*abbé Bignon, directeur an Journal desSavantSyjugeti bon d'inter> 
venir dans Tintérêt même de Voltaire, et l'on trouvera là plusieurs 
pages de chronique assez intéressantes pour l'histoire du patriarche 
de Ferney, mais qui nous entraîneraient trop loin. L'essentiel est 
d*avoir constaté la cordialité de relations régnant, à cette époque, 
entre Voltaire et l'abbé Trublet. 

I. Mtm. far FonlciitUt, p. ISfi-iaS. La oorrtspoBëaDce de Volltire n% 
r«u«nsBt yas tteaaUU hê Imm I Trabltl» 



A L'AGAUblIB FIUIÏCAISE 69 

J*en possède, dans ma collection d'aotofrraphes acadéitiiquesy un 
témoignage curieux et inédit qui date à peu près de la même époque. 
Cela se passai! quelques semaines avant le départ de Tabbé Trublet 
pour Rome^ à la suite du cardinal de Tencin. On connaît la célèbre 
querelle de Voltaire avec Tabbé Desroniaines, à la fln de Tannée 
1738, et comment celui-ci répondit au Préservatif pàt la YoUairth 
manie : une lettre de Thiériot menaçait d'envenimer encore les 
choses et il s'agissait d'en empêcher la publication. Voltaire et 
]|n«.du Châtelet s'adressèrent de Cire; à Trublet en sa qualité 
de censeur, et voici la réponse de Tabbé à Voltaire ; elle est tout 
entière autographe et c'est un véritable document historique : 

« J'ai en horreur les libelles satiriques, Alonsieur ; jugez donc de ce 
que je pense de celui que Tabbé D. F. (Desfontainesj vient de publier 
contre vous. Ce^i le comble de rinjuatice et de l'iogratiiude, et ainsi de 
la noirceur. Iol sorte de réponse que vous lui voulez foire me paraît 
la fîlu^ convenable. Il fout, en exposant dans une requête ce qu'est 
l'abbé D. P., convaincre M. le Cardinal (Fleury) et M. le chancelier 
combien il est iodéct^nt et dangereu:: môme |)Our les lettres de loi 
laisser faire un journal. Mais il ne me pnralt point nécessaire que cette 
requête soit signée d*autre que de vous. La principale force doit lui venir 
des raisons que vous y exposerez. Quant à M. Audry, il a un mt^pris pour 
rhomme en question qui le rend peu sensible à toutes les injures qu'il 
en peut recevoir. D'ailleurs, il n'y a qu'une ligne qui le regarde dans le 
dernier libelle de labbé, et M. Audry convient volontiers qu'il la mérite 
et qu'il est l'agresseur. Il a fait un livre dans la dispute des médecins et 
des chirurgiens où l'abbé D. F. est fort maltraité. 

c* Je souhaiterois qu'il y eût b la fois dan^ votre requête de la force tt 
un air de modération. Vous êtes bien capable de concilier tout cela ; vois 
foites les choses comme vous les voulez. 

« J'étois persuadé, avant que vous me l'eussiez écrit, que le Préservatif 
n'est point de vous *. Mais il faut avouer qu'il n'a guère dû moins choquer 
Fabbé D. F. pour n'être que d'un de vos aniis. Il est visible que cet ami 
y a ri'Cueilli ce qu'il vous a entendu dire. Il n'écrit pa« si bien que vous, 
mais il écrit d'après vous : et enfln la pièce offensante c'est la lettre qui 



i. Le Présenalif éièh cependant de Yollaîre, qui savait fort bien neattr into« 
lemment et se parjurer pour défendre ses intérêts. 



100 LA BRBTAGME 

7 est inférée. Les remarques SQr les Observaiiom ne sont rien en 
comparainon. 

<f Je reçois dans ce moment la lettre de madame du Chastelet. Je sots 
Tapprobateur des feuille» de Tabbé Prévost et je ne permeltrai point que 
la lettre de M. Thériot y soit imprimée M'iis je D" crois pas que ce >oit 
le dessein de Totre ami II me parla de cvtte It ttre il y a quelque temps, 
et lui ayant «lemandé s'il la feroit imprimer, il me répondit qu*il se con- 
tenteroit qu*il en connût quelques lignes, ou môme qu'elle fût lue à 
diverses |^r*onnes. il nie puroitroit pourtaot essentiel que le dAsaveu 
de M. Th^riot fût bien puMic. Mais il ne faut (>oiiit qu<* ce hoit par uoe 
lettre adressét* à votre illustre amie. P«rmetez-moi (tic) de Ta^surer ici 
de mes irés huuib es resperts. 

c Ou a imprimé furtivemeut un recueil de pièce» diverses où se trouve 
YAniimandain sous le nom de M. Piron. Cette pièce assez mauvaise ne 
lui nsseroble en rien, il m'a piié de vous assurer qu^il n'en étoit point 
l'auteur ^ 

c Parmi les œuvres mêlées de l'abbé Nadal il y a q*ielques écrits où 
vous êtes criiiqm^ avec beauc«»up d'injustice et dUmpolitesse. Je m'en 
suis plaint à M De Dose l'approbateor. il m'a assuré et m'a prié de vous 
assurer qu'il n'avait vu aucun de ces écrits. C'est une supercberie que 
l'abbé Nadal lui a faite. 

« Je sub avec beaucoup d'estime et d'attachement, 

a Monsieuri 
c Votre très humble et très obéissant servitetir, Trublkt. 
t«,i739«('»c)» K 

Je n'entrerai pas ici dans le détail de cette querelle : cela 
m*écarterait beaucoup trop de mon sujet et je renvoie le lecteur 
au chapitre fort intéressant que M. Desnoiresterres lui a consacré 
dans son volume sur Voltaire à Cirey ^. La lettre de Thiériol ne 
parut point, dit en terminant H. Desnoiresterres, et Ton en fut 
quitte pour la peur, grâce sans doute à M. d'Argeqlal. Le docu- 

i. A propos de Piron, il n'est pas ioalile n'ajouter qu'il vivait aq fort bons termes 
avec notre abbé, le charitable abbe Trublett comme il l'appelle un peu ironiquement 
dans une leltre datée de 1740, et publiée par M. Honoré Bonhomme en 1859. 

3. 11 n'y a pas d'indication de mois, mais il s'agit évideouneot de janvier* 

d. Autographe inédit de ma collection. 

4. C'est le chapitre Y. 



A L'ACADiMIK FRANÇAISE iOl 

ment que nous venons de citer prouve que ce fut grâce à l'abbé 
Troblet, et nous verrons plus tard de quelle aimable façon Voltaire 
lui témoigna sa reconnaissance de ce service tout spontané. Or ce 
service n'était pas de peu de valeur, car si Voltaire avait fort à 
cœur la réussite de sa démarche, d'un autre côté Trublet était lié 
de vieille date avec Tabbé Desfontaines, qui avait été ja lis son pro- 
fesseur de rhétorique à Rennes, au collège des jésuites, où il ne 
portait encore que le nom de Père Guyot : de plus, les Observa- 
tions sur les Ecrits modernes avaient rendu un compte favorable 
des deux éditions des Essais ; Trublet changeait donc de camp et 
passait aux ennemis de son ancien maître. Cela devait bien être 
compté pour quf>lque chose. 

Voici, du reste, comment Trublet jugeait plus tard en toute im- 
partialité l'abbé Desfontaines lorsqu'il eut à parler de lui à propos 
de ses appréciations sur Fontenelle : cette critique de Tun des 
aristarques les plus renommés du XVIII* siècle n'est pas à dédai- 
gner : 

m Je connus MM. de la Motte et de FontonellA peu après mon arrivée à 
Paris : et plus je les ai connus^ plus je les ai estimés, admirés, aimés. Le 
pre*nier écrit auquf»! j*aie mis mon Dom t st une Lettre sur M. dé ta 
Moite* en janvier 1 73i. Il était mort le Î6 du mob précédent. L'abbé 
DesCiintaines ne fut pas trop mécontent de la manière dont j*avois parlé 
dans cette lettre d^ mon illustre ami. J'y fnisois, disoit-ll, des aveux hardis 
et sincères qui n*avoient pas plu au petit troupeau de ses aveugles parti- 
>\ Mais d*autres endroits de ma lettre lui déplurent beaucoup. Selon 



1. Troblet renvoie loi-méme en note là -dessus an fiùuvtlluUdu ParnatsCt t. IV, 
p. 4^. Il s'agit par cAnséqnenl de la première édition, car la seconde a été rédaite 
en 9 tnne». Je oe possède p"s la première, mais ? nici ce qoe je lis dans la seconde : 
€ Un admirateur de feo M. de la Motte (M. l'abbé Tmblet) fient oe publier son 
éloge, imprimé par Cbaubert Ot auteur, qui a aUnqné le Jargon du C..., ponrroit 
s'appliquer ce que M. II. L. M. dit dans la seconde fable : 

Tai Ciit aussi mon cours et j'ai pris mes licences 
!>ans la même uni?ersité: 
NouTean docteur, et mtiins accrédité. 
J'en rapporte ani bumtins de nouvelles sentences, 

Qaoiqae eel antenr écrive et raisonne d'une manière qui n'est pas goûtée de tout 



102 ti BUSTÀGM 

lui, j^ confondais partout It crHiqueavêe la taiyrê. Mais no lo^ avoit-U 
point quelquefois confonduon lui mémA ?... Il notait pas seul meot par- 
tial : il étoit boaime d^humeur et de passion^ et chaque feuille dépendoit 
beaucoup de aon humeur actuelle. Disons tout. L'abb(^ DesfoDtaÎDes 
n'avoit pas assez d'esprit pour sentir tout celui de M. de Fonteof lie. Son 
goût étoit plus juste que fin, et dès lors il n'étoit pas toujours juste. Il a 
quelquefois critiqué, faute d'entendre oe qu'il cntiquoit M. Fabbé de 
Pontbriant ^, M. do Gonnes de la Motte > et moi (»i j'ose me citer), tous 
trois ses disciples à Rennes, nous Ten a? ons fait contenir plus d'une fois ; 
car, malgré son impétuosité naturelle, il se rendoit, lorsqu'on savoit le 
prendre comme il faut, et lui parler a? ec douceur ; ou s'il ne se rendoit 
pas, ce n'étoit pas comme tant d'autres, par Tsnité et par présomp*ion, 
c'étoit, je le répète, faute de lumières asses étendues et d une certaine 
finesse de goût... Aussi son style, en général clair, vif et naturel, est-ii 
négligé, peu correct et sans élégance. Loue-t-il ? C'est d'ordinaire par 
des louanges communes et sans délicatesse. Gensure-l-il ? C'est par 
des railleries plus fortes quMngénieuses, souvent aoières et grossières, et 
plutôt des injures que des railleries. 11 n'afoit pas le ton de la bonne 
plaisantai ie..« 

Mais quand même il eût eu tout le goût, toute X intelligence^ toute la 
finesse^ en un mot tout le rare mérite que le père B^rihier lui attribue, 
avoit-il de Téquité, de la sincérité, de la bonne foi t Ne vouloit il louer 
que le bon, et censurer que le mauvais? En un mot, le critique eloiiHJ 
honnête homme, comme critique î 11 n'y a que la réponse de Soaron à 
faire. Ohf nonKn 

Il n'est pas inutile de faire remarquer une fois de plus que ce 



le monde, on ne pent nier cependant, qn'il ne fasse paroilre de Tesprit : il y a dans 
son petit ouvrage «n forme de lettre, des raisonnemens si singuliers pour persuader 
«(ne M. D. L M. a été un l>on poète, que je crois devoir vous en faire part : ce sert 
an premier jour, si vous le trouvez bon, la matière d'une de mes lettres. * (Le iVou- 
viUitte (ht Parnau», 2* èdit., II, 499-500.) Le journal ayant èlè supprimé, ce pre- 
mier jour n'arriva point. 

1. C'est Tauienr du livre intiiolé : Nouvelles vuee sur le sysléme de (^univers, 
1751. 

2. M. Degennes de la Motte, avocat aux conseiU, était en ceUe qualité avocat des 
États de Bretagne. Je oe connais personne, dit Trublel, qui ait Tespril plus juste, 
le goût plus sûr et plus éclairé. 

3. Trubleu Mémoires pour servir à l'histoire de Fontenelle, etc. 2* édition. Ams- 
terdam, 1759, in.l2,p. 190 à 192. 



A L'AGABiH» nUKÇAISE 103 

jugement sévère sor le plus implacable ennemi de Yoltaire parut 
quatre ans avant le Pavvre Diable, Nous le rappellerons en son 
Heu. Pour le moment, nous devons revenir un peu en arrière. 

IV 

PiRIODE DE REPOS RELATIF 

(1742-1754) 

Nous n*avons pas de détails sur le second séjour à Rome de 
Tabbé Trublet. Nous savons seulement que le cardinal de Tencin 
qui avait obtenu le chspeau le 23 février 1739, sur la présentation 
du prétendant d*Ângleterre, Jacques II, Temmena au conclave de 
1740 où il avait le secret de la cour, quoiquMI fût le dernier des 
cardinaux français. Transféré de Parchevèché d'Embrun à celui 
de Lyon^ il resta encore quelque temps à Rome, pour le service du 
roi, et ne prit possession du siège de Lyon qu'en 1742. 

Il m'a été impossible de retrouver jusqu'à quelle époque précise 
Trublet Gt partie de sa suite à Rome, mais ce fut sans doute â son 
retour qu'il publia la troisième édition de ses Essais. Peu après, 
il fut pourvu, le 4 juin 1742, de l'archidiaconéde Dinan, au chapitre 
de Saint-Malo, vacant par la mort de Julien Hagon de Trégueury : 
et vers la même époque, il fut nommé trésorier de l'Eglise de 
Nantes : mais il n'obtint son visa pour Tarchidiaconat de Saint- 
Malo qu'en septembre 1744, et ne prit possession que le 24 juil- 
let 1745 *. Ces charges, du reste, étaient plus honorilii<)ues que ré- 
munératrices, car l'archidiacre de Dinan déclara, en 1730, que son 
revenu, constitué en partie par les dîmes de Caulnes et de 
Saint-Pern^ ne s'élevait qu'à 355 livres avec 78 livres de charges : 
revenu net, 277 livres. 



I. GoUtoUo de Corsoo, PouUlé du diocèse de Rennti:l. 663. — Il y anit deux 
aichidiacoDés sa chapitre de Saint-llalo, celai de Dioaa et celai de PoTho€t. ' 



104 LA BRCTÀOlfE 

Pendant dix ans, il fit peu parler de lai. De 1743 à 1754, il est 
en f fiel dilTicile de le suivre à la trace dans les mémoires du 
temps. Tout ce que je retrouve, c'est qu'en 1743, il retira sa candi- 
dature à TAcadémie, dont le succès paraissait assuré, pour plaire 
à M>»« de Tencin qui désirait faire passer son protégé Marivaux ; 
qu'en 1747 il publia, comme éditeur, en société avec Tabbé Séguy, 
la seconde édition de V Introduction à la connaissance de Fesprit 
humain^ par Vauvenargnes ; quVn 1748 il donna des Lettres d'un 
ami à un ami sur les Hollandais, et en 1749 la 4« édition de ses 
Essais; t^nfin, qu'en 1754 il édita le Mémoire de Maupeituis sur 
la formation des corps organises K 

Il résidait alternativement à Saint Halo et à Paris, où il vivait 
dans la société de Fonteneile et des salons littéraires : « Après la 
mort de Madame de Lambert, a-t-il écrit quelque part, le mardi Tut 
chez Madame de Tencm. Pour jeter du ridicule sur ces assemblées, 
on les a appelées des bureaux d^esprit. Je m'y suis quelquefois 
ennuyé comme ailleurs, mais je ne les ai point trouvées ridicules. » 
Il s'y ennuyait peu, si Ton en croit la chronique, car elle l'accuse d'y 
avoir pris au vol la matière la plus importante de ses derniers 
volumes d'essais. La chronique a été plus méchante encore à son 
égard en interpréUint de 'a façon la plus satirique ses fréquents 
voyages de Saint-Halo à Paris, mis en regard de ses candidatures 
académiques, depuis l'année 1736. Sur ce thème, Grimm a brodé 
de piquantes anecdotes. 

L'abbé Trublet brigua pendant environ vingt ans, dit-il, l'honneur 
d'être de l'Académie française, et celte circonstance contribua 
beaucoup à le rendre ridicule. A chaque vacance il arrivait à Paris 
en toute diligence, par le coche de Saint- Halo, faisait ses visites, 
n'obtenait pas la place et s'en retournait après l'élection. Uu jour, 
Piron, qui ne demeurait pas loin de Fonteneile, met sa tète à la 
fenêtre : il voit sortir un enterrement de la porte de Fonteneile : 
il ferme la fenêtre et écrit d'office à l'abbé Trublet d'arriver et de 

1. Mém, tur FimUnelle, p. 72. 



A l'acadAiie française 105 

solliciter la place vacante. TroMet arrive par le coche, trouve Fon- 
lenellft en bonne Banté el point de place vacante : c élnit M. d^Anbe i, 
neveu dt* Fonienelle, qifon avait porté en terre ! Piron s'était mis 
dans la tète que Tonde, k^é de près de cent ans, devait mourir 
avant le neveu, àj;é de cinquante, et le clieni Trublet en fut cette 

fois encore pour ses frais de coche ^ » 

C'Ia est fort plaisant sans doute, et les biographes ne se sont 
pas fait faute d'accepter sans contrôle ces affirmations : mais quelle 
créance accorder à un chroniqueur qui se traite lui-même de vau^ 
rien et qui se confesse publiquement du péché de mauvaise plai- 
santerie! Voici textuellement Taveu de Grimm : 

c Ptri^qup rapproche du jubilé (i avril 1770) est un temps de confes- 
sîoo et de r^misKÎon, nous devons eucorK nous accuser, m'4 e^ quelques 
aulret vavrû'ns» de nous être amusés pendant lonu;i«*mpH aux dépens de 
Tabbé Trublei, en faisant le soir, dans nos conciliabules, son roman fitté- 
raire avec une grande véiité Nous avions supposé que. s'offraot ë chaque 
vac «nce^ il avoit toujours quarante éloges tout prêts, dans Fespérance de 
succéder éViia des Quarnute, sans exception de p^ri^onne; de sorte que 
dès qn^il avait manqua une place, il s'en retournait faire Téloge de celui 
qui l'avait obtenue. Nous voulions un jour lui faire peidre son porte- 
feuille sur le grand chemin de Paris à Suint-Malo, le ramasser <t le faire 
imprimer. 11 oe s'agisbait «pie de faire dans, le goût de Tabbé Trubift, 
quarante i^loges funèbres des quarante académiciens vivants. Gela pouvait 
être infiuiuient gai et très plaisiint ; ce qu*it y a de sûr, c'* st que cela 
aous amusa fort longtemps. On lisait à la tête de chaque éloge : Au cas 
qve je succède à Monsieur un tel... » 

Un siècle auparavant, Chapelain avait été berné de la même 
fiiçon dans les soupers fins des joyeux compagnons qui s'appelaient 
Boileau, La Chapelle. Furelière elLa Fontaine. Ces plaisanteries de 
haut goût, ce roman littéraire, comme l'appelle lui-même le nar- 
rateur, ne furent imprimés et connus du grand public qu'après la 
mort de Trublet : mais auparavant, elles avaient couru les salons 



1. M. a*Aobe, qui avait été intendant de Soissons et de Caen» rnoomten 1752. 

2. Cwmtffmdtmce 4$ Grimm, ¥1. 388. 



106 hk BRBTAaHE 

et fait les délices des gens de lettres friands de scandale. Il ii*esi 
pas douleuK que Trublel n'en ait eu connaissance» Mais c'était un 
homme simple et bon : il s'en consola en recevant de Mauperluis 
le diplôme de membre de TAcadémie royale des sciences et belles-- 
lettres de Berlin. L'illustre géomètre lui dédiait en même temps 
le troisième volume de ses Œuvres imprimées à Lyon en 1754 : 

« Quoiqu'il n'y ait aucun des volumes de mes ouvrages que je ne puisse 
vous dédier, disait Maupertuis, celui-ci m'a paru le plus particulièrement 
vous devoir appartenir '. Vous fttes autrefois de quetquns-unes des pièces 
qui y sont contenues une n^ceosioa où, à la vérité, fanitiè paroissoit à 
découvert, mais où la louange étoit sîacère : je soubaite que les autres 
obtiennent votre approbation aux mêmes conditions. 

« Jai besoin sans Houle de c*!tte amitié lorsque j'adresse à un des 
hommes de notre nation qui parlent le mieux notre langue des dittcom 
académiques. Je dois encore ajouter quelque chose pour me justifier de 
les avoir faits. Dans la variété des études auiquelles je me suis appliqué, 
j'ai toujours senti qu'aucun talent ne m'éioit plus étranger que celui de 
l'orateur. Et je me serois gardé de faire jamais de discours pour être 
prononcés en public, si les occasions oh je me suis trouvé et la place que 
j'ai remplie ne m'y euss^'nt pour ainsi dire forcé A la tête d'une acadé- 
mie où je devois nécessairement porter la parole, où je seotoi?« Tavan-* 
tage qu'avoif nt sur moi la plupart de mes confrèrjos dans les sciences que 
chacun traitoit, je crus pouvoir hasarder les discours françois, dans un 
pays étrang»*r, dont le monarque aime notre langue, où tout le monde la 
parle, et où peut- être je trouverois pour cette partie quelque compensa- 
tion ou quelque indulgence. 

« Vous n'avez point eu besoin de pareilles circonstances. Dans la capi- 
tale de U France vous avez pu disputer le style aux meilleurs écrivains, 
et es choses aux meilleurs esprits. Pour chaque genre on trouve dans 
notre naiion quelques auteurs qui se sont emparés d'une réputa'ion 
qu'aucun autre n'a pu partager. Un grand mérite et le bonheur d'avoir 
été les premiers ont tellement prévenu le public pour eux, que quelque 
chose qu'aient fait ceux qui sont venus depuis, on ne les a jamais laissé 
approcher de la gloire des originaux. Vous êtes peut-être le seul pour 
qui le public n'a point eu cette injustice : les styles de Fontenelle et de 
La Motte n'ont rien fait perdre au vôtre ; et après La Rochefoucault et 

1. 'es le volame qui contient les discoors scadéBiiqMSé 



A L'ACidilIie dtAMÇAISE iOT 

La Bruyère^ on tous lit avec autant de plaisir que si ces tuXMMS cilèbres 
n'eussent jamaki paru, m 

Qtii ne eonsenlirail à supporter bien des satires pour s'entendre 
adresser, en compensation, un tel éloge, de la bouche d*un Hau- 
pertuis ! 



Panégyrique des Saints. — Fontenelle. — Le Journal chrétien. 

(1754-1760) 

Après un ralentissement sensible dans les travaux de Fabbé 
Trub1el,on constate tout d*un coup pendant six ans, de 1754 à 1760, 
une fiévreuse activité littéraire. En 1754, il réédite, en tête des 
Œuvres de La Motte, une Leltre à M^^ T. de la F., sur la tragédie 
en prose; en 1755, il publie ses Panégyriques des Sninis et le troi- 
sième volume des Essais^ et il commence, dans le Mercure, une 
série d'articles d'histoire littéraire auxquels la mort de Fontenelle, 
le 8 janvier 1757, fournit, pendant de lo.igs mois, des aliments 
presque inépuisables: en 1758, il collabore au Moréri pour les 
éloges de Foutenelle et de La Motte : puis il entre au Journal 
chrétien dont il devient, pendant deux ans, lé principal rédacteur : 
enfin, en 1760^ il publie ce fatal quatrième volume qui devait lui 
coûter si cher. 

Analyser, par le menu, tous ces travaux, serait une tâche fasti- 
dieuse qui nous exposerait h de nombreuses répétitions: il suffira, 
pour les bien faire connaître, de dire quelques mots des Panégy- 
riques,de grouper lesMémoiressurFuntenelle, et d'indiquer Tesprii 
des articles du Journal chrétien. 

Si les Panégyriques des Saints * n'étaient pas suivis de Réflexions 



I. Panégyriques dei Saints, suivis de réflexious snr IVloqueoce en général et «or 
celle de la chaire eo parlicolier. Paris, Briasson, 1755, in-i2. — Seconde édition, 



108 LA MaTAGm 

mr rHoquencê, et principalement sur réloqnence de la chaire, qui 
ont été pubiiées séparément on i762, et réimprimées à la suite du 
quatrième volume des Essais de littérature et de morale^ je les pas- 
serais sous silence, malgré leur seconde édition en 1764. En effet, 
si les /{(^/leatofif donnent souvent le précepte et forment un ouvrage 
fort utile pour les prédicateurs, j'avoue^ avec d'Alembert, que les 
Panégyriques donnent rarement Tex^mple: la diction en est pure, 
il est vrai, quelquefois fine, ordinairement élégante, mais l'absence 
de mouvement et de chaleur rend cet ouvrage passab ement mono- 
tone. CVst un excellent livre de dévotion, mais ce n'est pas une 
œuvre littéraire à citer comme modèle. Il est bon d'ajouter que 
ces discours avaient été prononcés en chaire et que le ^tyle en a 
été revu pour la lecture: le recueil se compose des panégyriques de 
saint Charles Borromée^ de saint Benoit, de saint Augustin, de 
saint Thomas de Villeneuve, et d'une Exhortation pour unmariage. 
La seconde édition^ en 176i, fut complétée par un autre volume 
contenant les Analyses de divers ouvrages d^éloquence ou sur Telo- 
quence \ Ce sont les articles du Journal des savants dont nous 
avons parlé plus haut. Il y a là de bons morceaux de critique litté- 
raire. Hais nous avons hâte d'aborder Fontenelle. 

c M. Tabbé Tniblet, écrivait Grimm le 15 août 1757, nous a 
affublés, depuis la mort de H de Fontenelle, de mille inepties sur 
le compte de cet écrivain célèbre ^.l» Et quelques années plus tard, 
le même critique assurait que Tiublet avait fait cunsister sa gloire 
à savoir comment toussait et crachait Fontenelle '• 



•ogmeotée de plnsienre SDaljMS d'oofrages d*élnqaeDce, ihid^ 1764. 2 foi. io 12. 
Il est iuléressanl d ajouter que l'abbé Trublet doooe comme modèles d'éloqueDce 
prfSloralrt. à la lio de ce second volome, Deux mandements de Véeéqme de SaiHt'Mah, 
qui ordonnent des prières pobliqoes en actions de grâces de la delif rince de la rilie 
et de la victoire remportée, en 1758, à Sainl-Cast. Penl-étre aTail-il coutribaé loi- 
mérne à leur r^daaioo. 

1. Voir un compte reodode cette seconde édiUon dans l'inné lilteratreponr 1764. 
T. V, p. 100 à 108. 

3. Carraip. de Grimm, D. 159. 

8. Ibid., n. 



▲ L'AODÉiaS FRÂKÇÀISE 109 

Cette critique dédai((nease et grossière est, par surcroît, souve- 
rainement injuste. DWIembert a été mieux inspiré quand il a dit, 
dans un excellent et impartial langage: « On a reproché à M.Tabbé 
Trublet d*6lre entré dans quelques détails trop minutieux sur cet 
bomme célèbre; mais ces détails doivent trouver grâce aux yeux 
des lecteurs philosophes par la quantité de traits intéressants et 
ingénieux que les mémoires contiennent. D'ailleurs, pourquoi de 
pareils détails seraient-ils plus déplacés dans l'histoire d*un écri- 
vain qui a honoré sa nation, que dans ct*lle de tant de princes qui 
n'ont fait qu'opprimer la leur? Et pourquoi les gens de lettres 
illustres n'auraient-ils pas autant de droit d*avoir leur Suétone, que 
six à sept monstres qui ont régné sous le nom de Césars «7...» J'ai 
tenu à citer ce passage, parce qu'il est, à la fois, la justification de 
l'abbé Trublet et la mienne. 

Les articles publiés sur Fontenelle dans le Mercure, en juil- 
let 1756, avril juin, juillet, août, septembre et octobre 1757, mars, 
avril, mai et juin 1758, sont des morceaux détachés, des notes sur 
des éloges déjà publiés, des séries d'anecdotes et de notices 
bibliographiques. Trublet termine ainsi l'un d'eux au mois d'oc- 
tobre 1757: 

« J'en demeurerai là aujourd'hui: je crains de lasser le pnblic, non de 
M. de Fontpoelle, mais de moL Dans quelques mois peut-être, car il me 
reste encore beaucoup à dire, je reprendrai mes Fontenellinna, surtout 
s'il me par.ilt qu'on le souhaite. 

« Quant â une hc en forme de M. de Fontenelle, je ne l'ai pnint promise 
ahsoliimt-ot et je ne la promets point encore. Piu^ j y pense, plus je 
trouve de difficultés et même d'inconvéûiené ë le faire, comme je vou- 
drois le faire, cVgi-ë-dire, bien sincère et bien complète, uu du moins à 
la donner, si ce n*est dans quelques années. M. d.* Fontenelle, je l'ai déjà 
dit ailleurs, a connu particulièrement un grand nombre de personnes de 
tout rang et df tout étot. Il m'en a parlé: il m'a appris beaucoup de 
choses qtii les regardoient: il m'a dit ce qu'il pen»oit lui-même de cet 
personnes: de leurs ouvrages, si c'éioit des auteurs; de la manière dont 

i. D^AIembert, Èiùgn det académkUnt, Vl> 284. 



110 U »1IBTA«1CB 

ils ont rdvipli leurs Mnp)oi«, si t'étoit des borameis en place... Or je wu- 
drois r«dire tout cela d'aptes lui, parce que les jugemeos et les r^fl^xions 
d'un homme tel que M. de FoRtea^flle sont une partie aussi utilf que 
curieuse de ^on liisioire. Mais avec quelque circonspeclioD qu'il jugeât 
et surtout qu'il parlât, il y auroit peut-êre encore, â publit^r ce qu'il m'a 
dit et comme il m*a dit, de quoi blc^sser beaucoup de gens 3e mb vevx 
pourtant blêsierperêonne, et n peut-être cela m'est déjà arrité, c'est bieïï 
contre mon intention assurément» Il faut donc attendre K » 

Celte confession est très explicite. Nous n*avons ici que des 
Fontenelliana : n*y cherchons donc pas autre chose ; mais ces 
ana sont d*une richesse extraordinaire et constituent de véritables 
mémoires^. Aussi Trublet a-t-il eu raison de donner ce titre au 
recueil qu*il publia de tous ces articles en 1759, en y ajoutant la 
lettre qu'il avait donnée dans le Mercure, en décembre 1755, sur 
les Mémoires de Madame de Slaal et diverses notices sur La Motte ?. 
Grimm,qui faisait fi de ces miettes de Thistoire littéraire, ne pri- 
sait sans doute que les éloges académiques : mais elles sont autre- 
ment considérées de nos jours : ce sont des documents précietjx, 
et il serait presque impossible d'écrire une vie de Pontenelle si 
Trublet n'avait pris la peine de les rassembler. 

Du reste, celle vie qu^il avait éventuellement promise, il nous 
Ta donnée dans la nolice pleine de tact et de goilt qu'il adressa, en 
1759, à l'éditeur du nouveau Moréri^ et qu'il a reproduite dans 
$0D recueil de mémoires. 

Cet éloge de Fontenelle a été lire à pari en 1758. Marmonlel en 

1. Mercure d'octobre 1757, vol. I. 

2. Trublet est aissi Tédiieur des 9* et tO- volumes des Œuvres de FonleneUe, 
publiés par le libraire Itrunet, en 1757, après la mort de Tanlenr. c Je oc dissi- 
Bulerai point, dit qoi Iqoe part Trublet. que J'ai été rédileur de ces deox volumes. 
J*ai même revu la plupart des épreuves, à rexceptioa néanmoins de ct^les d«s deax 
opéras (de Psifeké et de h*'Uéropkoti, que je n'étais pas d'avis d'insérer, parce qoe 
M. de Fontanelle n'y a pris qu'une faible part de collaboration). Aussi ^ est-U 
refilé tx-attcoop de fouies. * 

3. Mémoires pour servir à Vhisloire de la vie el des ouvrages de M. de FonteneUe, 
tirés du Mercure de France, etc. Amsterdam, Michel Rey, deui éditions en 1759, 
in-12 : nouvelle édition en 1762. 



A l'académie française ill 

rendit compte dansie Mercure d'octobre, et le Père Berthier en 
parla spécialement au mois de septembre 1789, dans les nouvelles 
littéraires des Mémoires de Trévoux après la piiblicallon des six 
premiers tomes du Dictionnaire de Uoréri. c On ne peut que louer 
le zèle de H. l'abbé Trublet pour la mémoire de son illustre 
ami, disait Harmonlel ; ceux qui ont dit que H. de Fonlenelle 
n'avoit jamais été aimé, sont bien démentis d*un côté par le fait : 
et il serait difficile de se persuader qu'une aiïection aussi pure, 
aussi vive, aussi constante, eût pris pour objet un ingrat... n Ces 
quelques lignes, flatteuses pour la mémoire de Fontenelle, ne sa 
tisfirentpas, on le comprend fort bien, l'amourpropredu bon cha- 
noine qui trouva une compensation dans l'article, du Père Berthier. 
La rédaction en est courte, et je l'ai trouvé si bien fait, si exact, r|ue 
je n'hésite pas à l'emprunter à peu près textuellement au Recueil de 
Trévoux, 

L'éloge de Fontenelle tiré de Moréry, en dix volumes in-folio, 
est comme une fleur choisie dans un jardin immense, dit le Père 
Berthier. « Si tous les littérateurs anciens et modernes avaient eu 
des amis aussi zélés et aussi intelligents que l'a été l'abbé Tru- 
blet à l'égard de Fonlenelle, nous saurious l'histoire littéraire 
comme celle de notre propre vie... L'auteur prend très bien son 
parti. Dans un siècle de littérature et de philosophie, il fallait 
peindre l'homme de lettres et le philosoph»>, c'esi-à-dire décrire 
ses ouvrages et son caractère moral. Voilà ce qu'on trouve dans 
l'article de Moréry. Ne comptez pas sur une nomenclature sèche 
des ouvrages de Fontenelle. Lauteur les nomme l'un après l'autre, 
mais il raisonne sur chacun : il les apprécie en détail ; il en fait 
rhistuire, il rapporte ce qu'on en a dit et écrit : il fortifie le tout 
d'anecdotes : et cette sorte d'exécution n'était point facile. M. de 
Fontenelle, à la fin de sa vie, était comme un monument : les 
conttinporains avaient disparu : il fallait presque consulter l'his-^ 
toire pour le connaître. Heureusement M. l'abbé Trublet avait 
pris ses mesures de loin : il s'était pourvu de notices dans la fami- 
liarité iatiina qu'il avait eue êiee son illustre ami. C'était lier 



112 LA BRETAGNE 

deax siècles, (Tailleurs assez hétérogènes, et Tautear y a réussi. 
La vie morale de H. de Fuiilenello rfesi pas moins bien rendue 
que le curaclère de ses œuvres. On voit rexivre cet liomme ai- 
mable, fait pour la société, vif et Hgréable dans la conversation, 
économe sans avarict», bienfaisant et libéral avec choix, exempt des 
grandes passions et toujours m tire des petites, égal dans sa vie, 
dans ses écrits, dans son tempérament, dans sa manière de Irailer 
avec les grands el les petits, les faibles et les forls... En somme, 
concluait le Père Berthier, il faut lire tout cet é<oge, qui est tout 
à put dans le goût d un Moréry qui serait exempt de fautes ^ 

Fréron a rendu justice aussi lui aux Mémoires sur FonteneUe. 
J*avoue, dit-il, que je n'aimerais pas me donner tant de peine, 
mais je ne puis nier que ces détails n'aient leur utilité pour ceux 
qui cherchent la véiité et qu'ils ne soient même du goût de biea 
des lecteurs, puisque le recueil dont je parle a été imprimé deux 
fois en un an. 

Aujourd'hui ces sortes de livres sont à la mode et ne sont pas 
traités de ramas à'inepties : mais à cette époque, Téloge acadé- 
mique avait seul la faveur des gens de lettres. Trublet a prévu le 
XIX* siècle. 

Nous arrivons au Journal chrétien^ revue spécialement consacrée 
aux questions religieuses que l'abbé Joannet, son fondateur, trans- 
forma, au mois de janvier 1758, en s'assodanl fabbé Trublet. A 
partir de cette époque, on donna, le premier de chaque mois, ua 
volume de huit feuilles contenant quatre parties distinctes dans les- 
quelles on passait en revue : d'abord les écrits traitant de Dieu et 
la religion, tels que les livres de théologie, de controverse, les 
traductions des auteurs sacrés, les saints pères, etc.; en second 
lieu, les ouvrages de morale, les cas de conscience, les mande- 
ments el instructions pastorales des évèques ; la troisième partie 
traitait des beaux -arts qui peuvent servir à la religion : féloquence, 
la poébie, la musique, la peinture, la gravure ; eufin, dans la qua- 

1. Mm, d$ Tréwux, au NouveUes littéraires, septembre 1759, p. 2.299. 



▲ L'AGABiMIE FBANÇilSE 113 

trième parlip, on donnait les nouvelles religieuses, les nr)orceaux 
les plus instmcli^ de riiistoire ecclésÎHSliqne, les relations des 
progrès de TÉvangile dans le Nouveau-Monde, les éloges des morls 
illustres et des personnes vertueuses. 

Le programme, on le voit^ étail vaste, et Trublet sut le remplir : 
mais ce ne fut pas sans courage, car il savait que les deux pre- 
mières parties de la revue allaient lui attirer la haine invincible 
des philosophes et du clan de^rEncjcIopédie. Cela ne manqua pas 
d'arriver. La correspondance de Voltaire et des encyclopédistes est 
à cette époque remplie d'invect.'ves contre le Joufnal chreliendoni 
le nom revient à chaque instant au milieu des consignes données 
A'écr .. iHfif... Il est visible que ce recueil les gène terriblement et 
met des entraves à leurs entreprises de destruction systématique 
de la religion. D'Alembert déclare formellement dans son Elogede 
Trublet que cette collaboration lui attira de nombreuses inimitiés. 
On loi reprochait surtout, dit-il, d'avoir lancé des traits « contre 
un philosophe estimable dont il se disait l'ami et qui venait de 
donner un ouvrage écrasé par les foudres ecclésiastiques. » Il 
s'agit d'Helvétius et du livre de VEsprit. Et cependant, ajoute 
d'Alembert, Trublet n'avait dit qu'un mot sur cet ouvrage, et même 
ce mol c était aussi mesuré qu'on pouvait l'exiger d'un prêtre jour- 
naliste qui se serait dangereusement compromis par une indulgence 
trop marquée. » Hais on ne tint pas compte de sa modération : « on 
ne vit que les coups qu'il avait portés, sans y être condamné sous 
peine de la vie, à un homme vertueux et persécuté, dans la société 
duquel il vivait, et qui pouvait lui dire le mot de César: Tuquoque, 
Brute ^.. I» On ne vit que cela^^t on se disposa à lui barrer désor- 
mais tous les chemins, à le tourner en ridicule et à le bafouer sur 
tous les tons. Et voilà les gens qui se plaignent de l'intolérance !..< 



1. Les ennerois de TroWe», aveDgl^s par leur reveotimeDl, dit en note d'Alem- 
htniEio^es, VI, 271), loi faiwient une applicalion da moi brute, Irop grossière et 
trop iDJosle pour éire plauanle... D'Alembert doit bien le saToir, car il éUit da 
même camp, 

TQMI LVI (VI Dt Ut 6« SiBU). 8 



lii LA BRETAGNE A L^aDÉltTE niAlICAISE 

Le tertâtn était donc tout préparé, et Trublet, à la moindre Impru- 
dence, nllail faire éclater sur lui les bombes vengeresses. Cela ne 
tarda pas en effet, et nous allons assister au désastre. 

En atlendanl, qu'il nous suffise d'ajouter que, pendant celte pé* 
rlode« Trublet entretint un commerce IJe lettres très suivi avec 
i*abbé du Resnel * et avec Tinlendant du Berry, Dodard * : que La 
Condamine lui adressa une lettre publique sur Vmoculalion*, et 
dEpremesnil une lettre eut ^histoire ^.•. Ses relations, on le 
voit, étaient aussi honorables qu'étendues. Voici maintenant les 
phases de la bataille. 



RsKt Kervilib. 



(La suite proeh(Hn$mê9U.) 



1. Iaè letnre» du 14 ao6t 1752 ati liO (Hîrier 1758 ont été extraites des arcbiîes 
de t'Medemie de Rouen par M. de Betare^ire, archiviate de la StfiBe«>Ioférieure, el 
coiDiDiiBiqaéea eo 1870 à la fkvuê dei sociétét iénnles, t IL |». 124. Llles conUeenent 
dea oouvtflled liilérairea, des déiails sur les Éui? de Brelagoe, sur Dndos, etc. 

3. Cesi Trublet lui-même qui f ise celta correspoodance dans ses Mtwioira nr 



3. Publiée daoa VAnnée Utlérairt de 1755, t. VI, 36. etc., et voir t. VU. 71. 

4. Publiée en brochure sous le titre : Lettre à M. l'abbé Trublet sur rAt«ioi<-e. Paris, 
Boudet, 1758. Iii-8» (82 p.). - Compte rMida dans l'Année Uttérnre de 17«1, t. If 
(384 à 88»). 



LE RÉTABLISSEMENT DU CULTE 

DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 

APRÈS LA RÉVOLUTION* 



III. ~ LAHÉOROANMATION DBS PAROISSBS. 

A l'heure où le Concordat fut signé à Paris (23 messidor 
an IX), rÉglise de France présentait un douloureux spectacle. 
« La situation était aussi extraordinaire que les hommes. Le 
mal avait triomphé partout. Rome, dont la politique tradition- 
nelle est de condescendre paternellement à toutes les transac- 
tions honnêtes, accepta le bien relatif qui s'offrait. Elle prêta 
une main amie à ceux qui, par besoin ou par tempérament, 
se disposaient à reconstituer. Les concessions volontaires ou 
forcées préservèrent la chrétienté d'une crise religieuse, con- 
séquence inévitable de tant de crises sociales *. » 

S'il est juste de revendiquer pour Bonaparte la part de gloire 
qui lui revient, dans ce pacte de conciliation qu'on appelle le 
Concordat, il faut aussi reconnaître à l'Église, représentée par 
le vénérable Pie VII, l'honneur d'avoir condescendu jusqu'aux 
dernières limites de son pouvoir. Les Mémoires du cardinal 



* Voir la lifraison de joillel t884« pp. 23-34. — A la page 30, au lieu de : né k 
Nantes, Uset: ué à Vitré ; i la page 33« au lieu de : M. Leféfre, liseï: M. LefeuTre. 
i. L'Église romaine en face d» la tdévolmHon, Crétiii6«a-My, I, 851. 



ii6 LE RÉTABLISSElfENT DU GULTB 

Gonsalvi déroulent la trame de ces négociations qui, plus d*une 
fois, faillirent se rompre tout à coup, et mettent au jour les 
exigences du Premier Consul et la bonne foi du Pontife 
romain. 

Après des hésitations et des difficultés sans nombre, les rati- 
fications furent échangées de la part des deux puissances le 
23 fructidor. Ce n'est pourtant que le mois suivant que le con- 
seil d'État apprit Taccompiissement de la pacification religieuse, 
de la bouche même de Bonaparte. Quelques jours avant cette 
importante communication, le cardinal-légat se mit en devoir 
de publier la bulle donnée par le Saint-Père — Ecclesia 
Christi, — datée du 15 avril 1801, qui notifiait aux évoques, 
au clergé et aux fidèles de France, que, pour le plus grand bien 
des âmes, la religion catholique allait être rétablie sur le ter- 
ritoire de la République. 

Enfin le peuple était au comble de la joie. En revoyant ses 
« évoques, ses prêtres déportés par la Révolution et ramenés 
au seuil de leurs églises par la main victorieuse d un enfant de 
cette même révolution, le peuple pleure et prie. Toute son 
éloquence à lui n'est-elle pas dans les larmes et la prière < ? » 

Les évéchés de Bretagne qui, d'après le nouvel ordre de 
choses, étaient réduits à cinq, furent bientôt pourvus de leurs 
titulaires ; celui de Nantes, à cause d'événements que nous 
raconterons plus loin, demeura privé de son premier pasteur 
jusqu'au mois de juillet 1802. 

M. labbé de Chévigné de Boischollet venait d'être nommé 
au siège de Séez ; M. Leflô de Trémélo restait seul à la tète du 
diocèse, pour présider à la nouvelle organisation des paroisses 
et au choix des curés. 

Afin de faire connaître l'état du diocèse de Nantes à Tépoque 
du Concordat, il est nécessaire que nous revenions sur les actes 

1. L'iglise romaine en face de la Révolution, I, 359. 



DANS LE BIOGiSB DB NAMTBS ii7 

antérieurs de la Révolution ; car les arrangements pris entre 
Bonaparte et Pie VU reposent sur les bases de la Constitution 
civile de 1790, et que d'un côté et de l'autre, on se crut obligé 
d'admettre et de maintenir tous les faits accomplis, qui n'étaient 
pas entachés de schisme ou d'hérésie. Ainsi la circonscription 
des diocèses et des paroisses, coïncidant avec les limites des 
départements et des communes, ne subit aucun changement. 
D'ailleurs^ le décret que le pape donna le 29 novembre — 
Qui Chrisii Domini vices — confirmait et ratifiait les mesures 
préalables adoptées par l'autorité civile. 

On sait que l'ancien évéché de Nantes comprenait 242 
paroisses et 27 trêves, couvrant toute l'étendue du Comté nan- 
tais, une partie de l'Anjou et le territoire des marches com- 
munes de Bretagne et du Poitou. Par le décret de l'Assemblée 
constituante du 15 janvier 1790, qui divisa la France en 83 dé- 
partements, on prétendit limiter la juridiction épiscopale en 
formant le département, dit 4e la Loire-Inférieure : 28 paroisses 
furent démembrées, dont 1 fut adjointe à Tévéché de Rennes, 
5 à celui de Vannes, autant à celui de La Rochelle et 17 à 
celui d'Angers ; en compensation on lui attribua seulement 
Legé, Saint-Étienne de Corcoué, Fercé, Noyai et Villepot *. 

Le sectionnement du Département en 9 districts, Nantes, 
Clisson, Machecoul, Paimbœuf, Savenay, Guérande, Blain, Cha- 
teaubriand et Ancenis, fit disparaître les subdivisions ecclésias- 
tiques du diocèse, c'est-à-dire le Grand-Archidiaconé et celui 
de la Mée, puis les doyennés de la Ville, de Retz, de Clisson, 
de Chateaubriand et de la Roche-Bernard. Plus tard on changea 
les districts en 5 arrondissements et 45 cantons ou justices de 
paix. Aujourd'hui il ne reste plus trace de l'ancienne distribu- 
tion de notre diocèse, qui rappelait les origines et les transfor- 
mations du territoire nantais. Quelques provinces ecclésiasti- 
ques ont été assez heureuses pour garder jusqu'à nos jours 

i. Voir VÊiat du IHocésé de Nantes en 4*790, page 15, par Fauteur. 



t<8 LC RtTABLItniBlIT l^t CULTE 

leurs ârchidiâoonés, archiprétrés et doyennés : en cela elles se 
sont montrées fidèles aux traditions de l'Église qui, malgré les 
bouleversements de Tordre civil, se fait un devoir de conserver, 
du moins à titre de souvenir, les vénérables instilutions d'autre- 
fois. 

Pour préparer Tapplication des réformes, touchant les cir- 
conscriptions des communes et des paroisses, certaines muni- 
cipalités, de concert avec les autorités çcclésiasliques, mirent à 
l'étude divers projets qui, dans la suite, furent sanctionnés ou 
repoussés par décret de TAssomblée. Quelques paroisses, trop 
peu étendues ou mal distribuées, devaient tout d'abord attirer 
l'attention des réformateurs. Les villes de Nantes, de Clisson, 
de Macbecoul et de Montfaucon, se trouvaient les seules qui 
renfermassent dans leurs murs plusieurs centres paroissiaux. 
Montfaucon fut attaché au département de Maine-et-Loire ; 
quant à Macbecoul, on lui laissa pour le moment TexistenCe 
de Sainte-Croix et de la Trinité ; mais les deux autres villes 
eurent à subir de nombreuses modifications. 

Dès le mois de février 4791. conformément au titre !•' du 
décret du 18 juillet de Tannée précédente, le Directoire pro- 
céda à la délimitation des sept paroisses qu'on voulait former 
à Nantes: Saint-Pierre dans Téglise épiscopale, Sainte-Croix, 
Saint-Nicolas, Saint-Similien, Notre-Dame delaCbézine, Saint- 
Jacques de Pirmil, Toussaint en Biesse et Yertais *. On ne fait 
point ici mention du boui^ de Saint-Donatien qui n*était alors 
qu'une paroisse rurale. Minée et son conseil proposèrent à la 
commune (26 mai) de choisir, pour église de la nouvelle paroisse 
des Ponts, la grande chapelle des Récollets, qui pouvait, 
mieux que celle de Toussaint, satisfaire aux besoins de la 
population; elle devait porter le vocable de Saint-Bonaventure. 

Un autre projet réduisait à six paroisses seulement toutes 
celles qui existaient antérieurement. On avait déjà irrévocable- 

I. Areh. Dép. Bérie V. OrganisaH^n d$s par<Hs»§9, 4794» 



nàM LS juocatos m mniis H9 

ment supprimé : Samt-Jean-^n-Saiat-Pierre, Notre-Dame de la 
Collégiale, Saint-Léonard, Sainte-Radégonde, Saint-Laurent, 
Saint-Vincent, Saint-Denis, Saint-Saturnin, malgré les protes- 
tations légitimes des titulaires et de Hgrde la Laurencie. Saint- 
Clément, en principe mis hors du projet; conserva toujours 
son autonomie. Voici la population qu*on attribuait aux dif- 
férents groupes: Saint-Pierre, 15,000 &mes, -- Saint^Similien^ 
13,000, — Saint-Nicolas, 16,603, — Sainte-Croix, 10,000, — 
Saint-Clément, 8,000, -. Pirmil, 6,000, — Chéxine, 4, 500; on 
y joutait Cbantenay pour 3,500. ^ 

M. Lefeuvre, curé de Saint-Nicolas, soumit ses observations, 
dans un mémoire présenté au Directoire i. « La paroisse Saint- 
Nicolas, dit-il, avait toujours été la plus belle, la plus peuplée 
et la plus florissante de la ville ; elle vient de perdre TIle-Glo- 
riette, Tlle-Cocbard, et tout le bord de la Fosse, depuis la 
Croix des Capucins, jusqu'à Tarcbe d'Ëstrée (la moitié du ter- 
ritoire et le septième de la population),» 

En effet, Sainte-Croix s'était agrandie à son détriment du c6lé 
de la Loire, et de plus, la plus grande partie de la succursale 
de la Gbézine y avait été prise* 

Le recteur lésé demande, dans son rapport, à se dédommager 
sur Saint-Similien, qui ne perdait pas un pouce de terrain et 
prenait beaucoup & Saint-Donatien sur la rive droite de TErdre. 
Cependant cette paroisse cédait à sa rivale quelques maisons, 
en particulier, les Ignorantins et Sainte-Marie. 

Quant à Sainte-Croix, elle n'était amoindrie que du petit 
quartier des Jacobins ; mais en compensation, elle gagnait 
toutes les dépendances de Saint-Saturnin, la plus grande par- 
tie de Saint-Vincent, quelques rues de Saint-Léonard et l'Ile- 
Glorietle. 

Notre-Dame de la Cbézine, formée de Saint-Nicolas et de 
Cbantenay, quoique simple succursale, était si grande déjà 

U Arcb» PéPt Sérit V. ÇrguniiaUw âfiparQifu$, %f}»nl194. 



120 us BJTABLISSfelfBNT DU CULTE 

qu'on parlait de lui donner une chapelle de secours, aux Petits^ 
Capucins de l'Ermitage. Saint-Donatien avait cédé à Saint-Si- 
milien et à la Ghapelle-sur-Erdre tout le territoire qui en dé- 
pendait sur la rive droite de la rivière, entre le Petit-Port et la 
Desnerie inclusivement, et dans les terres jusqu'à TAngle- 
Ghaillou. En Tan IX, les habitants de cette paroisse réclamèrent 
auprès de l'autorité diocésaine pour qu'on leur rendit la pres- 
qu'île qui s'étend entre les ruisseaux du Gens et de la Verrière : 
ce fut sans effet. 

A Glisson, où Ion comptait précédemment cinq paroisses, 
on n'en reconnaissait plus qu'une seule, ayant pour église de 
desservance l'ancienne Collégiale de Notre-Dame. Saint-Jacques, 
la Madeleine-du-Temple, la Trinité et Saint-Gilles disparais- 
saient; celte dernière, qui ne comprenait que 50 communiants, 
était déjà réunie à celle de Saint-Jacques (Décret épiscopal du 
2 juillet 1771.) 

Toute protestation devint inutile par le décret de l'Assemblée, 
imprimé et affiché : 

<c Art. I. A Nantes, il y aura huit paroisses : Saint-Pierre, 
Sainte-Croix, Saint-Jacques, Saint-Nicolas, Notre-Dame, Saint- 
Similien, Saint-Clément et Saint-Donatien. 

Art. II, III... 

Art. IV. L'église de Toussaint et l'église des Capucins de 
l'Ermitage seront considérées comme chapelles de secours, 
la 1" de Saint-Jacques, la 2* de Notre-Dame. 

Art V. Il n'y aura plus qu'une paroisse à Glisson, desservie 
à Notre-Dame, et diverses portions de Gorges lui seront ad- 
jointes. 

Art. VI. L'église de la Trinité servira de chapelle de se- 
cours *. » 

Dans les campagnes, il se fit aussi quelques changements 
que nous devons noter ici. On supprima Geneston (1791) qui 

i. Arch. Dép. Série Y» Décrets de l'Assemblée. — OrganisaUon, 



DAKS LE DIOCÈSE DE NANTES 124 

demanda vainement à être conservé au détriment de Montbert 
et qui, en 1802, obtint son rétablissement ; on modifia les 
limites paroissiales du Groisic, de Gorges, de Saint-Mars-Ia- 
Jaille, de Beslé, lesquelles paroisses protestèrent en thermidor 
de Tan XIII ; puis de Yigneux, du Temple et des Moutiers. 
La Haie-Fouacière demanda sans succès l'absorption de Saint- 
Fiacre. Disparurent, en 4802, malgré les réclamations, les 
douze paroisses suivantes : la Bénaste, Gorsept, Fresnay, 
Prigny, la Rémaudière, Rochementru, Sainte-Croix de Mache- 
coul, Saint-Cyr, Saint-Oéréon, Saint-Léger, Sainte-Marie-de- 
Pomic, Sainte-Opportune ; quelques-unes d entre elles de- 
vinrent des vacariats avec résidence, comme Gorsept, Fresnay, 
Saint-Géréon, Sainte-Marie-de-Pomic ; mais. Tannée qui suivit 
la réorganisation définitive, elles furent classées parmi les 
succursales avec les autres vicariats de Barbechat et du 
Pouliguen. Les habitants de Saint-Léger (42 vend, an XII) 
supplient le Préfet « de conserver le temple dans lequel ils 
ont reçu le caractère sacré, et de leur donner un ministre 
capable de leur montrer les voies, du salut et de les y main- 
tenir » ; on ne les écouta pas pour le moment. 

A ces paroisses supprimées il faut joindre celles de Glisson et 
de Nantes, au nombre de douze. En compensation, plusieurs 
anciennes trêves, étant chefs-lieux de communes, prirent part 
parmi les succursales : Bouée, Lusanger, Petit-Auverné, Soul- 
vache, Saint-Joachim, Saint-Nicolas-de-Redon et Sainte-Reine ; 
Bourgneuf absorbant Saint-Gyr, devint même cure de 2« 
classe ; Téglise de Châteaubriant fut choisie pour tenir lieu de 
celle de Béré. 

Mais à Tépoque du rétablissement du culte, on fit quelques 
tentatives pour détruire les faits accomplis par la Constitution 
civile et opérer des modifications dans le remaniement des 
paroisses ; ce ne fut pas toujours en vain. 

Le curé de Saint-Nicolas de Nantes, qui avait prêté serment 



{12 LE liTABUmiflRT DU COLTB 

et n'avait point quitté son église» parvint, grâce à ses talents 
et à son influence, à se maintenir dans son ancienne position 
et, comme tel, se mit à la tète des réclamants, ayant en vue 
son propre intérêt plus que l'intérêt général. C'est lui qui fat 
l'auteur d'un nouveau projet, relatif à l'organisation et à la 
circonscription dos paroisses. 

Il tendait à laisser les curés à la charge des fidèles, refusant 
ainsi les indemnités du Gouvernement et séparant l'Église de 
rÉtat. « D'ailleurs, cyoutait-il, on ne pourra jamais contenter 
toutes les paroisses, n II convenait à lui de parler de la sorte, 
placé à la tête de la plus riche et de la plus grande paroisse 
du Diocèse ; mais il semblait ne pas tenir compte du dénue- 
ment et de la pauvreté de tous ses confrères, revenant d'exil 
et rentrant dans des campagnes ravagées. Une telle propoai- 
tion était entièrement contraire aux desseins du Premier 
Consul et aux bases du Concordat. 

Peut-être n'est- il pas mieux inspiré, en proposant, pour la 
ville épiscopale, des paroisses de 40 à 12,000 Âmes au plus, des- 
servies par un curé et deux vicaires seulement ; dans les 
campagnes, il n'admet qu'un rayon de 3 kilomètres autour du 
clocher ; il demande un presbytère assez grand pour que tous 
les prêtres de sa paroisse puissent y habiter en communauté ; 
il juge qu'une population au-dessus de 3,000 âmes n'a besoin 
que d un curé. Voici les traitements qu'il fixe : 12 à 1,500 francs 
pour un curé, 5 à 600 pour un vicaire. 

Dans le même rapport il émet un vœu auquel l'administra- 
tion aurait dû faire justice : diviser Saint-Pierre en deux 
paroisses et prendre pour centres les Cordeliers et les Jacobins, 
Saint-Thomas et Notre-Dame ; la cathédrale resterait au 
nouveau chapitre ; puis établir dans la ville 10 églises parois- 
siales et les deux chapelles des Hôpitaux, savoir : Saint-Thomas, 
Notre* Dame, Sainte-Croix, Saint- Clément , Saint-Similien , 
Saint-Donatien, Saint*Nicolas, Saint*Paul de la Fosse, Saint- 
Jacques de Pirmil» Saint^Martin de ûhfmtenay. Il donne aux 10 



DANS UR UOCÉSE DS NANTES 423 

corés 17 vicaires seulement. « Ainsi, termine-t-il, tout con- 
courrait à la gloire et au bonheur de TEglise et de TEtat, » 

Quelque poids que dût avoir son opinion, dans les conseils 
du Département et de la Commune, elle ne prévalut pas. 

N'eussent été les événements de la Révolution, on aurait 
certainement accompli quelques changements dans ces petites 
paroisses qui occupaient lu vieille enceinte de la Ville ; car dès 
1784 on faisait déjà le projet d'une place circulaire entre le 
Bouffay et Téglise Sainte-Croix ; ne devait plus être rebâti 
Saint* Saturnin, qu'on avait démoli en partie à cause de 
sa vétusté ; on en proposait la reconstruction dans TIle-Fey- 
deau *. 

Cette époque avait déjà vu disparaître les petits cimetières, 
placés au-devant de chacune de ces églises ; on n'enterrait 
plus à Sainte-Croix depuis 1763. Une nécropole publique ve- 
nait d'être créée (25 oct. 1774), dans la tenue de l'Éperon- 
nière, en Saint-Donatien, pour servir aux inhumations de toutes 
les paroisses de la rive gauche de l'Erdre, excepté Saint-Dona- 
tien et Saint-Clément, qui conservaient leurs cimetières res- 
pectifs. Plus tard, comme on sait, on dut acheter un vaste 
terrain, près la chapelle de Miséricorde, pour recevoir les 
morts des autres paroisses urbaines. 

La nouvelle distribution des groupes paroissiaux, faite con- 
formément au décret du 11 prairial an XII, fut solennelle- 
ment ratifiée par Bonaparte. 

Deux cent neuf paroisses partagent le diocèse : sept cures 
de 1'* classe, dont six dans la ville épiscopale et l'autre à Gué- 
rande: trente-neuf de 2« classe et cent soixante-trois succur- 
sales avec six vicariats résidents. Sur ces dernières, au 31 
mars 1804, un décret impérial n'en reconnaît que cent vingt- 
deux pensionnées par l'État, les autres étant à la charge des 
communes et des fidèles. Il n'y avait que cinq aumôneries 

i. Arch. Dép. Série G. Uvre dêê délibéraiionê, M^5. 



i24 LR lUfTABUSSBHBIfT DU CULTE 

rétribuées par les hôpitaux : quatre à Nantes et une à Palm- 
bœuf. 

Les cures de 2' classe avaient été créées en faveur des chefs- 
lieux d'arrondissements et de cantons, à part de rares excep- 
tions. Pégréac, Trans, Bouguenais, Le Bignon, Orvault, eurent 
le titre de cure, dont furent privés leurs chefs-lieux cantonaux. 
Dès l'an X, les habitants d*0rvault sollicitaient Thonneur de 
posséder un titre curial. « Notre église, disaient-ils, est la plus 
belle du canton ; elle appartient aux habitants, ainsi que le 
presbytère, et leur intention est de les rendre au culte, si le 
ministre leur convient et si la paroisse est établie en cure, vu 
sa population. » Ainsi la Ghapelle-sur-Erdre, où se tenait la 
justice de paix, fut frustrée dans ses espérances légitimes. 

Cependant ces distinctions n*étaient pas définitives. Le 
Bignon céda son titre à Vieil levigne qui devint dans la suite 
cure de 1" classe; Trans l'abandonna aussi en faveur de 
Riaillé; Rezé, simple succursale, eut le même avantage que 
Vieillevigne, et beaucoup d'autres paroisses, en particulier les 
chefs-lieux d'arrondissements. Notre-Dame de la Ghézine était 
destinée à beaucoup de variations ; cette paroisse, d'origine 
révolutionnaire ainsi que Saint-Jacques de Pirmil, fut créée 
succursale par décret du 26 brumaire an XI et supprimée par 
décret impérial du 28 avril 1808, d'après un arrêté préfectoral 
de Tannée précédente. Enfin, rétablie de nouveau comme suc- 
cursale par ordonnance royale du 12 janvier 1820, elle fut 
élevée à la dignité de cure de 2« classe (13 nov. 1825) *. Ghan- 
tenay et Saint-Donatien obtinrent ce titre, dans les années 
qui suivirent l'organisation. 

Le chapitre épiscopal, supprimé depuis le mois de novem- 
bre 1790, allait seul être rétabli dans le diocèse; les trois col- 
légiales de Notre-Dame de Nantes et de Glisson, de Saint-Aubin 
de Guérande, qui avaient cessé l'office canonial depuis la même 

1. Aroh. dép. série Y. Érections de paroissei. 



DANS LB DIOCiSE DE NAMTES 125 

époque, ne devaient jamais le reprendre. Ainsi finissaient, par 
la force des choses, ces pieuses fondations d'un autre temps. 
La première avait été faite par un des plus illustres évéques 
de Nantes, la seconde par un connétable de France, et la troi- 
sième, la plus vénérable par son antiquité, reconnaissait pour 
auteur un saint roi de Bretagne. Sous les voûtes sacrées de 
ces églises insignes, pendant de longs siècles, les louanges 
divines avaient résonné ; mais désormais le silence y habitera. 
Cette église, si belle et si riche, dont la cité nantaise était 
jalouse, devait disparaître dans un avenir prochain, et aujour- 
d'hui il n en reste pas un vestige. Celle de Clisson, ravagée et 
incendiée en partie, n*est plus qu'un triste témoin de son passé 
glorieux ; celle de Guérande. échappée au naufrage, porte encore 
le cachet de sa splendeur ancienne, et doit, après l'église ma- 
jeure du diocèse, occuper le premier rang. 

Dans le chapitre de Nantes qui se composait autrefois de 
vingt chanoines, dont six dignitaires, on ne compte plus 
que dix prébendes pensionnées par l'Etat, comprises celles des 
archidiacres grands-vicaires. 

La réorganisation ne sera donc point complète : bien des insti- 
tutions ne survivront pas au grand cataclysme qui a englouti 
tant de choses. Les monastères et les communautés religieuses 
qu'exclue formellement le Concordat, resteront déserts dici 
longtemps ; incendiés ou vendus, ils ne sont plus, d'ailleurs, à 
la disposition de ceux qui voudraient s'y abriter. 

£n dehors des églises paroissiales et hospitalières, aucune 
chapelle, épargnée par la Révolution, ne sera rendue à la 
dévotion des fidèles : des décrets sévères et motivés les tien- 
dront fermées ; les oratoires domestiques ne seront même pas 
rendus à leurs anciens maîtres ^ 



1. Le culte protestant fat légalement établi à Nantes, dans l'ancienne 
église des Carmélites, quoique le représentant et le roi de Prusse eussent 
demandé pour local la chapelle de l'Oratoire ^6 brumaire an XII). Cette 
chapelle, qui servait de magasin de fourrages pour la gendarmerie, devait 



iS6 LB R^ABLISSBIIBMT DU C0LTB 

Mais, quoi qu'il en soit, la restauration, telle qu'elle s'est ac- 
complie à cette époque, rendait la joie à tous les cœurs et don- 
nait les plus douces espérances pour Tavenir. 

« Le Concordat était sans doute bien insuffisant pour con- 
soler rÉglise de France de tant de maux qu'elle avait soufferts 
et des pertes qu'elle avait essuyées ; mais, au temps où il fat 
publié, on le regarda néanmoins comme Tefitet d'une protec- 
tion toute particulière de Dieu sur le royaume. Il ne fallait que 
se reporter par la pensée aux. années qui venaient de s'écouler, 
à la haine profonde que le pouvoir manifestait en toute occa- 
sion contre la religion catholique, pour admirer le change- 
ment merveilleux qui s'opérait en ce moment '. » 



IV. - LE CHOIX DES SUJETS. 



La loi d'organisation du cuite fut proclamée à Nantes le 
25 avril 1802 (5 floréal an X), devant un cortège imposant, 
formé de troupes de toutes armes, pendant que le canon annon- 
çait cette solennité. La Capitale, la première, avait donné le 
signal aux provinces: huit jours auparavant, le dimanche de 
Pâques, Notre-Dame de Paris avait ouvert ses portes au culte 
catholique, qui y rentrait, avec toute la magnificence des 
pompes religieuses, le Cardinal-Légat, accompagné de sa suite 
et d'un nombre considérable d'archevêques et d'évéqaes, avec 
les autorités civiles et militaires, la magistrature et les ambas- 
sadeurs, le corps législatif et le sénat, précédant les trois Con- 
suls. 

Le préfet du Département s'était fait un devoir de prendre 



6tr» affectée, diaprés an arrêté des GonsuU, aux séaaces du Tribonal cri- 
minel. 

t. Histoire de U% Persécution révoiutionnairé en Brtta§ne, par Treevanz, 
II,44«. 



DAltS LE DIOCÊSB DB KÀNTEd 137 

les mesures nécessaires pour que cette heureuse nouvelle 
parvint le plus tôt possible jusqu'au fond des campagnes. « Les 
conseils pleins de sagesse qu'elle contient, écrivait-il au sous- 
préfet, en leur envoyant la proclamation du Gouvernement, 
tendent à diriger les opinions religieuses vers Tamour de la 
patrie. Je vous recommande, conformément à mon arrêté, de 
la communiquer avec solennité dans votre chef-lieu, ainsi que 
la loi du 18 germinal, de la faire publier et afûcher dans toutes 
les communes de votre arrondissement. Vous me rendrez compte 
de ce que vous aurez fait à l'occasion de la présente, — » Signé : 
Lbtoubnbur *.» 

A partir de ce jour, glorieux dans les fastes de notre his* 
toire nationale, la France redevenait chrétienne, la Religion et 
r£tat se donnaientla main. Les paroles de Bonaparte, qui annon- 
çaient l'heureuse pacification, furent accueillies, par le peuple 
français, avec celte confiance entière qui termine les révolu- 
tions. 

Tous les cœurs débordaient de reconnaissance ; mais il con- 
venait que ces sentiments prissent le caractère d'une manifes- 
tation publique. 

t Le Gouvernement, citoyen Préfet, écrit Portails (18 ther- 
midor an X), fera promulguer, le 27 du présent mois, les séna- 
tus-consuUes qui garantissent la stabitilé de Ift République et 
le bonheur du plus grand et du meilleur des peuples ; il pense 
que, dans les vues d'une religion, amie de la patrie et de 
l'humanité, chaque archevêque et évoque doit ordonner que, 
le même jour, ou le dimanche qui suivra la réception de la 
présente lettre, si elle n'arrive qu'après le 27, le Te Deum sera 
chanté dans toute Tétendue de son diocèse, après s*être concer- 
té avec le Préfet pour l'heure de la solennité de cette cérémonie 
religieuse. > 

Le 27 thermidor^ c'était le 15 août de l'année chrétienne, jour 

• Arch. Dép« Série V. Correspondance générale. 



1)8 LE RtfTABUSSEllENT DU €ULTE 

de la très glorieuse Assomption de ia sainte Vierge Marie, 
patronne de la France : heureuse coïncidence, dont la pensée dut 
mettre sur les lèvres de tous la vieille devise de nos ancêtres — 
Regnum Galliae, regnum Mariœ. 

Notre belle cathédrale, fermée au culte catholique depuis le 
14 octobre 1790, profanée et souillée par tant de scandales, fut 
le théâtre de cette fête de la reconnaissance et de la paix. 

Dès la veille au soir, M. Tabbé Gély, sacriste, assisté de 
M. l'abbé Gamier, procéda à la cérémonie de la réconciliation 
du temple pollué ; en même temps, le canon et les cloches se 
mêlaient aux cris et aux clameurs de la cité et du diocèse tout 
entier. La fête des tabernacles, célébrée au milieu des ruines 
de Jérusalem, après la captivité de Babylone, ne fut pas 
plus grande que^ cette fête du retour, à laquelle prirent part 
ceux que Texil, la prison ou la mort avaient épargnés. 

C'est à peine si le vaste vaisseau de la cathédrale put con- 
tenir la foule, curieuse d'assister à la solennité du grand jour. 
La messe fut pompeusement célébrée par M. labbé Le F16 de 
Trémélo, vicaire général, en présence de toutes les autorités 
constituées du Département et d'un nombreux clergé. L'orgue 
retrouva ses accents chrétiens qui élèvent Tâme et la font prier. 
Dans cette chaire sacrée, d'où la parole divine ne descendait 
plus depuis longtemps déjà, mais du haut de laquelle étaient 
tombés tant de cris impies et de voci érations, on entendit un 
prêtre de cette religion naguère persécutée parler la langue de 
l'Église, faire Téloge de la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu, 
et promettre au peuple des années de gloire et de bonheur. — 
In omnibus requiem quœsivi et in hœreditale Domini môrabor, 
commence d'une voix émue le prédicateur de la circonstance, 
qui était le P. Lagain, ancien religieux dominicain de Nantes ^. 
Ce texte sacré était d'un heureux choix: depuis plus de 

1. Jacques Lagain ou L'Again, lecteur de Philosophie, conseiller et maître 
des novices ; il était né au mois de février 1763 ; il figure parmi les pen- 
sionnés de Tan XI. 



DANS LE DIOCÈSE DE NÂIVTBS 129 

dix ans, la France cherchait le calme et la paix sans les ren- 
contrer, parce qu'elle voulait les trouver en dehors de la Reli- 
gion, ce glorieux héritage de ^nos pères que les siècles passés 
nous avaient légué. 

L'orateur rendit à Marie la gloire qui lui revient en ce jour : 
« Arrachée, par sa protection visible, à tous les malheurs qui 
furent toujours les suites trop funestes mais inévitables d'un 
changement et même d'une incertitude dans l'autorité qui gou- 
verne une grande nation; puissante et heureuse, après s'être 
vue sur le point de devenir ou la conquête de l'ambition de 
l'étranger ou la proie d'une guerre civile et religieuse, la France 
entière faisait autrefois éclater en ce jour les pieux mouvements 
de son zèle envers la Reine du ciel, de qui elle reconnaissait 
toute sa force et tout son bonheur... Nous gémissions, nous 
allions presque succomber, sous le poids des fléaux qui nous 
accablaient et de la crainte de ceux dont nous étions menacés. 
Quelle a été la main, aussi forte que bienfaisante, qui a pu 
arrêter le bras de Dieu, armé de toutes les foudres, pour punir 
Tabus de ses bienfaits par les châtiments de sa colère \ vous 
que nous invoquons comme le refuge des pécheurs ^t la 
consolation des affligés, c'est encore à vous que nous sommes 
redevables de ce nouveau trait de grâce et de miséricorde *. » 

Il termina son discours en faisant l'éloge du nouveau Cyrus 
qui relevait les autels, et en priant pour <i ce Pasteur qui venait 
d'être nommé par le gouvernement et institué par l'Église, pour 
venir nous conduire dans la voie des vertus* sociales et évan- 
géliques. » 

Dans ces dernières lignes, il s'agissait de Mgr J.-B, Duvoisin, 
sacré tout récemment évêque de Nantes. Ce glorieux 'prélat 
manquait à la fête, mais bientôt il devait faire son entrée Solen- 
nelle dans notre bonne ville et donner l'occasion d'une céré- 
monie aussi consolante que celle dont nous avons fait le récit. 

1. Bibl. pub.Me Nantes, no 37, 608, 

TOME LYI (VI DE LÀ 6« SÉRIE). 9 



En attendant qu'il arrive parmi nous, comptoni la tribu léfi- 
tîque qui va travailler avec lui & la restauration des temples 
renversés* Parmi tous les sujets qui se présentaient, il y avait 
à choisir avec beaucoup de discernement. « C'était un travail 
considérable; car il y avait une multitude de choix à examiner 
de très près avant de les arrêter définitivement *.» 

Quand la nouvelle de la proclamation parvint au pays des 
émigrés, les derniers d'entre eux se mirent en route pour rentrer 
en France. Ceux qui étaient encore retenus dans les prisons 
recouvrèrent enfin leur liberté. Cette libération générale des 
prêtres était annoncée en ces termes par le ministre de la 
police: 

u L'intention du Gouvernement est que les ecclésiastiques, 
actuellement détenus pour faits relatifs à l'exercice du culte 
ou en exécution des lois sur la déportation, participent aux 
efiets de l'amnistie et soient rendus i la liberté. Vous donnerez 
en conséquence, citoyen préfet, les ordres nécessaires, en 
exigeant préalablement, de chaque prêtre compris dans cette 
mesure, la déclaration par écrit qu'il est de la communion des 
évêques de France, par suite de la convention passée entre le 
Gouvernement et S. S. Pie VII, et qu'il sera fidèle aux institu- 
tions établies par la Constitution et n'entretiendra, ni indirec- 
tement ni directement, aucune liaison ni correspondance avec 
les ennemis de l'Etat, Signé : Foucsé '. » 

Telles étaient les conditions qui devaient présider au choix 
des sujets, destinés à entrer dans la nouvelle oi^ganisation. hds 
candidats avaient à fournir, selon le décret des consulSf un 
extrait d'âge légalisé, l'acte de déportation et le passeport 
d'exil, pour ceux qui rentraient en France» 

Lei habitants des paroisses, de tous les points du diocèse, 
envoyèrent au Préfet des pétitions, pour recommander les prê- 
ttw jugés dignes de leur confiance. 

I. Thien. Histoire du Consulat, p. 396. 

S. Arcli. Dép. Série V. Correspondance générale. — Policsp 



DAMf LB mOCÉMt DE NAMTI8 181 

Toutes les églises étaient alors desservies ; mais parmi ces 
desservants, il se trouvait beaucoup de jureurs scandaleux et 
quelques autres, notoirement opposés au Gouvernement. Il y 
avait donc un choix à faire. Plût à Dieu que les supérieurs 
ecclésiastiques (c'était leur droit exclusif) eussent seuls ac- 
compli cette tâche, si difficile et si délicate ! Trop souvent, 
bêlas I l'autorité laïque, sur le rapport des maires ou sur les 
instances mal éclairées des fidèles, assuma la responsabilité 
de nominations fort compromettantes. Du reste, les ordres 
venaient de haut : il fallait bien faire la place à ce clergé qui, 
dès le commencement de la Révolution, avait embrassé avec 
tant de zèle les principes de la Constitution civile. Resté en 
France, maître des positions, il était naturellement le premier 
à servir, le plus ardent et le plus ambitieux. 

Afin de préparer la liste des figurants, le Préfet demanda aux 
sous-prèfets, et ceux-ci, aux maires de chaque commune, une 
statistique détaillée du clergé existant dans leurs circoncrip- 
tions respectives. 

« 8 Thermidor an IX. 

« Vous voudrez bien distinguer les prêtres qui ont fait la 
promesse de fidélité ou les serments précédemment exigés 
et ceux qui n'en ont point prêté, ainsi que ceux qui sont fort 
élevés en dignité, et me faire connaître votre opinion pour 
chacun d'eux, s'ils méritent la confiance du Gouvernement et 
jouissent de l'estime publique. 

« Cette demande, quoique confidentielle, est de la plus grande 
importance. Je ne doute point que vous n'apportiez, pour y 
satisfaire, tout le secret, toute la franchise, toute l'impartia- 
lité qu'elle exige. Je désire que cet état me revienne le 90 du 
présent au plus tard '. » 

Quatre jours après, les maires de l'arrondissement de Nantes 
recevaient une lettre circulaire, conçue à peu près dans les 

I. Arch. Dép. Série V. Correspondance générale^ 



132 LE RÉTABUSSEMENT DU CULTE DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 

mêmes termes. La lecture de ces documents administratifs fait 
bien connaître quel esprit devait présider au choix des ecclé- 
siastiques. Le mandat venait du Gouvernement lui-môme, car 
le ministre de llntérieur adressait ce qui suit aux préfets : 

« Je vous écris confidentiellement pour vous inviter à me 
fournir au plus tôt la liste des prêtres de votre département 
qui méritent la confiance du Gouvernement et jouissent de 
Testime publique. Vous noterez en marge s'ils ont fait leur 
soumission, s'ils sont élevés en dignité, s'ils exercent le culte. 
Vous les classerez par rang de mérite, d'après votre opinion. 
L'importance que le Gouvernement attache aux renseignements 
qui vous sont demandés, exige de votre part célérité, secret 
et vérité. 

« Nota : Sous enreloppe fermée, pour lui seul, » 

Ces ordres ne tardèrent point à être exécutés. Dès le 15 ther- 
midor, Ancenis envoyait son rapport ; Paimbœuf et Savenay le 
faisaient parvenir le 26 du même mois ; Ghàteaubriant mit un 
peu de lenteur, ce dont il s'excusa par ces mots : « Les diffi- 
cultés que j'ai eues à me procurer des éclaircissements sur 
les ministres du culte catholique dans mon arrondissement 
ont retardé la confection de l'état que j'ai l'honneur de vous 
remettre *. »> 

Si nous avions pu rencontrer toutes ces notes secrètes dans 
nos archives locales, il nous aurait paru intéressant de les 
communiquer au lecteur, tant pour donner des détails curieux 
sur les prêtres résidant dans les paroisses, que pour dévoiler 
l'esprit révolutionnaire qui inspirait encore ces inquisitions 
des autorités civiles. Cependant quelques-unes nous sont tom- 
bées fort heureusement entre les mains et nous nous faisons un 
devoir de les publier. 

L'abbé P. Grégoire. 
(La suite prochainement.) 

i. Arch. Dép. Série V. Correspondance générale. 



POÉSIE 

I 

A UN CHANTEUR 



Dès qu'au ciel une lueur brille. 
Petit chanteur, petit pinson, 
Sur le plus haut brin d'un buisson. 
Dans l'air pur ta note pélille. 

En tes ébats quel vif entrain ! 
As-tu soif? tu bois la rosée. 
Que ta faim est tôt apaisée : 
Il lui suffit d'un menu grain. 

Bien des étés, va, chante, chante 
Ton refrain au son de cristal ; 
Hais prends garde au lacet fatal 
Dressé par quelque main méchante ! 

Tout chanteur de peu vit content : 
Il s'enivre de mélodie I 
Trop souvent son aile étourdie 
Se prend aux pièges qu^on lui tend. 

II 

LE DARD 

Je me rendais au bourg, sous le soleil, — pressé 
De me mettre à couvert de ses cuisantes flèches. 
Des menthes foisonnaient au rebord du fossé, 
Et leurs fleurs se dressaient, violettes et fraîches. 



134 UN 

Sans arrêter mon pas, j'en cueille une au hasard, 
Voulant la respirer, mais quand ma main Tenlëve, 
J'y sens une douleur subite, un coup de glaive : 
Dans ma chair un frelon avait lancé son dard. 

— Ne nous fions pas trop aux calices de soie ; 
Prenons |;ard6 à la rose : elle a son aiguillon ; 
Bien souvent dans la fleur se cache un noir frelon : 
Noos rencontrons la peine où nous cherchions la joie. 

m 

UN INTERPRÈTE 

A MON AMI Victor dk Lapradk * 

Samedi — ce beau jour! — venant me délier. 
Je laissai là ma chaîne et laissai Patelier. 

La vapeur m'emporta loin de notre demeure. 
En quillant le wagon, je marchai près d'une heure 
Pour atteindre le seuil du cher et vieux manoir ; 
Et quand je l'atteignais, il faisait déjà noir. 

L'air des prés et des champs, baume qui vous pénètre. 
L'air n'avait pas encore imprégné tout mon être ; 
Puis j*avais vu pointer la lune à l'horizon : 
Je sortis pour rôder autour de la maison. 

Ronde comme une hostie, émergeant du feuillage, 
La lune éclairait tout... Vers le prochain village. 
Rêveur, humant la brise, écoutant les oiseaux. 
J'allai voir resplendir les rayons sur les eaux. 

* Oaaod il reçnt ces nrs, les derniers que nous loi ayons adressés, Victor de 
Laprade n'avait plus qat cinq moia à fÎTre. 



UN mriRPRiTB i85 

Longtemps je contemplai les reflets de la Sè?re, 
Et je rentrai priant, de Tâme et de la lèvre» 
Priant Celai qai donne aux travailleurs lassés 
Qoelqnea instante de trêve, — * hélas ! si tdt passés ! 

Ce matin, quand la cloche eut de sa voix légère 

Fait retentir Tappel jusqu'à la Gombergère, 

Je me rendis au bourg avec les paysans, 

Jeunes gens aux pieds vifs, anciens aux pieds pesants» 

En face de Tautely de quelle ardeur extrême 

Mon coeur implora-t-il Jésus pour ceux qu*il aime ! 

Pour vous, ami, qu'il fait si durement souffrir. 

Et qui n^admettez plus qu'un seul bonheur : mourir ! 

Or, comme de Verton je rentrait solitaire, 

El que, pensant i vous, j'allais, l'œil vers la terre, 

J'aperçus tout i coup, en marge du chemin, 

Une touffe odorante ; et j'y portai la main : 

« Oui, je veux renvoyer, me dis«je, à mon vieux mettre, n 

Ce serpolet breton qu'en ce pli je vais mettre, 

Parmi ces vers écrils en hâte, puisse-t-il, 

Ami, vous réjouir de son parfum subtil ! 

Moi qui ne vous vois plus, qu'il soit mon interprète ; 

Qu'il vous dise : « Là-bas, toujours il vous regrette. 

L'obscur rimeur, à qui, vous, poète admiré. 

Vous avex fait un don sans prix, un don sacré : 

Celui de votre cœur — insigne préférence ! — 

Un des cœurs les plus grands dont s'honore la France I » 

Éimi GtoiAim. 

U OMib«iirtp éioMBiki 9t JaRlet 18». 



CURIOSITÉS HISTORIQUES 



H. Tabbé Cahour a termiDé le 26 juillet dernier, dans la 
Semaine reUgieu$e de Nantes, le cours de ses laborieuses éluca- 
brationsy relatives (ou soi-disant) à Y Apostolat de S. Clair. Cela 
durait depuis le 23 février. Il y a eu, il est vrai, quelques relâches. 

Comme j*en exprimais la crainte ici même, en mai dernier, le 
temps me manque en ce moment pour répondre à fond à ce qui 
peut mériter réponse dans cette amplification, où la rhétorique 
tient plus de place que la critique. Mais mon vénérable contradic- 
teur ne perdra rien pour attendre. 

Afin de montrer tout de suite mon désir de rendre justice à 
son œuvre, je veux du moins continuer, en quelques pages, de iaire 
connaître au public ses procédés de discussion si ingénieux, et 
les ressources extraordinaires de son érudition. 

En mai dernier, après avoir cité un passage traduit par H. 
Cahour, attribué par lui — pour les besoins de sa cause — à Sul- 
pice Sévère, qui n'a jamais rien écrit de pareil, je disais : 

« De ces traits, qui prouvent la gravité d'un auteur, le sérieux 
« qu'il met dans une discussion, il y en a à peu près à chaque 
« feuillet, on pourrait en faire un recueil. » 

Dans les articles de son travail parus depuis lors, l'excellent 
H. Cahour a eu la bonté de fournir pour ce recueil de nouveaux 
traits. Quelques-uns sont d'une telle nature, tellement originaux 
et imprévus, que si je tardais davantage à les signaler au monde 
savant, je serais accusé de mettre la lumière sous le boisseau. 

Dans mon mémoire sur S. Clair, pour démontrer la rareté des 
chrétiens de Nantes vers la fin du III* siècle ou au commencement 



GUBiosnnis HisTORiQins i37 

du lY^ je m'étais servi des Actes des SS. Donatien et Rogatien. 
Natarellement, j'avais étudié ces Actes sur le texte original publié 
par les Bollandistes et par Dom Ruinart % texte identique dans 
l'une et l'autre édition, à quelques variantes près, que le second 
éditeur a tirées de manuscrits anciens, inconnus à ses prédécesseurs. 

Quelques critiques regardent ces Actes comme quasi-contem- 
porains du martyre (rédigés par exemple vers 320) ; d'autres 
rapportent la rédaction actuelle au commencement du Y* siècle ; 
tous y voient le texte le plus ancien, venu jusqu'à nous, de 
l'histoire des saints martyrs, et un texte dont l'autorité vaut celle 
d'un récit original. 

Cela gênait beaucoup M. Cahour, car d'après ce récit, non seu- 
lement les chrétiens de Nantes étaient en très petit nombre, mais 
on ne peut même pas affirmer qu'après le départ de l'évèque 
(jtaeerdotis abserUia) il y eût, à cette époque, dans cette ville, 
d'autres fidèles que Donatien et Rogatien. D'où une brèche notable, 
désagréable, dans la thèse de notre digne contradicteur. 

Quand on peut imaginer des textes de Sulpice Sévère, on n'est 
pas embarrassé pour si peu. Voici donc ce qu'imagine ici, pour se 
tirer de peine, H. Cahour. 

Les Actes de SS. Donatien et Rogatien, publiés par Henschen * 
et Ruinart, ne seraient point — comme tous l'ont cru jusqu'ici ^ 
le texte le plus ancien venu jusqu'à nous de l'histoire des saints 
martyrs ; selon H. Cahour, ils ont été rédigés seulement au XVII* 
siècle par Henschen lui-même, et légèrement modifiés par D. 
Ruinart. Ce n'est donc pas dans une rédaction aussi récente qu'il 
bol chercher, sous sa forme la plus ancienne et la plus fidèle, 
l'histoire des deux héros nantais. En réalité — au dire de M. 
Cahour — le texte authentique de leur histoire, et qu'on peut du 
moins rapporter au V« siècle, c'est celui qui forme encore les 



1. Aeia Martyrum shuera. 

a Ce9i cet illostre Bollandiste, qui a édité, an 24 mai, les Actes des SS. Dona- 
tien et Rogatien. 



iS8 cnuMnii mwtùKwn 

leçonê du second noelarne de Toffice dei SS. Donatien et RogatieOf 
où il a été rétabli par la Gommiasion liturgique de 1851. La 
grande supériorité de ces leçons aoi yeux de M. CahoUr, e*est 
qu'elles disent, ou du moins il croit y lire que Donatien convertit 
à l*Éfangile, outre son frère Rogatien, beanoonp d'autres Nantais : 
hm tttuUoi, ac prœe^^m Bog^iiamumf im CkriUmn credtrê eom- 

Tel est le système de M. Cahour, non jeté en passant dans um 
simple phrase, mais formulé, développé avec réflexion dans plu* 
sieurs pages très compactes de la Semêim r$Ugi$u»e '. Il serait 
facile de prouver que les leçons du bréviaire nantais sont et ne 
peuvent être, au contraire, qu'un abrégé plua ou moina exact des 
Actes édités par Ruinart et Henscben. Mais il y a quelque cboae 
de plus urgent que cette démonstration, c*eat de erier au respect- 
table M. Cabour : Casse^cou ! 

N'est-ce pas en effet une aberration plua qu'ordinaire de pré* 
senter les Actes des saints publiés par les Bénédictins et les Bol- 
landistes comme leur CBuvre personnelle -* du moins au peint de 
vue de la rédaction, -^ quand tout le monde sait que cea Mvanta 
hommes se faisaient une loi, un scrupule, une religion, mainte fois 
proclamée par eux, de reproduire lea vénérables monuments de 
fantiquité chrétienne comme ils exisXeui Uaus les manuscrits, sans 
la moindre altération, ni le moindre changement, au beaoin avec 
leurs fautes ? 

Qui jamais, avant M. Gahonr, eut pareille idée 7 

N'est-ce pas là justement le contre-pied de la méthode dea 
Bollandistes et des Bénédictins T la négation complète du principe, 
du but, du mériie de leurs travaux gigantesques, dont l'objet, le 
résultat a été de déterrer, de publier, avec une fidélité entière,! 



J. Miiiœ et Offc. fropr. démc. Naim. 1857, p. 30. 

2. Semaine religieuse de Nanlee do 24 mai 1884, p. 485, 486, 489. «m rèpétitios 
à la p. 488, note» où il e»t «aoore ^utitioQ des t AcU» rédigé par Uemektfniut 
et Buinêrt, • 



CiSKMÏVtB BISTOtlIQOBS 499 

gùréié et une exaetitade admirables, les textes originanx des 
monuments de notre histoire civile et religieuse, enfouis jusque-là 
dans les manuscrits? 

Croyez-vous que tout cela émeuve notre honorable contra- 
dicteur ? Nullement Cette idée, si étrange qu'elle soit, il ne Ta 
point admise à Taventare. A Tappui il a de<< preuves, et il nous 
les sert — en latin et en français... 

C*est ici que le spectacle devient réellement intéressant. 

Nous ne saurions trop engager les amateurs de curiosités intel* 
lectuelles et de bizarreries littéraires à braver Faridité des citations 
que nous allons être obligé de foire : ils en seront récompensés 
en voyant à quels expédients étranges ou à quel aveuglemeni 
merveilleux peut mener le parti pris de soutenir coûte que coûte, 
au moins pour la galerie, une thèse insoutenable. 

Voyons les prétendues preuves fournies par II. Cahour, d'abord, 
60 ce qui touche Ruinart : 

« Ruinart (dit-il) prend lui-même la peine de dire (ft«'î{ h$ a 
c compoiés (les Acl a SS. Donatiani et Rogatiani) sur des Actes re- 
« cueillis par un très vieil écrivain, « quœ pervetuitisiimuê scriptor 
« coUegU, » mais aussi sur les Actes rédigés par les BoUatèdistés, 
c qu'il avoue avoir réédités (rursum proferimus) et amendés, 
€ prétend-il, autant que possible (ni quantum fi&ri potêst emenda- 
« tiora habeantur) \ » 

Voici maintenant le passage que les lignes ci-dessus prétendent 
traduire ou résumer. On va voir si cela se ressemble. C'est le 
premier paragraphe de l'Avertissement (Admonitio) rédigé par 
Ruinart et placé par lui en tète des Actes de SS. Donatien et 
Rogatien : 

4 Namietia, in Annonça prdvio* c A Nantes, dans la province 
da, qoam hodie Britanniam mino- d'Arroorique que nous appelons au- 
appellamos , Rogatianos et jourd'hui la petite Bretagne, Roga- 



f . Sim^mê réUtieuie ie J«é«(ef, S4 mai 1884, p. 485. 



140 GimiosiTÉs msTORionss 

DonatianoSigermaiiifiratres, illustre tien et Donatien, frères germains, 
martyriom consammarunt. Eorum consommèrent un illustre martyre. 
Acta, quœ penretustus * seriplor ano- Lf'urs Actes, qu'un écrÎTain anony- 
nymus collegit, jam à Surio et Bol- me très ancien avait recueillis, que 
landianis édita, rursum proferimus, Surius et les BoUandistes avaient 
sed cum nonnuUis codidbus manus< déjà édités {edUa) , nous les publions 
criptisooUata, ut quantum fieripo- de nouveau {runum proferimm) 
test emendatiora habeantur >. » après les avoir collationnés sur plu- 
sieurs exemplaires manuscrits, afin 
de les rendre aussi corrects que 
possible. » 

Où donc Ruinart dit-il qu'il a composé les Actes de SS. Donatien 
et Rogatien, ou que les BoUandistes les ont rédigés ? Edita^ profe- 
rimus signifient éditer, publier, et non composer ou rédiger. Donc 
double contresens de H. Gahour. Ruinart fait même explicitement 
profession de suivre le texte des manuscrits, puisque c'est avec ce 
texte qu'il s'efforce d'améliorer les éditions précédentes : décla 
ration toute contraire à la thèse de notre honorable contradic- 
teur. 

Passons aux BoUandistes. 

« Recourant (dit M. Gahour) à leur important recueil (le recueil 
« des BoUandistes,) je vois que leurs Actes (les Actes des SS. 
« Donatien etRogatien) sont Tœuvre d'Henschenius, lequel déclare ^ 
« en toute simplicité et vérité, les avoir rédigés !<> sur des docu- 
« ments empruntés à l'étranger, au monastère de Saint-Maximin à 
« Trêves, et à l'église Saint-Sauveur d^Utrecht, où la gloire de 
« nos saints était parvenue ; 2o à un légendaire propre aux 
c BoUandistes et leur servant de contrôle {ac nostro legendario 
« côntulimus) ; 3® à des abrégés tant anciens que plus récents 
c (aligna compendia apud Bonium Mombritium et alios recentio- 
c res) ; 4^ à Surius {cum édita à Surio) et, de préférence à toute 

1. Et non pervetutlitiimusj comme écrit M. Cahoor, dont les ciUtioDS sont rare- 
ment exactes. 

2. Acte Martyrum sincera edit. 1689, in-4o, p. 294 ; édit 1731 in-foU p. 245. 



GimiOSITÉS HISTORIQUES 141 

« autre source, aux Offices propres de la ville et du diocèse de 
« Nantes discutés en l'an 1263 (ac potissimum in Officiis prapriis 
« urbis et diœcesis NannelensiSy anno ii63 excussû) *. » 

En face de ces affirmations si précises de M. l'abbé Cahour, 
plaçons, comme tout à l'heure, le texte qu'elles sont censées 
représenter. C'est une dizaine de lignes du Commentarius prœvitês 
ou introduction placée par le P. Henschen en tète des Actes de 
SS. Donatien et Rogatien, imprimés au 24 mai dans le recueil des 
Bollandistes : 



<c Acta martyrii eorum (SS. Do- 
natiani et Rogatiani) damus ex 
codicibus manuscriptis Trevirensi 
imperialis mooasterii S. Haximioi, 
et altero nostro Legendario illustri, 
cujusjam saBpius fecimus mentio- 
nem : cooiuiimus autem ea cum 
editisi Laureotio Surio, qui agnos- 
clt esiconscripta graviter esse. Aliqua 
eorumdem compendia leguntur apud 
fioninum Mooibritium et alios re- 
centiores, tum etiatn in manus- 
cripto Ultrajectino ecclesiss S. Sal- 
vatoris» ac potissimum in Officiis 
propriis urbis et diœcesis Nanne- 
tenais anno 11 DC XXili excusis >. » 



Nous donnons les Actes du mar- 
tyre des SS. Donatien et Rogatien 
d'après plusieurs manuscrits, Tun 
appartenant au monaslère impé- 
rial de Saiut-Maximin de Trêves, 
l'autre à nous, qui est le célèbre 
Légendaire « dont nous avons déjà 
souvent fait mention : de plus, nous 
les avons conférés à l'édition de 
Laurent Surius, qui reconnaît que 
ces Actes furent écrits avec gra- 
vité. Oa en trouve divers abrégés 
dans Boninus Mombritius et au- 
tres auteurs plus récents, dans un 
manuscrit de l'église Saint-Sauveur 
d'Utrecbt, et particulièrement dans 
les Ofûces propres de la ville et du 
diocèse de Nantes imprimés en 
l'an 1623. 



Ce texte contredit sur tous les points le prétendu résumé de 
H. Cahour. 

lo D'après ce résumé, le P. Henschen « dédarey en toute sim- 
c plicité et vérité, quil a rédigé les Actes de SS. Donatien et Ro- 
€ gatien. » — Henschen déclare au contraire nettement qu'il se 
borne à les publier : damus^ dit-il, « nous donnons, nous pu- 

i. Semaine religietise de Nantes, 2i mai 1884, p. 485. 
3. BoH. Acta SS, Maii, t. V, page 279 (édit. d'Anvers). 



443 cuBUMHffif BifOEioras 

blioQS, nous éditons, » mais jamais « nous rédigeons^ noua corn* 
posons. » Nul doute sur ie sans du mot ; d'ailleurs il faudrait le 
passé : c nous avons rédigé. » Donc, troisième contresens, des 
plus notables^ à la charge de notre digne contradicteur, et démo- 
lition complète du système trop excentrique qui attribue au 
XV[I« siècle, à Henschen même, la rédaction des Âcies originaux 
de SS. Donatien et Rogatieo publiés par lui et par Ruinart. 

V M. Cahour fait dire à Henschen que, pour former le texte des 
Actes de SS. Donatien et Rogatien, il s'est servi, non seulement 
du légendaire bollandien, du manuscrit de Trêves et de Tédition 
de Surius, mais aussi des abrégés de Mombrice, de Saint-Sauveur 
d'Utrecbt « et, de fréférmue à toute autre source^ des Offices 
« propres du diocèse de Nantes; » il le félicite môme de cette 
préférence. — Henschen ne dit rien de semblable : il mentionne 
Texistence des abrégés, mais après avoir nettement marqué qu'il 
a établi le texte des Actes exclusivement avec le manuscrit de 
Trêves, le légendaire bollandien et l'édition de Surius. G*est donc 
là encore une altération injustiOable, des déclarations d'Henschen, 
qui n*a rien pris aux OiBces de Nantes, et qui au contraire (avec 
toute raison.) y voit simplement un abrégé des Actes publiés par lui. 

3* Une altération plus grave, plus inexplicable, est celle qui 
regarde ces OfGces de Nantes. Henschen parle d'un Propre 
imprimé en 1623 : « m Offlciis proprUs urbit et diœeesis Non' 
netensis, anno M DC XXlll exctisis. » Ce qui se rapporte 
évidemment au Propre nantais publié par l'évèque Cospeau (ou 
Cospéan) en 162%, mais dont plusieurs exemplaires (comme cela 
se voit pour beaucoup d'auUres livres) ont des titres avec la date 
de l'année suivante. 

Dans la traduction et citation qu*il a faite de ce passage^ 
II. Cahour remplace les trois derniers mots : « anno u dg xxni 
exemis, » par ceux-ci : amw litS excuuxiy <c discutés en Fan 1263». 

Cette altération est sans excuse. Dans le texte des Bollandistes, 
la date MDGXXiii étant, comme ici, en chiffres romains, impossible 
de la confondre avec celle de M ccLxm (1263) que M. Cahour lui 



OmmTta 8IST0IUQU68 148 

substitue. Nul prétexte non plus pour remplacer «tfctmi (imprimés), 
dont le sens est parfaitement clair \ pareâROtiim, qui ne signifie 
même pas ce qu'on veut lui faire dire *. 

Bien mieux, cetle altération, loin d*être une simple méprise, 
sert de base à tout le système par lequel H. Gabour prétend élever 
raatorité historique des leçons du bréviaire de Nantes (mention- 
nées plus haut, p. 138) au-dessus de celle des Actes originaux publiés 
par Henschen et dom Ruinart. 

En effet, en 1263, Hélie, chantre de Nantes, rédigea sous forme 
sommaire un tableau ou Ordinaire des offices célébrés dans cette 
église. Fondé sur le soi-disant témoignage d'Henschen, — c*est- 
à*dire sur la fiiusse date et Pallération inexplicable qu'il y a lui- 
même introduites,— H. Gabour affirme qu'à cette occasion, en 1263, 
les Actes de SS. Donation et Rogatien furent soigneusement diiCfi- 
té$, que le résultat de cette discussion Ait la proclamation, par 
Hélie, des leçons actuelles du bréviaire nantais comme le texte le 
plus ancien, le plus authentique de l'histoire des saints martyrs. 

Tout cela tombe quand on s'en tient au texte véritable d'Hens- 
chen,— où il n'est question ni de VOrdinaire d'Hélie ni de 1863, 
mais tout simplement d'un Propre nantais imprimé en 1628. 

Cela tombe encore quand on consulte VOrdinaire d'Hélie, •— où 
Fon voit que la légende des deux frères nantais, mentionnée dans 
ce livre, ne peut être celle qui figure au bréviaire actuel de 
Nantes'. 

Donc pour Thonneur de soutenir — tellement quellement — une 



I. Depuis le XVI* siéde excudire s'emploie coorammeot pour iodiqBer raetion 
de reprodaire une osufre par la grafure ou par riaprimerie, 

%, EswUn veut dire tecouir an sens propre, mais non éiicul$rf qui serait un 
sens figuré. 

3. Notez que nous n'avons nullement Tidée de discntar le système qui aUribue 
ani leçons do bréfiaire de Nantes une antiquité et une autorité supérieures à celles 
des Actes originanz publiés par Henschen et par Kuinart; il suffit de lire ces deux 
documents pour rejeter cette hypothèse; la comhaUre serait perdre son temps. Quant 
à VOrdimn d'Hélie, nous y refiendrons un jour afec tout le défeloppement qu'il 
mérite* 



144 cumosiTÉs msTotuQims 

thèse insoutenable, Thonorable II. Cahour n'a pas reculé devant 
les étrangelés suivantes : 

i« Méconnatlre le caractère de l'œuvre des Bollandistes et de 
celle de Dom Ruinart, au point qu'il semble ne pas se douter de la 
nature de ces deux recueils ; 

2* Entasser, dans l'interprétation de quelques lignes d'un latin 
limpide^ une suile de contresens invraisemblables, qui mènent h 
se demander si l'auteur de pareilles fautes sait le latin ; 

30 Altérer, sans nul prétexte, le texte parfaitement clair dont on 
s'appuie, au point de remplacer une date du XVII* siècle par 
une du XIII*, en fondant tout un système sur cette altération, — 
qui paraîtrait mériter un autre nom... 

Voilà les procédés de discussion de notre honoré contradicteur. 

Toutefois — nous le disons très haut — nous ne songeons nul- 
lement à l'accuser d*une falsification volontaire; nous croyons, 
malgré ses contresens, qu'il entend le latin ; môme qu'il peut savoir 
ce que sont en réalité les recueils hagiographiques des Bénédictins 
et des Bollandistes. 

Deux circonstances expliquent à nos yeux — sans les justifier — 
toutes les singularités de sa polémique. 

D'abord, la Semaim religieuse de Nantes nous a appris qu'il était 
malade. La maladie a parfois de singuliers effets*. 

En outre — H. Gahour le proclame lui-même dans son travail 
— il est de l'école de l'abbé Darras, auquel il ne ménage pas 
son admiration. Or cette école a, en matière de discussion his- 

J. Un de ces effets digne d'être noté, c'est Taccnsation portée contre moi de con- 
tester (au moins indirectement) i'aathenticité des reliques des SS. Donatien et 
Bogatien {Semaine relig, du 24 mai, p. 489-490). Accusation à laquelle je n*ai 
jamais donné le moindre prétexte. J*ai dit — ce qui est incont«>stabIe — que les 
Actes originaux des deux saints martyrs (publiés par Benschen et Iminart) « ne 
mentionnent pas leur sépulture : > rien de plus, rien de moins, — rien donc qui 
implique que leurs corps eussiini été détruits après leur mort et que l'on n'ait pu 
ultérieurement les trouver et les reconnaitre. Celte accusation est donc, cjmme le 
texte de Snlpice Sévère, une pure imagination, œgri somnium. Autrement ce sertit 
calomnie pure, fabriquée pour me noircir près des lecteurs de la Semaine reUgieute 
» et à Bien ne plaise qne j'impute pareil méfait au digne M. Cahour I 



GUBIOSITiS HISTORIQUES 145 

torique, des procédés — obligés en quelque sorte — dont il serait 
naïf de s'étonner. Comme il est bon de ia faire connaître, nons 
reprodoisons ici le portrait qu'en a tracé, avec une autorité ma- 
gistrale^ un illustre Jésuite, l'un des premiers érudils de TEurope» 
le R. P. de Smedt, président actuel des Bollandistes. A la fin du 
livre où il a tout récemment exposé les Principes de la critiqua 
historique^ et qui avait déjà paru sous une autre forme, ce savant 
religieux dit : 

• c Parmi ceux dontnousambitionnionslessuffrages, il s'en trouve 
qui, tout en se déclarant d'accord avec l'auteur sur le fond des 
idées, ont blâmé la façon dont il les a proposées. Ils constataient, 
avec un douloureux étonnement,qu*ils'altaquait surtout à des écri* 
vains catholiques du plus pur esprit ; qu'il allait chercher dans leurs 
livres ses allusions et ses exemples lorsqu'il était question de 
signaler d'odieux défauts ; enfin, qu'on eût dit, à le lire, que les 
dangers pour la saine critique sont surtout à craindre de ce côté. 

c Nous Tavoueruns sans détour : ouï, nous avons visé tout 
spécialement quelques écrivains catholiques. Et même, ce qui nous 
a fait entreprendre notre travail, c'est la douleur, VindignatUm 
qu'a excitée en nous le succès de certains ouvrages, tels que VHiS^ 
toiregenérale de FÉglisede rabbéDarras,dontles auteurs semblent 
prétendre racheter, par le bon esprit, le manque d'étude sérieuse 
et de probité scientifique. Il y avait là, pour la science catholique, 
un scand^tle et un danger qu'il fallait combattre à tout prix. A nos 
yeux c'était un devoir de conscience. Nous taire, par crainte de 
qualifications et de suppositions désobligeantes, nous eût paru une 
lâcheté. 

« Du reste, les sévérités que nous avons cru pouvoir nous per- 
mettre à l'endroit d'écrivains catholiques ont été accentuées avec 
plus d'énergie encore par des hommes d'une incontestable com- 
pétence. M. l'abbé Ulysse Chevalier dans les Lettres chrétiennes, 
M. l'abbé Duchesne dans le Bulletin critique ' leur ont fait enten- 

1. C'est M . Tabbé Dachesne, le savant professent de rUniversUé ctOioliqoe de 
TOn LVI (VI Dl U 6« SàlUB). 10 



146 cmiôstTifl msToiuoims 

dre despiroles tout autrement dures que les nôtres ; et nous lisons, 
dans la dernière livraison du BuUetin (15 janvier 1883) , que 
M. Tabbé Douais, professeur d*liisloire ecclésiastique à la Faculté 
catholique de Toulouse, dans une brochure sur VEns$ignemêiU 
d0 l histoire ecdésiastiquê, signale c Vinsuffisance des histoires 
« fénétaks de Bohrbacher et de Darras, qui, parce qu'elles furent 
« écrites dans on sens antigallican, parurent combler toutes les 
« lacunes, mais dont le succès a été considéré à l'étranger comme 
€ h pretêioe ta plus significative de la décadence des études his- 
« toriques au sein du ckrgé français. » 

t Ces maîtres distingués ne se sont pas fait illusion plus que 
nous ; ils ont vu que la liberté de leur langage donnerait lieu à 
bien des froissements ; mais ils ont jugé, comme nous, que des 
intérêts supérieurs étaient en jeu et qu'il ne fallait pas trop craindre 
de blesser pour essayer de guérir V » 

Le scandale et le danger dénoncés là par le P. de Smedt sont 
bien graves, puisqu'un homme de son caractère, si haut placé dans 
Testim^du monde savant et du monde religieux, et dont la modé- 
ration égale la science, se croit tenu de les combattre avec une (elle 
énergie. 

Rien à ajouter à cette sentence qui est sans appel, qui d'ailleurs, 
pour nous aussi, pour le cas particulier que nous examinions tout 
à l'heure, explique bien des choses. 

Car peut^on, sans injustice, attendre mieux du disciple que du 
mettre? 

ÂKTHUR DE Lk BORDEIUB. 



PtfiA, qui a Uroové le vni aom d« VHist9irê eceUsiêitiquê de l'abbé Darrai , si jus- 
tement baptisée par lai Horlus apocryphorum, le Jardin des apocryphes et des 
Milm; voir Bulletin crit. dn 1*' mars f883, p. 8t. 

I. H. h «• Smtit, Mncipti de la criHfue MiUriquê, Uége et Paris» t88S,p.984 
4 287. 



MOTICES ET COMPTES RENDUS 



LES ARMORICAINES, par M. Cueèae Roulleaux, rédacteur en chef de la 
Vendée. — iq-8«, Paris, J)eQtu. 

I 

C'est presque un lieu commun Je se plaindre que la cama* 
raderie ou l'hostililé ôlent toute justice, toute mesure aux 
articles de critique littéraire. La politique se fourre partout, et ce 
n'est pas seulement par principe d'esthétique qu'on est Hugophobe 
ou Bugolâtre. Le temps remettra les hommes et les livres à leur 
place. En attendant, j'estime que je suis en situation d'écrire qu 
article s^incère sur les Armoricaines de M. Eugène Roulleaux : nous 
sommes unis par les tiens d'une vieille amitié, et séparés sur 
plus d'un point par nos opinions. La métaphore biblique du 
€ voyage de la vie » est si ju$t«, que je. ia risque une fois de plus : au 
départ, gatment et d'un pas leste, on suit le même chemin, maie 
bientôt on se laisse tenter par des sentiers divers, et lorsqu'on se 
retrouve, longtemps après, aux premiers cheveux blancs, on 
s'aperçoit qu'on n*a pas tiré des épreuves de la roule absolamenl 
la même moralité. 

C'est, au moins, grand plaisir d'écouler le récil du voyage d'un 
compagnon des premières étapes. Or, en lisant les belles pages des 
Armoricaines, il me semble recevoir la confidence des impressions, 
des sentiments, des pensées, des admirations d'un ami ; je m'y 
intéresse toujours, j'y applaudis souvent, j'y conlredis parfois. Il y 
a plus d'un profit dans la franchise, et les œuvres fortes supportent 
aisément la critique. 



148 NOTICES ET COlfPTES RENDUS 

Les Armoricaines, outre une remarquable Pre/a^:^, comprennent 
quatre parties : Poésies politiques, — Miscellanea^ — Sonnets^ — 
FahkSy Chansons et Mélodies. La Préface raconte c comment on 
devient poète, a c'est-à-dire sous quelles influences de famille, 
d'éducation, d'aspects de la nature, se sont développées les 
facultés poétiques de l'auteur. Nous en retiendrons deux choses : 
que sa mère était Bretonne, fille d'un soldat du drapeau blanc, et 
qu'il est profondément convaincu « de forigine spiritualiste de la 
poésie. > La famille maternelle et les croyances où le poète puise 
son idéal sont deux éléments essentiels dans la formation du 
talent» et pour comprendre l'œuvre, il importe de connaître 
l'homme. 

Quant aux quatre parties du livre, nous ne les analyserons pas 
séparément. Nous préférons étudier dans l'ensemble le caractère, 
le génie propre, l'âme du poète, et nous arrêter ensuite à T exa- 
men des mètres, du rythme, du style ; le fond d*abord, puis la 
forme : c'est logique. D'ailleurs, nous sommes de ceux qui pensent 
que le rapport est intime entre l'idée et l'expression, que « le style, 
c'est rhomme, » et qu'« il faut de Vhme pour avoir du goût. » 

II 

Eugène Roulleaux est un catholique, et son cœur et son esprit 
admettent sans réserve la conception chrétienne de h vie : il croit 
à Dieu, à la Providence, au libre arbitre, à l'immortalité de l'âme, 
comme un cartésien, et de plus il croit à l'autorité de l'Eglise, 
aux dogmes, à la grâce. 

mon Dieu ! laisse-moi, laisse-moi ces deux ailes : 
La Foi, qui nous ravit dans son élan vainqueur, 
Avec la Poésie aux splendeurs immorteilcs : 
L'une a toute mon âme et l'autre tout mon cœur. 

Je vivrai dans la sphère où Ton chante, où Ton prie, 
Eden dont noire siècle a perdu le secret, 
Et si j'entends gémir quelque jour ma patrie, 
En lui montrant la Croix je la consolerai. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 149 

Strophes et pensées sont admirables de noblesse et d'élévation. 
Le poète donne cette note-là à pleine voix, à plein cœur, de loute 
son âme. Il la retrouve, harmonieuse et pure, pour chanter les 
délicates tendresses d'une union devant Dieu, autrement sainte 
qu'un contrat devant un adjoint: 

toi qui n'as jamais senti l'impure haleine 
Du vice, qui sur nous fond comme le vautour, 
mon lis bien -aimé, dont l'âme est toute pleine 
De miséricorde et d'amour ; 

Que mon cœur reste ouvert sous ton regard limpide ; 
Tu ne verras jamais son autel profané ; 
Le temps n'effleure pas, dans %a course rapide, 
Cet amour que je l'ai donné ! 

Voilà bien le meilleur de l'homme : la faculté de s'élever à Dieu 
par la prière, la faculté d'aimer chastement la compagne choisie 
avec le cœur. 

Mais pourquoi jeter de si grosses pierres à ceux qui sont enga- 
gés dans des voies moins sûres ou moins douces, par erreur d*es~ 
prit ou par trahison de la fortune ? à ceux que troublent 

Ces problèmes fatals, sans cesse irrésolus ; 

à ceux même qui se révoltent devant les iniquités séculaires des 
sociétés? poète, oubliez un peu la politique, et vous serez plus 
clément. Devant le vice et la misère, la pitié, vous le savez, est 
encore souvent de la justice. 

Je ne voudrais pas ici de malenlemlu. Il y a des joies, des dou- 
leurs, des luttes, vieilles comme le monde et qui se renouvellent 
pour toutes les générations ; elles seules me semblent dignes des 
chants de la Uuse,et chaque fois qu'Eugène Ruulleaux les exprime, 
son inspiration grandit: pour célébrer Dieu, la pairie, la famille, 
pour chanter l'amour, les vagues tristesses de Tâme, les splendeurs 
des nuits, il a des accents qui vont au cœur parce qu'ils en vien- 
nent. Hais il y a aussi des joies.et des douleurs, ou plutôt des vie- 



150 NOTICES ET COMPTES BBNDUS 

toires et des défaites dans ces luttes d*un jour où s^a^^haroent les 
hommes ; pour celles-là, c'est une arme suffisante que la prose, 
arme souple et toujours prèle ; la pauvre Muse y combat à regret. 
Hugo lui-même a dd la violenter pour la retenir sur Tétroit champ 
de bataille. 

J*ai tenu à dire toute ma pensée sur un beau livre, et qui durera 
— plus que ma critique. Dieu merci I Que j*aie tort ou raison, il 
n'importe guère, car l'œuvre est élégante et solide dans l'ensemble, 
et plus d'un lecteur applaudira sans doute aux coups de lanière 
dont Tauteur cingle ses adversaires politiques. Lamartine Tenten- 
dait autrement: 

Non, de quelque côté que le barde se range, 
Sa Muse sert sa gloire et non ses passions, 

et j*ai gardé de mes enthousiasmes de jeunesse un peu d'idolâ!rie 
pour les Méditations et Jocelyn. Que le poète ait ses préférences 
pour la Royauté, c'est son droit ; mais qu'il n'oublie pas que sa 
muse a des ailes, de larges ailes, et qu'il ouvre l'espace à son 
essor. 

Je regrette de ne pouvoir citer une pièce de plus de cent vers, 
le Bonheur j datée de Lannion, 1853. Elle prouve la supériorité 
d'Eugène Roulleaux dans l'élégie. 

Qu'es-tu, Bonheur, qu'es-tu, toi que Pâme inquiète 
Sollicite sans cesse en son ardeur muette ? 

Es-tu sous le chaume ou dans les palais? dans la gloire, dans la 
poésie, dans l'amour? Non, hélas! et trop d'amertume se mêle au 
miel trompeur de ces fragiles bonheurs humains ; 

Car une loi d'en haut veut que tout ainsi passe, 
Bien et mal, vie et mort, à peine on se souvient ; 
L*amour usé d'hier fait, sans laisser de trace. 
Place à l'amour nouveau qui vient.. 

Bonheur, es-tadonc dans la Foi?0 poète, vons le dites, la Foi 



HOTtOH IT €01fFTII BntMl i51 

moDlrd le bonheiir, mais comme une fleur céleite ; Uistei-lui sa 
compagne, la Charité pour lootes les misères. 

On n^est pas poète élégiaque sans Tamour de la nature. Eugène 
Roulleaux a le sentiment profond de ces beautés qui pareni l'caufre 
dWine, et son vers pittoresque, qui résonne parfois comme un coup 
de mer aux roches de Paimpol, s'attendrit du charme du printemps 
et de la mélancolie des soleils de novembre. Au spectacle des 
cieux et des bois, le poète fait souvent un retour sur la destinée 
humaine. C'est bien de sa propre inspiration qu'il peut dira ; 

Et s! son regard, doux comme un soleil d'automne, 
D*un fugitif nuage a voilé ses rayons, 
C'est que, pauvres humains^ la tristeMe nous donne 
Les seuls bonheurs que nous ayons. 

Lors même qu'il ajoute à sa lyre « une corde d'airain, » comme 
dans Hymne au progrèê et Mekage de travailleurs, l'Inspiration 
s'obstine, et chante 

L'archipel lumineux qui dans les airs se jouet 

ou éclaire des rayons blabrds de la lune m horrible drame de 
l'alcool : 

La lune à ce moment glissa dans la mansarde. 

Cette brute ivre, et qui c rote du sang,» dirait André Chénîer, 
appartient -elle à l'art? Est-ce encore un homme? Les Grecs es- 
quivaient la difliculté par une métamorphose. 



m 



Nous n'avons pas tout dit^ mais nous avons indiqué lès traits ca- 
ractéristiques d'un poète moins à Taise dans la satire que dans 
les sujets sublimes, nobles, gracieux ou tendres. S'il n'était pas de 
notre avis^ nous ne lui rappellerions ni Corneille, fier ù'AgésUas, 
ni Molière, s'enlètant à Jouer la tfftf édie» ni Frédéric II, ravi de 



ibi NOnCBS ET COMPTES RENDUS 

son talent sur la flûte ; nous reconnaîtrions de bonne grâce que 
de bonne foi nous avons pn nous tromper. 

Il nous faut maintenant parler du style, de la métrique, de la 
versification. Eugène Ruileaux ne cherche jamais les tours de force, 
les sonorités creuses ; il laisse les hyperboles extravagantes et les 
enjambements téméraires aux rimeurs qui n'ont pris aux Parnas- 
siens que leurs défauts. Notre tâche de critique se trouve ainsi 
singulièrement simplifiée. 

L*alexandrin â rimes plates ou croisées, la strophe de huit vers 
octosyllabiques, et le mélange de ces deux mètres ont presque tou- 
jours sufG aux classiques, â Lamartine, â de Vigny, comme moule 
de leurs pensées, et Eugène Roulleaux, â leur exemple, y est resté 
fidèle. Nous ne le blâmerions pas d'avoir un peu plus varié ses 
rythmes^ comme il a fait avec succès dans la Tour de Jasseron ; 
mais nous nous plaisons â reconnaître qu^il montre dans ceux 
qu'il emploie une grande connaissance de la langue, au triple point 
de vue de la grammaire, du goût et de Tharmonie. Le mérite n'est 
pas mince, par le temps qui court. 

Qu'il est beau, l'enfant qui i*éveille 
Du seio de la Divinité t 
Mortelle et sublime merveille 
Promise à 1 immortalité ! 
Qu'il est beau, quand, chassant les voilas 
Du néant dont il sort vainqueur, 
Dinu met dans ses cils deui étoiles 
Dont les rayons nous vont au cœur ! 

On ne fait plus guère de ces strophes-lâ, qui chantent â l'oreille 
et â l'âme. Ecoutez le début de la Tour de Jasseron, une légende 
bressane : 

Au sommet du vignoble où s'abreuve la Bresse, 
Devant le voyageur, comme un phare, se dresse 

Un gothique manoir ; 
Le temps n*a pas flétri sa majesté muette^ 
Et, la nuit, il profile encor sa silhouette. 
Imposante sur le ciel noir. 



NOTKXS ET COMPTES RENDUS 15$ 

Gomment ne pas se soavenir du mut de Fénelon : « Ecrire, 
c^est peindre ? » 

Les sonnets mérileraient nne étude à part. On sait que rien 
n'est plus facile que d'aligner les quatrains et les tercets d'un mau- 
vais sonnety et même de plusieurs. Les maîtres du genre^ après 
Musset, c'est-à-dire F. Coppée, Sully-Prudhomme, J. Soulary et 
Edmond Arnould, ce délicat artiste qui timidement fuyait la gloire, 
n'ont pas toujours évité l'écueil d'une banalité richement rimée, 
d'un rien superbement vêtu. Ils ont pris, il est vrai, d'éclatantes 
revanches. C'est auprès de leurs meilleurs sonnets qu'il faut placer 
Paysage eiA une jeune fille, qui m'ont rappelé Edmond Arnould, 
ou A M. Duc, sur le mètre du fameux sonnet de Benserade, qui ne 
m'a rappelé personne, et n'en vaut pas moins. Un Mauvais ménage 
et Le général et la fièvre typhoïde sont enlevés de main de maître. 

Je crains d'allonger outre mesure cet article, et je ne dirai qu'un 
mot des Fables, dont le tour est aisé, et des Mélodies ou Romances 
que je préfère aux Chansons. Ce qui est merveilleux, c'est la flexi- 
biKté du talent du poète. 



IV 



En résumé, Eugène Roulleaux a écrit nne œuvre d'inspiration et 
de conscience, qui reflète sa vie, la vie humaine, c'est-à-dire les 
sentiments et les pensées de l'homme doublé d'un poète, et du ca- 
tholique doublé d'un citoyen. Hélé comme journaliste à des luttes 
ardentes, il y a quelquefois entraîné sa muse : d'autres pourront 
mettre un éloge où j'ai mis un regret. 

L'originalité des Armoricaines, c'est qu'on n'y trouve rien de ce 
qui fait tache dans nombre de recueils lyriques et élégiaques, ni 
crudités, ni passions sans frein, ni ruisseaux de larmes, ni déses- 
poirs enragés. Eugène Roulleaux dédaigne les artiûces des petits 
« jeunes^ » souvent vieux, dont les vers brûleraient le papier, s'il 
n'était trempé de pleurs, par métaphore, comme au temps de 



i5i MOTKW ET OOMPnS BEUMH 

Boileaa. Cette engonce d'amoureux n*a point changé, Heureuie- 
menl que, de temps à autre, une œuvre saine et vigoureuse, cooime 
celle-ci, réconcilie le public avec la langue divine^ avec la itrophe 
ailée qui monte aux régions sereines. 

Je cherche une image, pour finir, une image exacte de ce que 
j*ai éprouvé en lisant les Armoricaines, Il vous est arrivé, n'est-ce 
pas, ami lecteur, de faire une excursion un peu longue dans une 
région choisie ? Les fleurs sons vos pas, les massifs de verdure, 
les larges horizons, le cristal des eaux et Taxur du ciel ont charmé 
vos yeux, ravi votre àme. Vous avex vaguement entendu, entre mille 
cbaiits d'oiseaux, quelques accents moins doux i votre oreille ; 
vous avez entrevu quelques plantes que vous n'auriez pas cueillies, 
quelques sentiers dont vous vous êtes détourné. Mais ce qui voqs 
reste, c'est une impression de grandeur et de beauté, de fraîcheur 
et de grftce. Vous y reviendrez volontiers, dans cette campagne 
heureuse, et vous y chercherez de préréreoce les asiles secrets où 
n'arrivent pas les bruits du monde et d'où Ton voit un coin du ciel. 

Pierre de Dinan. 



Un livre nantais couronné. 

Le dimanche 27 juillet, la Société libre d'instruction et d'éduca- 
tion procédait à la distribution annuelle de ses récompenses, dans 
la Salle des fêtes de la Mairie de rHôteUde-Ville, à Paris. 

Au nombre des ouvrages couronnés et à l'un des premiers rangs, 
figurait VBistoire des littératures anciennes et modernes *, publiée 
avec approbation de M^^* Tévêque de Nantes, et qui, sortie d'une 
communauté religieuse de notre ville, bien connue pour Texcellence 
de Tinstruetion et de l'éducation qu'elle donne à ses nombreuses 
élèves, est en voie de se faire l'une des premières places parmi les 

1.2 Tol. 2* éd. Nantes, imp. VÎDoent Forest et Emile Grimaod. Paris, lib. Poos- 
lielgoe; ^wit$t lib. Mazeao. 



NOTICES ET COMPTES RBUPDS 455 

classiques du genre. Celle circonslance qu'il est l'œuvre de reli- 
gieuses et, qui plus est, de religieuses cloilrées, prèlerail, à elle 
seule, une originalité toute spéciale à ce livre, en même temps 
qu'elle démontre aux juges les plus prévenus (et on sait si les 
juges de celle catégorie sont rares par le temps actuel !) que les 
institutrices congréganistes ne le codent à aucune de leurs rivales 
laïques en connaissances littéraires, tout en étant fort supérieures 
au plus grand nombre comme éducatrices. 

M.iis son origine est encore le moindre des mérites de cet ou- 
vrage (ori«;ine d'ailleurs modestement cachée sous le voile de 
l'anonyme). Ce que les experts y estiment surtout, c'est l'excel- 
lence de la méthode pédagogique, la distribution rationnelle des 
matières, témoignant de l'expérience consommée des habiles mat- 
tresses, sans parler de la sâreté avec laquelle sont appréciées las 
littératures en général et les auteurs en particulier, ainsi que les 
diverses productions du génie ou du talent de ceux-ci. 

C'est on cours de littérature en action^ aussi propre à former le 
goAl de l'élève qu'à meubler sa mémoire de notions intéressantes 
et variées. 

Ce sont là les qualités diverses que les Aristarques parisiens ont 
voulu récompenser, en couronnant Touvrage de nos érudites et 
sainti's compatriotes, bien étonnées d'une distinction que leur mo- 
destie n*aurait jamais songé à rechercher, et à laquelle nous 
sommes d'autant plus heureux d'applaudir qu'elle honore en elles, 
tout é la fois, les auteurs d'un livre excellent et ce tilre de reli- 
gieuses actuellement en butte à tant de haineuses et aveugles 
attaques. 

L.D. 



CHRONIQUE RËTROSPEGTIYE 

UNE ASCENSION AÉROSTATIQUE A NANTES 

Eiil7a4. 



Le hasard, qui donne parfois un tour de Taveur aux chercheurs 
delà place Bretagne, vient de me mettre entre les mains une bro- 
chure de vingt pages intitulée: — Description de la seconde expé- 
rience aérostatiquey faite à Nantes, le 6 septembre 1784, sous la 
direction de M. Levêque, correspondant de V Académie royale des 
ScienceSj professer royal d'hydrographie et de mathématiques. A 
Mantes, de Timprimerie de Brun Tatné. 

Cette brochure a tout Tintérèt d'une rareté bibliographique ; de 
plus elle montre nos concitoyens, il y a juste cent ans, animés d'une 
ferveur scientifique et d*un esprit de progrès qui semblent les avoir 
un peu abandonnés. Il y avait six mois seulement que Pilâtre de 
Rozier et le marquis d'Ârlandes avaient effectué, dans une mongol- 
fiëre, le premier voyage aérien (21 novembre 1783J. quand l'aéros- 
tat le Suffren partit de Nantes, le 14 juin 1784, et descendit près de 
Geste ; bientôt après, le 6 septembre, avait lieu, dans le même bal- 
lon, l'ascension qui nous occupe. Les voyageurs étaient: MM. Cous- 
tard de Hassi, lieutenant des maréchaux de France, et Deluynes, 
négociant. Au travers de beaucoup de détails techniques, la bro- 
chure nous peint le zèle et la docilité des ouvriers qui passèrent la 
nuit à gonfler l'aérostat , et l'empressement des souscripteurs, 
appartenant aux meilleures familles de la ville^ qui s'associèrent de 
leurs deniers aux résultats de l'expérience S 

Le directeur de l'entreprise et des travaux était H. Pierre Le- 
vêque, mathématicien distingué, né à Nantes en 1746, plus tard 

1. Parmi les adhérents, je remarque les noms de MM. Graslin, Delaville, Dear- 
broQcq, Espivent de la Villeboisoet» Boateiller, de laBlolais,de la Tnllaye, etc. 



CHRONIQUE rétrospeguye 157 

membre de l'InsliluL Les modernes historioQS de raéroslation 
n'ont pas prononcé son nom ; et pourlanl il avait droit à une place, 
à la suite de Mongolfier et de Pilaire, près de Blanchard et de 
Guiton de Horveau. En dehors d'un système admirablement réglé 
d^observations météorologiques et de précautions contrôles dangers 
de déperdition du gaz el de dilatation de faéroslat, il avait inventé, 
pour remplir celui-K^i, un appareil pneumato-chimique, qu'il semble 
en droit d'appeler c le plus parfait, le plus prompt et le plus sûr 
qu'on puisse employer. » Les savants seront de l'avis de H. Le- 
vèque, après avoir lu la description de son appareil ; ils estimeront 
que les voyages aériens tentés à Nanles,neuvièmeet quatorzième en 
date dans cette glorieuse série des conquêtes du ciel, ont puis- 
samment aidé aux progrès de la science ^ On ne me saura pas 
mauvais gré, j'espère, de reproduire ici le procès-verbal que les 
aéronaules improvisés du 6 septembre 1784 ûrent de leur ascen- 
sion : c'est un document court, vivement écrit, plein de l'enthou- 
siasme qui accueillit la découverte si nationale de Mongolfier ; il 
a de jolis détails sur le Nantes du XVIII« siècle ; cela vaut bien, à 
tout prendre, certaines impressions d'une chaise... en ballon captif. 
Il y a quelque dix ans, les habitants du cours Saint-André voyaient, 
presque chaque dimanche, s'envoler M. Godard. 

Ty montai, j'en fus témoin fidèle; les Nantais de 1874, specta- 
teurs et voyageurs, ne ressemblaient guère à ceux de 1784, et c'est 
dommage. 

OUVIER DE GOURGUFF. 



Procès-verbal du voyage de V aérostat le Suffren, parti de Nantes, 
le 6 septembre /76'4, et monté par Mit. de Coustard de JUassi et 
Deluynes. 

€ Nous nous sommes élevés avec vingt livres de légèreté, et ayant 
dans notre char cent soixante-dix livres de lest, non compris nos 
instruments et nos provisions, qui pesaient cinquante-quatre livres. 

i. Comme des ascensions au Mont-Blanc, il a été tenu nn registre fidèle des plus 
anciens Tojages aériens ; le second voyage tenté à Nantes estanssi le second, comme 
durée, de ceoi qui eurent lien en 1788 et i784. 



158 CHRONIQUE RÉTROSI^EGTIVE 

Il élail midi 35 minutes ; le vent soufllail de rE.-S.-E., était très 
faible et variable. Le baromètre se tenait à 28 pouces 5 lignes, 
le Iherroomëlre était à 25 degrés^ et l'hygromètre en marquait 
2 de sec. Notre ascension a élé majestueuse et presque verticale ; 
elle a paru faire la plus grande sensation sur tous les spectateurs. 

c Nous avons d'abord été portés au-dessus du faubourg de Saiot- 
Similien, où nous sommes restés stationnaires un peu plus d*uo 
quart d*heure, à la hauteur d*environ 270 toises. La ville nous a 
offert dans ce moment un spectacle enchanteur; nous distinguions 
parfaitement tous les quartiers qui paraissaient déseits, les prairies 
couvertes de tentes et d'un peuple immense, la foule qui se pré- 
cipitait de la maison des Enfants trouvés, la promenade du Cours 
remplie de spectateurs, des gens à cheval qui couraient \ers le 
Port-Communeau ; dun côté, la rivière d*Erdre et les maisons de 
campagne qui embellissent ses bords ; de l'autre côté, la Loire 
couverte de bateaux et les riches plaines qui sont au delà. Nous 
admirions en silence une scène à la fois si vaste, si variée, si pitto- 
resque ; nous entendions encore quelques cris confus. L'intérêt 
répandu sur tous les objets qui nous environnaient nous faisait 
désirer de rester longtemps dans une station aussi ravissante; mais, 
le vent venant à fraîchir^ nous nous sommes éloignés en voguant 
entre Saulron et Orvault. L'aérostat, continuant de s'élever, s'est 
alors gonflé ; il nous a procuré le plaisir de le voir dans toute sa 
beauté et son étendue : il touchait le cercle équal irial. La dilatation 
a toujours été en augmentant ; elle est même devenue si forte, que 
la crainte d*une rupture nous a fait laisser l'appendice ouvert; il 
ne s'est échappé que peu de gaz par cette voie. En conséquence, 
nous avons fait jouer la soupape ; aussitôt le gai est sorti avec un 
sifflement des plus violents. Nous avons continué de monter pen- 
dant quelques instants ; le baromètre était à 23 pouces 3 lignes. 
Nous avons ensuite baissé visiblement. De peur de blesser quel* 
ques-uns des paysans qui étaient en grand nombre autour de nous, 
BOUS n'avons pas voulu jeter, sans les ouvrir, les paquets de sable 
qui nous servaient de lest. Par là nous avons perdu du temps. 

« L'aéroslai s'est trouvé au-dessus d'une châtaigneraie, le baro- 
mètre marquait 28 pouces ; il était alors 1 heure 31 minutes. 
Baissant toujours, nous avons rasé la châtaigneraie dans une Ion- 



CHRONIQUE RÉTHO&PECTIVB 159 

gueur de 50 pieds ; mais, conlinuanl de jeler da lest avec le plus 
de promplitude possible, nous sommes remontés à une hauteur que 
nous avons jugée être les deux tiers de celle dont nous étions des- 
cendus. Le soleil dardait ses rayons avec la plus grande force, il 
nous incommodait considérablement. Cependant le vent nous 
portail vers Paimbœuf. Il changea^ et nous devînmes ie jouet de 
différents courants d'air, dont les uns nous poussaient vers la mer 
et les autres nous ramenaient dans les terres. Nous jugions n'être 
distants de la rade de Pairobœnrquede deux lieues environ, à vol 
d^oiseau. Plusieurs fois nous fûmes forcés de jeter du lest i)our 
nous élever et nous maintenir. Après avoir traversé un nuage blanc, 
l'aérostat monta beaucoup : il resta stationnaire l'espace d'une 
demi heure. Nous éprouvâmes du frais au point d'être forcés de 
boutonner nos habits ; nous planions alors sur les bois de Malle- 
ville et de la fiourdinière, situés sur le sillon de Bretagne. Le 
vent changea encore ; nous rétrogradâmes. L'aérostat baissant en- 
suite, nous arrivâmes vers la prairie de Mérimont, paroisse de Fay, 
à six lieues de Nantes. Il ne nous restait alors que quelques livres 
de lest; nous ne pouvions plus espérer de nous soutenir longtemps. 
Le venl nous dirigeait sur un grand bois^ distant d'un quart de 
lieue de la prairie. Nous prîmes donc le parii de nous arrêter dans 
cette prairie, où, après avoir touché, nous ouvrîmes la soupape et 
nous restâmes à terre. Il était alors 3 heures 7 minutes. Dans Tias- 
taet BOUS fûmes entourés de plus de deux cenU paysans ; l'un d'eux 
se mit à genoux devant nous. H. de Châlillon, qui nous suivait 
depuis une lieue, parut avec H«« la comtesse du Gambout, M"^» du 
Cambout et W^^* de Châtillon. M. Deurbroucq» ie jeune, qui 
courait à cheval après nous depuis Nantes, ne tarda pas à nous 
joindre; il nous dit que, d'après les circuits qu*il avait faits, il appré- 
ciait sa roule à douze lieues. Nous nous rendîmes tous au château 
de Châtillon. Signé : Coostaro de Massi, Dblutkes. > 



BIBLIOGRAPHIE BRETONNE ET VENDÉENNE 



Archives du Poitou, XIV. Id-8o, xi-400 p. Poitiers, imp. Oudln. 

Bulletin de la Soqgté des Bibliophiles Bretons et de l'histoire de 
Bretagne. 7e année (1883-1884). io 8o,82 p. Nnntes, imp. Vincent Forest 
et Emile Grimaud. En fente, à Paris, chez A. Glaudin, rue Guéné^^aud, 
3; H Champion, quai Malaquais, 15, et Emile Ltchevalier, 39, quai des 
Grands- A ugustins 2 fr. 

Bateau d'Embriau (le); par Mme MélanieWaldor. In-12, 120p. Limoges, 
lib. Ardant. 

Cauchemar {le), dou? elle fantastique, par Alphonse Poirier. Petit in-12 
78 p. Angers, lib. Germain et Grassin. 

Chambre de Commehce de Nantes. Canal maritime de la Martinière 
AU Carnet. Notes et Documents. In-i», 49 p. Nantes, imp. Vincent Forest 
et Emile Grimaud. 

Deuxième inventaire des monuments mégauthiqubs compris dans le 
département des COtes-du-Nohd; par Gaston de la Cbenelière, président 
de la Société d'émulation ln-8o, 39 p. Saint-Brieuc, lib. Guyon! 

Ennemi (l*) universel, par Francis Lefeuvre. ln-8<>, 7 p. Nantes, imp. 
Vincent Forest et Emile Grimaud. 

Extrait de la Revue de Bretagne et de Vendée, juillet 1884. 

Mission (la) providentielle du vénérable Louis Marie Grignion de 
MONTPORT, Hans renseignement et la propagation de la parfaite dévoioa 
à la sainte Vierge, comme préparHtùm au grand règne de Jésus et de 
Mane dans le monde, par l'Hobé J.-M. Qu'^rarii, missionnaire, aucieo mis- 
sionnaire de la Coutpagnie de Marie. Un vol. in-i^. Paris, Haton« rue 
Bonaparte; Rennes, Fougeray; Nantes, Lanoë et Métayer â fi*. 50 

Notices historiques, par le comte de la Boutetière. In 8% xvi-153 p. 
et 4 poriraits photographiés. La Roche-su r-Yon, imp. Servant; Saint- 
Philbert du Pont-Charraux. 

Recueil de six mélodies, chant et piano, par M. J.-G. Ropartz. In-8<>. 
En vente, à Rt-nn» s. cliez les marchands dt* musique 5 fir. 

Recueil généalogique de l* ancienne et illustre Maison de Monty, 
AUTHEFOis Croqany, tiré à* s actes f t titrt's de la Maison, établi-' en France 
depiib sept vmgt ans. A Nantes, ch^z Pierre Querro« imprimeur de la 
VilleetlibraireiuréderUniversité,àli Croix du Saint-Esprit, MDCLXXXiilI. 
Réimprimé à Nantes, par Vincent Forest et Emile Grimaud. In-4o, l6 p. 
Tiré à l3i ei. papier vergé et t sur parchemin. 

Tour des pous (le); par Alphonse Poirier. In-12, 20 p. Angers, imp. 
et lib Gr-ruiaiu et Grassin. 

Un chapitre de l'histoire de Frotté. Naissance — famille — éduca- 
tion — régiment; p^r L. de la Sicotiére. Gr. in-8% 28 p. Nantes, unp. 
Vincent Forest et Emile Grimaud. 

Extrait de U Revue de la Révolution, juillet 1884. 



FROnÊ EN BRETAGNE ET EN VENDEE 



1795 



Le départ d'Anglelerre et le débarquement de Frotté furent 
relardés ptfr une foule d*obstacles dont H. le comte de la Perrière 
a tracé un récit pittoresque '. 

« Frotté s'était rendu à Guemesey avec ses compagnons. Depuis dnq 
mortelles semaines, l'œil û%é sur la France, ils attendaient l'heure de 
partir. Enfin le 10 janvier (21 nivôse an III), 10 heures du matin, il reçut 
l'ordre de se rendre à bord d'un bateau ponté. Le départ était ûxé au 
lendemain, 11. L'équipage était anglais. Frotté avait avec lui trois chouans 
pour servir de guides ë terre, trois Émigrés qui rentraient en France, et 
ses quatre compagnons d'armes: La Roque-Gahan, La Rosière, de Belle- 
fonds et d'Uff ille. 

ic Le vent était favorable, le bateau petit, mais fin voilier. Après avoir 
passé à travers les chaloupes ennemies et les rochers bien plus redou- 
tables encore, on se trouvait, vers 10 heures du soir, en vue des côtes de 
France. Les deui pilotes étaient peu habiles; ils s'égarèrent au milieu des 
rochers, et ce ne fut qu'à quatre heures du matin qu'ils mouillèrent h une 
demilieue de terre. Ils se croyaient arrivés au point désigné pour la 
descente, et ils en étaient à quatre grandes lieues. Pas un bruit sur le 



I. M. de U Sicotière» qoe nos lecteurs connalâsent, achève en ce moineot an 
livre tor Frotté et les Insurrections normandes. Le chapitre qu'il veut bien noas 
eommooiqner est d'aataDt plus intéressant pour ooas, que les détails qu'il ren- 
ferme étaient .absolument inconnus, et que, la scène se passant tout entière en 
Bretagne et en Vendée, il rentre ainsi dans le cadre spécial de notre Revue, — (JNote 
ie U Mûetkm,) 

3. BUtinre du canton d'Alhis, 1868, p. 226; d'après les papiers de la Camille 
d'OiUiamsoD. 

TOMB LVI (VI DE LA 6« SftRIB). il 



162 FROTTÉ EN BRETAGNE ET EN TENDÉE 

rivage, tout semble calme, et le succès du débarquement certain. Paf 
malht^ur, le canot ne peut contenir que buit à dix hommes, en comptant 
les trois matelots indispensables pour ramer jusqu'à terre j on tient con- 
seil, et l'on se décide à faire deux royages. C'est à qui sera du premier . 
Les quatre compagnons de Frotté ne veulent, à aucun prix, se séparer de 
leur chef; les Émigrés, qui en sont à leur seconde tentative, et qui portent 
sur eux de Tor et des dépêches pour le Comité royaliste, demandent im- 
périeusement à être mis à terre; la discussion sVchauffe, et, si personne 
ne cède, il est à craindre que le bruit des voix na soit entendu du rivage. 
Frotté laisse donc partir les trois Émigrés; il leur adjoint les trois guides 
et La Rosière, leur faisant jurer, à tous, de lui renvoyer le canot sur-le- 
champ. Au temps calculé par ceux qui restent comme à peu près néces- 
saire pour le trajet, des coups de fusil retentissent sur le rivage; ils se 
succèdent dans riat«rvalle tle sept à buit minutes. Frotté en compte jus- 
qu'à dix-huit, puis tout rentre dans le silence. Sans doute, leurs compa- 
gQ(ms ont pénétré: s'ils avaient été attaqués par une force supérieure 
tous bien armés comme ils le sont, le feu aurait été plus vif et le combat 
plus long '. Une heure se passe à attendre, le canot ne revient pas. Déjà 
le jour commence à poindre; le capitaine parle de reprendre la haute mer; 
à force d'instances, il consent cependant à attendre encore. Dès que la 
brume du matin permet de distinguer les objets Frotté et ses compagnons 
aperçtiivent, sur le rivage, un petit fort ; il est placé juste en face d'eux, 
sur une éminence. L'alarme est déjà donnée sur toute la côie: on les a 
signalés, et deux boulets viennent ricocher jusqu'auprès de leur bâtiment. 
N importe 1 ils restent en panne jusqu'à neuf heures du matin. Aucun 
signal n'est fait sur le rivage ; leur canot yide a été porté par les flots au 
fond de la baie; ils courent une dernière bordée^ aussi près de terre que 
possible, dans l'espoir de recueillir quelqu'un des leurs; mais ils ne voient 
que les Bleus qui, inquiets de ces mouvements, viennent, de tous les 
points, se grouper autour du petit fort. 11 faut bien virer de bord. Frotté 
s'y décide malgré lui, et l'on fait voile sur Jersey. Le vent, qui portait à 
terre, devient contraire; avec un équipage réduit, une mer qui grossit 
d'heure en heure, le retour est difficile, et ce n'est qu'à grand peine que 
Frotté et ses trois lieutenants peuvent gagner la rade de Guernesey, où 
ils perilent leur gouvernail. 
« Dans la nuit, la neige tomba abondamment et adoucit le temps, qui 

1. Yasselotet ses camarades s'étaient, parait-il, emparés du petit fort, quoiqu'il 
fût dérendu par un nombre de soldats double du leur ; mais des fuyards avaient 
donné Talarme; s'étant enfoncés dans l'intérieur des terres, ib furent entourés par 
ane force supérieure, blessés et faits prisonniers. (Pnisaye, Mm, t. IV, p. 432.) 



FROTTÉ EN BIIETAGNE ET EN VENDÉE 163 

était très rude. Le surleDdemaiDy Frotté, avec un supplément d*éqiiipage, 
et un pilote piuâ expérimenté, partit pour Jersey. Le 27 janvier, il y était 
encore, et c'est d'un pet t village, dans Tinlérieur des terres, qu'il écri- 
vait au comte d'Oillitinison : 

c Mes compagnons et moi avons déjà dit au prince de Bouillon que 
a nous étions décidés, s*il veut bien nous en donner le moyen, à débar- 
c< qner tout simplement sur un point de la cdte do Normandie, ici en face, 
M où nous somment déjà sûrs d'une maison. La Roque, d*lJrville et moi^ 
a irons donner le mot du guet^ et dire de préparer des guides et des 
a affiles ; nous reviendrons ici, la nuit convenue, pour dire un adieu à 
« Jersey. » 

Comme on le voit, ils ne plaignaient ni leur peine ni leurs 
dangers. 

Frotté ajoutait ces lignes si honorables pour ses compagnons 6 
pour lui : 

« Je n'ai pas cru abuser des pouvoirs que j'ai reçus, en donnant à mes 
trois compagnons, la Roque-Cahan, Dellefonds et La Rosière, qui tous 
trois avaient le même grade que moi avant d'émigrer, qui tous trois ont 
le même dévouement et qui courent les mômes dangers, le même brevet 
que j*ai reçu. Je crois qu'il est plus dans l'ordre et mieux dans l'intérêt 
de la chose, que j'aie des collègues que des subordonnés ; que l'ombre 
d'une supériorité qu'ils trouveraient injuste pourrait refroidir leur zèle 
quand nous serons là-bas, dans l'idée que je voudrais la faire servir à 
mon ambition. Cette idée est une de celles que je foulerai le plus aux pieds, 
d'abord parce qu'elle est au-dessous de moi, et ensuite parce que c'est 
une des plus dangereuses et qui met le plus d'entraves au dévouement 
des hommes qui peuvent être utiles. Du moins, telle est ma manière de 
Toir et celle d'après laquelle je me conduirai dans la mission délicate 
qui m'a été confiée *. » 

Cette égalité de grades ardii, toutefois, de bien graves inconvé- 
nienls que Frotté, aans ses rapports avec la Roque-Caban lui-môme, 
ne devait pas tardera ressentir. La hiérarchie du commandement 
est une nécessité même de son fonclionneroenl, et plus tard Frotté 
fut forcé d'en revendiquer les prérogatives. 

1. Bist. du canton é^ÀthUy p. 229. 



164 FROTTÉ BM BRETAGNE ET EN VENDÉE 

Le 31, il rendait de nouveau corople à Puisaye \ avec one 
grande déférence, de leurs ennuis dont ils ne pouvaient entrevoir 
la fin. 

... c( Nous espérons, Monsieur, que vousappréciorez cette position, dont 
j'ai cru d«rvoir reodre un compte littéral ë mon général et le prier d'a- 
gréer Tbommage respectueux du zèle que nous mettrons toujours à rem- 
plir ponctuellement ses ordres, sans qu'aucune considération puisse nous 
en écarter ; mais rien ne peut suppléer aux moyens qui nous manquent ; 
ignorant même Fépoque oti on nous les accordera, car nous avons sol- 
licité en vain une promesse positive et n'avons pu obtenir que celle d'un 
ternie prochain, mais indéterminé. 

ce Ne voulant poiot abuser de vos moments, Monsieur, je me borne à 
prier M. d'0illiam8on de vous nic;tre sous les yeux, quand vous le dési- 
rerez, les détails que je lui envoie relativement à notre passage en Nor- 
mandie, et aux moyens de mettre parmi les Normands de l'extérieur et 
de l'intérieur un ensemble nécessaire et facile, en rapportant tout, dès le 
principe^ les uns et les autres, au chef sous lequel ils doivent tous servir, 
et M. le com'e du Trésor y est entièrement dévoué et peut y influer 
beaucoup par la place qu'il se trouve occuper. • 

u Dès que noure départ sera fixé, j'aurai l'honneur de vous en rendre 
compte. 

ti Je suis avec respect, Monsieur le marquis, votre très humble et très 
obéissant chouand (sic), 

« Louis de Frotté >. 

c Jersey, 31 janvier 1795. » 

Quelques jours après, ils purent toucher la côte française, auprès 
de Saint-Brieuc ; h travers mille dangers, ils échappèrent aux 
troupes républicaines qui les avaient un moment cernés. 

Ce qui frappa le plus Frotté en pénétrant dans le pays insurgé, ce fut, 
en y trouvant beaucoup de gens dévoués, de voir « qtt*ils haïssaient 
encore plus la République qu'ils n'avaient d'amour pour la royauté ; 
leurs prêtres, la persécution et les réquisitions étaient les princi- 
paux motifs et même pour quelques-uns, les seuls, de leurs bonnes 



I. SoDs le nom de marquis de Nénilles. Le chAteaa de ce nom, près d*ETreiix, 
lai appartenait. 
3. Papien Puisaye, an BritUh Muséum, 



FROTTÉ EN BRETAGNE ET EN YENDÉjS 165 

dispositions à combattre le gouvernement conventionnel. » Il tou- 
chait ainsi, du premier coup, les causes qui, en Normandie encore 
plus qu'en Bretagne, devaient exciter et prolonger la guerre ou il 
joua un si grand rôle. 

Ses premiers pas sur ce qu'il appelait c la terre promise, » ne 
furent pas heureux. Il se rendit auprès de Boishardy, comman- 
dant en chef des Côtes-du-Nord^ avec Tinténiac chargé par Puisaye 
de lui remettre 2,000 louis. Ils venaient lui demander de proléger 
le débarquement d'un convoi d'environ cent officiers, de munitions 
et d'armes, qui les suivait de près. Boishardy reçut les fonds ; mais 
il venait d'accéder à la trêve conclue pendant les Conférences avec 
Cbarette. Il refusa donc positivement de prendre, ni de laisser 
prendre à aucun des officiers de son état-major, part au rassem- 
blement qui devait se porter sur la côte. Jouette, brave mais inex- 
périmenté, réunit à la hâte 1500 hommes, dont un tiers seu- 
lement étaient armés de fusils en mauvais étal, avec des munitions 
insuffisantes, et se porta vers la mer, conduisant avec lui un nombre 
suffisant de voilures que s'étaient empressés de fournir les habi- 
tants des paroisses voisines. Le vent était contraire et la mer vio- 
lemment agitée. Deux jours se passèrent sans que le convoi parût. 
L'ennemi^ averti par ses espions ( « ce qui, ajoute amèrement Pui- 
sayd, avant la trêve n'était jamais arrivé dans cette partie » ) eut le 
temps de rassembler ses cantonnements. Un combat vif et acharné 
s'engagea. 900 Républicains j battirent les Royalistes qui perdirent 
plusieurs bons officiers «. Tinténiac couvrit leur retraite, sauva les 

I. Eotre antres Joaelte, qui eat le geooa fracassé d'ooe balle et resta pendant 
pins d'an an hors d*état de combattre autrement qu'à cheval ; — le marqois de 
fielleronds, blessé de deux coups de feu à la tête et la mâchoire emportée par son 
propre pistolet, sant qu'on ait pu savoir s'il y avait en accident ou tentaUve de 
soidde; aucune de ses blessures n'était mortelle» mais elles le mirent dans l'im- 
possibilité de servir pendant tout le reste de sa vie ; « son nom et les propriét^ 
qa*il avait en riprmandie, > dit Puisaye, non sans malveillance, « devaient lui 
donner dans cette province une certaine prépondérance sur ses collègues^ NM. de 
FroUé et delà Rosière, qu*il égalaiten intelligence et en courage. » (T. IV, p. 415 ;) 
- le chevalier de Cibon, très jeune émigré, criblé de coups de fusU et de balon- 



166 FROTTÉ EK BBETACWE ET EN VENDÉE 

blessés et même les voitures qui furent reconduites chez les fer- 
miers qui les avaient fournies. Les Républicains affectèrent de ne 
voir dans cette affaire qu'un malentendu, au lieu d'une violation 
de la trêve ^ 

FroUé, au sortir du combat, se fit conduire au quartier général 
des Chouans. Cormalin, chargé du commandement en Tabsence de 
Puisaje, venait de partir pour assister aux conférences de la Jau* 
naye où Gharetle allait signer la paix (17 février 1795 — 29 plu- 
viôse). Cormalin devait prendre lui-même à ce résultat une part 
très active, et dès avant son départ avait cherché à préparer les 
chefs bretons à ridée d'une soumission. Boishardy et Bejarry élaienl 
de son avis. Plusieurs résistaient énergiquement. L'arrivée de Tinté- 
niac et de Frotté, à la tète d'une vingtaine d'officiers, la promesse 
qu'ils apportaient d'un secours très prochain d'armes, de munitions, 
d'argent et d'Émigrés choisis pour organiser l'insurreclion, encou- 
ragèrent la résistance. Frotté, étranger au pays et à ces discords, 
fut chargé d'aller s'enquérir sur place, et auprès de Charette lui- 
même, des motifs véritables de ses négociations. Graud honneur 
pour un nouveau venu ! C*est avec empressement qu'il accepta 
cette mission délicate. Arrivant en France pour y continuer et y 
propager l'insurrection, il se trouvait tout d'abord en présence de 
la paix que venait de conclure le chef le plus redoutable qu'elle 
eût à sa tête, et d'une trêve acceptée par les autres chefs ^, et il 
devait avoir un vif désir de se renseigner exactement sur la véri- 
table situation des choses. Le motif apparent de son voyage vis-à- 
vis des autorités républicaines, fut le besoin de se consulter avec 

oeUes et laissé poar mort dans an fossé plein d'eau : saaTé et soigné par un bon 
paysaa, it reparut à Tarmée. 

1. LeUre de Frotté àPoisayc. 12 féTrierHOS. — Poisaye, Mémoires,!, IV. P. 415. 

2. « L'armée de Scépeanx se composait alors de 4 à 5,000 hommes» de la Loire 
à Laval ; elle avait des ofliciers très braves, mais qui n'avaient jamais sen i anpa~ 
ravani Elle se battait partiellemcnl, avec courage, mais s^ns Torganisation qui s'y 
est établie depuis... Elle avait près de 15.000 bommûs, à la pacilicalion de mai 
179t)... Toutefois, elle manquait em^re d'un nombre sufÛsant de bons ofticiers. » 
(iVoto de Frotté.) 



FROTTÉ EN BRETAGME ET EN VENDÉE 167 

Cbarette sur les moyens de pacifier promplemeot, à rimitalion de 
ses cantons, loute la rive droile de la Loire. 

« rayoue, écrivait-il ë Puisaye (12 févr.), que je suis aussi surpris que 
flatté d'avoir dt^j^ acquis des témoigoages de conOance de la part du plus 
grand nombre des chefs royalistes réunis dans ce pays. Cela me d(^dom- 
mage des politesses froides de ceux qui déAirent la paix. Quant aux 
paysans et soldats^ils sont tous excellents, ainsi que les femmes. Toute- 
cette classe déteste sincèrement les Républicains, s'en méûe et désire que 
Ton ne fasse point de pacification, dont tous ces breL\es gens prétendent 
(je crois avi'c grande raison) quils seront tdt ou tard les dupes. Mais 
eo général les prêtres et les propriétaires paisibles désirent la paix, parce 
qu'on leur promet la liberté du culte et la sûreté des propriétés pour les 
amener... 

« Veuillez bien, je vous prie, monsieur le comte, présenter mon res- 
pect à M. Windham, en lui faisant part de ce que j'ai Ibonneur de vous 
Doander, et assurer bien ce loyal patron des Royalistes que, malgré que 
les circonstances soient bien différentes de ce que nous les croyions lors 
de mon départ, j'agirai toujours dans le sens convenu, en observant toute- 
fois la mesure que la prudence m'indique d'après la situation des cboses, 
et que si la guerre intérieure recommence, comme c'est à parier, de 
manière ou d'autre, ou je serai mort, ou je tiendrai les promesses que j'ai 
faites en recevant celles que M. Windbam a adressées aux Royalistes de 
N<^nnandie que je pourrai réunir, ne doutant pas qu'il voudra bien se 
les rappeler efficacement pour nous, dès que nous aurons les armes à la 
main *. » 

Il (aut laisser ici Frotté parler lui-même. Il avait écrit de sa 
main le récit défaille de son voyage en Vendée, de son entrevue et 
de i^es entretiens avec Cbarette, pour lequel il garda une véri- 
table admiration. Ce récit est complètement inédit. Dans un Rapport 
au Roi % également inédit et de la plus haute importance, il rend 
compte de la part qnll prit aux conférences de la Habilais et de 

1. Papiers Pnisaye. 

2. Il existe deux copies de ce Rapport, l'nne chez !*•• la comtesse Henri de 
FroUé, conforme sans noi doute à l'original enfojé au RoiiTaulro dans un des 
Registres de DocnmeDls que Frotté avait pris soin de former, enrichi de noies 
précieuses que nous reproduisons également. Ce Rapport est de la lin de 1796 oo 
du commencement de 1797. 

U Voyage dans la Vendée fait parUe du même Rc^isUre. (Archives de CouUme.) 



168 FROTTÉ Elf BRETAGNE ET EN VENDÉE 

868 relations avec les Représentants, délégués de la Convention, et 
avec le général Hoche lui-même. Tous ces détails ont un carac- 
tère tellement personnel, tellement intime, que Ton craindrait 
d'y apporter la retouche la plus légère : 






Voyage du comte Louis de Frotté a la Vendée. 

c Le comte de Frotté, accompagné par M. de Ghantreau, ancien oflBder 
de la Vendée et alors adjudant de M. le comte de Puisaye en Bretagne, 
partit, escorté par le général républicain Humbert, pour se rendre à 
Rennes où *.e général en chef Hoche lui donna un passeport pour aller 
à Nantes et dans la Vendée \ et il arriva auprès du général Gharette, au 
quartier général de Belleville. Après ai^oir vu ce héros malheureux et 
l'avoir entendu parler avec cette logique qui le caractérisait, il ne put 
que le plaindre de la nécessité où il s'était trouvé de traiter avec les 
Gommissaires de la Gonvention, auxquels il n'avait prêté l'oreille que 
pour sauver son pays et conserver le parti qu'il commandait, n'ayant 
plus ni argent, ni vivres, ni poudres, et n'ayant pris le parti de tempo- 
riser que pour attendre les secours que l'Angleterre lui avait fait offrir 
depuis près de dix-huit mois, lesquels il avait envoyé solliciter en vain par 
son aide de camp, le chevalier de la Roberie> il y avait un an ou plus 
tôt, enfin, pour profiter de cette paix (qui n'était véritablement qu'une 
trêve) afin d'étendre ses relations dans l'intérieur, de mettre de l'en- 
semble dans tous les partis royalistes susceptibles de le seconder, et 
se procurer, en France au moins, une partie de ce qui lui était indis- 
pensablement nécessaire pour continuer la guerre, si, comme il en était 
persuadé, l'Angleterre ne venait pas à son secours. Le drapeau blanc 
flottant encore dans le pays sous son commandement après la pacifica- 
tion, la Vendée interdite par le Traité aux troupes républicaines qui, 
sous aucun prétexte, ne devaient jamais y passer sans en prévenir Gha- 
rette et ne jamais s'écarter des grandes routes, les articles stipulés de 
cette pacification et la conduite postérieure de cet infortuné général, prou- 
Tent assez combien il peignait avec vérité au comte de Frotté la situa- 
tion et ses projeu ultérieurs. Enfin, Gharette, ouvrant son cœur sans 
restrictîoD, peignit à ce dernier les malheureuses discordes qui régnaient 

1. n dat quitter Rennes le |3 février. 



FROTTÉ EN BRETAGNE ET EN VENDÉE 169 

dans la Vendée, la juste défiance que lui inspiraient les promesses suc- 
cessives que lui avait faites TÂngleterre, sans jamais en réaliser aucune *; 
et le double inconvénient au milieu duquel il se trouvait placé, de Stofflet 
ne voulant pas agir de concert avec lui 3, et de combattre, car il entrevoyait 
qa'il serait obligé ou de reprendre les armes, sans moyens suffisants, et 
alors de voir le parti du Roi succomber entièrement et êure anéanti 
sous les débris du pays dont il entraînerait la totale destruction, ou 
de se livrer à la mauvaise foi des Républicains qui, d'abord, suivraient 
sans doute les Articles du Traité, mais qui, après avoir vaincu Stofflet 
et séduit quelques-uns des officiers de Gharette, finiraient sûrement 
par asservir toute la Vendée, sans qu'il pût alors s'y opposer, s'il ne 
recevait pas de puissants secours du dehors, et si de puissantes et 
nombreuses diversions dans l'intérieur ne se manifestaient pas de con- 
cert avec lui pour attaquer les Républicains de tous côtés, tandis que les 

1. « La postérité ne croira peut-être pas que la Vendée ait été six semaines 
maîtresse de Noirmouliers, tandis que les Anglais Tétaient de la mer, sans que 
Ton ait communiqué afec ces Français fidèles et courageux. Tout le fruit de leur 
victoire pour se mettre à même de recevoir des secours d*un Prince français, fut 
le principe de la ruine, en perdant dans les deux entreprises la fleur de leur 
armée. > {Note de Frotté.) 

S. ■ Cbaretle déplorait la scission de Stofflet. Il y voyait la cause de leur perte à 

• tous deux : > Il en sera victime bientôt. Son entêtement a déjà coûté la vie inutile- 

• ment à Beaucoup de ses meilleurs soldats. Pressé de toutes parts, il est aux abois, 

■ et dans sa rage, il a déjà fait fusiller un de mes officiers et nous appelle tous des 

■ traîtres, des républicains, etc«; mais cela ne m'empêche pas de gémir bien amère- 

• ment sur son sort et celui de son pays. Je n'ai pas à me reprocher de n*avoir pas 

• tenté tous les moyens de le préserver de Tabyme où il a voulu en vain que je le 
» suive, au lieu de se sauver avec moi ; voilà ce qui a mis le comble à notre désu* 
« oioD. > 

€ Je lui proposai d'écrire à Stofflet; il 7 consentit, mais je vis avec douleur, 
par tout ce qu'il me dit, qu'il n'espérait pas que Stofflet fût jamais son ami, qnoi- 
qa'ils dussent et fussent faits pour l'être. Je lui écrivis donc de mon mieux, ayant 
aa moins l'espoir qu'il prêterait l'oreille à un arrangement provisoire. 

€ Charette était bien loin de hair Stofflet; il l'estimait et l'appréciait comme un 
très brave et loyal homme, mais qui, ayant peu d'esprit et les passions très vives, 
était trop susceptible de se laisser conduire par ceux qui le flaUaient et qui profi- 
taient de son faible pour dominer et jouer un rôle en son nom. Tel Tut M. l'abbé 
Bernier, ancien curé dans la Vendée, homme d'esprit, mais aussi vain qu'intrigant 
et machiavéliste. C'est un des sujets de trouble qui a le plus nui à la Vendée, en 
désunissant les chefs, en voulant absolument, à quelque prix que ce fût, diriger les 
affaires intérieures, et en rendant à l'extérieur des comptes toujours dictés par sa 
passion, qui, s'ils avaient été bien examinés par le Roi, Monsieur et le Goover- 



170 FROTTÉ EN nRETAGNE ET EN VKNBltB 

puissances coalisées les occuperaient encore à Textërieur t. M. de Frotté 
lui remit sous les yeux tout ce qu*il sa?ait des bonnes dispositions de 
l'Angleterre* le désir formi^l qu*af ait cette puissance de lui procurer les 
plus prompts secours, Tintention où elle était d'en donner en abondance 
h tous les Royalistes de TOuest, et lui en cita toutes les preuves osten- 
sibles qu*il put réunir d'après les préparalirs dont il ayait été témoin. Il 
ajouta sa propre mission et la lettre que M. Windbfim lui avait donnée 
pour les Royalistes de Normandie qu'il pourrait rassembler, etc., etc. ; 
qu'enfin, si le général Charelte le voulait, il se chargerait, comme arrivant 
d'Angleterre et ayant été à même d'en connaître les dispositions et 
comme député des chefs Royalistes de l'autre cdté de la Loire, pour Tenir 
auprès de lui et de Stofflet leur en rendre compte, d'écrire k ce dernier 
pour cherchera le rapprocher et l'engager à se concerter pour avoir unA 
conduite uniforme qui mettrait les royalistes en mesure d'attendre, en 
temporisant, les secours de l'Angleterre, afin de pouvoir alors reprendre 
les armes d'une manière unanime et avantageuse ; que, d'un autre côté, 
comme étant sur les lieux et k même de rendre h«»mmige à la vérité, il 
se chargerait de faire iostruire par le chevalier de Tioténiac, qui retour- 
nait fo Angleterre, le Gouvernement anglais et les Princes des motifs de 
la conduite de Cliarette, de sa position et de ses besoins, ce que le Gé- 
néral accepta, prinnt le comte de Frotté d'en charger Tiotéoiac verba- 
lement, parce qu'il ne voulait point ni écrire ni qu'on éaivti de sa part, 
dans des circonstances aussi délicates... 

u Les demandes de Charette se borDalcnl a : 

« 2 pièces de canon de 12, avec tout ce qu'il faut pour leur service ; 

• 4 pièces d'artillerie légère, id. ; 

c( 1 obusiers, id* ; 



nement britanniqne, anraient prouvé tonte rincoiiséqae.nce de cet homme dange- 
reux. » {JSoU de Frotté.) 

1. Nons avons parlé ^\\\txxx%{lti krixcXn seertts, art. publié dans la Bévue des Qae^i. 
Hislor. Janv. 1881, et tiré à part ln-8') des circonstances qui avai^^ni amené Cha- 
relte à conclure la paix, et des conditions du traité do la Jaunaye. SMl eût été secrè- 
tement, mais positivemer l convenu que la monarchie serait n^tablie et que les 
Orphelins du Temple semient remis aux mains de Charette. il n'aurait pas manqué 
de le contlcr à Frotté, et Frotté, ayant 6 discniper Charette et ses antres amis dn 
reproche d*a\oir traité trop fpcilemenl, n'niirailpas manqué d'en dire quelque chose, 
soit dans son Rapport au Roi, soit dans sa correspondance. C'est de toute évi- 
dence. Il ne fait nulle part la moindre allusion à ce grave incident. 

Cette entrevue de Charelte et Je Frotté a élé ignorée de tons les historiens de la 
Vendée. 



FROTTÉ EN BRETAGNE BT EN VENDÉE 171 

c I5h 20,000 fusils ; 

a Autant de poudre qu'il serait possible, mais au moins 50 h 60,000 
livres; 

(c Un corps de 1,800 hommes, choisis, habillés en chasseurs à la fran- 
çaise, commandés par des officiers fraoçais, et composé d'hommes 
bien braves et bien sûrs, afin que ce corps formât la garde d'un Prioce, 
dont il demandait instamment Tarrivée immédiatement après ces se- 
cours, s'il ne Tenait avec eux. 

• M. Charette croyait alors pouvoir répimdre de vaincre. Quant aux 
Émigrés, il n'en voulait point qui ne fussent organisés en troupes, parce 
que, malgré qu'il convtot du peu de talent de ses officiers, que 
la plupart n'en a\ aient pas d'autre que de la bravoure et la connais- 
sance des localités, ce qui souvent Tembarrassait fort et lui laissait 
tout à faire, il craignait encore plus Tesprit de désordre, les préven- 
tions et tous les défauts avec lesquels on lui avait peint les Émigrés. 
Sur cet article, comme sur les autres, M. de Frotté chercha à le désa- 
buser, en lui disant la vérité. Enfin, ce dernier écrivit donc au général 
Stofflet sur les bases mentionnées ci-dessus, l'assurant que sa première 
démarche, de retour en Bretagne, serait de représenter aux chefs roya- 
listes qui étaient réunis à Reunes pour y traiter, que Thonneur et Tin- 
térél du parti prescrivaient également de n'entrer en aucuns pourparlers 
avec les Républicains, tant qu'ils ne lui accorderaient pas au moins une 
suspension d*armes, (ce qui eut lieu) ; — Stofflet était alors entouré de 
toutes parts, avait déjà eu plusieurs désavantages et se trouvait prêt 
à succomber — dans laquelle tous les Royalistes de l'autre côté de la 
Loire reprendraient les armes pour le recourir. 

u Enfin, M. de Frotté quitta le général Charette qui vint le reconduire à 
une journée de Belleville, au milieu des champs désolés de ce pays fidèle 
et malheureux, oi!i l'on ne trouvait presque plus que des ruines et des sol- 
dats qui, de paisibles laboureurs, étaient devenus bons guerriers à 
fofce de combats, et qui s'étaient faits au métier de la guerre en défen- 
dant leur pays désolé, brûlé, rava;2;é, ei en marchant sur les débris de 
Jours maisons et au milieu des cadavres sanglants de leurs parents, qu'ils 
aTaient appris à venger dans le sang de leurs féroc 's ennemis. 

« Le général Charette, en q>iittant le comte de Frotté, Tengag^'a à se 
rendre le plus tôt qu'd pourrait en Normandie, pour y organiser et y 
travaillr-r, 1 invitant à lui donner de ses nouvelles et lui parlant avec 
des témoignages de confiance ei d'intérêt. Il finit par lui dire : « Si vous 
M n'aviez pas une destination essentielle et particulière, je vous enga- 
« gernis à rester avec moi, parce que j'aime votre maiiière de penser et 
c d'agir \ je suii bien sûr que vous m'avez dit ce que vous croyez la 



172 FROTTÉ EN BRETAGNE ET EN VENDÉE 

c yéritt^... PuissiesYOus n'être pas trompé fOus-même dans les espérances 
« qiie vous m'avez données ! Nais jugez si je puis être confiant d'après la 
V conduite que l'Angleterre a tenue avec moi. Deux fois on m'a envoyé 
c Tinténiac pour me demander ce qui oa'était nécessaire, et je n'ai jamais 
« rien reçu de ce que j'ai demandé. De Noinnontier, j'ai envoyé mon 
o aide de camp en Angleterre, et depuis un an je n'en ai reça d'autre 
o nouvelle que par son cadavre que mes gens ont trouvé flottant sur 
c le rivage, il y a huit jours % etc., etc. » 



hevenons maintenant en Bretagne avec Frotté, en reproduisant 
toujours littéralement son récit. 

Pour rintelligence du Rapport qui suit, il faut se rappeler qa'il 
s'agit ici des Conférences qui eurent lieu à la Mabilais et aboutirent 
à la paciflcalion du 20 avril 1795. Cette pacification fut surtout 
l'œuvre de Cormalin, dont Frotté évite de prononcer le nom. Cor- 
matin était suspect aux deux partis. Ainsi qu'il le répète dans ses 
Mémoires, Puisaye ne voulait pas de la paix qui fut conclue con- 
trairement à ses instructions et pendant son absence. Frotté écri- 
vant au Roi à une époque où Puisaye avait encore sa confiance, et 
voulant ménager tout le monde, surtout les signataires de la paix, 
la plupart très braves et tout dévoués à la cause royale, ne fait au- 
cune allusion à cette divergence d*idées entre le chef et ses lieute- 
nants et à la désobéissance de ceux-ci. Frotté fut d'ailleurs mêlé ac- 
tivement aux négociations. Il se chargea d'aller à bord de l'escadre 
anglaise qui croisait sur la côte, pour demander au commandant de 
s'éloigner afin de rendre les négociations plus faciles \ 

i. Le roathenreax La Roberie a^ait été englouti, «Yec qoatre matelots qui Tac- 
compagnaieot, dans les lises booeases qui bordeot cerlaines côles du Poitou. (Pui- 
saye, T. IV. p. 407.) 

2. Général BeauTais, Aperçu sur la guerre de la Vendée ; — Deniau, tom. V, 
p. 188; — etc. Nous trouvons sa signature au bas d*noe pièce qui, destinée à pro- 
téger une dame royaliste, faillit plus tard la compromettre grafement Tis-à-?ts des 
autorités républicaines: 

. DIEU ET LE ROY 1 

« NouB, Géoénux de Tarmée caUioliqne et royale de Bretagne» certiftom 



FROTTÉ EN BRETAGNE ET EN VENDÉE 173 

C'est à ces Conférences que Frotté rencontra pour la première 
fois Billard de Veaux. Celui-ci était venu représenter la poignée 
d'insurgés du bas Maine, et y resta fort peu de temps. II accepta 
des premiers le commandement de Frotté ^ Il faut, du reste, lire 
dans Billard le pittoresque et assez triste tableau de ces Conférences 
dont les coulisses étaient hantées par des intrigants^ des escrocs et 
des femmes galantes. Ce n'étaient que fêtes et festins. On y faisait 
le carnaval jusque dans la semaine sainte, et la chronique scanda- 
leuse prétendait que le tournebroche s'étant rompu à la besogne le 
vendredi saint, on était allé à Rennes chercher un serrurier pour 
le remettre en état. Quolibets et chansons pleuvaient sur Cormatin 
et son entourage, 

Ce désordre apparent et ce laisser aller n'empêchaient pas les 
affaires sérieuses de se traiter sérieusement. Les chefs savaient, à 
l'occasion, retrouver leur dignité et faire preuve de chevalerie. Une 
Note de la main même de Frotté met à même d'apprécier ce c6lé 
honorable des négociations : 

... « Pendant les Conférences de la Mabilais, on se rassemblait dans le 
ebàtean trois fois par semaine, pendant trois ou quatre heures, pour dis- 
cuter les articles du traité de paix. Nous y allions sept chefs royalistes, 
y compris Cormatin, et menions avec nous une garde de 50 hommes. Du 
c^té des Républicains, il venait dix ou douze représentants de la Gon- 
rention, avec 100 grenadiers et 25 chasseurs à cheval, le général Hoche, 
le général Beck et plusieurs autres officiers de Tétat-major. Quelquefois, 
ils amenaient le double de troupes, lorsque la veille nous avions été diffi- 
ciles. Il nous est arrivé plusieurs fois de vouloir rompre la Conférence, 
lorsque les Représentants voulaient nous forcer la main, particulièrement 

t 
qu'Agathe Le Gentil, dameVilleneuve-Sillard^ est et a toujours été depuis qu'elle se 

tient Cachée, sons la protection de ladite armée. 

« Fait an quartier général dtj la Pré?alais, le 5 avril 1795. 

« Signé : le baron de CORMATIN;— le chevalier de TINTÉNIAC; — BOIS- 
HARDY« commandant en chef des COtes-dn-Nord ; — le C* de SILZ, général 
da Morbihan ;— TROUSSIER, chef de canton ; — le chevalier ROBINAULTde SAINT- 
RYANT;— le chevalier de BOUAIX; — I^uis de FROTTÉ, membre du Conseil; — 
le chevalier de CHANTRE iU, membre du Conseil central. > {Archives de Kemus.) 

1. Mémoires, T. 1, p. 56 et 2« édit. T. I, p. 234. 



174 FROTTi EN BRETAGNE ET EN VENDÉE 

relativement à StofOet, Hont ils voulaient poursuivre )a destruction et 
auquel ils ne voulaieul accoHer aucun arrangement Âyanl appris qu'au 
lieu de lui accorder une trêv^, comme ils nous Pavaient promis, ils 
avaient encore envoyé de nouvelles troupes contre lui, nous parlâmes for- 
tement et avecf^rmeti^ aux Représentants, dans lu ConféroDce suivante. 
Ih voulurent répondre sur le même ton et soutenir qu'ils avaient le droit 
de traiter avec qui et comment ils voulaient, ajoutant : c 11 faut que 
<c Slofflet périsse. » Alors, nous nous levâmes tous sept, en mettant la 
main sur nos armes et disHnt que, puit^que c^était ainsi, nous allions re- 
commencer la guerre sur Theure ojôme, à moins qu'avant de t«*rminer la 
Conférence, nous nt vissions partir deux officiers royalistes, choisis par 
nous, avec deux généraux républicains, chargés d'ordres et de pou- 
voirs, pour se rendre auprès de Stofflet et y faire signer et exécuter la 
tiêve, en faisant, avant tout, retirer les troupes de la République de 
dessus son p lys. Gela ëleva une forte discussion entre les douze Repré- 
sentants et nous (car il n^y avait jamais de généraux républicHins admis 
aux Conférences, pas môme llocbe; les Commissaires leur donnaient Thumi- 
liatioD de les faire r'^ster dehors, ce qui les indignait encore davantage 
contre eux). Cette fois, les Commissaires de la Convention accédèrent à 
ce que nous exigions, (quelque>-uns d'entre eux en écumaient de rage,) 
parce que la Conventiun voulait conclure cette perfide pacification mo- 
mentanément, à quelque prix que ce fût, pour nous disperser et nous 
anéantir ensuite, ce qui était facile à sentir, mais mal heureusement ce 
que tous les chefs royalistes ne voulaient pa< prévoir. Beaucoup cepen- 
dant le présageaient; mais M. de Cormatio, 01. de Rejarry et M. de Bois* 
hardy en entretenaient plusieurs daos Taveuglement oi^ ils étaient sur 
la bonne foi républicaine, ayant la vanité de croire qu'ils seraient plus 
fins que les Républicains et parviendraient à les jouer; malheureusement 
l'événement a prouvé combien ils s'étaient abusés i. » 



C'est maintenant le Rapport au Roi que nous allons suivre. 

Rapport au Roi 

... Je revins à Rennes, où tous les chefs royalistes nommèrent sept 
d'entre eux pour discuter leurs intérêts et me donnèrent ta marque de 
confiance de m'y comprendre, ce qui me mit, pendant six semaines que 



i.ircA. deCouleme. 



FBOTTÉ EN BRETAGNE ET EN VENDÉE i75 

durèrent les Conférences, à môme de connaître et d'étudier nos enne- 
mis '. Alors, un négociateur habile, avec de fesprit, et chargé des pou- 

i. • Je fus à même» pendant quelque temps qaedarérent ces négociations singu- 
lières, de pouvoir étudier le caractère des Représentauts qui y ûgiiréreot * et celui 
des généraux républicains qui les eulouraienl et ne les méprisaient pas moins 
quMs ne les baissaient. Parmi les premiers, il y en avait tout au plus deux ou 
trois beauccup moins scélérats que les antres, ir.ais tous étaient Taux, nous crai- 
gnaient, voulaient absolument la paix et Taisaient tout ce que pouvait leur dicter 
leur hypocrisie. Quelques-uns parlaient bien, mais tous étaient exclosirement atta- 
chés à la République on plutôt à leurs intérêts et à ta portion d*autorilé qu'ils 
avaient usurpée à force de crimes. Cependant» craignant encore plus les Jacobins 
(dont quelques-uns d*eux avaient même été victimes sous Robespierre) que les 
Royalistes, ils criaient à la tolérance et témoignaient dans leurs propos le plus grand 
désir de profiter de la destruction du parti de Robespierre pour rétablir en France 
an gouvernement stable, selon le vœu du penple, pour y ramener Tordre, la paix 
et la réintégration de chacun dans ses propriétés légitimes. Il en résulta un effet 
avantageux au parti du Roi, en ce que cela dissipa un peu la stupeur dans laquelle 
étaient plonges presque tous les bons Français et les R jjalistes timides qui n'a- 
Taient pas les armes 6 la main, et que cela induisit en erreur bon nombre de Répu- 
blicains qui, jugeant d*aprës quelques fausses apparences et les bruits vagues que 
Dons faisions mystérieusement répandre, croyaient à la rentrée des Emigrés et que 
la Convention et les Royalistes euient d*accord pour rétablir la monarocbie en 
France. 

« Quant aux militaires, ils étaient généralement beaucoup, moins foncièrement 
DOS ennemis, on plutôt le plus grand nombre aimaient à se rapprocher de nous ; 
ils nous témoignaient beaucoup d*estime et se trouvaient flattés de la différence que 
nous paraissions faire entre eux et les Représentants, par lesquels ils se trouvaient 
bumiliés chaque jour, tandis que nous. généra!ement tiers et dignes avec les Com- 
missaires de la Convention, nous témoignions beaucoup d'égards aux militaires qui 
paraissaient les mériter ou les provoquer **. > {Note de Frotté.) 

* Les Commissaires Conventionnels étaient Gnezno, Guermeur, Grennt, Corbel, 
Lanjuinais, de Fermon, Ruelle, Rollet, Jsry, Chaillon, et trois nu quatre autres I 
Pui^ye, mal renseigne sur ce point, prétend ^T. IV, p. 450jque Boursault dirigeait 
les Conventionnels hostiles h la pacilicaiion ; Rollet, les autres, fiaursault n^etait 
pas aux Conférences ; Ruelle était de tous' les Commissaires, comme il Tavait 
montré à la Jaunaye, le plus disposé ii faire la paix à tout prix. 

** Voici dans quels termes flétrissants Hoche appréciait leur caractère : < Voilà 
donc les soutiens de ma irisie patrie 1 douleur I Ln quelles mains sont conUés 

le*» intérêts de la République! Homines petiu et bas, que cherchez-vous ici? 

Ennemis implacables de loule honnêteté, ivrognes, débauch*^s. ignorants et vains, 
tel est, à l'exception de Lanjuinais et de Fermon, le caractère des membres de 
ootre congrès. Dans les délibérations, nul ordre. L'uu crie, son voisin dort, od 
troisième... Est-ce ainsi que se comportent nos ennemis?... Leurs repa» sont 
moin» iiings et moins fréquents... Indigne Ruelle, reçois ici le tribut de mon indi- 
gnation ! Après avoir rampé devant Charetie, tu fais servilement ta conr à Cor- 
oiatin... Ton espoir est vain ; tu ne recueilleras d'autre prix de ta bassesse, que 
la honte qui lui est due. > (Solei extraites des papiers du Général, et publiées par 
M. Borgounioia dans son Èuai sur la vU de ùaart Uoche, 1855, ia-8% p. 133.) 



176 FROTTÉ EN BRETAGNE ET EN VENDÉE 

Toîrs de Y. M., eût pu tirer un grand avantage des circonstances. Je vis 
les généraux républicains. Bien peu étaient vraiment mauvais, presque 
tous indécis, et quelques-uns disposés k écouter des ouvertures, si la 
chose eût été bien menée et qu'on eût eu un bon plan à leur présenter. 
J'eus avec H. {sk) quelques conversations particulières sur les malheurs 
de notre patrie et sur le défeir que tout bon Français devait avoir de tra- 
vailler à éteindre la longue guerre civile et à rendre le bonheur à la 
France. Je lui trouvai de Télévation dans Tàme, un grand amour de 
la gloire, de la pénétration et de la fierté ^ L'insuffisance de nos moyens 

1. Cette appréciation du cdracière et des talents de Hoche, faite par on ofQciw 
royaliste qui l'afait va de près» et soumise au Rei» est d'autant plus remarquable 
qu'elle est postérieure àTaffaire de Quiberon, où le rôle de Hoche avait été sévère- 
ment jugé par les Royalistes. Frotté eut d'autres rapports avec lui. Les détails dans 
lesquels il entre k cette occasion, et dont il est impossible de suspecter la sincérité, 
contrediront l'idéal que beaucoup de gens aiment à se former du jeune général 
républicain. Sans suspecter en rien l'ardeur et la sincérité de son patriotisme, on 
peut admettre que la politique delà Convention l'avait assez dégoûté, froissé, et qu'il 
avait assez sûrement entrevu la chute du régime républicain, tel qu'il le voyait 
appliqué, pour ne pas accepter, théoriquement du moins, et par éclaircies, l'hypo- 
thèse d'un autre régime.— M. Thiers, en disant {Hist. de la Révolution, t. IX, p. 196) 
que « Hoche aimait la République comme sa bienfaitrice et sa mère, > n'a-t-il pas, 
partagé ou flatté le préjugé dominant ? Ceux qui supposent qu'il aurait combattu 
les projets ambitieux de Bonaparte^ peuvent avoir raison ; mais est-ce par pur dé- 
vouement à la Constitution de l'an HI qu'il les aurait combattus ? Le témoignage de 
Frotté, qui nous le montre assez dégagé de toute ioféodation sentimentale à une 
forme particulière de gouvernement, n'est pas isolé. On connaît sa conversation 
avec M"' de Turpin : « Que ne remettez-vous le Roi sur son trône ?— C'est impossible, 
« >ladame.— Vous n'êtes pourtant pas républicain, et si vous ne faites pas un Roi, 
t vous le serez vou»>niènieI — Muil tant d'ambition ne va pas à un particulier. — 
« Vous pouvez y prétendre tout comme un autre. Le tréue semble vacant. Sans 
« doute que, pour éviter toute concurrence et le danger des révolutions militaires, 
c mieux vaudrait replacer le roi légitime, en faisant vos conditions et ceilt^s de U 
< France. — Madame, je n'aime pas mieux que vous l'anarchie actuelle. Rassorez 
c vous ; tout changera en mieux. • (Beauchamp, t. IV, p. 296.) C'est le langage 
d'un politique plutôt que d'un républicain. De La Rue, l'un des Déportés, dit posi- 
tivement dans son Histoire du 18 Fructidor (p. 376) : t Hoche m'avait fait prier de 
qui ménager une conférence avec le général Pichegru, mais il s'en défendit dès 
qu'il crut le danger dissipé. > Il est certain que ce n'est qu'en forçant singulière- 
ment la note, qu'on a pu le présenter comme un intraitable gardien de la légalité ; 
sa conduite au 18 Fructidor répond sufOsamment. M. Guizot l'a bien compris et U 
lui a reprochée avec une juste sévérité. {Lettre inédile à M. Bergoonioux.) An 
fond, Hocheave.it peu de scrupules : témoins les faux chouans soudoyés par lui, les 
massacres de Quiberon déplorés mais souflerts ; témoins ses instructions an colonel 



FROTTK m BRETAGNE ET EN TENBÉfi 1T7 

et même de nos mesures lui était connue. Son jugement sur les pois- 
sauces me parut impartial, mais juste. Me supposant de Finfluence dans 
la Conférence, le hasard sembla amener plus souvent nos entrevues.^ 
Sans jamais m*écarter de mon caractère royaliste, et lui montrant même 
aToe franchise mon inaltérable attachement à la monarchie, je convias 
avec lui qu'il fallait se résoudre à de grands sacrifices pour sauver la 
France des étrangers et d'elle-même, qu'il fallait rapprocher tous les 
intérêts pour le bonheur de tous et le retour de l'ordre^ comme lui, sans 
quitter ses formes républicaines, me montrait son mépris^ son indigna-» 
lion et sa haine pour ceui qui avaient plongé notre patrie dans de tels 
malheurs, et combien souvent son Ame était humiliée d'être obligée de 
leur obéir, mais qu'il fallait espérer que des hommes plus sages et meil- 
leurs répareraient les maux passés. Ayant trop de mesure pour se corn* 
promettre, il se faisait entendre à qui aurait pu lui faire des ouvertures» 
mm je ne datais pas assez pour lui inspirer plus de confiance, en lui 
ollrant peut-être ce qui eût éié nécessaire. Stofflet, poussé vivement par 
les Républicains, et réclamé par nous comme une des premières conditions 
sans laquelle nous rompions toute conférence, après avoir éprouvé de 
grandes pertes, fit la paix, de concert avec lui, à la suite d'une trêve que 
BOUS lui obtînmes. Ayant été envoyé en France pour y faire la guerre, 
Toyant la paix à la veille d'être conclue, augurant mal de ce qui en 
résulterait, mais sentant, sous plusieurs rapports, la nécessité de la (aire 
momentanément, je ne crus cependant pas devoir la signer et je partis 
sous un prétexte plausible, quelques jours avant, prévoyant les malheurs 
qui résulteraient des mesures bien droites, bien loyales, mais inconsé- 
quentes, sans accord et mal combinées, sur lesquelles on comptait pour 
recommencer la guerre. Ce n'était pas ë nous, politiques inexpérimentés, 
à espérer de jouer des hommes aussi adroits, astucieux et intrigants 
qu'ils sont coupables. Le jour de mon départ, je fus voir les Représen- 
tants qui étaient réunis, et recevoir le passe port qu'ils m'avaient promis. 
J*avais toujours mis, vis-à-vis d'eux, dans toutes les affaires, de la droi- 
ture, de la franchise^ de Thonaêteté et de la fierté S mais sans amer* 

Tate *, lors de rexpéditlon d'Angleterre, 1798. ** La vérité est qae chez lai lé 
grand homme de goerre était doublé d'un homme d'État égal au premier, et qu'il 
avait les faiblesses de sa force. 

I. Boche aurait dit à celte occasion : < Si Frotté traite avec nous, nous pour- 
rons croire à sa parole ; mais j'en doute. « (Lettre de Frotté père an comte d'Ar- 
tois, 1796.) 

* Officier américain qui avait oITert ses services au gouvernement français. 
** Ces instroc^otts sont peu connues et mériteraient de l'élfe. 

TOME LVI (VI DE LA 6* SÉRIE). 12 



118 nOTTÉ m BRETAONB IT BR yEXOâ 

tom». Gela i?aU para plaim au plat grand nombre qui oie nontraieai 
éè la prédiMttidn. Je fus parfaileoeat aœueiili, inaigrô les reproches 
qti'ils me firent ée ne pas signer la paix, me disaot q«i*ils se doulaient 
Meii que mmi foyage n'était qu*ua prétexte ; qu*au reste, ils ne m'en 
estimai»*»! pas tanins t que, cependant. Je ferais bi^n mieux d accepter lee 
eém qu'on m'avait faites d'entrer dans les armées des froaiières ^ ie 
fépondts sans éclaircir le premier douta : « Ha signature est iosigni* 
A fiante» puisque tout mou parti ùdt la paix; d'ailleurs, la base la plun 
A solide de celte paii était l'espoir qu'ils nous avaient donné que c'était 
« pour réunir tous nos moyens afin de faire cesser les maux qui décbi- 
a mieni notre patrie, y ramener Tordre et y rétablir luut ce qui est né- 
« cessaire à son bonheur^ ajoutant que j'appréciais trop leurs moyens 
1 et lenis intentions pour n'être pas persuadé qu'ils profiteraient des cir* 
« oenstanees qui les meiuient à même de Jouer le plus beau rôle possible 
k en coAblanl lablme nfirenx creusé par teurs prédécesseurs ; que, pour 
n la proposition qu'ils me faisaient, je les en remerciais, mais que 
« J'Hi appelais I eux-a«èmes et que si, gentilbomme et royaliste, je 
% pouvais accepter de servir la République, ce serait leur donner le droit 
«c de me méptiser ou de croire que je voulais les tromper; msis qun^ 
« toujours bon Français, Je serais toujours prêt I combattre pour le bien 
« do mon pay^ contre ceux qui voudraient en prolonger les malheurs ; nt 
n pbisque vous avez^^jmitai-je, de bonnes intentions, dans ce cas vous 
ti pouviez compter sur moi.i» Je sortis, accablé de leurs compliments vrais 
eu (hux. Il tche me reconduisit jusqu'àma voiture, etmedii:» ils nesootpaa 
« dopi^ du prétexte de votre voyage, vous voyes. ^ Je le sais, répondis-je, 
« mais Je ne le suis pas trop non plus de leurs promesses. Je crains bien 
m que ces g«ns-ci ne soient pat asses grands pour croire aux aenticnents 
« de la générosité et qu'ils n'osent faire leur salut et le nôtre ; mais les 
t braves Français qui ont les armes à la main, qui, sans être coupables, 
<x ont la gloire d'avoir repoussé les armées étrangères du terriioim 
t franc «is, sauront un Jour, après avoir défendu la France^ lui rendre 
« son bonheur et ton gouvernement* L'Angleterre eut un Monck.. » Et 
lui serrant la main fortement: « La France en offrira un, je l'espère, plus 
t illustre encore, et alors je serai fort aise de servir sous ses ordres ; » 
et pour lui éviter fembarras d'une réponse. Je sautai dans mn dMÔnn, 
et je partis pour la Normandie. 

Ce compte rendu officiel est complet par la lettre suivante 
i. On lai avait oITert tiXi régiment de thasseors à ehetal. (Tfofe de Frsuft.) 



FROTTÉ EN BRETAGNE ET EN YQ«>ÉB 170 

adiessée à !!»• Alkyns pendant les Conférences mêmes, et dans 
laquelle Frotté s'épanche avec encore plus d'abandon. Son dévoue- 
ment s*7 manifeste sous une face nouvelle. Il avait songé, pour le 
cas où il ne pourrait tirer Louis XVII du Temple, à obtenir, du 
moins, la permission d'y être enfermé avec lui, sauf à n*en sortir 
jamais^ de partager sa captivité, de lui consacrer tout son cèle ei 
tous ses soins. Des révélations trop vraies sur l'état d'hébétement 
physique et moral où ses bourreaux avaient réduit le malheureux 
enfant, lui firent abandonner ce projet. 

A Mrw AT»»* (Atktns) 

Renires, 16 mars 1795. 

• Tous devez avoir appris la position extraordinaire dans laquelle se 
trouvent aujourd'hui les partis royalistes. Les uns ont traité avec les 
députés de la Cooveolion, les autres sont réunis ici pour le faire, et 
quelques-uns combattent encore, par un fatal malentendu dont ils seront 
victimes, puisqu'ils sont abandonnt^s par les autres. Quoique je gémisse 
avec amertume sur tout ce que je vois et prévois, je dois cependant vous 
assurer q*ie le rapprochement même des Français fidèles avec les Régi- 
cides ne doit rien faire rabattre de l'espoir et de la conHance que méri- 
tent les premiers, ni trop faire espérer rien de bon du repentir et des 
sentiments d^numaoilé et d'honneur qu'attestent les seconds pour nous 
amorcer. Les Royalistes de ce côté Je la Loire ont tous envoyé des députés 
ici pour trait*»r. G est Gormatin qui a maoigancé tout cela, d'après les 
conseils de Gharette que j*ai vu, qui est bi«;n malheureux, mais pour 
lequel j*ai autant de vénération qu'auparavant la paix. 11 serait bien in- 
juste de le juger, et je vous assure que l'on aurait grand tort surtout de 
le condamner. Les Royalistes qui sont ici m^onl fait Fhonneur de me 
nommer pour être un des membres du Gonscil privé qui, au nombre de 
sept, doit discuter et fixer les articles du Traité dans les Gonférences avec 
les commissaires de la Convention... En vérité, lorsque je suis parti de 
Londres au mois de janvier, je ne m'attendais pas à jouer ce rôle au mois 
de mars ; mais vous me connaissez, et n*ai pas besoin, j'espère, de vous 
faire l'apologie de mes sentiments dans cette nouvelle situation ; non 
seulement, mon cœur esliodigné de rexirérailé fâcheuse où se trouvent 
les Royalistes, mais de plus mon esprit désapprouve les me&ures que Ton 
prendi sous le rapport même uniquement politique. £nconséqueaceije 



480 FROTTÉ EN BRETAGNE ET EN YENDte 

suis bien résolu à retarder le plus que je pourrai la couclusion de cette 
paix qui doit nous ôter les armes des mains et nous mettre h la merci de 
nos ennemis, mais je n'y donnerai pas plus mon assentiment que ma 
signature, dans le cas oU Ton serait obligé de conclure avant qu'une 
force extérieure vtat nous mettre dans le cas de rompre ces maudites 
Conférences de la manière dont je le désire, autant pour notre honneur 
que pour nos intérêts. 

u Nous n*ayons pas ici un homme dont la consistance et les talents 
puissent inspirer confiance, et j'augure fort mal da résultat de tout ceci, 
car nous avons affaire à forte partie. Cependant, il y avait grand parti à 
tirer de cette position, si nous étions plus capables ; mais, en général, 
dans notre parti, je ne vois que ^l^i bons cœurs, bien droits, mais point de 
têtes Le choix qu'on a fait de. moi pour les Conférences doit en donner la 
preuve, puisque je suis arrivé trop nouvellement pour avoir aucune in- 
fluence réelle dans le parti. Aux yeux des Républicains, je suis cependant 
ceDsé commander depuis un an les Chouans de Normandie, et c'est en 
cette qualité que je traite do la paix ponr obtenir des conditions favo- 
rables R des gens qui n'ont pas fait la guerre, et qui ignorent presque 
mon existence. Dites bien au comte du Moustier que Cormatin est un 
mauvais comédien, qui joue d'une manière complètement ridicule la pa- 
rodie d*un chef de parti. 11 est gonflé de vanité, de prétentions et d'un 
orgueil qui le réduit souvent à être bas pour réparer son insolence. Il 
croit jouer tout le monde ; il veut en imposer a tout le monde ; amis 
comme ennemis, il dêplatt à tout le monde et n'inspire de confiance à 
personne. 

« Ne pouvant positivement prévoir comment tout ceci finira, et ne 
pouvant pas plus faire la guerre tout seul, si tout le monde fait la paix, 
que je ne veux signer un traité avec les Régicides, ni retourner en Angle- 
terre sans avoir tenté du moins d'effectuer ce qui m'a fait venir ici, 
j'avais un projet dont l'impossibilité et l'inutilité de l'exécution, dont j'ai 
eu l'assurance formelle, me prouve encore bien clairement que vous 
avez été bien cruellement abusée dans les rapports qu'on vous a faits 
sur le sort des bien chères et trop malheureuses victimes du Temple. 
Les députés, qui nous croient susceptibles d'être gagnés, parce que 
leurs généraux pourraient l'être facilement par nous, si nous étions plus 
en mesure, nous font continuellement des offres d'entrer à leur service. 
Ils m'en ont fait même d'assez avantageuses, s'il était possible qu'ils 
eussent dans leur infernale puissance quelque chose qui pût me convenir, 
mais je leur ai répoudu, quoique honnêtement, avec cette franchise droite 
de Thomme qui a même le droit d'imposer de l'estime à ceux qui n'en 
méritent pas eux-mêmes, et ils m'ont donné plusieurs fois des preuves 



FBOTTÉ EN BRETAGNE ET EN VENINâE ISl 

particulières d'égards auxquels je ne devais pas m'attendra d'après mon 
infleiibilité. J'en ai profité, avec Tun des plus prépondérants des qua- 
torze, qui insistait pour que je lui donnasse un moyen de faire quelque 
chose pour moi qui pût me rapprocher d'eux, pour m'ouvrir à lui sur la 
seule chose que la Convention pût m'accorder et à laquelle je mettrais 
un grand prix, si la paix se concluait. 11 me fit les plus belles protesta- 
tions et ouvrit des yeux d'étoonement que je ne puis vous rendre, lors- 
que je lui dis que, dans cette circonstance, la seule place qui convînt à 
mes principes, à mon cœur et à mon caractère, était dans le Temple, pour 
y servir les restes infortunés du sang qui régna sur la France. (Notez que 
celui auquel je parlai n'avait pas volé la mort du roi.) 11 me fixa quelque 
temps sans me répondre, et j'en profilai pour appuyer ma proposition de 
toutes les raisons qui pouvaient être les plus compatibles avec les sentiments 
d'bonneur,d'bumanitéet de modération pÀt/an/ropîco-r^pu^^ain^ qu'affec- 
tent les Députés depuis la chute de Robespierre. Eofio, il rompit le silence 
en me disant : « Votre proposition mérite réflexion ; nous ne sommes 
a pas seuls ; demain, nous nous reverrons chez moi, si vous voulez, et 
c je vous répondrai franchement. »> 

c Je le revis le lendemain, et après m'avoir fait plusieurs objections 
d'un air assez ému, il me dit : <« Ecoutez : ce que vous demandez n'est 
c peut-être pas impossible à obtenir, parce que nous voyons fort bien 
« que vous avez de Tascendant parmi les députés royalistes et que vous 
a pourriez accélérer la fin des Conférences en faisant le contraire de ce 
» que TOUS faites, d'autant mieux que la Convention désire fort qu'elles 
c ne se prolongent pas davantage et que tous les sept signent le Traité le 
a plus tôt possible ; mais je trouve votre dévouement du moins respec- 
c table, et comme les choses, quoique vous puissiez faire, n'en iront pas 
« moins comme nous voulons, plus ou moins promptement, je dois vous 
« dire la vérité, parce que je crois pouvoir compter sur votre discrè- 
te tion. Votre sacrifice serait inutile. Vous en seriez sûr ement victime et 
a ne pourriez dans aucun cas servir à rien au fils de Louis XVI. Sous 
a Robespierre, on a tellement dénaturé le physique et le moral de ce 
a malheureux enfant, que l'un est entièrement abruti et que l'autre ne 
c peut lui permettre de vivre. Ainsi, renoncez à cette idée dans laquelle 
c j'aurais vraiment" bien du regret, par intérêt pour vous, de vous y voir 
« persister, les choses étant au point où elles en sont, car vous n'avez 
« pas d*idée de l'appauvrissement et de l'abrutissement de cette petite 
a créature. Vous n'auriez, en le voyant, que du chagrio et du dégoût, et 
« ce serait vous sacrifier inutilement, car vous le verriez infailliblement 
m périr bientôt, et une fois au Temple, vous n'en ressortiriez peut-être 
« jamais, etc., etc. > 



192 FROTTÉ Elf BBETAGNE ET EN TENDES 

m Je n*ai pu qn*étre parfaitemeot content de cet homme, et je ne fd 
sonpçonne pas le cœur coupable sans ressource. Pauvre malheureux 
enfant ! Vous Toyez, mon amie, comme on vous a tromp^^e depuis long- 
temps, et combien le grand homme ^ a trompé M. Pttt, s*il est vrai qu'il 
l'ait assuré qu'il pourrait Pavoir à son pouvoir, etc.. etc. D*aprés ces 
déiails, si je n*ai pas été trompé, Thistolre de cette cenversation sur les 
dispositions du général Canclaux, sur le troc qu'on a fait de Penfant, etc., 
tout cela sont des contes, ou la Convention veut faire périr Tenfant qu'elle 
a rois à la place du jeune roi, pour se réserver la ressource de faire 
croire que ce dernier n*est pas le véritable et n'est que supposé. L'ave- 
lir nous développera tout cela. Je n'ai pas fait part de mes observations 
à mon Député, mais j'en ai proCté, ain^i que de ce quil m'a dit, [ our re- 
noneer à ce projet et chercher d'autres moyens plus efficaces de yenger 
et de servir mon pays ei mes maîtres. 

« Adieu, etc^ etc. 

« L. DB F >. » 

L DB Li SlGOnÂRB. 



i. Pofsaye. 

S. Copie autographe aax Areh, de Couterne. 



VAJUÊTfiS BISTOIUQUJÎ& 



LES ANCIENS VITRAUX DD COMTE NANTAIS 



VERRItRES DS ftBSU UUSUAhQ QT ASSmc 



Au mois de mai ISSS, eq parcourant, av^c notre oxoetlept col- 
lègue et ami U, Joseph de Kersauson de Penandreff, Tinléressanle 
presqu'île guérandaise, dana le but d'y glaner, pour nos éludes sur 
les Frairiea bretonnes^ quelques vieilles légendes et quelques 
pieuses traditions, nous eûmes la bonne fortune de pouvoir visiter 
ensemble trois de nos églises paroissiales les plus dignes de Tat- 
tention dea archéologues, Dans les instants trop courts que nous 
pûmes consacrer à rexamen des trois églisea de Férel^ Hissillac et 
Assérac, ce qui excita surtout notre curiosité et notre admiration, 
ce furent leurs remarquables verrières, QuQiqu*elles aient déjà été 
signalées plus d*une fois, il est particulièrement utile d'en parler 
en ce moment. Si l'une d'elles (Assérac), par incurie et négligence, 
se trouve malheureusement détruite, une autre, très intelligem- 
ment restaurée, tient depuis qqelques mois la place d'honneur 
dans la magnifique église de Hissillac, pouvellemeqt copsacrée, 
tandis que la troisième, encore intacte dans l'antique sanctuaire de 
Férel, est sous le coup d'un avenir incertain, par suite des projets 
de construction d'une nouvelle basilique. Aussi nous nous estime- 
rons heureux si ces courtes notes peuvent contribuer |i sauver 
l'église qui s'en décore aiyourd'hui. 

Pans ce travail. M, Joseph de Kersauson ayaut spécialement étudié 
les verrières de Fével et de Missillac, nou< lui laisserons la parotoi 
pgur ces 4eus paroles. 



184 LES AKCnSNS VITRAUX DU COMTÉ NANTAIS 

VitraU de Fèrel. 

Férel est une petite paroisse du diocèse de Vannes, située sur les 
bords de la Vilaine, rive gauche. Dépendant autrefois, au spirituel, 
du diocèse de Nantes et, au temporel, de la baronnie de la Roche- 
Bernard et du marquisat d'Assérac ; elle a été, lors de la Révolution, 
annexée, a?ec tout le canton de la Roche-Bernard, au département 
du Morbihan. Ancienne trêve ou fillette d'flerbignac, Férel fut éri- 
gée en paroisse indépendante, en 1749. Son église est assez an- 
cienne, et M. de Courson, dans la Bretagne contemporaine (T. I, 
pp. 45 et 50), s'exprime ainsi à son sujet : c L'église de Férel date 
c de l'époque de transition et aurait élé fondée, si Ton en croit la 
c tradition, par les Templiers. Le transept est relié au chœur par 
« de larges arcades à cintre légèrement brisé, reposant sur des 
c piliers à chapileau simple. Dans la nef, et au bras sud de l'église, 
€ le lambris, divisé en plusieurs panneaux, était et est encore cou> 
« vert de fresques et d'inscriptions gothiques à demi effacées. Dans 
c le transept, des anges, revêtus de longues robes, semblent for- 
te mer un concert en l'honneur de N.-D., comme dans la chapelle 
« de Saint-Jacques, au village de Saint-Léon, en Merléac (Côtes- 
« du-Nord), ou dans celui de Kernascleden, en Saint-Caradec (Mor- 
te bihan). Le (ableau de la maîtresse vilre, à morceaux rayonnants, 
« dépend du chœur et représente la généalogie de la sainle Vierge, 
c qu'on aperçoit au-dessus du Père éternel tenant dans ses bras 
« l'Enfant Jésus. Des légendes, en capitales romaines^ désignent 
« les différents personnages. On prétend qu'une verrière toute 
« semblable existe dans l'église de Missillac (Loire-Ioférieure), 
« qui, comme celle de Férel, était à la présentation des moines de 
« Saint- Gildas-des-Bois. » 

Nous n'avons pas certes la prétention de donner ici de plus 
intéressants et plus complets détails sur l'église de Férel, dont nous 
n'avons du reste à parler qu'incidemment. Nous voulons seule- 
ment dire quelque chose de son vitrail, et expliquer, du moins à 



LES ANCIENS VITRAUX DU COMTÉ NANTAIS 185 

noire sens, plusieurs chiffres placés dans certains de ses pan- 
neani. 

Sans être en tout semblable à celle de Missillac, comme le croit 
M. de Courson, la verrière de Férel offre pourtant avec elle bien 
des points de similitude. Toutes deux, en effet, représentent ce que 
l'on appelle r Arbre de Jessé. Nous ne ferons pas ici ressortir leurs 
dissemblances et leurs ressemblances. Nous en reparlerons quand 
nous aurons à décrire l'église de Hissillac el la belle et intelligente 
restauratiou de sa maîtresse vitre. 

Ce que nous ne sommes pas disposé à admettre, et ce que semble 
Touloir faire induire M. de Courson, c'est que le vitrail de Férel 
dut avoir la même origine cl les mêmes donateurs que celui de 
Mîssillac, c'est-à-dire les moines de Sainl*Gildas, présentateurs des 
deux églises. 

D'abord, ainsi que nous le démontrerons plus tard, à propos 
de Hissillac, la verrière de cette église fut conjoirUement offerte 
par les barons de la Roche-Bernard et l'abbé de Saint-Gildas. En- 
suite celle de Férel doit être antérieure de plus d'un demi-siècle 
à la première. 

Nous n'avons pourtant, par malheur, ni millésime inscrit, ni ar- 
moiries indiquant les donateurs ; mais certaines pièces et pan- 
neaux, absolument identiques à d'autres vitraux de date certaine, 
entre autres à celui d'Assérac, permettent d'arriver à une quasi- 
certitude sur l'âge de celui qui nous occupe. Nous sommes du reste 
sur la voie, nous l'espérons du moins, de retrouver les anciens écus- 
sons qui décoraient autrefois le haut du vitrail, et qui nous permet* 
Iront alors d'être fixés sur ce point. 

Le panneau le plus élevé du vitrail de Férel représente, en effet, 
OD Père éternel absolument semblable à celui correspondant d'As* 
sérac^ et coromeva le démontrer H. le comte de rEstourbeillon,qui 
8*est chargé de ce travail, la verrière d'Assérac, dont il ne reste 
plus, hélas ! que quelques bribes, remonte à la première moitié du 
XVI* siècle. 
Ne doil-on donc pas assigner la même date à celle de Férel ? Ne 



186 LES ANCIENS VITHATJX DU COMTÉ NANTAIS 

peuhon même pas ajouter, sans crainte de se tromper, qu'elle a en 
les mêmes donateurs qu'Âssérac, c'est-à-dire les sires de Rieui, 
seigneurs et plus tard marquis d*Assérac ? En adoptant ce sysième, 
qui est pour nous la yérilé, le vitrail de Férel serait de i5M 
environ. 

Après ces explications, entrons dans la description de la ve^ 
riëre elle-même. Elle se divise en treize panneaux, représentant 
les rois de Juda depuis Isaîe ou Jessé, père île David, jusqu'à 
Jéclionias, qui fut, on le sait, emmené captif à Babylone. 

Tous ces rois sont placés dans un ordre peu régulier, et quelques 
lacunes existent même parmi eux. 

Le médaillon médial du bas nous montre Jessé, père de David ;à 
gauche de celui qui regarde Tautel, se trouve David lui-même, avec 
son sceptre royal et accompagné du prophète Isaîe, deJa bouche du* 
quel sortent ces mots : Egredielur virga de radice Jeêse. A droite, 
de Tautre côté de Jessé, on voit le roi Salomon avec celte devise : 
Salomon roy creabil DNS novum super terram. En avant se lit le 
nombre 40. Or, pour nous^ ces deux chiffres ne peuvent et ne doi- 
vent avoir qu'une signification : la durée du règne du fila de David 
qui occupa en effet le trône de 4001 h 963 av. J.C., soit 40 ans. 
Dans le panneau au-dessous de Jessé noua voyons Roboam et Josa- 
phat i côté; à droite, Osniasrex, Joram elOzias.A gauche, les deux 
rois Asa et Abia. Le premier est précédé, sur une banderole, du 
nombre 41, durée de son règne (944-904 av. J.-C), et suivi du 
chiffre 3, son numéro d^ordre comme roi de Juda. Nous croyons 
devoir faire aussi remarquer que lenomd*Osnias, citétoutàrbeure, 
est mis pour Ochozias. 

Au-dessus de Roboam, dans la travée roédiale, se dessine Joa- 
than rex^ avec A'rchaz (pour Achaz), ce dernier précédé du nombre 
16, durée de son règne (737-122) ; à droite, on voit Haoassé et 
Josias, à gauche, Jéchonias et Ezéchias. 

Au-dessus, et au milieu, est Notre-Dame, et de chaque côté deux 
vitraux blancs, avec anges remplaçant évidemment les anciens bla- 
sons que nous avons Tespoir de retrouver. Enfin, au-dessus, et 



LES ANCIENS VITBAUX DIT COMTÉ NANTAIS 187 

comme panneau le plus élevé, le Père éternel bénissant la sainte 
Vierge et toute une ligne d*ancètres. 

Tel est ce vitrail de Férel, qu*il eût été désirable d*avoir, ainsi 
qae toutes nos autres anciennes verrières du diocèse, reproduits 
pdr la photographie. 

Pour Taciliter Félude des différents rois de Juda représentés à 
Férel, nous croyons utile d*eQ donner ici un tableau chronologique. 



Isale on Jessé, père de David. 

David roi de 1040 â 1001, durée de règne, 39 ans 

Saloraon — 1001 à 902 - 33 

Roboam — 9C2 à 946 — 16 

Abia — 946 à 944 - 2 

Asa — 943 à 904 — 4t 

Josaphat — 904 à 880 — 24 

Joram — 880 èi 876 — 4 

O.hozias — 876 à 875 — 1 

Atbalie (omise au vitrail).. — 875 à 870 — 5 

Joas (omis au vitrail) — 870 & 83t •— 39 

AmaaitK (omis au vitrail), ~ 831 à 803 — 28 

Ozias — 803 à 752 — 51 

Joaiban — 752 à 737 — 15 

Archai ou Achax — 737 à 7î3 — 14 

Eiéchias -- 7<3 à 694 — 29 

llanassé - 694 à 640 — 64 

Amon (omis au vitrail).... ^ 6t0 à 639 — i 

Josias — 639 à 609 — 30 

Joachaz (omis au vitrail).. — 609 à 008 — 1 
Eliacim ou Joachim (omis 

auvitrail) — 608 à 598 — • 10 

Jérhooias -* 598 à 597 — Smois. 

Sédédas (omis au vitrail). — 597 ë 587 — lO ans. 

Destruction du royaume de Juda. 



En terminant cette courte et succincte notice sur la verrière de 
Férel, nous exprimons un désir et un espoir : c'est que la démo- 
lition imminente de la vieille église ne nuise en aucune façon à la 



188 LRS ANCIENS VITRAUX DU COMTÉ NANTAIS 

conservation de ce vieux monument d*un autre âge, et que ce beau 
vitrail, qui, même au point de vue artistique, a une réelle valeur et 
possède de très belles couleurs, trouve sa place, comme à Mis- 
sillac, dans le nouveau temple qui va être édifié. 

J. DE Kersauson. 

Vitrail de MissiUao. 

C'était aux plus mauvais jours de la Révolution : la paroisse de 
Hissillac, à Texemple de toutes celles de son voisinage, avait vu 
fermer son temple et interrompre le culte catholique, auquel elle 
était pourtant restée fidèle de cœur. Une troupe de cavaliers, venus 
de la Roche-Bernard, chef-lieu du district, et commandée parle 
général Beysser, envahit, en avril 1794, le bourg de Missillac. Les 
militaires, après avoir attaché leurs chevaux, entrèrent aussitôt à 
pied, mais en armes, dans réi^lis^*, où ils se promenèrent en causant 
et en fumant, comme dans un lieu profane. Beysser^ lui, y entra à 
cheval. 

Au fond du sanctuaire se trouvait un vitrail, très remarquable 
du reste, et qui attira aussitôt les regards du soudard, non à 
cause de son mérite artistique, qu'il était bien incapable de juger, 
mais parce qu'il avoit aperçu dans le panneau le plus élevé l'image 
du Dieu crucifié. Aussitôt, transporté de fureur, il tira de sa poche 
un pistolet, ajusta le Christ, et une balle vint percer le flanc droit 
du Sauveur, presque à l'endroit où s'enfonça la lance déicide de 
Longin. Puis, satisfait sans doute de son haut fait d'armes, et 
pour achever sonœuvrede vandale, il ordonna à un deses hommes 
de briser les armoiries qui ornaient les deux panneaux placés de 
chaque côté de celui où se voyait le crucifiement de l'Homme- 
Dieu. 

Pour exécuter cet ordre barbare, un soldat, au risque de se 
rompre les os, appliqua une échelle le long de la verrière, j 
monta, et, à coups de baïonnette, anéantit les deux blasons déco- 
rati£5. 



LES ANCIENS VITRAUX DU COMTÉ NANTAIS 189 

Par une permission sans doute divine, le resle du vitrail fut 
respecté, et c'est ainsi qu'il a pu parvenir jusqu'à nous, pour attes- 
ter aux âges futurs toute sa beauté, el aussi leur raconter son his- 
toire. 

Aujourd'hui que cette magnifique verrière orne et suffirait seule 
à orner la belle et splendide église de Hissillac, nous voulons 
essayer delà décrire de notre mieux et d'en faire en quelques mots 
l'historique. 

Placé autrefois au nord-est du chœur de la vieille église qui vient 
de disparaître, ce vitrail portait et porte encore une date qui ne 
laisse aucun doute sur l'époque à laquelle il fut donné à Hissillac. 
Sur deux cartouches^ qui en forment les angles inférieurs, on lit en 
effet ceci : Octobre — MDC, en chiffres romains. Sous ce rap- 
port, donc, pas d'hésitation possible. Si, avec cette daie, les armoi- 
ries eussent été conservées, rien de plus facile que d'en retrouver 
les dojiateurs. Malheureusement, nous venons de le dire, elles 
avaient été brisées en 179i. Le millésime seul devait donc mettre 
sur la voie. 

De 1794 à 1851 les panneaux profanés étaient restés à peu près 
dans l'état où les avait laissés le sacrilège de Beysser. A cette époque, 
)1. l'abbé Landeau, alors curé de Missillac, entreprit de faire res- 
taurer son vitrail, véritable monument historique, et confia ce soin 
à H. Lussun, peintre verrier à Paris. Par une inspiration que nous 
nous permettrons de déplorer, il crut devoir faire reboucher et 
disparaître le trou de la balle du Bleu, qui, à notre avis, eût dû être 
conservé, et aussi remplacer les anciens écussons par des nouveaux, 
absolument fantaisistes, et ne répondant, au point de vue héraldique, 
à aucun souvenir. Cependant, en 1851, M. le curé de Hissillac au- 
rait encore pu, croyons-nous, reconstituer assez facilement, par la 
tradition, les écussons brisés, d'autant plus que le nombre et la qua- 
lité des personnages en mesure de donner une maîtresse vitre, au 
commencement du XVn« siècle, étaient assez faciles à déterminer. 

Mais, encore une fois, pour une raison ou pour une autre, M. Lan- 
deau n'eut pas recours à ce moyen, et la restauration se fit. 



190 LU AKGIEN8 yiTRATTX DU GOBfTÉ NANTAIS 

Il denit èlre donné à fun des successeurs de M. Landeau de 
combler celle lacune, de rendre au vitrail de Hissillac sonia- 
cienne splendeur et de lui restituer le nom de ses donateurs. 

L'histoire à la main, il n*eut pas de peine à reconnailre qu*en 
Tan 1600 , deux personnages seulement en Hissillac dcTaient 
timbrer de leurs armes la maltresse vitre de Téglise paroissiale : 
le baron de la Roche-Bernard, habitant le château seigneurial de la 
Drelesche, et fabbé de Saint-Gildas des Bois ;ce dernier avait toa* 
jours sur la paroisse des droits dont il était fort jaloux, ses prédé- 
cesseurs Payant administrée jusqu'en i 565. 

Or, en 1600, les Coligny possédaient la baronnie de la Roche- 
Bernard et François du Cambout était abbé de Saint- Gildas. C'était 
donc évidemment le blason de ces deux maisons qui ornait autre- 
fois le vitrail. 

Hais, objectera-t-on peut-être, comment admettre que les Coli- 
gny, ces grands fauteurs d'hérésie, aient pu faire ce don à un temple 
catholique ? 

Qu'on veuille bien observer ici que Tan de grâce i600 ne 
ressemblait nullement è 1565, ni même à 1580, époques où les Co- 
ligny se livraient à totale leur fougue calviniste. En i600, celui qui 
s'était appelé précédemment le roi des Huguenots, était devenu 
Henri IV, le roi très chrétien. Quoi donc de plus naturel qui 
Texempler du roi de France, les seigneurs aient abjuré leurs an- 
ciennes erreurs, et qu'en signe de réconciliation avec TEglise ca- 
tholique, ils aient doté leurs paroisses de verrières et de présents 
de toutes sortes. 

C'est en vertu de ce raisonnement, appuyé sur les bases de la 
critique historique, que les deux écussons des Gotigny et des du 
Cambout ornent aujourd'hui, et comme autrefois, le vitrail de 
Hissillac. Celui des Coligny est timbré de la couronne baronuiale, 
et celui des du Cambout, des attributs abbatiaux K 



1. Coligny portait : de gueules à Vaigle émargent, memhrée et couronnée (Toxur.Da 
Camboat porte : ie gueules à mis iasees édt't^uetées d'êrgent et â^ûiur. 



us ANCIENS VITRiUX D0 COMTÉ NANTAIS 191 

Confié à rhabile et inlelligent pinceau de M. Heuret, peinlre 
verrier i Nantes, dont les preuves de goûl et de lalenl ne sont 
plus à faire, fanlique vitrail esl venu, en 1883, reprendre, dans la 
nouvelle église de Missillac, la place d'honneur qu'il occupait dans 
Tancienne, où il figurait daas la matiresse vitre, à trois morceaux, 
du clievel. 

I! remplit aujourd'hui les trois fenêtres géminées du chœur. 

C'est ici que le génie de l'artiste s'est vraiment révélé dans toutsoD 
éclat. Les tableaux du nouveau vitrail restauré exigeaient dix-huit 
grands panneaux, dont trois pour chaque baie. Or, l'ancien n'en 
contenant que seize, les deux nouveaux panneaux, qu'a dû créer 
entièrement l'habile verrier nantais, se fondent tellement avec 
les anciens, que des yeux, pourtant connaisseurs, s'y sont laissés 
prendre. 

Comme nous l'avons déclaré à propos des vitres de Férel,nous 
regrettons d'autant plus ici que la photographie n'ait pas fixé ces 
magnifiques reliques du passé, que notre tâche en eût été singu* 
lièrement réduite et en "aiéme temps facilitée. 

Comment, en effet, décrire toutes les beautés de ce vitrail, en- 
châssé dans ces fenêtres si richement ajourées du XIV® siècle ? 
Disons cependant que tous les panneaux sont loin de se ressembler. 
Dans leur ensemble ils représentent les difi'érentes scènes de la 
Paseion. Certains d'entre eux sont certainement plus anciens et 
accusent, pour jes auteurs, des restaurations dont il paraît bien 
difficile de déterminer l'époque. Les deux tableaux les plus remar- 
quables à nos yeux, sont ceux de la Chute du Christ sur le chemin 
du Calvaire (!'• fenêtre à droite) et le Baiser de Judas (3°^« à gauche) 
au jardin de Gethsémani. Quelle expression dans la figure du fils de 
Dieu et dans celle de ses bourreaux I On croirait, en vérité, assis- 
ter à ces scènes émouvantes. 

Pour suivre Notre-Seigneur dans la voie douloureuse, on doit 
commencer par (e bas, à droite (à la gauche de l'observateur) en 
parcourant tous les tableaux de la même ligne, puis on passe à 
celle qui lui est supérieure. De la sorte, no.iis voyons successive- 



/ 



> 



i 192 LES ANCIENS VITRAUX DU COMTÉ NANTAIS 

t 

i ment se dérouler devant nos yeux : La dernière scène. — Le La- 

vement des pieds. — L'institution de rEucharistie. — La Trahison 
T de Judas. — Jésus au jardin des Oliviers. — Le Baiser de Judas, 

; — Jésus chez Anne. — Jésus chez Pilale. — La Flagellation. — 

; Le Couronnement d*épines. — L'Ëcce Homo. — Pilale se lavant les 

^ mains. — La Chule du Christ se rendant au Calvaire. — La Des- 

cente de croix. — Le Crucifiement. ~ La Résurrection. — Les 
Disciples d'Emmaûs. -— L*Apparition de N.-S. aux Apôtres avant 
l'Ascension. 

Chaque panneau est séparé du suivant par de petits cartouches 
aux différents attributs de la Passion, tels que clous, marteaux, te- 
nailles, fouets, épines, éponges, etc. 

En résumé, ce vitrail forme une des plus belles, nous n*osonsdire 
la plus belle verrière dont s'enorgueillit à juste lilre le diocèse de 
Nantes. Comme nous le disions plus haut, fenchàssement de ces 
panneaux dans ces magnifiques ouvertures ornementées du XIV« 
siècle, dans les rosaces desquelles brillent les écussoas des Goligny 
et des du Cambout, est du plus bel effet et donne à Téglise de Mis- 
sillac, si admirable dans sa proportion et sa structure, un cachet 
tout particulier de vétusté et en même temps de jeunesse, avec le- 
quel peu de temples chrétiens, croyons-nous, peuvent rivaliser. 

Nous avons rapporté, en parlant de Férel, ce qu*a écrit M. de 
Coursondans la Bretagne contemporaine ', à propos des vitraux des 
deux églises. Après Tétude que nous venons de faire de l'un et de 
l'autre, il est facile de se convaincre qu'ils n'ont entre eux aucune 
ressemblance. Celui de FércI représente les rois de Judée avec ses 
prophètes, c'est-à-dire ce que l'on appelle Arbre (fe i^^^' ou généa- 
logie de la sainte Vierge ; le second, au contraire, est l'abrégé des 
principaux mystères de la Passion, comme nous l'avons prouvé et 
le redisent deux cartouches où on lit ces roots : Christi paiienlis 
historia t 
' En terminant, nous devons rendre hommage au zèle, aussi actif 

1. T. 1. Morbihan, piy« 45 et 50« 



LES ANCIENS VITRAUX DU COMTÉ NANTAIS 193 

qo'intf'IIigenlde H. l'abbé Langevin, qui nous pardonnera, jerespère, 
de trahir ici sa modeslie si connue, car c'est bien à lui que le vitrail 
devra sa restauration dans toute sa splendeur artistique et hislurique. 

Honneur aussi à l'habile verrier qui a si bien su tirer parti du 
travail ardu et difficile qui lui avait été conûé et composer, pour 
certains panneaux, une véritable mosaïque des parcelles presque 
infinitésimales qu'avait produites le déplacement de la verrière. 

Que ne nous est-il permis de nous étendre davantage sur l'église 
de Missîllac elle-même et sur ses belles verrières modernes, œuvre 
du même artiste ! Plus tard^ nous espérons nous en dédommager 
dans un travail hisiorique que nous préparons sur Hissillac et 
toutes les paroisses de l'église de Nantes. 

J. DE Kersauson. 

VitraU d'Assérao. 

Moins heureux que notre collègue, il ne nous sera pas donné de 
pouvoir étudier longuement ici l'ancien vitrail d'Assérac, car c'est 
à peine si, à notre passage dans cette paroisse, nous pûmes eu 
recueillir quelques rares fragments susceptibles de nous en donner 
une idée ei de nous aider à en déterminer Tépoque. 

La vieille église d'Âssérac qui tombe actuellement sous le mar- 
teau, pour faire place à un temple plus dijtne, formait une croix 
grecque à trois chapelles, avec une nef romane du XII« siècle. Elle 
était fort intéressante et pleine de particularités. On y remarquait 
entre autres choses, près des fonts bupiismaux, une assez vaste 
cheminée, dernier et curieux vestige d'usages perdus. — Un brevet 
de 1779 nous fait connaître qu'elle possédait quatre autels : le 
maltre-autel dédié à saint Hilaire, patron de la paroisse, et ceux 
de la Sainte-Vierge, Saint-Étienne et Saint-Jean-Baptiste. De nos 
jours, elle n'en possédait plus que trois. Le tabernacle de l'autel 
principal de Saiot-Hilaire, placé ainsi que l'autel lui-même eu 
4834, nous a dit notre collègue, M. de Kersauson, est accompa-* 
goé de quatre colonnes, avec leurs bases et leurs chapileauz, 
provenant de Tancienne exposition de l'abbaye de Prières, et qui 

TOMB LVl (VI DB LA 6e SÈME). 13 



194 LB8 ÀKGIfiNS VITAAT7X BtJ COMTÉ NANTAIS 

sarmontaient, anlérieuremeDt à la date précitée, un antique taber- 
nacle encastré jadis dans le mur de la sacristie. 

A Texemple de Pérel et de Missillac, Âssérac possédait aussi 
une trëa ancienne et remarquable verrière, malheureusement brisée 
et presque totalement détruite, lors de la démolition de Téglise. A 
en juger par les quelques morceau! que nous avons pu voir, ce 
vitrail, à Tinstar de celui de Férel, représentait très probablement 
la Généalogie de la sainte Vierge. Les seuls débris un peu intacts 
que nous en ayons retrouvés, sont deux panneaux armoriés, portant 
les blasons des seigneurs de Rieux, plus tard marquis d*Assérac, 
qui nous font connaître d*une manière à peu près certaine le nom 
des donateurs et la date du don de cette verrière i Tégiise 
d*Assérac. 

L*un des panneaux de cette verrière porte : Écartelé aui eiii 
vairé Sor et d*azur, qui est Rochefort ; aux i et S : d'azur à 
cinq besants d'or, qui est Rieux. Sur le tout^ de gueuhi à deux 
fàsees d'or, qui est d'Harcourt. 

Le deuxième panneau porte : Écartelé au 1 et 4 : miré Sef ti 
dazur, qui est Rochefort ; ani: d azur à cinq besantsd'or, quiest 
Rieux ; au 3: Xor à la croix engreslée d'azur, qui est la Peillée. 

— Sur le tout : De gueules à deux fasces d*or, qui est d HarcourL 
Or, pour se rendre un compte exact de ces armes, il est néceâ- 

aaire de donner ici un court extrait de la généalogie de la maison 
de Rieux et de ses principales alliances à cette époque. 

ExTRArr DK U CÊNâÂLOOIE DK U MAISON DB RlBOX. 

L Jehan de Ritui, maréchal de France, fils de Jehan de Rieoxttd*!»- 
belle de Glisson, épousa Jeanne de Rochefort, dame de Dongeti ^ /^7^' 

— Par elle, la maison de Rochefort se fomlit dans Rieux. 

il. Jeao de Rieux et de Rochefort épousa Jehaooe, comtesse tHarcûVfU 
Ui. Jeao. sire de Rieux et de Rochefort, comte d Harcourl, épouia 

ieaoue de Rohan. 
IV. Jean, nrt de Rieux et de Rochefort, comte d'Haroourt, maréchil 

de Breiagno, régent du duché à la mort de la duchesse Anne, puis mare* 

ehal de France, épousa : !<> Françoise et Malestroit, morte tans eofanii; 

t» Giaudîne de MaiUé, mariée à François de Laval, tire de Ghàteaabriaat, 



LES ANCIENS VITRAUX DU COMTÉ NANTAIS 195 

morte sans enfants ; 3^ Isabelle de Brosse^ dite de Bretagne, dont il eut: 

1« Claude de Rieux, comte de Rochefort et d'Harcourt, qui épousa r 
1® Catherine, comtesse de Laval ; ^o Suzanne de Bourbon. Il assista au 
couronnement de Henri II et mourut en 1548. 

2o François de Rieux, qui eut la terre d'Assérac en 1518, à la mort de 
son père, et épousa : Renée de la Peillée, dame du Gué de lisle, par qui 
cette maison se fondit dans Rieux et qui était fille de François, vicomte 
de Plouider, et de Cyprienne de Rohan, dame du Gué de Lisle. 

Ce fut en faveur de son fils Jean que la terre #A8térac fut érigée eir 
marquisat, en 1574. 

D'après ce tableau, il paraît donc certain que le côté de la verrière 
dont le panneau renfermait Técusson écartelé au 2 et 3 de Rieux, fut 
donné par Claude de Rieux, comte de Rochefort et d'Barcourt^ qui 
n'avait aucune alliance directe avec la famille de la Feillée, tandis que 
l'autre, qui porte au 3^ quartier les armoiries de cette famille, anra été 
donné par son frère qui Tenait d'épouser la dernière héritière de cette 
maison et avait adopté ses armoiries dans son blason. 

De plus, Claude de Rieux étant mort en 1548, et Françoise de Rieux 
ne s'étant mariée que vers 1530, le vitrail a dû être donné par eux entre 
ces deux dates. 

Nous avons cru ulile de faire revivre ici et mieui coonattre les 
vieux souvenirs de cette illustre maison. Cette famille est aqjuur- 
d'hui éteinte, et la Chartreuse d'Auray redit chaque jour au toya- 
geur que le dernier de ses membres, à l'instar de ses ancêtres du 
XIY* siècle, a teint de son sang, en 1795, les marais du Champ 
Saint-Michel ; mais à chaque page de nos annales, se lisent les 
services rendus par eux à la patrie bretonne s à ce titre, c'est un 
devoir de ne pas les oublier. 

Bien des plumes plus autorisées que la nôtre auraient mieux su 
d'ailleurs décrire ces inléressantes verrières, mais puisse du moins 
cet humble travail contribuer, s'il est possible, à la conservation de 
ces souvenirs, derniers témoins de la piété de nos aleux^ de leur 
foi ardente et de leur vrai patriotisme. Ainsi seulement pourrons- 
nous mériter le titre d'archéologue, e'estrà-dire de gardien da 
passé. 

G^ RiOIS DE L'EsTOURBBtUOK. 



POÉSIE 

I 

DANS LE CIMETIÈRE DE THUN 



Assis dans une l%ur au toil de poivrière, 

Qui forme Tun des coins du petit cimetière, 

Riaient joyeusement de jeunes officiers. 

Us ne regardaient pas au loin les blancs glaciers 

Que le soleil couchant teintait de lueurs roses, 

Ni le château voisin aux portes déjà closes, 

Ni le lac bleu voilé de légères vapeurs, 

Mais une jeune fille aux sourires moqueurs 

Qui montait lentement, venant d^ la rivière, 

L^escalier qui conduit au petit cimetière. 

Elle avait dans la main un rameau de lilas. 

Arrivée à la tour, elle pressa le pas, 

Ei sentant les regards des officiers sur elle, 

D'an geste vif et fin, qui semblait un coup d'aile. 

Sous sa narine rose elle passa la fleur. 

Pour dire aux beaux soldats : « Un autre aura mon cœur. » 

Et le geste fut fait de façon si piquante 

Qu'un officier cria : « Quelle fille charmante ! » 

II 

LE CALVAIRE DE DIEPPE 



A M. H. DE LA ViLLElCARQUÉ 

Le phare s'allumait au bout de la jetée ; 

Le calvaire, étendant ses grands bras dans les cieux. 



LE CHATEAU DU VEILLON 197 

Regardait la mer grise, écumante, agitée; 
La nuit tombait ; le vent se levait furieux. 

Bientôt on entendit sous les falaises blanches 

Les flots hurler dans l'ombre et la bise mugir. 

Le Christ, ainsi qu'un fruit secoué dans les branches, 

Ébranlé sur sa croix commençait à gémir. 

Alors un vieux marin, tète nue, en silence, 
Vint se meltre à genoux et prier le Sauveur, 
Pour ses fils ballottés sur cette mer immense 
Dont la rage sinistre épouvantait son cœur. 

Lorsqu'un rayon du phare éclairait son visage. 
On y voyait des pleurs qui roulaient de ses yeux. 
Mais la clameur des flots grandissait plus sauvage 
Et le Christ gémissait dans le ciel ténébreux. 

Le vieux marin resta jusqu'au jour en prière ; 
Et quand l'aube entr'ouvrit un horizon vermeil, 
La barque de ses fils parut dans la lumière, 
Bondissant sur l'eau verte en avant du soleil. 



III 

LE CHATEAU DU VEILLON 



A Louis LnnrKR 

Heureux celui qui trouve un petit coin du monde 
Pour abriter ses jours dans une paix profonde, 
Quand l'àme fatiguée a soif d'un vrai repos. 
Loin des bruits de la ville et des âpres travaux. 



i98 AUX P0ÈTE8 MÉCONNUS 

Ami, ta Tas tronvé, charmant et solitaire, 
Cet asile envié, dans ce vieux monastère 
Près de la mer assis au penchant d'un coteau, 
Et dont quelque seigneur ût jadis un château. 
Avec ses cloîtres frais et ses salles voûtées, 
St chapelle, ses tours par les paons habitées. 
Son enceinte aux vieux murs de violiers couverts. 
Ses jardins étages, son bois de chênes verts 
Qui s*étend sur le sable et vient border la plage, 
Quel séjour souhaiter, plus doux et plus sauvage ! 
L'œil est de tous côtés ravi par l'horizon : 
Un donjon ruiné dominant un vallon. 
Des marais verdoyants semés de maisons blanches, 
La mer bleue ou d*argent brillant parmi les branches. 
Il est doux d'y passer quelques jours entre amis. 
Causant d'art et de chasse, ou bien rêvant assis 
Sur la dune, à l'abri du vent, près des grands chênes, 
£n regardant les flots et les barques lointaines. 

Non, je n'oublierai point ces jours vite écoulés. 

Éclatants de soleil ou de brume voilés, 

Nos courses du matin en suivant les rivages, 

La plainte des courlis, la nuit, dans les nuages^ 

Le sapin séculaire où s'endort le héron. 

Mi les paons bleus perchés sur les tours du Veillon. 



IV 

AUX POÈTES MÉCONNUS 



Quand Maynard, le disciple et rival de Malherbe, 
Chantait sa Belle Vieille en une ode superbe, 



AUX POÈTES MÉCONNUS i99 

Il sentait son génie ; et se disant un jonr 
Que la Muse avait droit de réclamer du prince 
Le prix de ses travaux, il quitta sa province 
Et vint d'Aurillac à la Cour. 

Mais, raillé des rimeurs qui hantaient les ruelles. 
Il se vit méprisé des marquis et des belles. 
Nul ne comprit ses chants nourris de Tart ancien ; 
Et lorsqu'il demanda de quelle récompense 
Le roi paierait ses vers pleins de fière éloquence, 
Richelieu lui répondit : c Rien I » 

Alors, le cœur navré, mais mattre de son âme, 
Il revint vers les champs, et, conservant sa Oamme, 
Il attendit la mort sans crainte ni désir. 
Il montra les puissants toujours près du naufrage ; 
Il chanta les rochers, les bois au vert feuillage, 
L*amour et son doux souvenir. 

Dès qoe la froide mort fit sa plume immobile, 
A côté de Régnier, Racan et Théophile, 
Son nom soudain prit place, entouré de rayons. 
On vanta de ses vers la savante harmonie, 
Et les rimeurs obscurs qui niaient son génie, 
Ramassèrent leurs aiguillons. 

Joseph Rousse. 



UN INSTITUTEUR EN L'AN n 



Le 28 oclobre 1793 la Gonvenlion nationale adoptait un décret 
renfermant les dispositions suivantes : « Aucun ci-devant noble, 
« aucun ecclésiastique et ministre d*un culte quelconque, ne peut 
« être élu instituteur national... Les femmes ci-devant noblt'S, les 
€ ci-devant religieuses, chanoinesses, sœurs grises, ainsi que les 
« matlresses d'école qui auraient été nommées dans les anciennes 
« écoles par des ecclésiastiques et des ci-devant nobles, ne 
« peuvent être nommées instiluirices dans les écoles nationales^ » 
Pour pourvoir au remplacement des titulaires déclarés indignes 
par ce décret, la Convention prescrivait la formation de commis- 
sions chargées d^e^^aminer les candidats et confiait aux pères de 
famille et aux tuteurs le soin de choisir Tinstituteiir sur la liste des 
éligibles, dressée par la commission d^examen. 

La part de liberté laissée aux pères de famille était déjà bien 
restreinte. Prieur (de la Marne) qui venait de « régénérer » la ville 
de Vannes et le département du Morbihan, en destituant les admi- 
nistrateurs, en faisant écrouer les fonctionnaires de tout ordre, en 
rendant, suivant ses promesses, « les sans-culottes tout«puissants% » 



1. Art. 12 et 21 

2. « Je me promets à moi-même de ne point ro'éloigner qae le peuple ne soit 
veogé, le régoe des cootre-révololionnaires détruit, les saos^ulultes toal-puixsaDts, 
qoe la révolution ne soit faite. Car ici n'a point été renfermée la Bastille, ici D*a 
point été fait le siège do palais d*nn tyran ; ici des victimes n'ont point été immolées 
à la liberté, et cette forte secousse, nécessaire pour arracher les âmes de leur assiette, 
pour relever la classe longtemps pressurée de son abattement, pour asseoir le 
DOQYeaa régime, n'a point en lien. La république est à créer, la révoluUon est à 



UN INSTITUTEim EN L'AN U 301 

trouva celte part trop considérable. Il se substitua aux commis- 
sions d'examen et à l'assemblée des pères de Tamille et tuteurs : 
sans se préoccuper do vœu des intéressés, sans se rendre compte 
de la valeur intellectuelle et morale et des aptitudes profession- 
nelles des candidats, il nomma directement les instituteurs. 

Nous avons sous les yeux un certain nombre de rapports rédigés 
par les élus de Prieur : quelques extraits d'un de ces documents 
dont nous respecterons scrupuleusement le style et l'orlhographe, 
montreront comment ces instituteurs improvisés comprirent et 
exécutèrent la mission rpii leur était confiée. 

Le 29 pluviôse an II, i 7 février 1794, Guillaume Kerhouant, ouvrier 
du port de Lorient. recevait de Prieurune commission pour remplir 
lesfonctioiisd'instituteurdanstelle commune dudistrictd Hennebont 
qui lui serait désignée par l'administration. Le directoire du dis- 
tricl, après avoir entendu l'agent national, nomma Kerhouant insti- 
tuteur de la commune de Languidic, ajoutant que ledit citoyen 
c jouirait des avantages attachés a cette place quand la loi les au- 
« rait réglés et fait connaître. • Bien que Kerhouant assure qu'il 
s'est rendu à son poste dès la réception de sa nomination, une note 
mise au pied de Tarrèié du district fait connaître que la commis- 
sion délivrée le i«' ventôse — 19 février, ne fut enregistrée à la 
maison commune de Languidic que le 20 germinal an II — 9 avril 
1794. Six semaines après son installation, le 5 prairial — 24 mai, 
Kerhouant dressait le rapport que nous allons reproduire en par- 
lie. 

On sait qu'aux termes du décret du 30 mai 1793, relatif à réta- 
blissement des écoles primaires, les instituteurs avaient un double 
mandat. Ils devaient « enseigner aux élèves les connaissances élé- 
« mentaires nécessaires aux citoyens pour exercer leurs droits^ 
« remplir leurs devoirs et administrer leurs affaires domestiques. » 



foire. » (Rapport des opérationt faites à Vannes par Prieur {de la Marné), représen^ 
lanl du peuple^ avec Marc^Anloine Julien, commissaire du Comité de salut public de 
U Comremtofi nationale. Vaoaes, chez BizeUe, imprimear da dépârteineut, 1793.) 



Î08 Ulf INSTITUTEUR W h^A» U 

Ils étaient chargés, en outre, « de faire aux citoyens de l'an et 
« de Tautre sexe, des lectures et des instructions une fois par 
« semaine «, i Cette dernière partie du programme met tout 
d'abord en éveil la soUicilude de Kerhouant. 

« Je fis, dit-il, assembler le club qui ne s'ailoit assemblez que 
« trois fois depuis le 27 brumaire, jour de son établissement. Il 
« ne Ta pas été depuis. Je portai le premier la parole en madres- 
« sent au cultivateurs. Je leur parla des grands ventages de la 

< Révolution, je parla au peuple de ses vrais ennemis, je cher- 
« cha par toutes sortes de maut énergique à Tenflammer de 
« Tamour de la liberté et de la patrie a luie faire concevoir une 
« haine implacable pour les rois, les traites de toutes espesces, 
« pour toutes les grands de la terre qu'il faut abattre et en faire 
« des marchepieds. * 

Quelques jours plus tard, 'Kerhouant convoque le peuple à as- 
sister à une cérémonie patriotique : 

« Je fis gillotiner en efigie, Harbeufl et Kerfili émigrés, il me 
« seroit trop lonc d'en faire les détailles et de pindre Témulation 

< que cela donna. Cet aupieds de l'arbre de la liberté sur une 
« étale de boucher que cette cérémonie at été fait. 

« La tette de Marbeuf a tété déchirer avec fureur et l'autre por- 
« té au bout d'un sabre. Les trons ont été porté en triomphe avec 
c les biniou et au cri de : Vive la nation ! vive la république ! 
c hors du bourg pour estre brûler et l'on a dencer la carroainoole 
« autour du feu. » 

Kerhouant ne parle pas de ses élèves ; mais il y a lieu de 
croire qu'il leur a fait réserver une place d'honneur pour assister 
à cette fête. Il s'occupe du recensement des grains et de la re- 
cherche des réfractaires. Quand les jeunes gens faisant partie de 
la première réquisition sont appelés à se rendre à Henneboni, 
Kerhouant harangue le peuple. Il se contente de ce bref résumé : 
« je dis ce que je devais dire. » Kerhouant conduit les jeunes gens 

1, An. â et 4. 



UN mSTITlTTEUE EN Ii'AN II 208 

à JleDneboDt, leur donne un drapeau dans la salle do district et 
les accompagne sur la route de Baud. « Je les quila, dit*il, après 
« les avoir encourage, pratcbés l^aubeaissence aux chefs, embrassé 
« un grand nombre et répété plusieurs fois, mes enfants ne déser- 
« tez pas ou si vous le faites vous attirerez sur vous et sur vos 

< fammilles les plus grands des malheurs. » 

De retour à Languidic, Kerhouant essaie de reconstituer la 
Société populaire : sa motion est rejetée parce que« les clubs occa- 
sione des disputes. » £n outre, on lui fait remarquer qu'il est 
impossible de trouver assez d'hommes instruits dans une campagne 
pour former une Société populaire, et un personnage assez capable 
pour remplir les fonctions de président. Kerhouant trouve ces rai* 
sons peu sérieuses : « j'apelle dangereuses, dit-il, des opinions 
c semblables puisqu'ils tendents à établir des principes contraires 
« à la sainte égalité et à les éloigner de toutes association et fonc- 
c lion publique, les sen culotte vray deffenseurs de la liberté et 
« des droits naturels de l'homme. » 

Au milieu de ces multiples occupations, que devient l'école 
confiée aux soins de Kerhouant ? 

« Je me suis installez le premier floréal * après avoir fait enre- 
« gistrer ma commission dans la ci-devant chapelle des fleures '. 

< La cloche sonne depuis ce jour à dix heures pour l'école qui 
c dure quatre et la décade pour ceux qui veulents se rendrents au 
« temple de la raison. » Il a quatre-vingts élèves et il en aurait un 
plus grand nombre si l'on n'avait pas répandu de faux bruits sur 
son compte. D'ailleurs, bien qu'il ait reçu avec plaisir sa commis- 
sion d'instituteur, il est prêt à la rendre au district^ si on lui 
démonbre que la commune n'a pas besoin de maître d'école ou 
« lorsqu'il seras prouvez qu'un autre rempliroit mieux les fonc- 
« tiens. » Kerhouant ne parle pas de son plan d'études dans lequel, 
sans doute, l'orthographe n'avaitjamais été comprise, étant classée 



1. 90 arnl 1794. 

2. La cbapaUe des Fleurs, située «a boorg de Laogoidic sur U route de UndéYint, 



204 Vn INSTITUTEUR EN L*AN U 

au nombre des connaissances danuereases. réservées aux seuls ari%- 
tocrates : la fin du rapport conlienl la profession de foi de Kerhou- 
anl au point de vue religieux et indique les procédés auxquels Tins- 
tituleur avait recours pour inspirer à ses élèves Tamour de la Révo- 
lution et pour leur donner en même temps a Téducation physique, » 
prescrite par le décret du 30 vendémiaire an II. 

c L'on a dit que j'enseignais la religion de la nation. Je ne 
« connois d'antre véritable religion que celle de la raison, d^autre 
a Dieu que celuie qui a créé toutes chauses. Lorsque Ton brisa 
€ issie les idoles et les tabernacles, je fit mon possible pour con- 
te soller mes concitoyen^ issie les meilleurs patriotes repète sen- 
« cesse qu*il va venir des ordres pour relever les croix, et moi je 
« voudrais voire ramasser ces débris et les vendre au profit de la 
« République. 

<c Les pratie constitutionnels vont revenir pour continuer leurs 
« fonctions comme par le passé. Si une partie de cela pouvoitestre 
c vrai, je le croirez quand il le faudera; mais pour croire le tout, je 
« ne le peu, parce que la raison et la révoluliou française ne 
« peuvent réellement rétrograder. Je continuerez jusqu'à nouvelle 
« ordre à instruire mes élèves dans le temple de la raison devant 
« le bonnait de la liberté. Je leur direz la vérité pendant que je 
« serez au millieu d'eux et j'esperre qu'ils aubaiirons à ma voix 
« comme ils le firent le deux de ce mois lorsque je lœurs dit mes 
« enfants un praîte refractnire vien de s'évader, allons le chercher 
« dans les bois, les gênais, informons-nous dans les villages si, on 
« ne Ta pas vue passer. Les enfants se rependentsdans les environs, 
« une partie d'eux le trouve dans le bois de Kercadic, ils criers 
€ tous le voilà, la garde l'arrette et le livre au gendarme. Ce fut là 
« que je trouva l'occasion de me debender contre les prattres, 
« laurs boites aux ongants et les autres bijouteries du fanatisme. 
« Ce que j';iVois ditaitoit une bonne leçon pour les grands et pour 
« les pelils. Je dits en finissant au réfractaire : tien voilà mesenfans 
« je ne leur direz jamais de mensonges comtois et toutes tessem- 
« blables. Le maire fit donner du cilre aux enfants pour les défa- 



UN INSTITUTEUR EN L'AN H 205 

« tigoé et les payer du service quils venoieot de rendre à la 
« république. » 

La glorificalion de la guillotine, la poursuite des prêtres inser- 
mentés, des réfractaires, des déserteurs, la délation exercée contre 
tous les fonctionnaires, Tassociation des enfants à ces bassesœuvres 
de sectaires et de policiers, tel est le programme des misérables 
investis par Prieur de la noble et délicate mission de l'instruction 
et de l'éducation de Tenfance. Ne faut- il pas chercher dans ces faits 
une des principales causes des protestations indignées, des coura* 
geuses révoltes des paysans bretons, si ardemment, si sincèrement 
catholiques, contre ces tyranneaux de village, qui, non contents 
dinoposer à tous le fardeau de leur domination, prostituaient l'en- 
fimce en la rendant complice de leurs actes les plus odieux ? 

Albert Hacé. 



LE RÉTABLISSEMENT DU CULTE • 

DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 

APRÈS LA RÉVOLUTION* 



Le rapport le plus intéressant que nous possédions est celui 
du maire de Guérande. 

« 20 thermidor, an IX. 

« 1* Potiron de Boisfieury^ ex-jésuite, ex-chanoine de Gué- 
rande, aujourd'hui représentant le grand vicaire de 1 évéque 
(de La Laurencie,) exerce son cuite sans avoir fait de décla- 
ration de fidélité à la Constitution ; plus instruit que les autres, 
il a sur les autres une influence qui, jointe aux prétendus pou- 
voirs qu'il tient du soi-disant évêque, fait que ceux-ci n'agis- 
sent qu'après l'avoir consulté ; il tue l'esprit public, il est op- 
posé aux prêtres qui veulent rentrer dans les églises. 

« 2* Bizeul, ex-vicaire de cette ville, exerce en cette com- 
mune ; il est moins dangereux que le premier. 

« 3* Tudeau, ex-constitutionnel retraité, exerce à Saille ; il 
est un lâche qui a été tour à tour révolutionnaire et antirévo- 
lutionnaire ; s'il avait de quoi faire bombance, il ferait ce 
qu'on voudrait. 

« 4* Baudetf ex-vicaire du Croisic, exerce à Keralland ; il 

^ Voir la limison d'août 1884. pp. 115-132. 



LE RéTABLISSENËNT DU CUtTS DANS LB DtOCÈSE DE NANTES S07 

n'a jamais été constitutionnel ; mais au reste ressemble au 
précédent. 

« 5* Jagorel exerce dans l'église de Piriac ; il est constitu- 
tionnel et se conduit parfaitement bien ; il faudrait que le Gou- 
vernement soutînt et encourageât mieux ceux qui font comme 
lui. 

« 6* Sauvaget, à Mesquer, exerce dans Téglise sans avoir 
fait sa déclaration ; au commencement il a été révolutionnaire ; 
il n'y a que la suppression des dtmes qui Ta alarmé comme 
bien d'autres ; avec un peu de politique on pourrait peut-être 
en tirer parti. 

« 7" Rivalan, à Saint-Molf, revenant d'Espagne; il m'a paru 
de bonne disposition. 

« Il y a en outre à courir dans le territoire les nommés : 
Guénel, d'Herbignac ; Le Ouen, de Saint-Molf ; Perraud, de la 
Chapelle-des-Marais. Ceux-ci courent partout et vendent à haut 
prix les tours de leur métier ; à Escoublac, où est le plus 
souvent Perraud, on sonne les cloches comme avant la Révo- 
lution. Ces hommes qui, s'ils étaient appréciés, ne pourraient 
faire aucun mal, en font cependant beaucoup, en raison de la 
crédulité et de Tignorance des habitants : ils remarient, ils 
rebaptisent, etc.. 

« Salut fraternel. — Chottard, maire ** » 

Voilà une pièce qui donne l'idée du genre : l'auteur recom*- 
mande les prêtres les moins recommandables et signale à la 
police ceux que les populations entourent d'estime ; il parle 
des uns et des autres en termes méprisants et avec une im- 
piété qui ne se dissimule pas* 

Le dépôt départemental contient un grand nombre de do- 
cuments, portant cette date, qui, presque tous, appartiennent 
à l'arrondissement de Nantes. Nous ferons mention de quel- 
ques-uns pour éclairer la question présente, à savoir sur quelles 

i. Arch. Dép. Série V. CortespondancB générale. ^PoUa. 



208 LR RâTABUSSEHBNT DU CULTE 

bases on essayait d'établir la nouvelle organisation, se plaçant 
en dehors de toute intervention de l'autorité ecclésiastique, 
seule compétente en ces matières. 

Le maire de Machecoul déclare un seul prêtre existant 
dans sa commune, « un nommé F. Priou (ancien \icaire delà 
Trinité), mal vu des veuves et des orphelins ; il prétend qu'il 
a exercé ici pendant les massacres. » A Garquefou on signale 
« Pichot (jureur qui abdiqua), le seul qui soit dans la loca- 
lité ; il n*habite que depuis les derniers troubles, et sa moralité 
nous est peu connue. » A la Ghapelle-Heulin, M. Marchand, de 
Montoir, « prêtre réfractaire qui, dans la guerre civile, ne 
s'est pas conduit comme il aurait dû le faire. » Monnières ne 
se montre pas plus juste que les autres communes : « P. Le- 
prince qui ne dit rien contre le gouvernement ; Robin, de la 
Ghapelle-Basse-Mer ; Marchand, de la Ghapelle-Heulin ; Mon- 
tinié (A. Petitbeau de Montigny, ancien vicaire de Vallet) 
lesquels ne valent rien. >» Le magistrat de Yallet confirme ces 
faux renseignements : « Petitbeau de Montigny, prêtre déporté ; 
Herbert, resté dans la Vendée ; ils se conduisent assez bien, 
quoiqu'ils ne fréquentent point ceux qu'ils appellent des 
intrus. » La Haie-Fouassière dénonce M. Toublanc « qui ne 
néglige aucune occasion de nuire au gouvernement et à ceux 
qui le soutiennent ; il jouit de la plus entière confiance ; il 
ne manque ni de moyens ni de dispositions pour réussir ; ce 
qui le rend plus dangereux. » La municipalité de Bouguenais 
juge ainsi le vénérable aumônier des Garmèlites des Gouëts : 
« prêtre insoumis ; rien n'égale son aversion pour toutes les 
institutions républicaines ; il a beaucoup de partisans dans cette 
commune, surtout parmi ce qu'on appelle les dévotes. » Voici 
comment, à Brain, on apprécie les sijyets : « Math. Debec 
(jureur), natif de Prigné, 37 ans, soumis aux lois; il est depuis 
cinq ans dans cette commune ; il nous console de notre ancien 
curé assassiné à Machecoul en 1793, par des rebelles de la 
Vendée. Cependant, depuis un an, quelques pauvres gens. 



DANS XE DIOCÈSE DE NANTES 

sans éducation ni propriété, Tont abandonné, parce qu'ils ont 
cédé aux instigations des prêtres insoumis, nos voisins, qui 
leur ont fait accroire C^ic) que c'était un péché d'aller à ses 
offices ; ils sont en petit nombre. » 

Grâce à Dieu, l'aberration et les préjugés révolutionnaires 
n'avaient pas perverti l'esprit de toutes les localités du Dépar- 
tement ; un grand nombre de nos paroisses ne craignent pas 
de proposer au Préfet les noms les plus honorables. 

A Gétigné, on désire garder MM. J-B. Lemarié (ancien curé) 
et F. Beaufreton (prêtre originaire de l'endroit) « qui jouissent 
de l'estime des honnêtes gens. » Glisson réclame : « M. Gh. 
Pâquereau (ancien vicaire de Gorges), déporté en Espagne, à 
la fin de 1792, et rentré en fructidor ; il y a environ neuf 
mois qu*il est ici ; il est honnête, engage à la paix et réunit 
tous les esprits. — Signé : Méchinaud. » Montbert recom- 
mande « M. Gestin, âgé de 54 ans, faible de tempéramen , 
néanmoins très actif ; depuis 1784 pasteur de cette paroisse» 
et de Geneston (depuis la Révolution) ; il n'a point abandonné 
son troupeau pendant les guerres de Vendée ; depuis la tran- 
quillité, il s'est contenté de lire à son prône Texplication de 
l'évangile. » A Mauves, c'est « M. G.-P.-Barnabé Cosson, âgé 
de 36 ans, qui exerce depuis 15 mois ; il a joui jusqu'à ce jour 
de l'estime publique. » Lagarde, maire de la Ghapelle-sur» 
Erdre, parle dans les meilleurs termes d*un ancien vicaire 
de la paroisse, qui a fait beaucoup de bien pendant les 
mauvais jours dans tout le canton : « M. Mercerais, dont la 
conduite exemplaire mérite les plus grands éloges ; il est 
regardé comme lenfant de cette commune, puisque, depuis 
l'âge de 7 ans, il y a toujours résidé, à l'exception des années 
de séminaire ; il s'est borné aux seules fonctions de son minis- 
tère ; il ne s'est jamais occupé d'aucune affaire publique et a 
toujours respecté les lois du gouvernement. » On écrit d'Aigre- 
feuille, au sujet de M. Delsart : « Il jouit de l'estime de tous 
les honnêtes gens. » A Saint-Philbert, on désigne « M. Ph. 

TOME LVI (VI DE LA 6« SÉRIE)* 14 



SIO LS nifÂMUSsnaxn m culte 

Léaoté, desservant en chef de cette commune, qui réside 
depuis environ neuf ans ; sa conduite Ta toujours fait estimer 
dans ce pays ; il est Tami de la paix. ^ J. Giouet, prêtre depuis 
la Révolution, réside depuis quinze mois; sa conduite morale 
ne diflère en rien de celle de son supérieur ». 

Enfin, bien d*autres communes répondent aux ordres du 
Préfet dans le courant de thermidor : Le Bignon recommande 
M. Odéa; — Paulx, J. Guilbaud ; — Basse-Indre, B. Michelot; 
— Ghàteau-Thébaud, P. Aguesse et J. Vie ; — Pont-Saint- 
Martin, Le Maître ; — Saint-Golombin, Pelletier ; — Basse- 
Goulaine, Gosnard du Moutiers ; — Goi^es, Math. Durand ; — 
Saint-Herblain, Ph. Mahé ; — Legé, M. Gilliers et Gh. Barbe- 
dette; — Trellières, Daniel, etc.. 

Des informations de mauvaise source, des patronages et 
des influences secrètes, des réclamations et des intrigues 
faisaient aux organisateurs une tâche difficile, dont Taccom- 
plissement ne demanda pas moins d'une année entière. Les 
prètresjureurs qui mettaient autant d'empressement à accepter 
le Goncordat qu'ils avaient mis de zèle à embrasser la Consti- 
tution de 1790, jetaient le trouble et la discorde parmi les 
populations rurales et se recommandaient aux faveurs de la 
République ; celle-ci, sous prétexte de concilier les esprits, 
força les nouveaux évèques à faire entrer dans leur commu- 
nion bon nombre d'entre eux. 

A Nantes, cependant, la pacification devait s effectuer d'une 
manière plus prompte que dans les autres diocèses de Bre- 
tagne ; la scandaleuse conduite de Minée avait depuis long- 
temps éclairé les fidèles catholiques et jeté le discrédit sur les 
prêtres partisans de Tintrus. 

Toutefois, ces ecclésiastiques qui, pour la plupart, n'avaient 
point fait de rétractation, obtinrent largement dans la distri- 
bution des cures et des titres. Ms' Duvoisin fut obligé de prendre 
le grand vicaire qui lui fut désigné, M. Gilles-Bertrand Garnier *, 

I. Un peu déconsidéré par la conduite imprudente quil tint pendant les 



DANS LE DIOGÉSB DE NANTES 214 

né, en 1756, à Chàteaubriant, ordonné en 1780, docteur en 
théologie, vicaire à Ligné, nommé à la cure de Teille le 31 
décembre 1783 ; il eut le courage de rétracter le serment qu*il 
avait inconsidérément fait, et se tint caché dans la suite, en 
exerçant son ministère ; par sa conduite édifiante, il sut se 
faire pardonner sa faiblesse et s'attira Testime des bons catho- 
liques. Parmi les curés intrus de Nantes, quelques-uns reçurent 
des faveurs auxquelles, ce semble, ils n'eussent osé prétendre : 
M. Lefeuvre, recteur de Saint-Nicolas, fut maintenu dans sa 
paroisse ; Tardiveau, de Saint-Similien, fut placé à Pomic ; Gui- 
bert, de Sainte-Croix, devint curé de la nouvelle paroisse, érigée 
au fauboui^ de Pirmil ; Pimot, de Notre-Dame, alla de mau- 
vaise grâce à Bourgneuf, d*où il devait bientôt rentrer à Nantes, 
comme chanoine honoraire, pour y mourir, avant même d*être 
installé. 

Le vénérable Chapitre de Téglise cathédrale ouvrit ses rangs 
à quatre ecclésiastiques, du nombre de ceux qui le compo- 
saient avant la Révolution: MM. de Boissieu, de Hercé, Dubreil 
et de Mélicnt atné. Celui de Guérande qui n'était point rétabli 
fut représenté dans celui de Saint-Pierre par M. J.-L de Mont! ; 
Tancien clergé rural, par M. Landays-Dupé. Un étranger au 
diocèse, par faveur, y trouva sa place, M. Guillon deLongpré, 
qui, le 30 pluviôse an XI, résidant à Paris, s'excuse auprès du 
Préfet de n'avoir pu se rendre à son poste et se recommande 
à ce magistrat « dont il a connu la famille, dit-il, en faisant 
ses études au collège de Goutances. » Ce fut un étonnement 
pour tous de voir figurer parmi les chanoines titulaires un 
ancien religieux qui s'était couvert de honte par l'abdication 
de son sacerdoce, le P. Pierre Etienne, ancien provincial de 
Rennes, gardien des Cordeliers de Nantes. 

Cent-Jours, il mourut simple chanoine bonoraii'e, le 30 mai 1830. — 
M. Leflô de Trémelo garda les pouvoirs et la dignité qu'il tenait de M" de 
la Laurende (1789). Né à Saint-Laurent, en 1742, nommé, étant clerc 
tODBuré, chanoine de Guérande, le 24 mars 1739^ InvesU pins tard de la 
dignité de chantre dans le même chapitre, pois grand yicaire d$ Dol| Il 
finit 868 jours à Nantes, en 1813. 



213 LE RÉTABLISSEMENT DU CULTE 

Né en 1735, il fit profession dans son ordre en 1754 et 
obtint le grade de docteur en Sorbonne ; il donna acte de son 
serment constitutionnel le 29 oct. 1793, prêta un nouveau ser- 
ment le 19 fructidor an V, et déclara plus tard, pour toucber 
sa pension, ne s*être point rétracté. Le 26 brumaire an VI, on 
lui accorda un certificat de résidence. 

Furent affiliés au Chapitre 22 ecclésiastiques qui prirent le 
nom d'honoraires ; quelques mois plus tard, Mk^ Duvoisin fît 
17 autres promotions semblables pour récompenser ces vail- 
lants confesseurs de la foi que Tâge et les infirmités rendaient 
incapables de prendre un ministère actif. 

Il entra, dans la nouvelle organisation des curés, une cin- 
quantaine d'ecclésiastiques assermentés qui s'étaient ou ne 
s'étaient pas rétractés : dont 3 de première classe, dans la ville 
épiscopale, ceux de Saint-Nicolas, Saint Similien et Saint-Jac 
ques ; 4 de 2® classe, dans les campagnes, ceux. d'Ancenis, 
Pomic, Saint-Gildas et Bourgneuf. Mais la plupart des paroisses 
avaient à leur tôte des pasteurs que la persécution et l'exil 
avaient encore rendus plus dignes de la confiance ; quelques- 
unes eurent le bonheur de revoir ceux-là mêmes qu'elles avaient 
connus autrefois. 

Sans doute on ne pouvait dire que satisfaction avait été 
rendue à tous ; à une époque de transition comme celle dont 
nous faisons l'histoire, il était impossible de tenir compte des 
événements passés et de prévoir ceux de l'avenir. D'ailleurs, il 
fallait bien user de pardon et de miséricorde pour les cou- 
pables, et la pression gouvernementale n'était pas à mécon- 
naître en ces affaires. 

Parmi les mécontents, beaucoup ne devaient point être 
écoutés. En voici un exemple : 

<c 16 brumaire an IX. 

« Je suis prêtre constitutionnel, écrit le réclamant ; cette 
qualité suffit pour vous faire sentir, citoyen Préfet, ma triste 
situation, tandis que d'autres nagent au sein de l'abondance. 
J'étais religieux, par conséquent sans patrimoine. Toujours 



DAMS LE DIOCÈSE DE NANTES 213 

fidèle aux lois, j*ai refusé des avantages qu'un moins philosophe 
que moi aurait acceptés. J*ai plusieurs fois vainement demandé 
une place au Département et à la Municipalité ; le nombre des 
aboyants a étouffé ma voix. Cependant mon âge (58 ans), mon 
civisme connu de tous mes concitoyens, mon écriture et les 
pertes que j*ai essuyées de la part des rebelles auraient dû 
parler en ma faveur. L'administration municipale me nomma 
son secrétaire le 27 pluviôse an IV et je suis resté en fonction 
* 7 mois et 15 jours ; pour ce travail je réclame 625 francs qui 
ne m'ont point encore été payés. 

« Denis Lucas, rue du Marchix, 49 *. » 

Dans la paroisse de Saint-Vincent-des-Landes, il se passa un 
fait fort singulier que nous allons rapporter et qui montrera 
combien il était facile d'abuser des populations de la campagne 
qui, privées de tout secours religieux, se confiaient au pre- 
mier venu, leur offrant son ministère. C'est ainsi que beaucoup 
de prêtres constitutionnels étaient parvenus à conquérir l'affec- 
tion de ces pauvres gens, trop simples pour discerner le bien 
du mal. 

Le 7 pluviôse an X, la police arrête à Saint-Vincent un indi- 
vidu, exerçant le culte comme prêtre catholique, du nom de 
Jean-Jacques Larcher, dit Lepelletier, originaire de Rouen. 
Malgré les protestations et les réclamations des habitants, il 
est incarcéré à Nantes, dans la maison des Frères ; dès le len- 
demain de son incarcération, il écrit au Préfet, pour en obtenir 
la grâce de retourner à son"presbytère, afin de mettre ordre à 
ses affaires. 

Il avait été dénoncé à Fouché, comme personnage suspect. 
Dans l'interrogatoire qu'on lui fit subir, il affirme avoir été, 
avant la Révolution, prêtre de chœur à Saint-Étienne-du- 
Mont, à Paris, puis être entré dans la 20« brigade, arrêté à 
Douai en frimaire an IV, détenu jusqu'au 4 messidor, et à cette 
dernière époque déporté en qualité d'émigré. 

Le mois suivant, il rédigea pour le Préfet un long mémoire 

i. Arch. dép. Série V. Personnel ecclésiasHque. 



314 Ll RÉTABUSSEIIBIfT DU CULTE 

sur les Principes et la liberté du culte religieux. Ce curieux do- 
cument est digne d*un fou : nous en citons quelques extraits. 

« Ego sum secundum régula [sic). Dans la direction de mes 
pas vers la France, avant que d y rentrer, je n eus d autre but 
qu'une vie paisible sous Tégide des lois. — Le ministère de la 
morale» conséquence des principes religieux, eut un nouvel 
attrait pour moi. Etant éloigné de tout ce qui Tavait rendu 
opposé au Gouvernement né de nos mouvements politiques, je 
m'élançai dans cette carrière, en prenant la paix et TEvangile 
pour boussole. — A ces traits vous reconnaîtrez sans doute 
le ministre d'une religion sainte, fille du ciel, descendue du 
sein de TEtemel, pour le repos du monde et le bonheur des 
humains... » 

C'est sur ce ton que cet insensé poursuit ses phrases so- 
nores et vides. De la lecture de cette pièce il résulte qu'il a 
fait sa soumission devant le sous-préfet de Glèves^ puis devant 
le maire de Saint-Vincent ; qu'il s'est rendu « chez les ci- 
toyens Leflô de Trémélo et Ghevigné de BoischoUet, pour recon- 
naître et admettre une discipline et des chefs ; » qu'il parvint 
à tromper les grands vicaires eux-mêmes et que bientôt après 
ils lui refusèrent tout pouvoir spirituel. La seconde partie de 
l'écrit est consacrée à prouver par quatre considérants que ces 
messieurs n'ont pu lui ravir la liberté d'exercer le culte ; il 
finit en lui demandant son élargissement. Gracié à la suite de 
cette démarche, il quitta le Département et fut de nouveau 
arrêté dans le Gard. Le 19 décembre 1805, détenu à Bicêtre, 
il écrit au Préfet et à TEvêque de Nantes une lettre qui révèle 
que les soupçons portés sur sa personne n'étaient que trop 
fondés et qu'étant simple laïque il avait joué à Saint-Vincent le 
r61e sacrilège de curé. Il demande en môme temps pardon de 
sa conduite indigne, en promettant « de rentrer dans la voie 
de l'honneur ; » il supplie Monseigneur de revalider tout ce 
qu'il a pu faire comme administrateur des sacrements *. 

i. Archives départementales, Série V. Suspect», 



DANS UB DIOCÈSE DB NAUTES 315 

Les nominations préparées par les grands vicaires délégués 
furent ratifiées solennellement et reconnues canoniques par 
Msr Duvoi^in, le 26 janvier 1803. C'est à partir de cette date 
que l'indemnité promise et due par l'Etat commença à être 
servie aux ecclésiastiques occupant des positions légales. L'évé- 
que recevait 10^000 francs ; les grands vicaires et les curés 
de 1* classe, 1,500 ; les chanoines et les curés de 2® classe, 
1,000 ; les desservants, 500. On ne pouvait bénéficier d'une 
pension à moins d'être septuagénaire ; le curé de Pornic, 
J. Tardiveau, né en 1729, se trouvait seul dans ce cas ; mais si 
la pension à laquelle on pouvait avoir droit était supérieure au 
traitement, le surplus devait être accordé. Ces sommes étaient 
payées trimestriellement et s'élevaient pour une année au 
chiflVe approximatif de 100,000 francs ^ 

Quoiqu'on rendit aux desservants des campagnes leurs pres- 
bytères et leurs jardins, si toutefois ils n'avaient pas été alié- 
nés, ces pauvres ecclésiastiques, qui n'apportaient de Texil que 
Ja misère et les infirmités, se trouvaient dans un grand dénue- 
ment ; ce que quelques-uns recevaient de 1 Ëtat ne représentait 
mènae pas la portion congrue de l'ancien Régime qui était fixée 
à 700 francs. 

Le 27 germinal an XIII, le Préfet écrivit aux communes, 
pour les engager à venir en aide aux desservants qui n'étaient 
point rétribués par le Trésor public. 

Les indemnités allouées par l'État étaient une bien petite 
compensation : la justice réclamait de lui qu'il fît une plus 
large part à ce clergé appauvri et dépouillé de ses biens par la 
Révolution et qui, si généreusement, avait fait le sacrifice de 
son patrimoine séculaire. Pie YII, au nom dei'Église, aban- 
donna tout et laissa aux acquéreurs des biens nationaux un 
titre valable de propriété. 



1. Archives départementales, Série V. Traitement du clergé. Etat des ré- 
partitions. 



216 LE RiTABUSSElfENT DU CULTE DAMS LE DIOCÈSE DE NANTES 

A cette époque, les pensions qui avaient été refusées précé- 
demment aux prêtres insoumis leur furent fidèlement servies. 
75 assermentés; réguliers ou séculiers, étaient pensionnés de 
FEtat, d'après la liste dressée le 15 germinal an IX, et rece- 
vaient de 600 à 1,000 francs, selon leur âge et leur qualité. La 
liste du 3 prairial an X comporte 510 pensionnaires des deux 
sexes ; celle du 11 niv6se an XI donne les résultats suivants : 
Chanoines, 5 ; — Curés, 9 ; — Vicaires, 7 ; — Prêtres béné- 
ficiers, 27 ; — Sacriste, 1 ; — Chartreux, 1 ; — Bénédictins, 3 ; 

— Cordeliers, 2 ; — Dominicains, 2 ; — Récollets, 2 ; — Visi- 
tandines, 13 ; — Fille de la Charité, 1 ; — Bénédictines, 2 ; 

— Calvairiennes, 11 ; — Cordelières, 8 ; Saintes-Glaires, 3 ; 

— Pénitentes, 13 ; — Fontevristes, 9 ; — Carmélites, 24 ; 

— Ursulines, 22 : — Total, 140 personnes, qui touchent en- 
semble 85,423 francs, 24 centimes. 

Il se trouvait alors deux catégories d'ecclésiastiques qui ne 
voulaient ou qui ne pouvaient pas bénéficier des largesses de 
rÉtat : les anliconcordataires et ceux qui vivaient de leur for- 
tune personnelle ou qui, par principe, refusaient tout argent 
puisé dans le trésor de la République. 

On ne devrait donc point, pour établir la statistique exacte 
des prêtres résidant dans le diocèse en Tan XI, se fixer sur le 
nombre des indemnisés. Du reste, il est assez difficile d*avancer 
un chiffre précis ; cependant, nous ne croyons pas nous éloigner 
beaucoup de la vérité en l'élevant à 500 environ. 

C'était, hélas ! bien peu pour travailler à la restauration reli- 
gieuse d'un si vaste diocèse. Et encore beaucoup des survi- 
vants étaient trahis par leurs forces ; la maladie et la mort 
devaient décimer leurs rangs. Messis quidem multa, operarii 
auiem pauci. 

L ABBÉ P. Grégoire. 

{La suite prochainement) 



U BRETAGNE A L'AGÂDËHIE FRANÇAISE 
XIII* 

UABBÉ TRUBLET 

(1697-1770)* 



VI 

Le Pauvre Diable. 

(1760) 



M. l'abbé Trublet, écrivait Grimm en mars 1754, vient de donner 
une nouvelle édition de ses Essais de morale et de littérature aug- 
mentée d'un troisième volume. C'est toujours la même chose, 
l'auteur saisît toutes les occasions pour faire VÉloge des Jésuites : 
il n'y a rien dire à ce'a ; mais il a Tair d'en vouloir ë M Rousseau 
et surtout à M. d'Alembert. à l'occasion de l'article Collège dans le 
troisième vohime de VEncyclopédie. C»*la me paraît maladroit ; 
avant que d'attaquer des hommes aussi redoutables, il faut y songer 
deux fois *. 

Ces derniers mots d'un contemporain bien placé pour connatlre 
le fort et le faible du parti philosophique donnent à eux seuls l'ex- 
plication de toutes les satires dont fut assaillie la vieillesse de Tabbé 
Trublet. Avant d'attaquer un homme aussi redoutable que le pa- 
triarche de Ferney, il eut dû y songer deux fois. Mais Tarchidiiicre 
de Saiot-Halo était une nature simple et franche. Il eut le malheur 



* Vohrla lifraison d'aoftt 1884, pp. 96-114. 
1. Corm. de Grimm. I. 125. 



218 LA BftETAGlfB 

de dire ouYerlementce que bien des lecteurs pensaient comme lui, 
sans oser le proclamer tout haut, et cetle franchise occasionna sa 
perte. 

Ce fut au mois de mars 1760 que parut ce malencontreux qua- 
trième volume des Essais de litléralure et de morale qui devait 
mettre le feu aui poudres. Nous citerons le passage qui causa tout 
le mal : on le trouve au chapitre XXI de la dissertation sur la 
Poésie : et nous pensons qu'il importe de le reproduire tout entier, 
parce que c*est la pièce capitale du procès. Si Trublot n*avait pas 
écrit ces deux pages, sa réputation serait encore intacte : on le 
citerait parmi ceux qu*a loués Voltaire, comme nous le verrons plus 
loin en faisant ressortir le contraste des deux situations : et son 
nom ne serait pas fatalement appelé dès qu'on prononce le mot de 
compilation ou de compilateur. Après cela, attaquez-vous encore 
aux Olympio littéraires ! 

Donc, voici le corps du délit : 

« Lucain n*est pas poète par la construction et la forme générale de 
sa Phar^ale .* mais il l*est autant et plus qu'aucun auire par les dé- 
tails! et par le stile. Or c'est le stile qui fait proprement le poète. Si c'étoît 
le plan et Tordoonance de Touvrag^, Chapelain seroit peut être le pre- 
mier de tous les poètes anciens et modernes *. On sait là-dessus le sen- 
timent de AI. Huet. 

On a dit de La Motte, comme Despréaux Tavait dit de Chapelain : Que 
fC écrit-il en prose? 

Mais si ce mot étoit une critique, c*étoit aussi une louange ; il y a très 
peu de mauvais poètes dont on pûl le dire, et qu'on dût inviter à écrire 
en prose. 

M. de La Motte a fait la plus grande partie de sa prose à l'occasion de 
ses vers. Fussent-ils aussi mauvais que quelques critiques l'ont dit, cette 
prose est si belle qu'en sa faveur il faudroit les lui pardonner. Quoique 
je sois bien éloigné de mépriser les veri de M. de La Motte, je voudrois 
qu'il eût mis à écrire en prose le tems qu'il a employé à écrire ses vers... 

Ce que je viens de dire de M. de La Motte, je le dis de M. de Foliaire , 

1. Voir notre Étnde sar Chapelain, dans la Bretagne à l'AcadémU françtue «m 
XVII' siicU, 2- édition. ~ Paris, Palmé, 1879. In-8*. 



A l'acabémie française 219 

et qaoiqaa j'estime beaucoup ses ^etf et en particulier sa Henriade et 
plusieurs de ses tragédies, j'y reDoncerois sans peine pour autant d'où* 
▼rages en prose, aussi beaux et aussi travaillés que plusieurs d» ses ou- 
vrages en vers. Quant à ses pièces fvgiiives. Je suis charmé de les avoT et 
aucun ouvrage en prose ne m'endédomiuageroit. Cesl laquelesvers sont 
bien placés ; voilà leur véritable emploi, et peut-être le principal talent 
de M. de Voltaire. Ou moins personne ne lui conteste la supériorité en ce 
genre, et une supériorité vraiment originale. 

Le Xé/i^na^rti^ est encore plus lu que la Henriade; non qu'il vaille 
mieux, mais il est en prose. 

La ffenria>te en est plus belle, plus admirable, plus étonnante d'être 
en vers ; le Té/émaque en est plus agréable d être en prose. 

On a osé dire de U Henriade, et on l'a dit i^ans malignité : Je ne soie 
pourquoi je baille en la Usant ^ 

On a encore appliqué à ce poème le mot de La Bruyère sur l'Opéra : 
a Je ne sais pas comment I Opéra, avec une musique si parfaite et une 
dépense toute royal»*, a pu réussir à m'ennuyer > : Et l'on a dit : Je ne 
sais pus comment la Heariade, avec une poésie et une versification si par- 
faUeSy a pu réussir à m'ennuyer. 

Ce n'est pas le poète qui ennuyé et fait bâiller > dans la Henriade^ 
c'est la puésit* ou plutôt les vers. 

Ce ne sont pas les François qui n'ont point la tête épique, comme le di- 
soit M. de Malezieu à M. de Voltaire ; c'est notre versification qui n*est 
point épique, parce qu'étant d'une part très difficile et de l'autre ennuy- 
e\x%H à la longue par Tuniformité de la mesure et le retour des mêmes 
riipe, elle n 'est pas propre aux longs ouvrages <. 

J'oserai donc en faire Tateu, au hasard de révolter la plupart de mes 
lecteurs. Je voudrais que M. de Vol'aire eût composé la Henriade en 
prose. Jamais perNonne ne fut plus c.tpable que lui de la sorte de prose 
convenable à un pareil ouvrage, d'une prose qui auroii toutes les beautés 
de celle de M. de Féoeloo, sans en avoir les défauts ; aussi coulante^ aussi 
gracieuse et aui<si harmonieuse, mais plus rapide, plus serrée, plus forte, 

1. Cette citation agaça toat particaliérement VoUaire, car elle est de Roileao, à 
pfupos de la Pucelle de Chapelaio. 

2. Ces deux mots sont son ignés dans le texte de l'abbé Trublet. 

3. Je ne suis pas loin d'adupter sur ce poinl le senticnenl de Tabbé Trublet, et 
j*încline à penser que la monotonie de nuire vers alexandrin a beaucoup nai au 
succès de nos poèmes épiques. L*bexamélre htin est beaucoup plus varié. Je rêve 
une tradoction de VEnéide en vers de différents mètres, suivant qu'il s'agit du 
récit, des dialogoes, des comparaisons oo des morceanx lyriqaes. 



930 LA BRETAGNE 

plus pensée^ plut tra?aî1lée. J'ajoute que, comme on peut mettre dans 
un poème en prose tout ce qu*on povrroit mettre dans uo poème en vers, 
mais non réciproquement, on auroil eu daos la Henrpute en pn^se l(»at 
ce qu^on aine et tout ce qu*on admire dans la Eenriade versiAée, et 
mille cbos^-s qui a*y soot pan, qu*on y désire, que M. de Voltaire lui- 
même auroit foulu pouvoir y faire entrer et qull a peut-être essayé de 
rendre, mais qu'il a abandonnées, ou par impuissance d'y réussir, oa 
par trop de déférence aux idées communes sur la nature du poème épique. 
A la vérité, Tonvrage. quoique plus beau en soi, auroit fait moins d'hon- 
neur à Tautf ur auprès de la plus grande partie du public. Il ne lui eût 
pas procuré la gloire à laquelle il aspiroit et qu'il a obtenue, la gloire 
d'avoir eofin donné à sa nation un beau poème épique en vers, et j'a? oue 
qu'elle est bien flatteuse. 

Depuis que j*i«i écrit ceci, igoutait Trublet, j*ai relu la Henriade dans 
l'édition de Gonève, 1756, où 1 auteur a encore perfectionné S4 m «»uvrage ; 
et cette nouvelle lecture* bien liûo de me fair^ abandonner nnon senti- 
ment, m'y a encore confirmé. Si j'ai tort, mon tort est plus grand « » 

Voltaire fut exaspéré par la lecture de ces pages. — Ah ! j'ennuie 
l'archidiacre 1 s'ëcria-t-il. Un obscur rédacteur du Journal chrélien 
ose déclarer que je Tai fait bâiller : Eh bien ! lui, me fait rire, et 
je ferai rire tout le monde à ses dépens '. ~ Aussitôt dit, aussitôt 
fait : et les feuilles du Pauvre Diable inondèrent le pavé de Paris : 
et chacun, en riant, ne se lassait plus de répéter : 

Il compilait, compilait, compilait... 

Nous avons dit précédemment comment Tabbé Trublet reçut ce 



1. Essais tur cUvert tujeU de lilL et de morale, etc. Paris, 1760; t. IV. p. 100-104. 

2. Voltaire Ta répété plus lard en vers, daos une épiire écrite oo peu après U 
mort de Trablei. Elle est adressée à d'Alemliert : 

La guerre est aa Parnasse, au conseil, en Snrbonne : 
AUuns, défendons-noas, mais n'attaquons personne. 

< Vous m*avez endormi, > disait ce bon Trublet; 
Je réveillai mon homme à grand* coups de sifflet, 
h fis bien : cliacun rit, it'fen ris même encore, 
La critique a du bon; je l'aime et je Thonore. 
Le parterre éclairé jage les combattants. 
Et la saine raison triomphe avec le temps... > 



▲ l'académie française 221 

coop droit : mais sa palience ne larda pas à êlre singulièrement 
exercée. Les satires succédaient aux satires et Ton put lire bientôt 
dans le Russe à Paris : 

Le Paristbn 
Quoi ! du clergé français la gazette prudente, 
Cet ouvrage immortel que le pur zèle enfante, 
Le Journal du Chrétien^ le Journal de Trévoux, 
N'ont point passé les roer^ et volé jusqu'à tous ? 

Lb Russe 
Non. 

Le Parisien 
Quoi ! tous îgDorez des mérites si rares ? 

Le Russe 
Nous n*en avons jamais rien appris, 

Lb Parisien 

Les barbares! 
Hëlas ! en leur faveur mon esprit abusé 
Avait cru que le Nord était civilisé. 



Nous avons parmi nous des Pères de TÉglise. 

Lb Russe 
Nommez -moi donc ces saints que le ciel favorise. 

Le Parisien 
Maître Abraham Ghaumeiz ^ Hayer le récollet S 
Et Berthier le jésuite ' et le diacre Trublet «, 



1. (Test l'ancien coovalsioooaire de 1749 et le déDOOciateor do [Hctionnaire ency- 
clopédique au Parlement de Paris. 

2. (apocin, oollaboraiear du Journal chrétien, 

3. Directeur da Journal de Trévoux. 

4. « On m'a envoyé les vers da Russe, écrivait hypocritement Voltaire à 
Unant le 18 juillet; il3 ne m'unt pi>int para mauvais pour an homme naiif d*Ar« 
cbangel : mais il me parait qa*il ne connaît pas encore assez Paris. 11 n'a pas dit la 
ceotiéme partie de ce qn'nn homme an pea an fait aurait pu dire. D'ailleurs, je crois 



222 LA BRBTA6NB 

Et le doux Gayeyrac s et Ifoootle >, et tant d'autres s 
Ils sont tous parnii nous ce qu'étaient les apôtres 
Avant qu'un feu divin fût descendu sur eux s 
De leur siècle profane instructeurs gf^néreux, 
Cachant de leur savoir la plus grande partie. 
Écrivant sans vsprit par pure modestie. 
Et par pitié même ennuyant les lecteurs. 

Le Russe 
Je n'ai point encor lu ces solides auteurs... '• 

Peu auparavant on avait lu, dans le roman de Candide^ ce pas- 
sage fort inattendu : 

tt Le souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d'abord du si- 
lence, ensuite un bruit de paroles qu'on ne distingue point ; puis des 
plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses neuve Jes, de mau- 
vais raisonoemeot», un peu de politique, et beaucoup de médisance ; on 
parla mAme de livroH nouveaux. A tes -vous vu, dit l'abbé Périgourdiu, le 
roman du sieur Gaucbat, docteur en théologie ? Oui, répoudit un des 
convives, mHis je n*ai pu l'achever. Nous avons une foule d'écrits imper- 
tinents ; mais tous ensemble n'approchent pas de limpertineoce de Gau- 
chst, docteur en théolugii*; je suis si rassasié de cette immensité de dé- 
testables livres qui dou» inondent, que je me suis mis à ponter au Pha- 
raon. Et les Mélanges de Tarchidiacre Trublet, qu'en dites- vous? dit 
l'abbé. Ah! dit madimede Paruhgoac, l'eunuyeux mortel! comme il 
TOUS dit curieusement tiKit ce que le monde sait I comme il discute pe- 
samment ce qui ne vaut pas la peine d'être remarqué légèrement! comme 
il s'approprie, sans esprit, l'esprit des autres l comme il gâte ce qu'il 

qu'il se trompe sur des choses essentielles : il appelle M. l'abbé Trublet diacre, et 
tout le monde prétend qu'il n'est que dans les moindres. J'ai remarqué quelques 
bévues dans ce goûl-lè, mais il faut être poli a?ec les étrangers... > {Corretp, Volt. 
y. 478). Ce calembour aa sujet des ordres mineurs lit fortune et tous les biographes 
de Trublet le répètent. 

i. Il y a ici antiphrase. Caveyrac est l'auteur d'une Apologie de /« rëtoMtion dt 
Védii de Nantes el de la Saint^Barthélemy. 

2, Le ?. Nunotte estirop connu p<iur qu'il soit nécessaire d'insister à son sujet. 

8. Le Russe à Paris, petit poème en vers alexandrins, composé à Paris, au mois 
de mai 1760» par M. Yvan Alethof, secrétaire de l'ambassade russe. — S. 1. n. d. 
in-8*, 16 p. 



A l'académie française 223 

pille! comme il me dégoûte I mais il ne me dégoûtera plus ; c'est assez 
d^avoir lu quelques pages de Tarchidiacre. 

U y avait à t-ible un hoaune savaot et de goût qui appuya ce que di- 
sait la marquise. > 



Après cela, on le comprend, Trublet devait s'attendre à tout, 
d'autant mieux que Voltaire l'avait plusieurs fois cité avec éloge et 
que le contraste exigeait que ces éloges fussent anéantis. Voltaire, 
en effet, Favail loué toutes les fois que cela était favorable à ses 
intérêts. Nous en avons eu des preuves en 1 738, avec des protesta- 
tions d'amitié. En voici un nouveau témoignage. 

Protestant en 1756 contre une édition de la PuceUe que l'éditeur 
avait le front d'attribuer, dans la préface, à Tauteur de la Hen- 
riade ^ Voltaire citait à M. J. Rousseau ce passage de la préface 
des Lettres de La Motte qu'il croyait, comme le public, composée 
par l'abbé Trublet ^ c On donne de nouvelles éditions des ou- 
vrages des gens célèbres pour avoir occasion d'y répandre les 
notes les plus scandaleuses et les traits les plus satiriques contre 
leurs auteurs. Il était réservé à notre siècle de voir pratiquer dans 
les lettres ce brigandage... » Puis il ajoutait : — « Le sage auteur 
de cette remarque parlait ainsi en 1754, à l'occasion du Siècte de 
Louis XiK, dont M. La Baumelle s*avisa de faire et de vendre une 
édition chargée de tout ce que l'ignorance a déplus hardi et de ce 
que l'imposture a de plus odieux. La même aventure se renouvelle 



1. Cela était ponrlaot féritable, moosiear de Voltaire. 

2. Cest Trublet lai-méme qui nous appreod, dans noe note des Mémoires sur 
Fontenelle, qu*on s'était trompé. Parlant des lettres de La Motte à la duchesse da 
■aioe* il écrit : « i*igaore qui en est Téditear, mais c'est un homme d'esprit. — 
Od oriiit que c'est M. Tabbé t^blanc — La préface qu'il a mise à la tète de ce petit 
recueil est judicinuse et bien écrite. Oa tn*a cru cet éditeur, parce qu'on savait que 
j'avais un manuscrit de ce commerce de lettres, et l'on vient de le lire (ont récem- 
ment en.'orn dans le Journal de V Encyclopédie (1757). J*ai envoyé mon désaveu à un 
des journalistes et il m'avait promis d*en faire usage. » Ma gré cette déclaration 
Palissot dans ses Mémoires historiques et La Harpe dans son Cours de littérature ont 
perabté à lai atUribuer cette préface. 



224 LA BRETAGNE 

depuis cinq ou siix mois... Le comble de ces manceuvres infâmes 
est Tédiiion de la Pucelle ^.. » 

Haïs le prétendu sage auteur de cette remarque n*avait pas encore 
écrit que la Henriade l'avait fait bâiller. Bien plus, à cette époque 
même, il rendait de temps en temps et d'un mouvement spontané 
des services à Voltaire; celui ci en convient lui-même dans sa cor- 
respondance, témoin cettre lettre du 17 juin 1760 à Jean- Jacques 
Rousseau, à propos de la publication illicite qu'on avait faite en 
Allemagne d'une de ses communications : « ... Apprenant que la 
lettre que je vous écrivis en 1756 a été imprimée à Berlin^ je dois 
vous rendre compte de ma conduite à cet égard... Madame de Cbe- 
nonceaux (à qui je l'avais communiquée sans condition) souhaitait 
qu'elle fût imprimée et me demandait mon consentement pour 
cela. Je lui dis qu'il dépendait du vôtre. Il vous fut demandé ; 
vous le refusâtes, et il n'en fut plus question. Cependant M. l'abbé 
Trublet, avec qui jp n'ai nulle espèce de liaison ', vient de ro'é- 
crire, par une attention pleine d'honnêteté, que, ayant reçu les 
feuilles d'un journal de H. Formey, il y avait lu cette même lettre 
avec un avis dans lequel l'éditeur dit, sous la date du 23 octobre 
1759, qu'il l'a trouvée il y a quelques semaines chez les libraires 
de Berlin, et que comme c'est une de ces pièces volantes qui dispa- 
raissent bientôt sans retour, il a cru devoir lui donner place dans 
son journal... Dans la même lettre, M. l'abbé Tmblet me marque 
qu'il tient la feuille en réserve, et ne la prêtera point sans mon 
consentement, qu'assurément je ne donnerai pas, etc. '. » 

Or ceci était écrit au moment où Ton s'arrachait le Pauvre 
Diable et le Russe à Paris t N'est-ce point là un procédé révolunt, 
odieux ? Hais Vullaire était coutumier de la méthode, du momeni 
que sa personnalité était en jt'u. Encore s'il se fût contenté d'écrire 
comme il le fil à Thieriot le 7 juillet : « Dites à l'abbé Trublel 



1. Corresp, Volt. IV, 526. » Et croyez après cela à la parole de Voltaire 1 

2. Menteur ! 

3. Corresp, VolL, V, 449. 



▲ l'académie française 225 

qu'il faut qu'il se réconcilie avec les vers, comme Pompignan le 
prêtre avec l'esprit % » ie mal n'eût pas été grand, bien que ses 
lettres fussent lues et relues dans les salons littéraires. Malheureu- 
sement, il n'avait pas l'hEbitude de s'arrêter en si beau chemin. 
Écrivant à Harmontel, il disait Martin Trublet *y sans doute par 
association dldées de Tâne Martin : et comme il avait peur de la 
candidature de l'abbé à l'Académie contre celle de Diderot, il en- 
voyait contre lui à d'Alembert des anecdotes fantaisistes dans le 
genre de celle-ci : « L'abbé Trublet prétend avoir fait autrefois 
beaucoup de conquêtes par le confessionnal, lorsqu'il était prêtre 
habitué à Saint-Malo. Il me dit un jour qu'en prêchant aux femmes 
de la ville, il avait fait tourner toutes les têtes : je lui répondis : 
Cest peui-élre de Pautre côté > ? » Presque tous les biographes ont 
pris cela pour de l'argent comptant, et répètent cette anecdote, 
fort plaisante et fort spirituelle à coup sûr, mais qui ne repose sur 
aucun autre fondement que la parole de Voltaire, et nous savons 
combien peu sûre est cette parole quand le patriarche de Ferney 
est en veine de satire. 

René Keryiler. 
(La. fin prochainement.) 

1. Corretp. Volt., y. 467. 

2. IhidL. 500 (13 août). 

3. Ibid, 512 (2 septembre). 



TOU LVI CVI Dl LA 6« StolB)v 16 



i\OT ICES ET COMPTES REMOUS 



SIX MÉLODIES, musique de J,-G. Ropartz. Paris, Richault, 4, 
des Italiens ; Rennes, chez TÂoteur, 21, rue de Bel-Air. — 



Boulevard 
Prix:6fr. 



Nou«avooa «mire les mains Six mélodiei pour piano #1 chœur, 
iDUMque d0 M. J.*G. Roparls, éditées chez Richault. Ce petit recaeil 
esUrè^ iniéreasaolet fort r^coniiiiaodable. L'auteur ne manqoe ni 
de goûl» ai c|e poésie, ni d'aspirations, et nous somtn es heureux do 
féliciter uo compatriote d'avoir écrit avee sueoès des pensées oiq- 
sicalea i la fois sérieuses et simples. Il y a là une espérance ponr 
l'avenir artistique de notre province. L'auteur est jeune et, s'il y 
avait une critique h lui adresser (encore en est-ce une, quand elle 
s'adresse à un jeune compositeur f), c'est de ne pas toi^ours oser 
être lui-même. On retrouve parfois dans ses mélodies quelques 
vagues souvenirs des maîtres qu'il a dû admirer. Nous ne craignons 
pas de l'engager à se lancer sans timidité sur ses propres ailes. Il 
en a la force, cela n'est pas douteux. Nous lui dirons donc : De 
Taudace I 

Nous tenons à indiquer en deux mots les morceaux qui nous 
semblent les plus dignes d'éloges : la Prière du matin est char- 
mante ; ridée religieuse y est ;etce qui complète notre satisfaction, 
c'est la bonne qualité de Taccompagement. Rien n'est plus agréable 
à une oreille un peu blasée qu'un accompagnement riche el 
bien approprié, qui double ou triple la valeur de la mélodie. — La 
Prièredu soir n'est pas une banalité, mais elle n'a pas, semble-l-ii, 
au même degré que la précédente, la gravité et la mélancolie 
contemplative que le sujet comporte. — Originalité incontestable 
dans les Forières, dédiées à Albert Bourgault-Ducoudray. L'air 
est vraiment neuf. C'est néanmoins bien breton ! Il y a d'ailleurs 
une certaine quinte à la basse qui nous en avertit Mais ce petit 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 227 

aYertissement D'était pas nécessaire. Celle courle mélodie exhale 
un parfum mi generis 1res agréable. Toul y est bien personnel ; ce 
qui nous fait dire au compositeur qu'il peut sans crainte risquer 
d*ê(re lui-même. — Il y a de la science et de jolis bouts de phrases 
dans OubUoftë. Nous ferons seulement au musicien breton ce petit 
reproche de timidité déjh exprimé ; il a cru devoir, dans un pas- 
sage important, s'appuyer sur la haute autorité de Gounod. La ré- 
férence est excellente, mais, nous le répétons : De l'audace ! De 
l'audace 1 

Nous n'avons pas à parler longuement ici des paroles, qui, dans 
une telle œuvre, ne peuvent jamais prétendre au premier rang. Elles 
sont, d'ailleurs, bonnes d'une façon générale. 

En résumé, nous félicitons de grand cœur l'autear de ce char- 
mant recueil, et nous l'attendons de nouveau à l'œuvre. 

Louis de Kkbjsan. 

Le général de Ghàrette. 

Nous avons décrit et loué ici la statuette de Cathelineau 
jurant de défendre sa foi, en 1793, que notre compairiote, 
M. Alfred Caravanniez, avait exécutée en 1881. Nous sommes heu- 
reux, aujourd'hui, d'annoncer que l'excellent arlisle vient de lui 
donner un pendant, en représentant notre illustre général, Alha- 
nase de Ghàrette, au moment où, à Patay, il entraînait ses zouaves 
au combat. L'épée haute, la tête tournée vers son intrépide pha- 
lange, le iccgard fier, mais calme, il s'élance en avant, avec cette 
sublime ardeur qui animait son grand-oncle sur les champs de ba- 
taille vendéens. 

Un grand succès, nous n'en doutons pas, est réservé à celte 
nouvelle œuvre de notre jeune statuaire, qui comprend et rend si 
bien les sentiments religieux et patriotiques de nos preux S 

L DE K. 

1. Coiame celle de Calbeliaeso, cette terre-cuite a SO ceotimàties de hauteur. 



CHRONIQUE 



LE CONGRÈS BRETON DE LàNNION 



Discours prononcé par Mc^ BOUCHÉ, évêoue de Saint-Brieuc, 

Le 8 septembre, à la messe du Saint-Esprit qui a précédé 

le Congrès. 

Messieurs, 

C'est avec bonheur que Nous nous sommes rendu à Tinvi- 
tation qui nous fut adressée par messieurs les directeurs de 
votre Association. Qu'un évoque est heureux, aux jours où 
nous sommes^ d'être invité à appeler les bénédictions d'En 
Haut sur les travaux d'une grande Association, d'une société 
savante telle que la vôtre ! 

C'est un véritable acte de Foi que vous accomplissez aujour- 
d'hui, Messieurs ; cet acte vous sera compté pour la vie éter- 
nelle ! A peine réunis dans cette cité hospitalière de Lannion, 
avant d'organiser vos belles expositions des produits de notre 
sol, des richesses de notre industrie et de nos arts, avant d'ou\Tir 
vos doctes discussions, si fécondes en progrès réels pour l'agricul- 
ture et en découvertes intéressantes pour notre histoire natio- 
nale bretonne, vous avez voulu, Messieurs, vous agenouiller 
dans le temple et demander humblement ses lumières au 
Dieu des Sciences. 

Que les lumières descendent sur vous, Messieurs, à l'appel 
de Nos prières! Que l'Esprit-Saint, l'Esprit de conseil et 
d'intelligence, l'Esprit de force et de prudence vous encourage, 
vous fortifie et vous éclaire ) qu'il soit la récompense de votre 
foi ! qu'il comble votre sainte espérance ! qu'il rende féconds 



CHRONIQUE 229 

VOS travaux, les efforts généreux que vous allez accomplir en 
ces jours du Congrès. 

Les deux causes que vous voulez servir sont nobles et 
saintes : améliorer le sort du plus grand nombre, en dévelop- 
pant les richesses du sol ; et par de savantes investigations 
augmenter les trésors de notre histoire : le présent qui pré- 
pare l'avenir, et le passé, qui n'est que le glorieux héritage de 
nos pères. Aussi l'Eglise est-elle heureuse de bénir vos tra- 
vaux et de les encourager. 

Travaillez, Messieurs, au progrès de l'agriculture ; augmen- 
tez la somme des connaissances utiles qui peuvent la servir. 
Par vos exemples, comme par vos discours et vos leçons, aidez 
au développement de cette richesse première des nations, la 
seule véritable, la seule durable, malgré les crises passagères 
qu'elle peut subir. L'agriculture a été et sera toujours le der- 
nier mot de la prospérité matérielle des peuples. L'industrie 
n'aura jamais le même caractère de fixité et de durée : trop 
de causes l'affaiblissent et la rendent souvent impuissante et 
stérile. 

L'agriculture semble du reste, Messieurs, avoir toutes vos 
préférences sur les autres branches de l'activité humaine. Il 
me parait que vous avez raison. Le désir de la faire progresser 
dans notre chère province fut, si je ne me trompe, l'idée 
première qui présida à la formation de votre grande Associa- 
tion. Les vrais patriotes qui la fondèrent firent facilement 
partager leurs généreux desseins à un grand nombre d'hommes 
émments par leur position sociale, leur science et leur expé- 
rience. Ils s'unirent dans une commune pensée du bien public. 
L'association, l'union des forces et des volontés est toujours fé- 
conde: elle multiplie l'effort individuel et produit des merveilles. 
On est étonné, quand on y regarde de près, de la prodigieuse 
impuissance de l'individu isolé, et de la force irrésistible des 
hommes réunis dans une action bien concertée. 

Le principe de l'Association est tout évangélique, et c'est 



230 cflRomQtm 

de celte origine divine que toute association, pour être réel- 
lement bienfaisante et utile, devra slnspirer, afin de vivre 
surtout par la communauté des sacrifices. C*est la voie chré- 
tienne. C'est celle que choisirent les fondateurs de votre Asso- 
ciation ; c'est celle que vous continuez à suivre. Et en cela 
vous vous montrez dignes de vos devanciers. Comme eux vous 
poursuivez, pour ainsi dire, de front, avec honneur pour vous 
et profit pour notre pays, les deux grands buts de votre 
Société : le progrès agricole sous toutes ses formes et Tavan- 
cement de la science historique. 

II 

Un évéque breton doit bien un témoignage spécial à ceux 
d'entre vous, Messieurs, qui donnent leurs soins et consacrent 
leurs veilles à de savantes recherches sur l'archéologie et 
l'histoire de notre province. 

Recueillez, Messieurs, recueillez avec amour les débris d'un 
passé glorieux, les derniers vestiges des âges écoulés. Enrichis- 
sez-en nos collections. Ce sont là, selon l'image du poète, 
comme les membres d'une mère chérie, dispersés par la vio- 
lence ou le temps, et que ses fils recueillent avec un soin 
pieux. 

Cultivez l'histoire ; l'histoire, flambeau du passé et qui 
éclaire l'avenir. L'histoire doit être pour nous un guide dans 
le présent ; en nous montrant les fautes du passé, elle nous 
apprend à les éviter. Quelle école que celle des siècles écou- 
lés ! quels graves enseignements en découlent I... 

Oh ! cherchez, Messieurs. Fils pieux de notre vieille Bretagne, 
— toujours jeune cependant, car les yeux de notre cœur ne 
veulent pas voir de rides sur son front, — recherchez et les 
origines et les phases diverses de son histoire glorieuse. Portez 
vos investigations dans les périodes les plus obscures de celle 
histoire agitée : l'âge de la splendeur au temps des rois, l'âge 
d'airain de la féodalité, l'âge de fer de la compression fran- 



GHROiriQUE 231 

çaise. Dirigez aussi, Messieurs, avec respect et amour, vos 
études sur l'histoire de nos églises bretonnes ; qu'elles 
s'étendent à nos monastères, à nos collégiales et à nos pa- 
roisses. Continuez avec ardeur vos savants travaux d'hagiogra- 
phie ; portez un peu plus de lumière dans les merveilleuses 
légendes de nos saints nationaux; vous en respecterez tou- 
jours, je le sais, et le charme pieux et la sainte poésie. 

Avant tout, Messieurs, vous cherchez la vérité dans l'histoire ; 
vous avez raison. L'Eglise aime la vérité ; elle n'en a pas plus 
peur que de la science. L'oubli des préceptes divins et de cer- 
taines lois morales, des mœurs dépravées, les faiblesses des 
hommes, quels qu'ils furent, n'infirment pas la divinité des 
doctrines : elles planent immaculées au-dessus des passions 
humaines. L'historien peut donc se mouvoir librement dans 
ses consciencieusesjecherches. Nous ne redoutonsdans l'étude 
de Thistoire que les préjugés, fils aveugles de Tignorance ou 
de la haine froide des sectaires. 

Laissez-nous ajouter, Messieurs^: ne vous découragez pas en 
présence des livres innombrables qui ont été écrits sur notre 
histoire. Il n'est pas en France une province sur laquelle on 
ait autant écrit. Et cependant la Bretagne attend encore son 
histoire, sa véritable histoire. En le constatant, je ne vous 
apprends rien. Messieurs. J'exprime un regret, qui, s*il plaît à 
Dieu, se changera bientôt en espérance. 

Il est ici, cet historien que tous les Bretons attendent, quHls 
appellent de leurs vœux, cet historien qui élèvera à la gloire 
de la Bretagne, notre mère, un monument digne d'elle, plus 
durable que l'airain. On dit que déjà tout est prêt pour cette 
œuvre patriotique : des mains pieuses ont réuni, avec une rare 
intelligence, d'immenses matériaux. Mais on ajoute que l'infa- 
tigable chercheur est insatiable. Encore, semble-t-il dire, 
encore des recherches ; encore des documents ; encore de la 
lumière ; fouillons encore dans les trésors inconnus des bi- 
bliothèques et des archives ; nous voulons que toutes nos 



232 GHROraQUB 

affirmations puissent s'appuyer sur des textes, sur des preuves 
incontestables, que nos appréciations ne soient que des 
déductions logiques de faits indéniables. Qui n'admirerait, 
Messieurs, cette patience de bénédictin, cette honnêteté, ce 
grand amour de la vérité? Ce sont là vertus bretonnes. Ajoutez 
qu à la connaissance profonde des faits du passé, Thomme 
éminent que nous voulons désigner joint le talent magique de 
leur rendre la vie. 

Mais pourquoi ne nommerions-nous pas Tune des gloires les 
plus pures de notre Bretagne, M. Arthur de la Borderie, vice- 
président de la section d'histoire et d'archéologie de l'Association 
bretonne, et l'un de ses fondateurs ? L'Institut de France, en 
l'appelant à partager ses travaux^ lui a pour ainsi dire indiqué 
la grande et noble tâche que le monde savant et la Bretagne 
attendent de lui. Vous-mêmes, Messieurs, vous apporterez à 
votre illustre président un concours empressé, vous mettrez 
généreusement à sa disposition les précieux résultats de vos 
savantes recherches , vous serez heureux d'apporter votre 
pierre à cet édifice définitif de l'histoire de Bretagne. Que 
Dieu bénisse ce grand travail, inspiré par le plus pur patrio- 
tisme et par l'amour de la vérité, et donne au savant éminent 
qui l'entreprendra la force de l'achever. 

Je sens. Messieurs, que je ne suis, en ce moment que l'in- 
terprète des vœux de notre vieille province, si dignement re- 
présentée au Congrès de Lannion. 

Messieurs, ce langage, qu'un évêque vous tient dans le 
temple, ne vous paraîtra pas trop profane, je l'espère. Que 
voulez-vous? Nous n'avons jamais pu séparer ce que Dieu 
avait si étroitement uni dans notre cœur de Breton : la Reli- 
gion et la Patrie, et il nous semble qu'en vous parlant de la 
Bretagne et de son histoire, nous vous entretenons encore des 
choses sacrées. 

Un mot de plus, et je finis. 

Vous aimez la Bretagne, Messietirs, et vous la faites aimer 



CHRONIQUE 233 

partout où vous la représentez. Aidez-nous à la conserver telle 
que les siècles, telle que Dieu et sa sainte Eglise l'ont faite, 
loyale, religieuse et guerrière. Et pour cela, efforçons-nous, 
chacun dans notre sphère d'action, de garder à notre chère Bre- 
tagne son caractère particulier de grandeur, ce qu'elle est en- 
core, avec ses vieux usages et ses costumes, qui sont comme 
la physionomie propre de chaque peuple ; avec ces costumes 
variés, ces costumes brillants, qui, selon le mot si juste de 
notre poète national, font Vâme plus fière, c'est-à-dire plus 
bretonne ; et surtout avec sa langue, dans la partie de notre 
province qui est demeurée fidèle au noble idiome de nos 
aïeux. Vous aimez cette langue. Messieurs, vous l'étudiez avec 
unsoin pieux. Suivez les traces de notre maître à tous, M. de la 
Villemarqué. Continuez à étudier cette vieille et noble langue; 
c'est la langue des forts. Faites tout. Messieurs, pour con- 
server cet héritage de la patrie bretonne. 

Permettez-moi, à ce sujet, de vous citer quelques paroles 
d'uncritique breton : « On aura beau, dit-il, exploiter en faveur 
« de l'ignorance populaire et de l'obscurantisme systématique 
« l'attachement d'un petit peuple à son idiome maternel, je 
« resterai l'ennemi de ces croisades bureaucratiques contre les 
« langues de la vieille Europe. J'attendrai, pour me convertir, 
« qu'on m'ait cité un peuple qui ait quitté la sienne sans 
« perdre en même temps sa place dans l'échelle morale de l'hu- 
« inanité. » 

Qu'on ne s'étonne pas de cet entêtement que nous mettons à 
demeurer Bretons par la langue et par les coutumes, et qu'on 
ne nous accuse pas de particularisme. En restant de fidèles 
Bretons, nous n'en serons que meilleurs Français, et la grande 
unité n'aura qu'à y gagner. 

A mon très grand regret, je ne pourrai, Messieurs, assister 
à vos réunions, et dès ce soir je me verrai obligé de reprendre 
le chemin de la ville épiscopale. Mais je tiens à vous dire avec 
quel empressement, avec quel bonheur, je donne mon assen- 



231 C&ftONlOtE 

liment au vœu que M. de la Borderie voulait bien m'exprimer 
dans une lettre qu'il m*adrossait les jours derniers. 

M. le président voudrait qu'au moment où la Bretagne se 
dispose à élever un tombeau au glorieux saint Yves, un mo- 
nument d*un autre genre, un monument historique fût aussi 
consacré à noire saint national. 

Je recommande. Messieurs, à votre piété et à votre patrio- 
tisme ce vœu émanant de Tune des plus hautes personnalités 
de votre Congrès. Que ces deux monuments se complètent Tun 
l'autre : Tun le mausolée, fait de granit et de bronze ; et 
l'autre, le livre, où l'histoire, la sainte liturgie et la littérature 
rediront en un langage aussi durable que les inscriptions que 
porte la pierre ou le bronze, les vertys et la charité du plus 
grand homme, du plus grand saint que notre race ait produit. 

En invoquant saint Yves, nos pères employaient souvent ces 
formules : « Saint Yves-la-Justice, saint Yves-la-Vérilé. » La 
vérité et la justice, ces deux grandes et nobles choses que les 
hommes sont si portés à oublier. Nous ajouterons : « Saint 
Yves-la-Charité, priez pour nous, ô vous, l'honneur et la gloire 
de notre peuple, priez pour nous. Priez pour les Bretons ! ce 
sont les fils de ceux que vous :. . _ .\..:ctifiés qui vous de- 
mandent, à genoux, d'intercéder pour eux! Qu'à votre prière, 
Dieu nous accorde la plus grande grâce que nous puissions lui 
demander, c'est de demeurer chrétiens et Bretons toujours ! 

Kristenien ha Bretonned béprett » 



(Compte rendu du Congrès de Lannioit. 

I 

Il y a coDgrAs et congrès ; et, s*il faut en croire M. de Kerdrel, le 
Congrès de Lannion a^ait tous les charmes qui manquaient h relui de 
Versailles. Nous ne sommes point à niême d'en juger ; mais ceux d'entre 
nous qui suivent les réunions annuelles de TAssociation bretonne peuvent 
assurer, au moins, que jamais, session ne fbt plus brillante. Les Côtesdu- 



CHRONIQUE 2â5 

Nord, décidément, nous portent bonheur: après le Congrès de Guingamp, 
le Congrès de Quintin ; après le Congrès de Quintio, le Congrès de Lan- 
Dion. Il est impossible d'imaginer réception plus cordiale, plus empres- 
sée, de la part de la municipalité et de la population tout entière. Dans 
ce concert^ pas une dissonance. Nulle part on n'a mieux compris sur 
quel terrain pacifique, ouvert à tous, TAssociation a planté sa bannière, 
pour rallier autour d'elle toutes les bonnes volontés. 

Elle avait été vraiment bien inspirée en maintenant à sa tête, au 
Congrès de Redon, Fillustre laboureur, M. Rieffel ; cette élection signi-* 
fiait qu'avant tout et h tont prix, les associés voulaient maintenir l'œuvre 
commune en dehors et aa-dessus de la politique. 

C'est sur ce même terrain que s*était placé Thomme auquel nous 
devons incontestablement le succès éclatant du Congrès de Lannion, 
M. Iluon de Penanster. Certes, il a ses opinions, elles sont connues, et 
nul ne songe moins que lui à les renier ; mais il est de ceux qui savent 
servir une cause sans la compromettre, et avec lequel los honnêtes 
gens de tous les partis peuvent s'entendre. Ans^i nVt>il que des adver- 
saires, point d'ennemis. Sa ténacité toute bretonne, son activité, son zèle 
et son habileté noes ont fait pins d'une fois songer à M. de Kerjégu, 
qiie l'Association bretonne n grette toujours et qu'elle ne remplacera 
jamais. — Non seulement, M. Duon de Penanster avait su préparer le 
Congrès de Lannion (en homme pratique, il sait que les succès ne s'im- 
provisent pas) ; mais encore il a été, durant la session entière, sur la 
brèche, veillant à tout, org:inisaot tout, suivai>t les travaux de chaque 
section, comme un bon général qui n'abandi>nne rien au hasard et qui 
sait également rendre justice aux soldats do toute arme. 

Ce serait être injustes nous-mêmes que de ne pas signaler l'attitude 
empressée et sympathique de M. le Maire de Lannion : d*autre8 admi- 
DÎstrateurs ne nous avaient point accoutumés à tant de bienveillance et 
de courtoisie. — D*un autre côté, il était impossible de rencontrer dans 
le clergé un meilleur accueil et un concours plus empressé. Selon 
l'exemple que lui en ont donné son prédécesseur et les évêques de Bre- 
tagne, Me Bouché a voulu ouvrir le Congrès avec la plus grande solen- 
nité ^ Le discours lu en chaire par S G. et l'allocution charmante pro- 
noncée ë la séance d'ouverture, ont déjà reçu la publicité dont ils 
étaient dignes. C*est un grand honneur pour l'Association bretonne 
d*iospirer de tels sentiments : la fibre patriotique a vibré dans le cœur 

I. Nous serions inexcasable d'onblier la façon merveilleuse dont a été cxécnté 
pendant la messe pontificale le cantique à Notre-Dame de Rostrenen. Nos oreilles 
ont Joui comme elles le devaient de cet hommage délicat rendu k la patronne de 
M" Bouché. 



236 CHROmQUE 

de ceux qui ont entendu les paroles de Vévêque de saint Yves^ et nous 
ne doutons point que son discours ne soit reproduit avec empressement 
par toutes les semaines religieuses qui fleurissent sur le sol de notre 
vieille Armorique. , 

Mais nous nous perdons dans les généralités : revenons aux détails da 
Congrès. 

Il 

• Nos confrères de la Section d*Âgriculture se félicitaient bien haut, 
autant de Theureux choix qui avait été fait de la ville de Laonion comme 
siège du Congrès, qoe de l'ardeur déployée dans la préparation de 
ce Congrès lui-même. Janais, disaient-ils, les concours n'araient été 
plus nombreux et plus brillants ; jamais les prix n'avaient été plus chau- 
dement di^putés; jamais on n'avait constaté d'une façon plus positive 
qu'ils ne sèment pas en vain, ceux qui se dévouent avec tant d'abnégation 
à améliorer les races d'apimaux domestiques, à vulgariser (presque 
toujours k leurs dépens) les méthodes de culture, c'est-à-dire à accroître 
la seule véritable richesse du pays, à augmenter dans de notables propor- 
tions ce qui représente non le luxe, non même le bien-être, mais les 
choses de première nécessité : Fatiment de chaque jour. 

Nos confrères ne nous en voudront pas si nous nous bornons à énumérer 
quelques noms, parmi ceux des travailleurs volontairement obscurs, qui 
dispensent à des auditeurs toujours trop peu nombreux renseignement 
agricole, fruit d'une expérience payée souvent fort cher; volontairement 
ou non, leurs réunions ne sont pas entourées d'une publicité suffisante : 
ils font assez de bien pour qu'un peu de réclame leur soit permise. Quand 
on a des maîtres comme M. de Latouche, M. Kersanté, M. Limoo, M. de 
la MorvonnaiSf M. Paul de Champagny, etc., etc., il faut mettre la 
lumière sur le toit t il ne suffit pas de la mettre sur le boisseau. S'il est 
vrai que 1h bien ne fait pas de bruit, il est faux que le bruit ne fasse pas de 
bien. A. Lanuiou, comme dans les précédents Congrès, M. Le Babezre de 
Lanlay a porté largement le poids d'un labeur incessant : c'est un de ces 
hommes modestes et dévoués, qui se donnent beaucoup de mal, sans vou- 
loir qu'on les en remercie; tout au plus sont- ils contents qu'on s'en 
aperçoive. 

Le concours hippique a, comme toujours, donné beaucoup de vie et de 
mouvement aux trois derniers jours du Congrès. De ce côté encore, 
le succès a été complet, le nombre de chevaux présentés considérable, 
et les récompenses très disputées. Il ne fout donc pas regretter la part 
notable faite aux récompenses du concours hippique dans le budget 
de l'Association : c'est un sacrifice bien placé \ nous devons plutét, à 



GHBONtQTJE 237 

quelque section que nous appartenions, faire tous nos efforts pour porter 
à i,000, à 2,000, si nous le pouvons, le nombre des associés : la caisse 
commune sera alors assez largement alimentée pour que, dans une indé- 
pendance assurée et absolue, notre Société puisse encourager d*une 
façon quasi royale les agriculteurs et les él<iveurs. Si tout le monde a p!us 
d'esprit que Voltaire, tout le monde aussi est plus riche que MM. de Rostchild. 
rios excellents confrères ne nous sauront pas mauvais gré d'exprimer ces 
souhaits en faveur d*une œuvre qui est avant tout )a leur : l'archéologie, 
ea sœur cadette qu'elle sait être, sait aussi n'être ni jalouse, ni orgueil- 
leuse ; elle continue à mettre au premier rang de ses soui is celui qu'elle 
a toujours eu : aider de ses vœux et surtout de ses efforts le succès de sa 
sœur atnée. 

III 

Qu'on ne nous en veuille point, néanmoins, de suivre d'un œil plus 
attentif, parce qu'ils nous sont plus familiers, les travaux de la section 
archéologique. Ia session de Lannion a été fort occupée, et par des tra- 
i^aux avec lesqueU il faut compter. 

M. de la Sicotière, qui veut bien prendre l'habitude de suivre nos 
congrès, a été élu président d'honneur de la section ; c'est le moins qui 
lui était dû. M. de Kerdrel, notre président-né, était assisté, comme 
secrétaires, de MM. Camille Bertaux, R. de l'Ë^tourbeillon, Âlcide Leroux, 
Lageat fils et E. Coroller. Les vice-présidents étaient : MM. l'abbé i)u- 
chesne, Charles Le Roux, du Bois de la Villerabel et le commandant de 
Miniac. 

Un Mariste, le R. P. Perquis, que nous étions heureux de conâidérer 
comme le représentant parmi nous de Mirr Tévêque de Saint- Brieuc et 
Tréguier, a donné lecture d'une communication trop courte sur saint 
Ytcs. m. de la Monneraye, avec une autorité depuis longtemps acquise, a 
répliqué au mémoire par lequel M. René Kerviler, malheureusement 
absent, a combattu quelques-unes des solulioQS si magistralement expo- 
sées par l'honorable sénateur dans sa Géographie gallo-romaine de 
l'Armorique. M. l'abbé France, un vieil ami de l'Association, a fait con- 
naître les résultats de ses longues et patientes investigations dans le pays 
de Tréguier qu'il a longtemps habité et dans celui de Lannion, auquel des 
liens nouveaux l'on déjà si fortement attaché. M. de laViilemarqué a exposé 
la découverte par lui faite à Quimperlé d'une sépulture qui paraît être celle 
de Jean de Montfort, et il a chanté une fois encore, en savant et en poète, 
cet immortel Arthur à la gloire duquel son nom demeurera désormais invin- 
ciblement attaché, comme l'Armorique demeure liée à la légende du héros 



338 GWomoiTfc 

qu'elle a fait sien. M. l'abbé Ducbesne, que Ms' Bouché a si justement 
appelé u la gloire de soo diocèse, > et que nous appellerions volon- 
tiers c rhonneur et Tespoir de la critique chrétienne contemporaine, i 
a traité, par un de ses côtés du moins, les origines de nos églises, la 
date de Tévangéhsation de rArmorique, et, en quelques mois, Thistoire 
de la Confrérie de Saint- Yves, créée à Rome pour les employés des 
palais apostoliques. M. de la Borderie a traité, avec la sûreté et l'art 
qu'on lui connaît, le Complot breton de 1492 (c'est une de ses nom- 
breuses découvertes) : il a fait, en outre, en faveur du monument projeté 
en rhonneur de Lobineau, un appel chaleureux. M. Tabbé Gozic a com- 
battu la thèse de M. l'abbé Duchesne et ressuscité les vieilles querelles 
que la science croyait avoir bien et dûment enterrées. M. de la Borderie 
lui a répondu, avec chaleur, en revendiquant les droits de la cri- 
tique, et en invoquant les noms des RR. PP. Jésuites qui ootcrééau 
XYlle siècle, et soutenu au XIX*, la thèse traitée d'hétérodoxe par 
M. Tabbé Cozic H. Oheix a, une fois de plus, avec plus de conviction que 
d'espérances, signalé et stigmatisé les Vandales contemporains. M. du 
Bois de la Yillerabel, le digne successeur de M. Gaultier du Hottay à la 
tète de la Société archéologique des Gôtes-du-Nord , a communiqué 
une étude fort intéressante sur Yiocent de Meur, l'un des succai- 
seurs du P. Maunoir. Enfin M. de Kerdrel, dans la séauce de clôture, 
après avoir rendu compte des excursions dont nous allons parler tout à 
l'heure, a donné une notice très piquante sur Calloêt de Kerbrat, Lan- 
nionnais du XV i^ siècle, homme fort avancé pour son temps (en scieoces 
naturelles et (igiicoles) et très digne d'intérêt. C'est sur cette curieuse 
étude et sur les adieux, toujours éloquents et émus, de M. de Kerdrel, 
que s'est terminé le Congres, pour les séancei» du soir, suines tout le 
temps par un puMic très nombreux, très bienveillant et très attenlit 

Ce même public s'est retrouvé, au moins en partie, le 12 septembre, 
à la séance tenue par les Bibliophiles bretons, où des exhibitions et 
des communications très intéressantes ont été faites, entre autres par 
MM. de Kerdrel, Prud'homme et de Gourcuff. 

Malgré tant de sociétaires présents, et des plus distmgués, comment ne 
pas regretter les absents ? Si le R. P. Dom Plaine eût été à Laonion, on 
eût eu mieux à faire que de lui envoyer Ira los montes un amical souvenir 
et le vœu qu il étudie sur place l'histoire des émigrants bretons en 
Espagne, dont l'évêché de Britonia a été longtemps le centre et le sou- 
venir. Si H. Kerviier n'eût été retenu par sa santé, il eût pris part, avec 
son ardeur bien connue, aux discussions dont le mystérieux Yaudei^ le 
nom moins mystérieux Castel-Du ont été l'objet. — Pourquoi M. Bar" 
thélemy Pocquet, M, l'abbé G. de Corson, H. le comte de RorUuys, et 



GHBOMIQin i99 

d'autrti encore de nos fidèles, masquaient^Ug à l'appel ? Il a fallu lire 
les courtes commuoicationg de M. Tabbé Euzéoot : ce n'était pas une 
compensation à son absence. Que nos bons amis, MM. de rEstourbeiJlon 
et Alcide Leroux, nous permettent de le leur dire : leur présence n*était pas 
non plus une compensation à leur silence. Ils auraient dû igouter ua 
mérite à Taotre. 

Hélas ! il y avait des absents trop excusés : ^ M. G, du Mottay^ 
M* Tabbé Aude, M. Audran, enlevés récemment, à la veille du Congrès, 
pendant le Congrès même, et qui laissent parmi nous un si grand vide. 
M. G. du Mottay a reçu depuis longtemps ailleurs et recevra encore 
daas le BuHetin annuel de VAssooiatien bretonne, Tboromage dû à sa 
hante valeur ; M. Audran, à peine enseveli, a déjà été l'objet d*uD sou- 
venir digne de son lèle et de sa probité seientiflque ; il en a été de 
même de M. Tabbé Audo, et pourtant celui-ci attend encore un article 
nécrologique où revive dans toute sa vérité ce prêtre éminent, auteur 
de petites monographies sans prétention, vrais chefs-d*œuvre d'érudition 
el d'eiactitude. 

N'oublions pas de mentionner le vœu émis par le Congrès en faveur 
de l'église de Perros, pour que ce monument romano-byzantin (si remar- 
quablement étudié dans Tune des communications faites au Congrès par 
un Lannionnais aussi aimable que savant, M. Gbarles Le Roux) soit conser- 
vé à la religion et à l'art ^ Adressée Mgr Bouché, ce vœu est sûr d'être 
exaucé. Il n'en a pas été de même, paratt-iL de celui qui avait été for- 
mulé, il y a deux ans, à Cbâteaubriaot, en faveur de l'église Saint-Julien- 
de-Vouvantes. On nous assure que ce monument est condamné, qu'il va 
disparaître ; un nouvel et inexcusable acte de vandalisme serait donc à 
la veille d*être commis. Faut-il croire que, dans la région nantaise, Tart 
religieax et les monuments consacrés par le temps ne sont pas en honneur ! 

IV 

Il en est autrement, grâce à Dieu ! dans l'Association bretonne. On 
sait y pratiquer le culte intelligent du passé ; on y flétrit la destruction 
des monuments nationaux ; on y vénère tout ce qui parle de nos gloires 
et de notre histoire. 

Le 9 septembre, les membres du Congrès visitèrent les rues pitto- 
resques de Lannion; les maisons des XVe et XVl» siècles qui donnent à 
ces rues un cachet original ; les restes méconnaissables de l'église qui 

1. Cette église a été déjà sigoalée, il y a longtemps, et avec détail, par H. de la 
Monneraje, dans le travail bien couoa qu'il a consacré aux églises romanes de 
notre pays. 



240 GHROKIQUB 

fut un prieuré de Saint-Jacut ; SaiDt-Jean du Baly dans sa décideiiee ; 
Brélevenez dans son état dd restauratioa discrète. On ne peut rêver de 
cadre plus harmonieux à ce qui reste, dans Lannion, de nombreux débris 
d*un passé qui ne fut pas sans gloire. Cette petite riUe, assise au bord 
des eaux, entourée de promenades aux grands arbres yerts, ceinte de 
collines artistement groupées, animée par une population gaie, rire, 
alerte, d*nn type délicat et charmant^ est vraiment une perle dans le 
riche écrin breton. Nous avons vu Lannion en fête, il est vrai, animé, 
bruyant, avec ses joueurs de biniou, ses danses et ses costumes aux 
couleurs voyantes t mais il doit être joli tous les jours. 

Lannion a été héroïque avec Geoffiroy du Pont-Blanc, avec Alliou, — que 
M. Huon de Penanster a découvert, — avec cent autres ; elle est héroïque 
encore, n'en doutons pas; elle est hospitalière aujourd'hui avec M. Huoa 
de Penanster, avec M. l'abbé France, avec M. Le Taillandier; elle est 
amie d*'S arts, elle peint avec Hamon, elle taille le granit avec Hemot, 
elle dispose sans apparat, sans prétentions, des expositions comme celle 
visitée par le Congrès. Sans fermer la porte aux artistes contemporains, 
on avait, dans celte exposition, donné aux manuscrits, aux incunables, aax 
sculptures anciennes, aux objets trouvés dans les tumnlus^ aux dessina et 
coupes des tumulus eux-mêmes, une place d'honneur. 

Comme le disait le président du Congrès (dans le discours qui a clos la 
session), elle n'a pas menti, la vieille chanson qui vante rhospitalité pro- 
verbiale des Lannionais, et répète pour refrain : 

De tous les pays bas-bretons, 
Vive LaDDÎon ! vive Lannion ! 

Lanuion pourtant n'est pas tout, dans le beau pays qui l'entoure. 

Le 1 i septembre, les membres du Congrès partirent dès l'aube pour 
visiter Langoat, la Roche-Derrieo, le Minihy et Tréguier. 

L'église de Langoat a malheureusement été rebâtie, au dernier siècle, 
mais le tombeau de sainte Pompée, mère de saint Tudual, méritait une 
visite, malgré les restaurations qu'il a subies lui-même. 

De Langoat au Castel-Du, il n'y a qu'un pas. Les membres du Congrès 
ont cru reconnaître, dans cette énigmatique forteresse, une fortification 
d'ongine gauloise. 

Après avoir visité avec toute l'attention qu'elle mérite l'église de la 
Roche-Derrien, important édifice du XUl® et du X1V« siècle, les excur- 
sionnistes se rendirett au Minihy. Là ils admirèrent la charmante 
chapelle élevée^ au XV« siècle sur l'emplacement de celle qu'avait 
bâtie saint Yves, et, au presbytère, une relique inestimable : ce qui 
reste du bréviaire même du grand saint. Malheureusement, on a 



Ta foin rAMie. 9it due un piieûz visitisiir qui, pour stf Seule part; en a 
foustnét kuU fiNnllatlk Peut-être dbk-iî à cet acter de religion la gloire 
qiM « eoifqa&e (Mtfr hir-méme^ et qui rejdllit ifur fÂrmorique tout 



A Trégttier, saint Très effiice un peu non seulement Hnnombra&le 
légioirdb saints erdb saârtes qui firent autrefois la couronne de cette dté, 
maîs-aoBsi leur p^ et Te pftis glorieux d^entre eut, sainrr Tudual. Son 
waÊà&asm calftédrafe* fit fadmiration des visiteurs, avec son cloître» sa 
tmir roniuîne, dite, enr ne sait trop pourquoi, tour d*ffasângs, toutes les 
parties si* fiarmouleuses dû' vaste édifice. -^ Kous^ n'avons pas la pré- 
tention d'eMpysserid- le rapport technique qui sera fait de Texcursion 
et qui trouvera naturellement sa place au volume archéologique préparé 
par riMMSiatiOff bretonne: nous énumérons seulement les monuments 
mile» par fes membres du' Congrès. 

Leur impression sur la- vieille dté épiscopale; le charme qui' agissait 
sur ehienn d'eux, Tênthousiasme qu'ils paraissaient ressentir pour 
oettè jeiHe' et curieuse ville, — assurément les lieux mêmes y avsdent 
leu'pan': Ite» antique sanctuaires, le tombeau et lés restes de saint Yves, 
Ir tiwee des<évêquer de Tréguier, le vaste et superbe enclos du sémi- 
Bwe'oir ilr recevaient un' si gracieux et si cordial accueil ; mais surtout 
ilsne pouvaient êtrerinsensibles à la réception que M. le curé de f réguier 
lenrafttt ménagée; 

M. le doyen de Tréguier avait voulu héberger les excursionnistes; il 
n'aurait t^nn qu'à eux de retrouve», dans l'hospitalité si large dont il 
les ntonrait, la tradition des anciens évêques dont il habite le palais; 
fl en a la dignité, le caractère, le goût des grandes choses, le talent et 
My tmaoL CeÊt avee un vnd' bonheur que nous^ reproduisonr le toast 
paité; § la fin dh* dîner; par M: le curé de Tréguier: 

« Meanenra, veuillez mer permettre de vous remerder d*avoit bien 
r fanlti accepter de si* bonnr grftce le modeste déjeuner que j'ai eu le 
c pisisia de von» oflHr. Totre' présence à Tréguier^ Messieurs les mem- 
r bros'de' FAssodatibn bretonne, est pour notre ville un dédommage^ 
r mesr et pour moi une compensation, comme une contre-partie du* 
^ ftuneux ttniquet du S aotft Ce jour-là, les libres^penseurs, les firancs- 
cr maçonrd^ to«it'leh payr se"^ sont dbnné render-vous à Tréguier, pour 
c fêter le malheureux auteur de la Vie de Jésus. Cette fête... je ne la 
r qnsUlferai pas. Vous au contraire Hessieurs, vous venez id en vrais 
r cMréttenr, erpteurpêftèrrii»; veofe agenodliërsur le tbmbeau de saint 
r Vve», véotttr ee» insigBes' reHquc»; timcHer^ dé ver nudurson livre 
•- ée^ priè^ et'recmmanatsr U ta pnMetttèn^ dh' grand* tHamnatùrgr 

TOMK LVI (VI DB lA 66 SfiRIB). i6 



« breton les tnmux qoa tous avei entrepris dans Tintirèt matériel el 
« moral de notre chère Bretagne. — Votre démarche d'aïqoord'hn, 
M jointe aux éloquentes paroles que tous aTOz prononcées dans tos 
c réunions de Lannion au si\jet de saint Yves, contribueront puissam- 
« ment à avancer l'œuvre de son tombeau. Les miracles se multiplieront 
a de nouveau autour du tombeau relevé, et le nombre des morts 
c ressuscites par saint Yves ne s'arrêtera peut-être pas au chiffre de 
a dix-huit, déjà atteint. ^ La ville de Tréguier est trop peu importante 
« pour espérer d'être à son tour le siège de vos savantes réunions: mais, 
c Messieurs, laisses-nous l'espérance de vous revoir dans Fancifflme 
« cité de saint Tugdual, au jour de l'inauguration solennelle du nouve&a 
c tombeau de saint Yves. — Donc, au revoir ! et, en attendant, je bois h 
« votre santé et au succès de tous vos travaux I » 

M. de Kerdrel, avec sa bonne grâce accoutumée et son éloquence com- 
municative, répondit à ce toast, à cet appel chaleureux, en acceptant le 
rendei-vous que M. le curé de Tréguier donnait aux archéologues bre- 
tons, pour l'inauguration du tombeau qui se prépare. Une souscription 
ouverte par le Congrès même était une afiBrmation du même désir. Pour 
nous, tenus à moins de réserve que notre président, ne pourrons-nous 
dire que nous appelons de tous nos vœux le jour où, revenant dans les 
Gêtes-du-Nord, l'Association bretonne pourra se réunir à Tréguier même, 
et demander aux compatriotes de saint Tudual et de saint Yves une hos- 
pitalité qu'ils savent dès maintenant être large, cordiale et sans réserves. 



11 est grand temps de clore ce compte rendu trop long, et pourtant 
incomplet, du Congrès de Lanoion. Nous oublions bien des épisodes, 
bien des noms, bien des détails. Il s'en faut, que nous ayons men- 
âonné tout ce qui était digne de l'être. Le moissonneur ne lie jamais 
sa gerbe si fermement qu'il n*en tombe quelques épis pour le glaneur 
qui vient après. Nous ne pouvons pourtant pas lermioer notre récit sans 
y consigner l'impression et le souvenir tout poétique que nous a laissé le 
dernier jour du GoDgrès. Eu France^ autrefois, tout finissait par des 
chansons. A Lannion cet usage n'est pas perdu : on finit par des chan- 
sons et par des danses. 

Dès le dimanche donc, nous fdmes tous réveillés par les joueurs de 
bombarde, dé biniou et de tambour^ qui, tout enrubannés, parcouraient 
les mes en annonçant la fête de clôture du Congrès. Chacun se mettait 
aux fenêtres et sur les portes pour les voir passer. Tous les visages 



cnBONiQUB 243 

Mariaient ; pour un peo, on n'eût pas attendu l'heure ofAcielle, et les 
Lannionnaises seraient, d'un pied léger, entrées en danse aussitôt. 

Elles attendirent néanmoins. La distribution solennelle des récom- 
penses eut lieu sous les beaux arbres qui bordent la rifière, aux sons 
d'une excellente musique. M. Huon de Penanster, président du Congrès, 
prononça le discours de clôture, et sut, avec beaucoup de tact, faire 
la part d'éloges et de remerciements qui revenait à chacun: il n'ou- 
blia qu'une seule personne, et c'était jastement celle à laquelle reve- 
oait plus largement qu'à toute autre l'honneur de ce beau succès, c'est- 
à-dire lui-même. Sans lui, en effet, sans ses efforts et sans son habile 
persévérance, ce brillant Congrès de Lannion ne se serait même pas ou- 
▼ert. L'Association Bretonne le sait, et elle ne l'oubliera point II ne lui 
est pas donoé de rencontrer partout (car ils sont rares) des hommes 
aussi dévoués, auRsi actifs, aussi intelligents des conditioDS sans les- 
quelles, pour l'œuvre de l'Association, le succès est impossible. 

M. le Maire de Lannion, qui avait suivi assidûment tous les travaux du 
Congrès, voulut, avec ses adjoints, rehausser l'éclat de la cérémonie 
finale par sa présence, sa courtoisie, sa parole. Il parla avec délicatesse, 
avec tact, et avec cœur, remerciant l'Association Bretonne d'avoir visité 
sa ville, s'associant aux souhaits de retour que M. Huon de Penanster 
avait formés. Il renouvela ces souhaits dans le lunch que la municipa- 
lité offrit, après la distribution des récompenses, aux membres du 
Congrès, dans la grande salle de la Mabîe. M. de la Yillemarqué, en 
l'absence de M. de Champagny, répondit avec son cœur (et c'est tout 
dire) aux paroles gracieuses de M. Le Taillandier... 

C'était fini... Les Lannionnaises pouvaient danser tout à leur aise ^ 
Les enfants eurent leur bal ; le tour des grandes personnes vint en- 
suite : on a dansé et chanté pendant trois jours, dit-on. Voici, n'est-ce 
pas, une jolie fin pour un congrès? Tout le monde était joyeux, satisfait 
content de soi et des autres. Puissent tous nos Congrès se terminer de 
même, par des danses et des chansons! 

Louis DE Kerjban. 



i. On n'est admis à ces danses qu'en toilette, c'est-à-dire en grande coiffe ponr 
les femmes et en chapeau (pas de casquette) pour les hommes. Ce sont des danses 
populaires, mais ce ne sont ni des danses négligées^ ni des danses trop mêlées. 



lilÊCEOLÛGIfi 



MM. AlplupDse U Héwiff ; — an CoDtmnn da Locle ; — Edmpnd Bojer M Nioobii, 

llMii «voM Id regret â*aniiODcer la mort d'un artiste, bien eonnq 
en Bretagae, M. Alphonse Le Hénaff, décédé i Guiogamp, sa TÛle natale, 
le 19 aeût, à fâge de 63 ans. 

Au mois de «ai 1^60, M. S. Ilopartz consacrait, ici, aui travaux de son 
eenpalrfote une étude remarquable, à laquelle nous renvoyons nos lec- 
teurs. Bisons seulement, pour ceux qui ne posséderaient pas cette livrai- 
son, qu'éléte de Delaroche et de Gleyre, M. Le Hénaff avait vu dès sa 
jeunesse son talent remarqué à Paris, où il avait été diargé de la déco- 
ration d'une chapelle à Saint-Eustache. Il fit plus tard des peintures à 
Sekt-Etienne-du-Mont La plus grande partie de sa vie artistique se passa 
en province, oh H exécuta des travaux importants et dignes de ses 
maîtres, à Rouen, i Nantes et enfin h la cathédrale de Rennes. Il fuyait 
les expositions et ne recherchait point les faveurs officielles, aimant seu- 
lement son art et sa famille. 

Lorsque le mfaiistre des beaux-arts, en 1879 ou 1880, songea à réor- 
gttiser, dans les lycées, les écoles municipales et les cours d'adultes, 
l'enseignement du dessin, il créa seise inspecteurs chargés chacun de 
surveiller cet enseignement dans cinq ou six départements, et de visiter 
à ee point de vue les lycées et les écoles. M. Le Hénaff, que sa sitoatioa 
prépondérante à Rennes comme artiste désignait depuis longtemps chaque 
année pour présider la commission chargée de juger les concours de 
dassk des lycées du ressort de TÂcadémie, s'était trouvé naturellement 
désigné pour ce poste et l'avait accepté. 

H. hê Béfliff laiaM plusieurs enfants, dont un fils, avocat au barreau 
de Paris, a été secrétaire de la conférence des avocats et porte dignement, 
dans m autre milieu, le nom de spn pire. 

M. Du Gommun du Locle, statuaire, qui vient de mourir, était Dé à 
Nantes, efi avril 180^ H avait étudié sous Bosio etCortot, et avait prin- 
cipalement exposé depuis une vingtaine d'années : plusieurs Bwtei 
(1839); le comte Siméon (1842), acquis pour la Chambre des Pairs; 
Cléopâtre, modèle en plâtre (1844); le même siget en marbre (I847)f 



IfâCROLOGIE 245 

qui se Toit au Musée de Nantes ; en brome (1855) ; Rainibaud m, comte 
dPOramgêt statue colossale pour la place de cette TiUe (18^6) ; le contre' 
amiral Leray, le comte MolUei^ (1853), commandés, ainsi que d'autres 
bustes du même artiste, pour les galeries de Versailles. Citons encore: 
ta Mntique, au nouveau Locnre {ISbB^vlBl noire fontaine monumentale 
de la Place Royale. Il a obtenu une 3e médaille en 1839, une S* en i8ia, 
•t une i^ en 18é6. 

Le 12 septembre ont eu lieu, à Lorient, les obsèques de M. Bdmond 
Bi^er^ commissaire Hi4ioint de la marine en retraite, officier de la Légion 
d*bonneur, décédé à Fftge de 71 ansj après avoir re^ avec foi leseacM- 
menu de r£;gtise. 

M. Bofer était un littérateur distingué s frère utérin de aotre poète 
Brîseui, il avait comme lui cultivé la poésie avec moins d'éclat, mais 
mwec beaucoup de goûl et un^ertûn succès. £sprît an et <léticet, é était 
un des derniers survivants de ce petit cénacle d'écrivaies lorMntaîa iont 
il ne restera bientôt plus que le souvenir. (iVorM/kuineû .) 

M. Nicolas, ancien professeur à la Faculté des Lettres de Rennes et 
doyen honoraire de cette Faculté, est décédé le 15 septembre, à la Bin- 
quenaÎB, en Toussaints. 

IL Alexandre-César Nicolas-Dudemaine était Agé de 75 ans. Il était 
depuis loi^emps fixé à Rennes, et toutes les personnes qui Pont connu 
garderont le souvenir de sa belle intelligence, de ses connaissances va- 
riées, de ses relations aimables. 

M. Nicolas avait étudié spécialement les langues étrangères, et il en 
avait approfondi la littérature. Son cours était nourri de reoberches 
savantes et rempli d'aperçus ingénieux ; les nombreux jeunes gens qui 
l'ont eu pour examinateur au baccalauréat rendront témoignage de sa 
courtoisie parfoite et de sa grande bienveillance. 

M: Nicolas avait eu la charge difficile de succéder dans le décaaat à 
réminent M. Th. -H. Martin; il l'avait remplie dignement. 

Il est mort entouré de tous les secours de la religion, à laquelle il 
avait demandé depuis longtemps les consolations et les forces qu'elle 
•eule peut donner. Les obsèques de M. Nicolas ont été célébrées àrégMse 
de Toussaints, au milieu d'un nombreux concours de parents, de collè- 
gues eid'amia. {Jommàl de Bmmes^) 



MELANGES 



— La souscripUon ordonnée par Monseigneur Bouché, évèque de 
Saint-Brieuc, aTee les bénédictions et les hauts encouragements de Sa 
Sainteté Léon XIII, afin de réédifier dans son église cathédrale de Tré- 
guier le tombeau de saint Yves, s'élève aigourd'hui à plus de 30,000 francs. 

— Dans la distribution des récompenses décernées par la Société 
artistique et littéraire n la Pomme, > h sa dernière réunion, à Granfiile, 
M. Robert Snrcouf, maire de Saint- Aubin d*Aubigoé, a obtenu une mé- 
daille de vermeil (prix unique) pour son Eloge de Portzmogwr, cm- 
mandant de la Cordelière (1513), et une mention honorable pour an 
Eloge de la Tour-d'Atwergne, 

— VIndépendanee Bretonne annonce une importante publication. 
La Société historique et arckéofogique des Côtes-^u-Nord vient de 

publier la première partie d'un travail important pour notre pays: c^est 
le Répertoire archéologique complet du département, donnant, commune 
par commune, l'indication sommaire, mais précise, des monuments de 
toutes classes, de l'antiquité, du moyen fige, de la renaissance et des 
temps postérieurs qui se trouvent dans chacune de nos communes. Ce 
travail, attendu depuis longtemps par tous ceux qui sintéressent à 
Fhistoire de notre Bretagne, est le résumé des travaux et des recherches 
du regretté M. Gaultier du Mottay, ancien président de la Société. 

Cette première partie comprend les arrondissements de Saint-Brieuc 
et Guingamp; la seconde, qui paraîtra sans tarder, comprendra le reste 
du département. 

Les membres de la Société historique et archéologique reçoivent les 
publications moyennant le paiement d'une cotisation annuelle de 5 francs. 
— Adresser les demandes à M. L. Prud'honune, à Saint-Brieuc 

Le mot db Caibronnb. ^Le sixième et le dernier volume des Mémoires 
si contestés du comte fl, de Viel-Castel va paraître, en Suisse. A côté 
d'histoires plus ou moins graveleuses, on y trouve quelques anecdotes 



MÉLANGES 247 

88861 curieuses. En Toici une, qui réduit à néant la légende du mot.de 
Garobronne à Waterloo, en reproduisant la déclaration suivante du général 
Mellinet, pupille de rex-commandant de la garde, et notre compatriote 
nantais : 

« De retour dans ses foyers, après Waterloo, dit le général Mellinet, 
Gambronne, en Tabsencede mon père^ qui était exilé, se fit mon tuteur; 
il avait pour moi une grande affection, et ce fut lui qui, à quinse ans, me 
décida à prendre du serrice dans Tarmée. 

c Gambronne n'était nullement un grossier soldat ; il avait fait de 
fortes études et passait pour un latiniste très distingué. 

c Un jour, lui et moi, nous nous baignions dans la Loire, et je dois 
dire que je n'ai jamais vu un corps humain plus couturé de blessures : 
coups de mitrailles, coups de feu, coups de lance, coups de sabre et 
coups de baïonnette. 

<c Je lui demandai, tout en nageant près de lui : 

« — Est-il vrai, mon général, que vous ayei répondu : Jf ...J au général 
anglais qui vous pressait de déposer les armes? 

c Gainbronne me répondit en me tutoyant, comme il en avait l'habi- 
tade: 

u — Tu me connais s ce mot-lh me ressemble-t-il ? Peux-tu t'imaginer 
qu'il soit sorti de ma bouche dans un moment aussi solennel?... Non, je 
ne l'ai point dit Ge qui est vrai, c'est que chaque fois que la proposition 
de mettre bas les armes nous fut faite, je levai mon sabre, en criant de 
ma voix la plus forte : Qrenadiert, en avant t Mais bientôt je fus blessé, 
je perdis connaissance, et, au boot d'une demi-heure, les grenadiers ne 
pouvaient plus se porter en avant : ils étaient morts ! > 

M. Victor Hugo devra donner ce récit en note dans la prochaine édition 
des Misérablêi. 

— Notre compatriote M. Léonce de la Rallaye, rédacteur en chef du 
J<mmalde$ Villes et Campagnes, vient de recevoir une récompense bien 
flatteuse. La Société nationale d'encouragement au bien lui a décerné une 
médaille d'honneur pour son livre, intitulé Paris inconnu, les Merveilles 
de la Charité. 



BIBlI06ftAIffiE BRET0NMB ET VENiiHWB 



A.nU>POS,D^ 801MKT VOk MtfHBfc. GOMHIBi^ p«ff Bvil* GÛiailA.— 

6r. m-8<>,,8 n* Tiré à SO ei» Nanteii^ im|.. Yincent FQreatetEmibGn- 
maud: 

Extrait dn BuUeUn de la Société arehéùlùgique de Nantes et de la Lowe-lnfé' 
Meavêi, 



AiuiORiGAiNBS (lk8)l lèoÊiemwi Mtaes dN^rery, p«r AigèHe IMlatni, 
«Macttfur en, €bet du jiwiffoaltifia^ ^#i4^. lorêi, S¥I»-230jk Paiii^Ikiilu ; 
BantaSfcUbares. Papiar teintées Ce. ; pjivier ordinaice,. o fir. 

Bdjuatqi ABCHâOLOAioUE DK. LlAssocuàUDK BRKVONiiBv, publié par la 
classe d*archéoioflie. 3« séria, t 3. Année 1883. In-8%iv-300 p.Saiot- 
Brieuc, imp. Prud'homme. 

BuixKTiN DB u Société archéologique de Nantes et du DÉPARfSHENT 
M LA Loouh-lMFÉfUsmir. T. mu. Année 1*884, 1er semestre. - Gr. 
iii-8% u-9i p. et 5 pL — Rttrtea^ împi ¥inDeQf Foreal euBmile Massoè 

Biiu.BT«»Dn LA SoeiÉTÉ JOVATonoDE' DE HàitTEs, rectieilffiB parle 
Dr A. Malherbe, de l'école de médecine de Nantes. 6* année (i88î).lA4*r 
107 p..Pari8«.Ub.Dein. 

Eloos fvnèbiuz de Mer* FÉuxrGiiAUii Ridbl,. Éa^ns. di firnuPROPOLi^. 
vicauje apostouû)je,ob la Corée, prononcé dans la cathédrale de Vaonei, 
lé 8 jbiDet 1884, par M. Pabbé Théophile Maingut, chanoine et vicaire 
l^éM de Para ^réMl), aumônier de là prison militaire dcr Nantes. - 
&;Jiiu8Pf2«iiij -^NoMeSylibNÉHede lfi»BtoiiiMn SOoeirii 

IHMÉMMB Dr PAins M JlRfïSjafnif^ par ftF^Ticomtè^de^ 61iMaQttiii(i(f- 
Grand in-8«, 367 p. eli§nur.leiiF8^impi.lhnn»6^filn 

PoRNic ET Gourmalon, par Paul Eudel. Petit in-8o, 39 p. Nantes, imp- 
da GMMMMft.TM à 60 est. ne» oain* en^TVBtei 

PouzAUGES. po^e, par M. L. V. In-8% 3 p. Nantes, ihip. ¥iKeflt 
Forest et Emile Grimaud. 

RAm (m) du; baude {Umm babé), pséiîe, par BK *?; A. 6. - In-^^ 
4p. SAiiit&ri6uc,,imp..9. Gufan.. 

STA7iQN«(PH hk)i QMÂJa-wmàim UA GluMNoNi;. pav Eufétte Ofiea^* 
agentrvayr. en cbethonoraire. Gr.,in-80v21p. 

ExU-ait do Bttil6ttfi de la Société archéologique de Nantee et dêKla,Jjm^l^ 
Heure (1884). 

Saints (les) patrons de l'agriculture, par le comte de Grimouard de 
Saint-Laurent. In-i2, 315 p. et rign. Tows, imp. Mame et fils. 

Yraie-Groix (la), par l'abbé Max. Nicol, chanoine honoraire de Yannei. 
In-32y 16 p. Vannes, lib. Lafolye. 



JACQUES ÇARTJER 

RECHERCHES SUR SA PERSONNE ET SUR SA FAMILLE 



S'il est un nom connu de lou8, c'est assurément celui de Jacques 
Cartier, ce hardi navigateur, qui, iau XVI* siècle, avec une barque 
de 60 tonneaux, découvrait lé GanaAa; ' < 

Les différente biographes qui ont étudié cette grande figurej 
(sauf peut- être le seul M. Canal), n'assignent aucune date précisi^ 
à sa naissance. Manet, lui-même, le grand chercheur, *sé tait suf* 
celte date dans ses MaloUins célèbres. 

Dans notre brochure, donnant les autographes des grand» 
hommes de Saint-Halo, nous l'indiquons comme étant né lé 31 dé- 
cembre 1494. Nous allons démontrer Texactitiide de notre asserti<ynl 

Vers le milieu du XV« siècle, vivaient, à Saint-Halo, Jean "et 
Jacques (Jacobus) Cartier. Les registres d*état civil de Saint-lAilo 
n'existint qu'à parlir de 1454, noiis n'avons pu découvrir leur Hed 
de naissance, mais ils se marièrent l'un et l'autre à Saint-Mâtoy 
fort probablement. ^^ 

Jean Cârttèr épousa Guillemette Baudouin, et six enfants^M^ 
quirent de leur union : 1» Jamet, 2o Jean, 3<> Etienne, 4« Pierre| 
&> Jeanne, 6* Thomasse. -*- L'aîné, Jamel, naquit le 4 décembre 1^8 
et épousa JeffelineJansart, de laquelle il eut trois enfants ; Jacques^ 
Lucas et Bertheline. • " ' '. 

Jean naquit le 26 février 1464 j épousa Jeanne Lemoyne et 'eot 
quatre enfanU, Jean, Perrine, Françoise et Robert; l'aîné épousa 
lui-même une Jacqueline et eut pour enfants Isabeau,Je^n, et 
Hamone. ' '• 

TOME LVl (Vl DE U 6« SBRIB). 17 



250 JACQUES CARTIER 

Le troisième, Etienne, prit pour épouse Perrine et eut uo fils 
nommé RaoulleL 

Pierre, le quatrième enfant de Jeao et de Guillemette Baudouin, 
se maria deux fois ; de sa première femme, Jeanne, il n'eut qu'un 
fils, François, lequel épousa Marguerite Cuff, de laquelle il eut 
Jean, Thomas et Nouèl ; la seconde femme de Pierre, Hicbelle 
Brugalé, enfanta une fille et trois garçons, Jean, Pierre et Alain ; 
ce dernier prit pour épouse Marie Goullay et en eut trois enfants : 
François, Marie et Guillemette. 

Jeanne Cartier épousa Jean Nouel et lui donna pour enfants 
Pierre, Etienne, Rolande, Jacques, Alain et Catherine. Pierre, Talné 
des six enfants, épousa Marie Chenu et ils eurent trois enfants : 
Perrine, Pierre et Jean. — Jacques Nouêl se maria à Senanne 
Poyen et il leur naquit un fils que Jacques Cartier tint sur les 
fonts baptismaux, comme il a?ait tenu le père, et ce fils reçut le 
nom de Jacques. 

Thomasse, sixième enfant de Jean Cartier et de Guillemette, 
épousa Yamyn, et n'eut qu'une fille, Jacquelte, le 7 février 1507. 

.•Quant à Jacques {Jacobus) Cartier, il n'eut que deux enfants: 
Kobert, qui n'a point eu de postérité, et Bobine, qui épousa Guil- 
laume Mesnager. 

H résulte de ces différents faits que tous les membres de la 
famille Cartier ont incontestablement reçu le jour à Saint*Malo et 
nau ailleurs. 

En 1494, il y eut deux naissances au nom de Cartier : la pre- 
mière est celle de Baoulet, fils d'Etienne Cartier et de Perrine sa 
lenioe* 

r.' Pans le second acte, le rédacteur a omis le prénom de l'enbnt, 
peiQ^ était assez fréquent, nous en avons eu des preuves sous les 
yeux ; mais il est hors de doute que cet acte concerne Jacques et 
ApttS dirons tout à l'heure pourquoi. Voici la teneur de cet acte u 



' 1.' Nous n'avons pas cra deroirnoas contenter de copier ces actes sur les copies 
des registres d'état civU faites en 1754 par ordre da Pariemenl; comiiie nois 



JÂCQUK8 GARTIBR 251 

« Le XXXI« jour de décembre (1494) fut baptizé uag fibs à 
c Jamet Quartier et Gefelioe Jansart sa femme^ et fut nommé 
« par Guillaume Haiugart, priocipal compère» et petit compère 
« Raoullel Perdriel. » 

Or : lo De toutes les oaissauces d*enfaots Cartier postérieures à 
cette date, pas une seule ne concerne un enfant portant le prénom 
de Jacques. 

30 Nous avons dit que Jacques eut un frère et une sœar; nous 
trouvons la naissance de son frère Lucas, le 10 novembre 1498, et 
de sa sœur Bertheline le 15 octobre 1501, et dans cette dernière 
naissance, la marraine est une femme Perdriel (voir la naissance 
de Jacques). Ce sont les trois seules naissances d'enfants de 
Jamet Cartier. 

4<» Guillaume Haingart est parrain dans le baptême du 31 dé* 
cembre 1494, et le 3 mars 1517, Jacques Cartier signe au baptême 
de Jean Haingart; ce qui prouve que les deux familles avaient des 
relations intimes et démontre la justesse de notre hypothèse» 

En 1458, nous trouvons un acte ainsi conçu, qui est certainement 
l'acte de naissance de Jamet Cartier, père de Jacques : « Die quarta 
« roeosis decembris, baptisa tus exlitit Cartier quem levarunt de 
« sacro fonte Stephanus Baudoin, compater principalis, et Petrus 
« Vivien et Katherine Fret minores. (Signé :) Querrier. » 

Six ans plus tard, en 4458, nous voyons la naissance de Jo- 
hannès : « Die XXVI february anno quo supra baptizalus fuit 
c Johannes Cartier Glius Johannis Cartier et Guiilemette Baudouin, 
€ ejus uxoris, quem levarunt de sacro fonte Johannes Vivien, 
« principalis compater, et Jacobus Cartier et Johanna Vivien, filia 
« predicti Vivien minores. » 

Evidemment ces deux enfants ont une commune origine, l'iden- 
tité des familles des personnes assistant au baptême le démontre 



tenioDâ essentielleaieol à donner les textes exacts, noas les avons copiés sur les 
registres originaux, ce qni nous a permis de relever quelques erreurs faites par 
le copiste dHXVlII«8ièd6. 



252 JACQUES CARVIER 

parfailement» Il en résolte ^e l'atoé est Jamel, le premier des six 
eylaols.de Jean Cartier; 

La généalogie de Jacques Cartier est donc établie d*nne façon in- 
discutable. 

Nous n'entreprendrons point de raconter à nouveau les voyages 
de< ca célèbre marin; nous renvoyons pour cela aux ouvrages spé- 
ciaux. 

Jacques Cartier épousa, en 1519, Catherine Desgranches (ou 
D0sgrai^;es). Le jour de l'accomplissement de celte cérémonie 
n'est point indiqué sur le livre des mariages, mais, d'après les 
autres actes, de même nature, on peut présumer qu'elle eut lieu 
vers le milieu de ladite année . 

Nous avons fait de minutieuses recherches aRn de savoir si 
Jacques Cartier avait eu des descendants ; jusqu'en 1569 nous n'en 
aveos découvert aucune trace, et à cette époque les époux auratent 
eu 75 ans. Il est donc permis d'affirmer qu'ils sont morts sans 
postérités 

La dernière descendante de la famille Cartier, Hervée Cartier, 
est décédée à Saint-Malo, le 9 janvier 1665. 

La famille collatérale de Cartier était cependant fort nombreuse, 
si l'on en juge parle^ mariages ci-dessous concernant les branches 
masculines seulement, et relevés sur les registres de Saint-Malo, 
depuis répoque du mariage de Jacques : 

1514 Robertus Cartier hujus parochisB — Olivia Eon parochia^ 

de Sainct Coulomb. 
1535 Robertus Cartier hujus parochia^ — Guillemetle Aubault 

de Passu Ramato (de Paramé). 
1539 Rkbardus Cartier hujus — Gillette Fuot sancti Ydoci 

(Saint-Ideuc). 
1551 Haize Cartier — Perrina Gouays hujus parochiœ. 
1565 Seconda Decembris, Thomas Cartier — Julienne Senay. 
1583 Jullet — Jehan Cartier — Jehanne RouauU. 
1592 Dymenche 12 janvier, Gille Cartier — Jaune Blondin. 



1611 Du Dfraenche 13* (novembre) Aadre Cartier de Sainct 
. Coulomb et Janne Collet. • 

Voici la lîstéy par ordre de uaissance, de lôus les membres de la 
famille Cartier. Il est vraiment étrange que cetle famille soil tota- 
lement éteinte, en tant que descendants directs: 



1494. RaouUet. 

1494. Jacques. 

1498. Lucas (frère de Jacques). 

1501 . Berthaline (sœur de Jacques). 

1518. Perrine. 

1519. Francioyse. 
1521. Robert. 

152Î. (pas de prénom) fille de 

Pierre. 
1525. Jehan. 
1527. Allain. 
1530. Pierre. 
1534. Isabeau. 
1538. Jehan. 
1541. Hamonne. 
1553. Francioys: 

1556. Thomas. 

1557. Jehan. 

1558. Olivier. 

1563. Jehan. 

1564. Rouel. 
1566. Guillemetfe. 



1566.. NycoUe. 

1567. Guillem/QUe. ^ 

1568. Thomasse. ' 
1572. Franczoys. 
1575. Guilhiumé. * 
1584. Guillaume. 
1586. Joaseline. 
1588. Hervenne. 
1593. Prançoys. 
1593. Janne. 
1595. Nicolle. 

1597. Bernard. 

1598. Nicolas. 

1599. Janne. 
1601. Jan. 

1612. GuîllemeUe. 

1615. Gillette. 

1616. Hervée. 
1622 Jeanne^ 

1624. ServannOy , 

1625. Etiennelte^ 
1632. Etienne. 



Le 15 janvier 1588, Henri III, en reconnaissance des services 
de Jacques Cartier, accorda à ses neveux Jacques, Nouêl ,et Etienne 
Ghatton de la Jannais le commerce exclusif du Canada, pendant 
18 ans, avec faculté à eux de transporter chaque année dans ledit 
pays soixante criminels, lant hommes que femmes, condamnés 
à mort on à quelque peine corporelle, poui* employer â l'exploi- 
tation des mines découvertes ou à découvrir. Le 5 mai suivant, sur 
les réclamations des Malouins, celte faveur exceptionnelle leur 
fat retirée. 



t54 JACODES CÀRTIIR 

Nous serons beureiix, si ces notes peuvent être utiles è quelque 
historiographe ; c*est dans ce but que nous avons travaillé à grouper 
tous les renseignements que nous avons pu découvrir. 

Nous croyons intéressant de donner le texte des divers actes 
d'état civil où flgure, à un litre quelconque, l'intrépide navigateur 
dont nous nous occupons. 

Faisons précéder ces textes de quelques observations extraites 
de l'excellent traité de paléographie de H. Alpb. Chassant : 

« Au moyen âge et jusqu'au XVI« siècle, les scribes et écrivains 
se réglèrent le plus souvent sur le latin, d'où dérivait notre langue, 
pour orthographier les mots et souvent aussi s'attachèrent plus à 
écrire suivant la psononciation que d'après Tétymologie des mots. 
« Les accents étant parraitement inconnus, on y suppléait par 
la répétition de la même lettre (aage pouf âge) mais plus généra- 
lement on employait Vs pour marquer Taccent circonflexe, et 
même l'accent aigu, i'é fermé ne portant pas d'accent on ne peut 
le distinguer que par le sens qu'exige la phrase. 

« Les caractères prosodiques de prononciation tels que l'apos- 
trophe, la cédille, etc., n'étaient pas, non plus que les autres ac- 
cents, en usage avant le XVI* siècle. 

« Le ^ était presque toujours employé pour Ts, à la fin des mots 
fruilz, loyz, filz, témoingz, etc. 
« La diphtongue aï était sonvent représentée par e. 
« En général, dans les manuscrits du XI* au XYI« siècle inclusi- 
vement, on remarque une quantité de mots défigurés soit par l'ad- 
dition, soit par le retranchement, soit même par le changement 
d'une ou plusieurs lettres, outre les altérations résultant de Pigno- 
rance des écrivains de cette époque. » 

Texte des divers actes d'état civil dans lesquels figure 
Jacques Cartier. 

Le XXI« jour.Daoust, lan mil cinq cens diz, fut baptize ungfilz a Jehan 
Nouai et Jehanne Gartiez sa femme, et fut nomme Estienne par Et tienne 



XACOITBS CAATnSR tSS 

Gaynel, grant compère, et petit compère Jacques Gartiez, et commère 
Marie Pestel, et fut baptize sur les fons de Saint-Malo, par le ficaire core 
dudit liea esdits joar et an. 

Le tiers jour de mars, tau mil cinq cens dix sept, fut bastize Jehan Kain- 
gart, fils Thoumas et Gesfelote Menyer sa fénmie, et fut nomme par maistre 
Jehan Ernaud, grand compère, et petit compère maitre Guillaume Martin^ 
et commère GuiUemelte Menyer, et fut bastize par dom Jehan Le philleurs, 
(Signé :)J. Cartier. 

Le XX« jour de may etc. fut bastisse ung filz a Jehan Machard et Barbé 
Denys sa femme, et fut nomme Jehan par Jehan LejuifS; grand compère, et 
petit compère Jacques Cartier, et commère Jebanne GiUebert mil cinq cents 
.dix sept* 

Le Tingouictiesme jour de ouït mil cinq cens dix sept fiit baptisze 
Jocelin Legendre, filz de Jehan Legendre et Marie Esbesrard, et fût com- 
père Jocelin Esberard et Jacques Cartier, et commère Mariée Petel, et 
fut batisze par dom Jehan Lefillours. (Signé :) Tho. Morin. 

Le X« jour dudit moys (7^ 1518) fut baptizee une^Qe a Estienne Bau- 
donyn et a Jebanne Dabellays sa femme et fut nommée Margarite par 
Guillaume PheKppot et commère Jebanne Haucelin, femme Estienne Guynel 
et Gillette Ricbomme, femme de Perrin DabOlays, par monsieur le yicaire 
maistre Lancelot Ruffier. (Signé:) J. Cartier. 

Le XIII* Jour de septembre mil cinq cens dix ouict fut baptize Perrine 
Cartier, fille de Jehan Cartier et Jebenne le Mouenne sa femme, par 
maistre Lancelot Rouffier, yicaire cure, et fut compère, Jacques Cartier et 
grant commère Bertranne Lejuiff, petite commère GeflTeline Porcon. (Signé :) 
G. Rebauld. 

Le Xe jour de noyerobre mil cinq cens XVIII<^ fut baptiszee une fille a 
Guillaume Robert et a Collette Primus sa femme, et nommée Perrine par 
Pierres Gosselin et commère Gillette Cheyalier et Jebanne Machart, et fût 
baptizee par monsieur maistre Lancelot Ruffier^ yicaire dudit lieu de 
Sainct Malo, ledit jour et an que dessur. (Signé: ) J. Cartier. 

Le V* jour dapuril mil cinq cens dix neuf fut baptise ung filz a Federich 
Garpau et Catherine Boutelier sa femme, et fut nomme Robert, par Mon- 
sieur maistre Robert Gleyeret et mabtre Georges Bastard, commère 
Jebanne deMonterfil, baptisée par maistre Lancelot Ruffier, yicaire. (Signé:) 
J. Cartier. 

Le XYIe jour dudiet moys (mai 15i9) fut baptize ung filz a Bertran Gauf- 
frier et sa femme et fut nomme Jehan par Pierres le Breton et petit com- 
père, Jacques Cartier et commère Roullette Boullacis. (Signé :) J. Car- 
tier. 
Le pénultième Jour dudit moys de may (i5l9) fût baptize Jacques 



256 jJACQVBS CARTIER 

fl<me),,Ab| de Jj^jiin Nontii^t Jeli^meCirtier sa femme> et fiit compère 
Jacques.Cartiei; e^ fjpin Ifi^rres Gill^rt.et Fraosoiiaîszg, Aubry, et haptin 
Monsieur le ficaire dodict SaiocUMalo. (Signé.: ) Tiipu Morin, J. Cartier. 

Le Jfi. jofr, àu^^fsp dj» ji^. lan mil.oinq cens dix oeuf, fut Impt^ee 
une ^ile^u, Jehl^l Çlen>9et ^ femme et fui nommée HanrieUe par.Henrj 
Bertris, quc^l fot çofppere et, grant commère Jejliannela bertonne et petite 
comere Berlranne, IfOrans, (Sign^ : .) Ji|c* Certier pnt fut 

Le IIII* jour de may mil cinq cens TÎngt fut baptise .ung é]z a Guil- 
lamne Lal^laJ .^f «^ol^inm. Ta^uerel sa fewfie, et f^t i^o^me Gtullaume 
par Y,Tf>Pfiet Daulpl^ grand compeiie, ett peti^ compère Jehan Richomme, 
et comm^ri^Brlande Jafiqu^rel. (Signé:). J. Gi^tier, , i 

Le Vile jour davril davaot Pasques mi] cinq cens vingt, fut baptise Joce- 
lin ipaingfir^.fllsjd^ Es^^e M^gert et Loujsse Chignon sa femme, et 
fut nomme pfoi Jocelin.Eb^rard, s^ur Oupont ,Saphaire, et petit pasrain 
Guillaume Mftingart, et.pon^mere.Collîne JoUff. (Signé.:) J. Cartier* 

Le XXIII* joui;,du mq;s de Juign (l5Sji),îour M^^ctt Jehaq-Baptiste, |iU 
nomme.. i^e fille a, Guillauipe Ratel e|,^Myonne Baxire,. et fui. oomipee 
Jehanne pocur Ihonneur, c|e ia festCi par, noble, homme maislre Frgncoys, Je 
Bret, ^iei^r duBos^ procureur jdes, cours de Sainct-Mi^lQ et Chateauneui^ 
^ principi^l,cpmpe;*e» et comçoeres Marg\iente AUain» femme Guillafime, 
Visel, et Guillemetie Patrix ; presens a çe,ai9ur Robin Maingart, petit proTOt 
de laeonfraipe If^^mrs saint Jehan, Jacques Cartier, Guillauqie^ehant 
et aultres. plusieurs gens detat.que les d^ssurdits et non pio sonneux et 
taborios veoti^s % laditte confr(aîrie e^n, gran,t nombre,, ponobtant qqelque 
indispositJLon de temps ^t mprlalite. Ladite Jehanoe baptisée par noaîstre 
Lancelot Ruffier, Ticaire cure dudit lieu. (Signé :] J. Cartier, J. Emaod 
Qm Rehauld. , , . 

Le dix buictiesme jour dudict moys (avril 1522) jour dq vendredy sainct, 
fut bapti^ ung filz a Jel^an Cartier, et Jehanne le Moyne sa femme, et fat 
nomme Bpbert^ coo^pere Rpbert Lejuiff et Henry le Comte, commère 
Alenette Herbert, et baptise par le vicaire cure dudict. (Signé :) Jac 
Cartier. , 

Le yjgnties^e, jour de janvier, lan mil cinq cens vingt et deux, fut bap- 
tise ung ,fil^ à ^Guillaume Gaudon et Jacqoett^ Tanens sa femme, et fut 
nomme Je^an par mais^tre Je^an N[esnard, segretaire de révérend père 
en Dieu Monsieur de Sainct-Malo, et petit compère mabtre Robçr^. )> Le- 
paraux, chanoine de céans, et mfu'a^^ Jehanne de Laroche es. présences 
de Monsieur le fiscal et du promoteur^ (Signé : ) Jac. Cartier, pnt fut 

Le X^VII Dougts lan iceîui (15^4),. f^t nommé ungfils à Jocelin de 
Flouville et Michelie Cousin sa femme, et fut nommé Jehan, par Jehan de 
Villedieu, grand compère, et petit compère Jacques Cartier, et comere 



JehaDne de Benignet,. dame de la Gornilliere. Fet par Monsieur le Ticaire 
core. (Signé:) J; Cartier. 

Ledit jour (26 octobre 1524), fut baptize ung fiU a Jehan le Veil et 
Jehanne Desgranches sa femme, et fut nomme Bectran par Bertran Menel, 
grand compère, et petit compère Yvon Pinou, et commère Esliennette 
Spsalmon et fut baptise par maistre Lancelot Ruf&er, vicaire cure. (Signé :) 
J. Gartien 

Le quinriesme jour dudict moys (novembre 1525), fut baptize une fille 
a Jehan Sainct-Mens et Guillemette Bertre sa femme, et fut nommée 
Jehanne par Jehan de May et grant commère Perrine Jourdan, femme 
de Jehan de Yilledieu, et petite comere Jehanne Bertre, et fut baptizee par 
maistre Lancelot Ruffier, vicaire cure. (Signé : ) J. Gartier. 

Le tiers jours de janvier, lan mil cinq cens vingt cinq, fut nomme ung 
fils a Denis Felouay et Bobine Golay sa femme, fut nomme Pierres par 
Pierres BouUant, grant compère, et petit compère Jacques Gartier, et com- 
mère Briande Tanquerel, baptize par maistre Lancelot Ruffier. (Signé :) 
J. Gartier. 

Le XXVe jour de mars Dimanche des Rameaulx, lan surdict (1525), lut 
baptize ung filz a Henry Phelipot et Lucasse firenin sa femme, et fut. nomme 
Pierres par Pierres le Huchetel, gra^t compère, et petit compère, Gharles 
le Huchetel, commère Raoullecte Gohet et fut baptize par mestre Lancelot 
Boffier. (Signé x ) J. Gartier pnt fut. 

Jehan Brugnon, fils Robert et Guillaume Morin sa femme, fut baptize par 
maistre Lan«*^lot Ruffier, Ticaire cure de Sainct Malo, le Dimanche des 
Rameaux XXV« jour de mars, lan surdit, et fut nomme par Jehan Poree, filz . 
Lorens, et petit compère Jehan Myniac, et commère Jehanne Brugalle, 
femme Allain Le Breton. (Signé : ) J. Gartier. 

Perrine Le Guère, fille de GuiUaume Le Guère et Olive Machin sa 
femme, fut nonmie par Pierre Dauphin et maraines Catherine Desgranches 
et Julienne Ruel petite commère, et fut baptizee par maistre Lancelot Ruf- 
fier, TÎcaire cure, le cinquiesmejourdapuril, lan mil cinq cens yingt six 
après Pasques. (Signé:) J. Gartier. 

Ce jour Nostre-Dame XXVe de mars, lan mil cinq eentz trante ouict, 
furent baptisa troys saulvaiges hommes des parties du Canada prins 
audit pays par honeste homme Jacques Gartier, cappitaine pour le Roy 
notre Sire» pour descouvrir lesdictes terres; le premier fut nomme Charles 
par Tenerable et discret maistre Gharles de Ghamp-Girault, doyen et cha- 
noyne dudit lieu, parrain principal, et petit parrain. Monsieur le lieutenant, 
seigneur de la Yerderye, et commère Catherine Desgranches, -et le second 
fut nomme Franczoys, nom du Roy notreSire, par honneste homme Jacques 
Gartier principal compère et petit compère maistre Pierres Le Gobien, 



258 JACQUES CARTIER 

commère, Madame la lieutenante {déchiré) Layerderye (déchiré) tiers fat 
Dome {déchiré) ipSLT maistre Servan May... {déchiré) daditlieu et petit 
(déchiré) Noue! (déchiré) et commère (déchire')... ÎDgart (déchiré) 

Le uDieiesme jour du moys dapuril ayant Pasqaes, lan mil cinq centi 
quarante, fut nomme une fille a Charles Lehuchestel et sa femme; compère, 
le capitaine Jacques Cartier, et commères Joceline Gbenu Grande et Gail- 
lemette Maingard ; nommée Jacquette par Lancelot Ruffîer, vicaire core, 
ledit jour et an. (Signé :) Rehault. 

Le sabmady 21* jour Doctobre lan mil cinq centz quarente deux fut 
baptisée une fille a noble escuyer, Règne Moreau, seigneur de la Perau- 
dière, lieutenant du cappitaine de yille et chasteau de Saint-Malo, et 
demoiselle Roze sacompaigne espouse, et fut nommée Catherine par cappi- 
taine Jacques Cartier et commère bourgeoise Thoumasse Boullain, femme 
et compaigne de Franczois Gaillart, receveur gênerai de la ville et dte 
de Saint-Malo, et petite commère Françoise Boullain femme grant, Jehan 
Eberard, bourgeois de ladite ville; et fut baptisée par vénérable et discret 
maistre Lancelot Ruffier, chanoine et vicaire cure de l'Eglise Cathédrale 
de Saint-Malo, et pénitencier de Revertnd père en Dieu, Monseigneur 
Monseigneur de Saint Malo, a ce presens plusieurs notables personnaiges 
pour faire honneur aux compère et commères. Donne et fait ledit jour et an 
que dessur. (Signé: ) F. Du Rocher. 

Le XXyiI« jour du mois dapuril après Pasques^lan mil cinq centz qua- 
rante sept, fut baptise ung filz a MichielAudiepure et Penrine Jalobert 
sa compaigne espouse, et fut nomme Jacques par noble capitaine Jacques 
(Cartier, bourgeois en la ville et cite de Sainct-Malo, et seigneur de Lima- 
lou, et furent commères Marie Le Pilleurs, compaigne et espouse de véné- 
rable et discret maitre Pierres Le Gobien« promoteur de Révérend père en 
Dieu, Monseigneur Monseigneur maistre François Bohier, Evesqoe de 
Saint Malo, et alloue du vénérable chappitre dudit Saint Malo, et seigneur 
des Douets en Saint Meloir, et lut petit compère, Claude Boullain, et fut 
baptise par vénérable et discret maistre Lancelot Ruffier, chanoine et 
vicaire cure de ladicte Eglise, et Pénitencier dudit Evesque, et a ce pre- 
sens plusieurs notables personnaiges pour assister et faire honneur aux 
parens et commère. Donne et fait comme dessur. (Signé :) F. Du Rocher. 
Jac. Cartier. 

Le vendredy XXIX« jour dudictmoys et an (mars 1548), fut baptissee 
une fille a Francoys Crosnier et Allizon Le Gobien, sa femme, baptissee ptr 
maistre Lancelot RufBer vicaire cure et nomme Guillemette par Guillaume 
Pépin, sieur de la Belinaye, compère, et grande commère Catherine Le 
Gobien, et petitte commère Guillemette Crosnier. (Signé : ) Jac. Cartier. 

Le jeudy cinquiesme jour de feubvrier^ tan mil cfaiq centx cinquante, 



JACQUES CARTIER 259 

futbaptize ung filz, en leglîse cathedralle de Saint Malo, a Jacques Nouel 
et Senranne Le Doyen sa femme, par dom Ollivier le Narye, substitut de 
vénérable et discret mestre Lancelot Ruffier, chanoine et ?icaire cure de 
ladicte église, et nomme par noble homme Jacques Cartier, et petit com- 
père, Jehan Gueridien, pour commère Perrine Gaultier, en présence de 
Estienne Nouel, Mery Rouxel, et du soubzsigne notaire ledit jour et an. 
(Signé : ) Jac. Cartier. F. Trehouart. 

Le mardy huictiesmejourde septembre, fête de la nativité Notre-Dame, 
mil cinq centz cinquante ung, fut baplize ung filz a Francoys Desgranges, 
filz feu Guyon etGillecte Le Pilleurs sa femme, et Tut nomme Pierre ; grant 
compère, roaistre Pierres Le Gobien, sieur des Douetz, et maistre Jehan 
Le Pilleurs, chapellain de Sainct-ThebauU, frère de ladicte femme, et com- 
mère Perrine Brisart, femme de Bertran Jonchée, ledict baptistoire fait par 
veoerable et discret maistre Lancelot Ruffier, chanoine et vicaire cure en 
lailitte église de Saint-Nalo, présent maîstre Fran... (déchiré) aussi cha- 
noine, Jacques Cartier, Jacques Lefer et aultres, environ troys heures 
et demi après miJy dudict jour. (Signé:) A Le Veilleur. Jac Calier. 

Ce Dimanche jour de Trioitte, Xn« jour de Juign 155Î, fut baptize ung 
flîza Robert Chinchant et a Francoyse Lesquere sa femme, et fut nomme 
Jacques par Monsieur Jacques Cartier, sieur de Lymoylou, compère prin- 
cipal, et petit compère Jehan Mabille, et Jacquette Tennevot commère. Fet 
par moy soubzsignet. (Signé:) L. RufQer. 

Le dix neuffiesme jours dudit moys an que dessur (octobre 1552) fut 
baptise un enfant a franczoys Cronyer et Alizon Le Gobien sa femme, et 
fut nomme de par Jf^han Pépin grant parein, et Jacques Cartier petit com- 
père, et fut baptîsse par vénérable et discret maistre Lancelot Ruffier, 
chanoine et vicaire cure en leglise Chalthedral de Saint-Malo et fut ledit 
jour et an que dessur. Fet par moy soubzsignant (Signé:) B. Briot. 

Le jeudi XX« jour doctobre mil cinq centz cinquante deux fut par véné- 
rable et discret maistre Lancelot Ruffîer, vicaire et chanoine baptize ung 
filz a Guillaume Pépin sieur de laBellynaye, et a Jehanne Le (}obien sa 
femme, qui est le septième filz subsequans lun après laultre, lequel fut 
nomme Julien par Guillaume Pépin, sieur de la Boursardyerre, grant com- 
père, et petit coinpere Julien Grave, Hlz Guillaume, et commère Jehanne 
Boullain ; et ce fut faict en présence de vénérables et notables personnes, 
savoir : vénérable et discret maistre Servan Blay, chanoine en leglise 
cathedralle de Sainct Malo, et sieur Duval Gamy et de maistre Pierres Le 
Gobien, sieur des Douetz et alloue en ceste ville dudit Saint-Malo et le 
capitainoe Jacques Cartier et aultres donne. (Signé :) Jac. Cartier. 

Le grand nombre d'actes revêtus de la signature de Jacques Car- 



260 JACQUES CA^n^ 

lier, ainsi que ceux, égalenent nombreux, dans lesquels figure son 
nom, prouve que, même de son vivant (ce qui est assez rare), ses 
concitoyens savaient l'apprécier et s'enorgueillissaient avec raison 
d'en obtenir ces preuves d'amitié et de bienveillance. On voit du 
reste que Cartier s'y prêtait de bonne grâce. 

Comme renseignement sérieux et indiscutable, ces actes permet- 
tent de préjuger des époques auxquelles il accomplit ses différents 
voyages, et c'est un point sur lequel les auteurs se sont rarement 
trouvés d'accord, surtout en ce qui concerne son troisième voyage. 

On ignore la date et le lieu de la mort de Jacques Cartier. D*aprës 
un arrêt du Parlement de Rennes, publié il y a quelques années 
par M. Arthur de la Borderie, dans la Repue de Bretagne et de Ven- 
dée^ il vivait encore en 1565. Toutefois, après 1552, on ne trouve 
plus mention de lui dans les registres de Saint-Malo. On peut 
croire qu'il passa les dernières années de sa vie dans son manoir 
des Portes-Cartier (commune de Paramé) et qu'il y mourut. Mais 
on n'a à cet égard aucune certitude. 

Harvdt, 

Secréiaire de la Mairie de Saint-Malo. 



LE HOPEHENT POETIQUE EN BRETAGNE 

De la lia de la Restauration à la Révolatioa de 1848 \ 



La faveur toujours plus grande qui s'attache à la Marie de Bri- 
zeux a dispensé les critiques superficiels ou inexacts d'un examen 
sérieux de la littérature brelonne, pendant les vingt années de la 
période romantique ; dans ces délicates idylles, tout imprégnées 
de saveur rustique, ils ont prétendu résumer la poésie d'un temps 
et d'un pays ; ils ont modelé leurs éloges sur ceux qu'avait con- 
sacrés l'autorité d'un Sainte-Beuve, d*un Saint-René Taillandier, 
et ils ont passé outre, négligeant les disciples, et aussi les rivaux 
qui procédaient d'une autre inspiration. Certes, Brizeux domine et 
dépasse ses compatriotes, poètes comme lui; il est, non seulement 
pour la Bretagne, mais pour toutes les provinces françaises, l'ini- 
tiateur et le modèle de ce qu'on peut appeler la poésie locale, 
un élève de Théocrite, un frère harmonieux de Robert Burns et de 
William Cowper ; c'est en face de l'abondance stérile, de la vulga- 
rité précieuse, dont les vers et la prose de nos contemporains sont 
trop souvent entachés, qu'on apprécie surtout le charme d'un ta- 
lent sobre et familier, toujours mesuré et gracieux. Hais si l'on 



. * HrÎDdpaax ouvrages consollés : Sainte-Benre, Causeries du Lundi, Premiers 
Luniif, fiouveaux Lundis ; — Us Poètes français, de M. Crépel (1862). tome IV, les 
Contemporains; — Edouard Foornier, Souvenirs poétiques de Vécole romantique 
(1880) ; — Champfleary, les Vignettes romantiques (1883) ;— Notices sur Brizeux, de 
MM. Saint- René Taillandier (Préface des Œuvres poétiques), Ljicaussade {Revue 
contemporaine), J. Dacbesne (Rennes, 1879, etc) ; — Correspondance de H. La Mor- 
voDoais avec Maurice de Guérin; — Les Poètes lauréats de l'Académie française, par 
MM. Edmond Biré et Émite Grimaud. 



262 LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 

fait tort à Brizeux en ne voyant en lui que Tauleur de Marie, en 
n'étudiant pas, dans la Fleur d'or, les Bretons, les Histoires poé- 
tiques, révolution progressive de son esprit, on n'est pas moins 
injuste pour la poésie bretonne en considérant Brizeux comme son 
seul représentant. Il n'est pas le seul, en ce siècle, il n'est pas non 
plus le premier en date ; avant qu'il chantât, la jeune muse 
d'Elisa Hercœur, sitôt moissonnée, avait charmé les lettrés par la 
sensibilité et le naturel ; Emile Souvestre, à force de bonhomie et 
de candeur native, avait suppléé à ses défauls et à son inexpérience 
dans un genre qui ne devint jamais le sien, et Evariste Boulay-Patj 
avait présenté au concours de l'Académie française une ode, bril- 
lamment versifiée ; à ses côtés ou à sa suile^ se placèrent des 
hommes distingués, disciples indépendants, comme La Horvon- 
nais ou Turquelj ; irréguliers, comme Hippolyte Lucas. La part de 
Brizeux reste assez belle, assez enviable, pour s'être retrempé aux 
sources vives de la nature bretonne, pour avoir demandé ses plus 
sûrs effets aux paysages, aux légendes de la vieille province, et à 
l'amour le plus idéalement suave. L'élément religieux joue ici son 
rôle, mais un peu vague, avec des tendances au panthéisme, mêlant 
à la religion du Christ des ressouvenirs de Platon et de Yirgih ; 
il apparaît plus distinct, avec toute l'orthodoxie catholique, dans 
les vers d'Achille du Glézieux, signalés au passage et loués par 
Sainte-Beuve, et surtout dans ceux d'Edouard Turquety : pour 
celui-ci, la poésie n'est guère qu'une méditation religieuse^ les con- 
tours si nettement accusés de la campagne bretonne bleuissent et 
s'efiacent, tout se noie et se fond dans un mysticisme où passent 
des réminiscences de Lamartine, et qui revêt un caractère de pro* 
pagande ou de protestation. D'autre part, le romantisme, ù sa 
splendide aurore, voyait venir à lui un groupe de poètes bretons : 
Boulay-Paty, Hippolyte Lucas et leurs amis cherchaient à ressaisir 
l'écho du lyrisme de Victor Hugo, ou imitaient les élans pas- 
sionnés et les hardiesses d'expression d'Alfred de Musset. En tenant 
compte des idées communes, rattachement au sol natal, le senti- 
ment religieux, et aussi de ce penchant à la tristesse dont la poésie 



LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 263 

bretonne réussit rarement ë se dégager^ il y avait donc, dès 1830 
elles années qui suivirent, plus d'uu courant dans cette poésie. Il 
n'est pas très aisé de classer les poètes, de les ranger par écoles, 
et pourtant les analogies de certains esprits, les liens de sympa- 
thie littéraire qu'on leur découvre, nous aideront à mettre un peu 
d'ordre dans ce travail. 



I 



Si Sainte-Beuve n'avait consacré, en quelques pages de fine 
critique, le souvenir de Boulay-Paty, aucun lecteur étranger & la 
Bretagne ne saurait aujourd'hui le nom d'un des poètes les plus 
ingénieux de la première moitié de ce siècle ; il n'a pas même une 
mention dans les dictionnaires, les biographies, qui sont comme 
les obituaires de nos contemporains ; oublié au delà de ce qu'il a 
pu souhaiter en ses heures de misanthropie, il dort dans un petit 
cimetière des bords de la Loire, côte à côte avec des savants et 
des artistes ^ C'est le cimetière du vieux bourg de Donges, où il 
naquit le 19 octobre 1804. En dehors de manifestations purement 
littéraires, telles qu'une Ode à V Académie, présentée par Chateau- 
briand à la docte assemblée, et surtout une autre ode, VArc-de- 
Triomphe de fÉloUe, qui, dix ans plus lard, en 1837, obtint 
le prix et l'insigne honneur d'être lue en séance solennelle 
par l'auteur ^, il tint sa vie discrète et voilée. Mais on sut que 
son roman poétique, Elie Mariaker, publié en 1834, retraçait 
des épisodes de son enfance et de sa jeunesse, et pouvait 
presque passer pour une autobiographie. La longue préface du 



1. Rappelant que la dépouille mortelle de M. Jules de la Gournerie avait été 
céposée dans le cimetière de Donges, raisant appel ft d'autres souvenirs, M. René 
Renriler a pu nommer ce cimetière les Champs-Elysées de la Loire-Inférieure. {Betue 
de Brelagne el de Vendée, 1883). 

2. Cet honneur n'a été accordé depuis qu'à M. Jean Aicard, anleur de la pièce 
A LamaWifM;. (iSSa,) 



264 LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETàGNE 

livre, où il se résigne à parler en vile prose, abonde en traits de 
vérité. On le voit, tout enfant, subissant la poissante influence 
de la nature bretonne ; on le suit élève du lycée de Rennes, étu- 
diant en droit) amoureux une première fois et poussant à son 
comble, dans ses allures et sa mise, Télégante fatuité de son âge, 
rencontrant, après bien des intrigues banales, la femme qu'un lien 
mystique et sensuel unira indissolublement à lui, gagnant Paris à 
la suite d*une séparation cruelle, y ayant des velléilés politiques et 
surtout des admirations littéraires, ramené au pays, près de sa 
maîtresse, passant par toutes les phases du bonheur extatique 
quand il la possède, du désespoir et de la folie quand elle meurt 
entre ses bras, cherchant enfin, dans de lointains voyages, Foubli 
de sa vie passée. Sur ce dénouement de pure intention, l'espèce 
de confession s'arrête, le voile retombe ; Boulay-Paly ne sera plus 
que Tauteur très correct, sagement lyrique des Odes et du poème 
sur le monument de Molière; puis il signera, comme testament 
litltéraire, un recueil de remarquables sonnets (1851), postérieur 
à l'époque que nous avons résolu d'étudier K Revenons à Elie 
Mariaker. Sainte-Beuve, qui pouvait y voir, dans les images et 
jusque dans la coupe des vers, aussi bien que dans le tour d'esprit 
maladif et subtil à l'excès, une imitation flagrante de son Joseph 
Delormey n'a pas méconnu le singulier volume, que sa seule rareté 
ne rend pas précieux aux bibliophiles ; le frontispice à l'eau-forte, 
œuvre de Boisselat, qui représente le poète, accoudé sur un rocher, 
placé entre un ange et un démon, peint au vif ce mélange de vo- 
lupté rampante et d'idéalisme religieux, cet hermaphrodisme 
de pensée et d'expression que l'auteur a tenté de traduire par 
d'étranges accouplements de mots. Malgré ces extravagances et 
une recherche souvent pénible de l'etTet, les vers et la prose à*Elie 
Mariaker ne manquent ni d'originalité, ni d'une sorte de charme 
ingénu ; on aime à entendre Eiie se proclamer « amoureux da 



i. Il exisle no recueil de ses poésies posthumes ; toutes datent des dernières 
«Doées de sa vie. 



LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 265 

sonnet d'autrefois, • juger^ avec une saine sympathie^ Victor Hugo^ 
Sainle-Beuve, M"^» Yalmore, dire de la Marie de Brizeux, à son 
apparition, que « ce petit volume, si à part, si indigène, si buco- 
c lique, est un bouquet de fleurs des landes de Bretagne. > Ce 
coryphée du romantisme a écrit sur la poésie des humbles, sur les 
chansons populaires, une page exquise : « Il se ressouvenait avec 
« bonheur des anciennes complaintes et des rondes bretonnes 
« qu'on lui chantait, dans son enfance, au foyer de U cuisine, ou 
« auprès de son lit pour l'endormir. Il aimait les vers simples, les 
c chants expressifs de ces poètes paysans qui, comme les antiques 
« rapsodes, composent l'air et les paroles ; la poésie lui plaîsail 
c dans cette grâce, dans ce caractère primitifs. Il avait entrevu^ 
« racontait-il, de belles âmes de poètes sous la bure du laboureur, 
« sous la veste goudronnée du matelot ; Homères perdus, fleurs 
« du désert étouflîées parmi la bruyère ou brisées par la tempête. » 
Cette prose que nous aimerions à citer encore n'est que le prélude 
et le cadre de pièces de poésie, divisées en odes, élégies et son- 
nets. Les odes, toutes amoureuses, sont la plus faible partie du 
recueil ; elles ont je ne sais quoi de forcé et d'artificiel, avec des 
souvenirs des erotiques latins qui en allèrent la sincérité ; des 
strophes heureuses se détachent, comme celles-ci, de l'ode intitulée 
Neige: 

Tout en toi semblait s'adoucir. 

Et je croyais voir une rose 
Levant aux jours de mars sa tète blanche et rose, 
Qu'une neige tardive est venue embellir. 
Jusqu'à moi, sous ce voile éclatant de blancheur, 
Ton regard trouble et doux traversait la distance. 

Gomme à travers son innocence 
Sort du cœur d'une vierge un désir de bonheur.^ 

Les élégies, au nombre de vingt, valent bien mieux. La 2« est 
toute l'histoire de son grand amour ; l'influence sensuelle de la 
valse y est curieusement retracée ; la 3« développe gracieusement 
ce thème ancien, que les jolies femmes doivent l'immortalité aux 

TOME LVI (VI DE LA 6e SÉRIE). 18 



956 LE MOuyEMBirr poÉnouE en Bretagne 

beaux vers ; la T déroule rénuméralion, d*an intérêt tout local, des 
endroits de Rennes qui furent témoins de ses rendez-vous avec 
la bien-aimée ; la plus remarquable est, sans comparaison, Télégie 
neuvième, tout embaumée de souvenirs d'enfance. Deux passages, 
pris presque au hasard dans cette élégie, rappelleront, par la fami- 
liarité des détails, le réalisme discret, la manière d'un Grabbe ou 
d*an George Bliot: 

Là, derrière Téglise on eût passé sa vie. 

Ce petit rempartrik longeait la sacristie ; 

Sur les rochers TégUse était bâtie au bord 

Des flots tempétueux, et, quand il ventait fort, 

Les ardoises du toit frissonnaient sous la brise. 

Le cimetière était k toucher k l'église ; 

Trois arbres y croissaient; il était clos d'un mur; 

Je tremblais d'y passer dès qu'il faisait obscur. 

Lk, portant la câline et leur coiffe en pleureuses, 

Les femmes d'alentour venaient, bien malheureuses, 

Accompagner leurs morts que traînait, à pas lent, 

Une charrette à bœufs, couverte d'ua drap blanc... 
Je revob notre banc, d'où j'aimais, sur la lame, 
A voir passer les blins à la voile, à la rame, 
D'où j'entendais sonner par le sableux sentier 
La cloche des mulets du joyeux paludier. 
Par son bruit en septembre amionçant la sardine, 
Qui gonflait sur le gril et qu'on mangeait divine. 
Je vois nos paysans, aux cheveux plats et longs, 
Aux grands chapeaux tombants, aux larges pantalons ; 
Leurs filles aux yeux noirs, brunes, en coiffe blanche. 
Le matin à la messe arrivant le dimanche ; 
Les douaniers en vert ; et les jeunes marins 
Avec leurs gilets bleus, avec leurs souliers fins. 
Je revois le chemin qui mène aux métairies, 
La vieille épine blanche aux branches si fleuries ! 

Est-ce donc que Brizeux a seul dit la poésie du terroir breton ? 
Il y a de tout, au reste, dans ces élégies, des vers à la louange de 
Soumet, que Boulay-Paly pouvait bien appeler « grand poète, i 
quand Hugo et Vigny le saluaient « leur grand Alexandre, » et on 



LE MOtmaiENT POÈrVm ^ MMASM 267 

aime à y rencontrer on ingénieux éloge de Charles Rodier, t le 
conteur chéri. » Quelques curieut, lecteurs de Sainte-Beuve, con- 
naissent Boulay-Paty, auteur de sonnets. C'est aussi son prin- 
cipal titre littéraire; le recueil de 1851, qui nous échappe, ren- 
ferme trois cent cinquante sonnets, très souvent dignes de Soulary, 
le Cellini du genre ; il y en a déji de fort bien venus dans Elie 
Uariaker, et on peut y apprécier « le sentiment vrai et la forme 
studieuse, > que le poète, juge de lui-même, se plaisait à y re- 
connaître plus tard *. Presque toujours, lldée est gradeose, ori- 
ginale, Texpression faiblit, le souffle est court ; Tamoureux poète 
débute bien, les quatrains sont heureux ; il trahit sa btigue en 
arrivant aux tercets. De tous ces jolis commencements, nous avons 
choisi celui-ci, qui semble comme un écho anticipé des IniimiUi 
de Coppée : 

EUe^t lob: et pourtant, ft Phèdre accoutumée 
Où je la revoyais, au readez«>voitt du loir, 
Un prestige souvent me rend ma bien-afanée; 
J'entends son léger pas, il me send^le la voir 

Pousser la porte, entrer encor toute alarmée, 
Se jeter dans mes Inras, éter son manteau noir. 
Et, parée a? ec soin et d'odeurs parfumée, 
Baisser les yeux, rougir, et près de moi s'asseoir. 

Il n'y a pas, dans les sonnets d'Élie, que des exaltations amou- 
reuses, des apothéoses de l'adultère et du suicide» des visions de 
Dieu dans la femme ; nous voudrions rappeler le bel éloge de 
David d'Angers, 

Qiaud statuaire à qui nul profil ne résiste, 

Qui donne, pierre on brooxe, un cosur ft ses portraits. 

Mais, désireux de citer un sonnet entier, nous noss arrêtons ao 
suivant, évocation voilée d^un passé légendaire, oâ se complaît 
l'imaginatioB féminine et quasi enlantiae du poète; 



I. BMlay-Psiy Jeia aliiil Ktti M aetre mti, tes rUsieîf» 4a soMMt ^ pr^ 

cèds le recoeU ds IStH. 



!268 LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 

Ne laîsiei point ternir le miroir de votre âme 

Au souffle du Tulgaire, et yoyez-y toujours, 

Gomme au temps du berceau, ma grande et noble dame, 

Les contes merveilleux et doux des anciens jours ! 

n fouf croire au follet sautillant dans la flamme, 
Au fantôme, à la fée, au lutin, à ses tours. 
Ne flétrissez jamais ce frais bouquet de femme, 
Ces superstitions, fleurs <iui font aux amours i 

Madame, aimes, aimes les bien vieilles histoires 
Qui font trembler en rond leurs pâles auditoires. 
Croyances du passé que le siècle défend l 

Qu'au foyer, tard le soir, tout cela tous retienne ! 
Votre âme, avez-vous dit, est la sœur de la mienne ; 
Et rame du poète est une âme d'enfant. 

Il faut bien le dire, ce sonnet, qui reste jusqu'au bout frais et 
reposé, est une exception dans le volume ; c'est une éclaircie dans 
la nuit qui se fait plus profonde, à mesure que la folie s'empare 
des vers et de Tesprit d'Élie Mariaker. 

Les autres ouvrages de Boulay-Paty, publiés dans les vingt 
années que comprend notre travail, ne nous offrent rien de bien 
caractérisé; tout au plus pourrions-nous détacher de ses Ode$j au 
double point de vue poétique et breton, celles sur le Combat des 
Trente, sur Saint-Malo, sur l'héroïsme de Bisson ou la fin précoce 
de Papu, de Rennes, tué aux journées de 1830. 11 y aurait plus 
d'intérêt à passer en revue les compatriotes, frères en poésie et 
émules en romantisme, de Boulay-Paty ; on donnerait un souvenir 
aux jeunes victimes de la muse, Dorange, Charles Loyson\ Emile 

i. Charles Loysun, né à Chàleau-Gonlhitr» mais toat à fait Breton d'allores» fat 
an professenr, an polémiste éloquent et an poète dont Sainte-6ea?e a pu dire « qa'U 
est on intermédiaire entre Millevoye et Lamartine. > Un excellent choix de ses 
ma^ns a été donné par les soins de M. Emile Grimaad en i869.Qaant k Dorange, 
à Emile Ronlland, ce sont de jeones ombres, des înconnas ; ils avaient conça de 
grands projets poétiques, entrepris des tradoctions, l'an de la Jérusalem iéiwrée^ 
Taotre des Lusiaies, Quelques fragments de cette dernière traduction ont para avec 
des odes et des élégies dans le volume où Boulay-Paty a pieosement recueilli les 
Poéiies p^ttkumes du paa?re Emile Roalltnd. (Paris, Gosselin 1838.) 



• LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 269 

Roalland ; on arriverait aux compagnons d'étude, Hazimilien Raoul 
(Charles Le Tellier) qui préludait par un volume de vers^ édité à 
Rennes, enl832, à des œuvres plus sérieuses, puis àTurquety,à Sou- 
vestre, etau plus aimé,àHippoly te Lucas. Nous retrouverons Souvestre 
et Turquety. flippolyte Lucas, né à Rennes, en 1807, avait donné des 
gages à la poésie, avant d'être pris par le théâtre et le journalisme, 
et de finir bibliothécaire à l'Arsenal. En 1829, il traduisait le 
Canaire, de Byron, avec Boulay-Paty ; cinq ans après, dans un 
recueil, le Cœur et le Monde, il mêlait à de petits romans des 
vers délicatement ciselés ; enfin, en 1844, il écrivait, entre deux 
comédies imitées de l'espagnol, des Heures d'amour, où il s'ins- 
pirait ingénieusement de TibuUe et de Parny, de Ghénier et de 
Musset. La division de ce dernier livre, Désirs, Ivresses, Regrets, 
est tout i fait romantique ; mais il y a certaine écharpe qui fait 
songer à l'amant d'Éléonore, et une lampe qui a le tort de répéter 
l'adorable élégie d'André : 

nuit! j'avais juré d*aimer cette infidèle... 
La jolie pièce, intitulée Versailles, se termine ainsi : 

Montre-moi, dans les jeux d'une galaute cour, 

La YalUère, arc en main, gradeuie Diane, 

Dont le pas inégal eût enchanté FAlbane, 

Telle qu'on nous Ta peinte a^ec ses chcTeux blonds, 

Retenant sa levrette aux impatients bonds ; 

Montre-inoi Toeil ? ainqueur, les épaules d'albâtre 

De Montespan, prodigue et fière Gléopâtre, 

Qae le faste séduit; — et fois-moi voir encor. 

Aimant le bal, le bruit, la chasse au son du cor, 

Fontange et ses rubans ; — et puis, vers la chapelle, 

Allant d*un grave pas quand le salut rappelle, 

La prude Maintenon avec son front voUé, 

Elle qui doit bientôt, sous le ciel étoile, ^ 

Fanant sur le gazon le velours de sa robe. 

Rechercher la douceur du plaisir qu*on dérobe. 

Ceci rappelle, comme une esquisse un tableau de mettre, ce 
chef-d'œuvre des Rayons et des Ombres, la Stalue. 



970 u MouvnBNT poinaus en Bretagne . 

Le romantisine rayonna dans les départements ; en Bretagne, 
comme ailleursi il y eut des essais de décentralisation poétique. 
Ces Httératenrs de province ont le défaut d*ètre en retard sur le 
moQTement parisien, et de l'exagérer; on les peut comparer è 
ces derniers élèves de Ronsard, relevant le drapeau de la Pléiade 
déjjà proscrite, ou à ces hobereaux continuant, après Cbénier et 
Chateaubriand, à inonder YAbnanach de$ Muses de leurs petits 
vers i la Dorât Toutefois, il est, parmi eux, d'intéressantes ou 
singulières physionomies. Quand le Kantais Adolphe ÂUonneaa 
présentait son volume, « son œuvre conçue avec tant d'espoir, tra- 
vaillée avec tant d'amour, » au public indifférent et timoré de sa 
fille natale^ il lui fiiUait les robustes illusions de la jeunesse pour 
croire à un succès ; si élégant qu'il fût, avec ses belles marges, son 
frontispice finement gravé où se jouaient des nymphes et des sa- 
tyres, production la plus achevée, enfin, de l'imprimeur Hellinet, le 
pauvre livre trouva peu d'acheteurs, en 1834 ; les exemplaires que 
Ton se procure aujourd'hui sont d'une fraîcheur irréprochable^ ils 
ne sont même pas coupés, on voit qu'ils ont été sacrés à la façon 
des psaumes de Le Franc de Pompignan. Il y avait pourtant dans 
Pasiicbes (c'est le titre, moins énigmatique qu'il n'en a Tair), assez 
de sang et de larmes, d'adultères et d'orgies, pour séduire des 
spectateurs d'Anfony, des lecteurs de la Peau de chagrin. Le 
romantisme y prenait tous les vêtements, jusqu'à la vareuse du 
corsaire, en une poésie maritime, inspirée par la Salamatidre 
d'Eugène Sue : 

C'est vrai I Jenny, J'ai deux maîtresses, 
Deux maîtresses et deux amours... 
La première, — c'est toi, coquette ! 
La seconde, c'est ma corvette... 

Le plus souvent, il était funèbre et même macabre, dans Cau- 
cbemar^ V Agonie, surtout dans une espèce de drame, mêlé de di- 
vagations à la Musset, La Vengeance d'une femme, qui se dénoue à 
la morgue, et où la jeune fille trouve dans son coffret nuptial la 
tête sanglante de son fiancé, cadeau d'une rivale. Le style, hérissé 



UE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 271 

de néologismes, ne relève pas ces plaies horreurs. Les vers d'Aï- 
lonneau, quand il subit l'influence de mattres inimitables, frisent 
la caricature ; aux rares instants où il échappe à cette influence, 
où il est lui-même, et lente de retracer le charme de sa Bretagne, 
Si poétique et vierge de pinceaux, 

il t de la grâce et de la fratchenr ; quelques pages d'autobiographie, 
un croquis de Clisson, un paysage nantais, 

La Loire, au fond d'un vert amphithéâtre. 
Tranquillement roulant une eau bleuâtre. 
Et drâsinant les bicarrés contours 
De vingt tlota qui di?isent son cours, 

sont d'heureux et trop rares intermèdes. Il faut aussi savoir gré à 
Allonneau d'avoir compris son ingénieux contemporain, Tony 
Johannot, de lui avoir dit : 

Vous, dont le divin talent 
Donne à la femme une souple élégance. 

Divin est de trop ; mais il y a un véritable instinct des beautés 
de l'art dans ces mots, la souple élégance, appliqués aux femmes 
de Tony Johannot : revoyez les gravures de Manon Lescaut ou de 
Werther. 

Dix ans après Allonneau, le romantisme à son déclin trouvait un 
autre adepte à Nantes : un volume de vers paraissait, aux vitrines 
de Dentu et de Hasgana, qui avait pour auteur un jeune homme de 
vingt-cinq ans, Victor Mangin « de Nantes » (ne), lequel devait, peu 
d'années plus tard, fonder un des journaux républicains les plus 
importants de TOuest, le Phare de la Loire *. Le livre de Hangin 
était un début littéraire ; il fut suivi de quelques romans, de vau- 
devilles; il comprenait un poème de longue haleine, qui lui donnait 
son titre, LOa, histoire d'une séduction, et des poésies diverses, 
odes, stances, sonnets, dont plusieurs accusaient déjà des préoccu- 

1 . Noos avoDs essayé déjà de retracer la physionomie poétiqae de V. Mangin, 
ceUe de Scavestre et celle de Le Braz, dans un article, les Poêles romanliques de 
la Bretagne. {La Jeune France, octobre 1883.) 



272 LE MOUVEMEOT* POÉTIQUE EM BRETAGNE 

pations démocraliqaes et des tendances humanitaires. Au point de 
Tue de Tart et da style, les vers de Hangîn, ceux de Lida surtout, 
procèdent de Jocelyn et de RoUa, de Lamartine, pour les élans 
d*amour et le culte de la nature, de Musset, pour les apostrophes, 
les brusques parenthèses, la galanterie impertinente et cavalière. 
Voici comment se termine le portrait]de son Silvio, millième incar- 
nation de Don Juan ou de Lovelace, « mauvais garnement > aussi, 
comme le Frantz de la Coupe et les Lèvres: 

Par exemple, il lui faut rendre cette justice 
Qu^ii adorait trois mois au moins chaque Clarisse. 
Quand cela passait six, c'était miraculeux. 
Il aimait les yeux noirs, et beaucoup les yeux bleus. 
La brune lui plaisait, mais la blonde pudique, 
Pourvu qu'il eût un peu Thumeur mélancolique, 
L'enchaînait pour des jours fabuleusement longs. 
Quand il pensait que Laure avait les cheveux blonds. 
Du reste, il n'était pas sourd à cette harmonie. 
Dépourvu tout k fait de quelque poésie, 
U n'était pas grondeur et pas du tout jaloux. 
Aimait- il une femme, il l'aimait à genoux ; 
Pourvu qu'on fit en tout sa volonté suprême, 
Il ne demandait rien, et je ferais de même. 

On le voit par ces exemples, il y eut des poètes romantiques en 
Bretagne % Tinfluence parisienne s'y étendit et s'y propagea, et 
M. Champfleury eût pu comprendre Nantes, au même titre que 
Amiens, Rouen ou Dijon, parmi les villes qu'il appelle < des cen- 
tres provinciaux favorables aux principes de la nouvelle école '. 

Olivier de Gourguff. 
(La suite prochainement.) 

1. Noos n'AVOQS pu donner place, dans cette première partie de noU« élude, à 
un romantique un peu pâle» Ernest Fouinet, né à Nantes, en 1798, auteur de Ters 
de keepsakes et des traductions de Tarabe et du persan éparses dans les OrientaUs 
de Victor Hugo. 

2. Cbampfleury, ouvrage cité. 



sous MA FENÊTRE 



Je sais vieux, et je suis seul. Deux choses que j'avoue trouver 
assez tristes. Madame Swetchine, quand elle avait les deux mêmes 
inconvénients, s*est avisée un jour^ pour se distraire, d'écrire 
réloge de la vieillesse, ce qui me semblait dès lors, et avant que 
j*en jugeasse par expérience personnelle, un ingénieux paradoxe. 
J'aime bien qu'on s'efforce de surmonter la nature, c'est gran- 
deur d'âme. Je n'aime pas qu'on s'évertue à la contredire, et ne 
trouve pas que ce soit grandeur d'esprit. Quand le stoîque s'écriait : 
« douleur, tu auras beau faire, tu ne me forceras pas à convenir 
« que tu sois un mal, » il se livrait à une hâblerie de rhéteur ; la 
douleur est certainement un mal, et c'est pour cela qu'il y a du 
mérite à l'accepter avec courage ou à la dompter. 

Combien le divin Hattre est plus humain lorsqu'il dit : « Mon 
« âme est triste jusqu'à la mort ! Mon père, s'il est possible, éloi- 
« gnez de moi ce calice ! » Lorsque, dans le magnifique sermon sur 
la montagne, il prononce ces paroles : « Bienheureux ceux qui pleu- 
rent, parce quHls seront consolés / » il ne nie pas la douleur, il 
ne nous recommande, ni par ses préceptes, ni par son exemple, 
d'y être insensibles. Il n'interdit pas les larmes, et il a pleuré ! 
Seulement, il promet, il montre la consolation. 

Je n'essaierai donc de me guinder à aucun stoïcisme. Je recon- 
naîtrai qu'il est triste de vieillir et de constater le déclin graduel 
de ses forces. Les vieux chênes découronnés par l'âge n'ont pas le 
chagrin de sentir leur décadence. J'excuse la vieillesse d'être ce 
qu'elle est trop souvent, irritable et morose. Je loue j'honore les 
vieillards qui savent conserver l'aimable vertu de la gaieté. 



274 sous MA FENÊTRE 

Une des plus doaces consolations de la vieillesse, qaand elle 
peut ravoir, est d*ètre entourée des affections de la famille. C'est par 
un bienfait tout particulier de la nature que Tbomme jouit de voir 
se développer la vie chex les êtres qui tiennent de lui la vie. Il les 
chérit assez pour n*ètre pas jaloux de leur jeunesse, pour trouver 
un charme vif à leurs jeux et à leurs caresses. L'aieul sourit natu- 
rellement à l'enfant. 

J'ai goûté les pures joies du foyer. Mon foyer lui-même a été 
brisé, il y a déjà longtemps !..^ J'avais pu en rassembler^ en n\jas- 
ter les débris. J'ai vu croître autour de ma table les jeunes plants 
d'oliviers. Le temps a fait une autre œuvre^ et voici que ma table 
a été désertée. Ha fille a suivi la loi, enlevée par un époux digne 
d'elle, à qui je dois pardonner ; mon fils aussi s'est éloigné. Il a 
voulu porter l'épée. Il pourrait être envoyé demain aux extrémités 
du monde. 

Tous deux J'en ai la confiance, reviendront souvent, mais désor- 
mais comme des hôtes de passage. En attendant, je suis seul, dans 
la maison que j'avais construite, au milieu des bois, pour abriter 
la famille. Il serait facile d'écrire aussi l'éloge de la solitude. Ce 
serait encore un paradoxe. Il n'est pas bon à l'homme d*être seul, 
et la Thébaîde était peuplée. 

Que faire ? Par ce soleil splendide de juillet, quand la campagne 
est si belle, renlrerai-je à Paris, pour y respirer la poussière et 
l'atmosphère étoufianle ; à Paris, où les marronniers malingres sont 
alteints déjà d'une jaunisse prématurée ? Non, je n'ai qu'un goût 
médiocre pour les exercices des acrobates ; j'en ai un moindre 
pour la littérature et les soprani des cafés-concerts, et j'ai horreur 
des fêtes qui s'apprêtent en l'honneur de la sainte Bastille. Qu'y 
gagnerais-je, par ailleurs ? Ce serait encore la solitude, qui est 
particulièrement triste au milieu de la foule, car tous mes amis 
sont dispersés. Je voudrais les appeler auprès de moi, mais je 
suis un peu comme le père de famille de l'Evangile, qui invite à son 
banqueL Chacun a son excuse, les exigences de sa santé ou le 
prétexte de ses devoirs ; chacun a son foyer ! Chacun me répond : 



BOm Uk FENÊTRE 275 

Plus tard I Je nai pas la vertu, ni la tentation, d'envoyer par les 
carrefours chercher les éclopés, les faméliques, les parasites, pour 
les forcer de s'asseoir à ma table. 

Irai-je, parasite importun moi<mème, solliciter un toit hospitalier 7 
Obi j'ai tort, je suis ingrat de parler ainsi; je sais où je trouverais 
des bras ouverts. Là-bas^ près des grèves de la Bretagne; là-bas, 
parmi les vignes de la Bourgogne ; là-bas, sous les pommiers en 
fleur de la verte Normandie, je serais reçu par des cœurs amis. 
Mais, moi aussi, j'ai des empêchements et des devoirs ; et puis, à 
mon âge, on est paresseux à s'ébranler* Il faudrait faire une malle... 
Et puis, je ne me résoudrais pas aisément à quitter ces lieux qui 
me sont chers, ces allées que j'ai tracées, ces ruisseaux dont j'ai 
dirigé le cours, ces cascastelles dont j'entends le murmure, toutes 
ces choses qui font désormais partie de mon existence. En attendant 
que cesse ma solitude, je vivrai iRvec mes souvenirs et mes livres, 
avec les arbres et les fleurs, avec les enchanteurs du bocage et les 
autres bruits de la vallée. Ce sont aussi des compagnons. Je vivrai 
avec ma plume, ma compagne la plus fidèle, toujours au service 
de ma pensée. Je vivrai dans la contemplation de la nature. 

J ouvre ma fenêtre* Il est cinq heures du matin. Tout est calme, 
tout serait silence, si les oiseaux ne s'étaient éveillés avant moi. 
Leurs concerts saluent le lever du soleil. Sur ma gauche, en effet, 
du sein d'une vapeur lumineuse, le disque éclatant émerge au 
sommet de la colline boisée, m'éblouissant déjà de ses rayons, que 
mon regard supporte à peine, les répandant rapidement sur les 
ombres de la prairiOj colorant les cimes des grands chênes et des 
châtaigniers. Loin devant moi j'aperçois une autre cime qu'il dore. 
C'est le clocher de Montmorency ; ce beau nom est celui de la 
forêt qui m'enveloppe de toutes parti. Ce n'est pas seulement 
l'histoire de ma vallée, c'est l'histoire de la France entière qui est 
remplie de ce nom glorieux, dont les derniers représentants se 
^nt éteints obscurément, il n'y a que peu d'années. Aucun vestige 
oe subsiste, pas même une ruine, des châteaux crénelés qu'habi- 
laient les grands barons chrétiens et les connétables. Les pierres 



S76 sous Uk FBMAniB 

des donjons sont devennes poussière, comme la cendre des héros. 
Seule réglise est restée deboat, et les alérions des Montmorency 
flambloient encore, flamboieront longtemps sar ses Titranx. Je 
réfléchis que Téglise sunrit à toutes les ruines. 

Par-deli, s'élèvent, se confondent bien des fumées qui ne sont 
pas celles de la gloire ; Tindustrie tient allumés ses mille fourneaux 
autour de la vieille basilique de Saint-Denis, veuve de son clocher. 
L'édifice, que me cache un feston de la colline, n'est pas visible 
de ma fenêtre, mais je n'ai que quelques pas à faire pour qu'il 
m'apparaisse clairement, an milieu de son corlège de cheminées 
d'usines. Quel grand nom, aussi, que celui de Saint-Denis, et 
quels souvenirs, enfouis dans les caveaux de la basilique, peut 
évoquer ma pensée ! Plus près, un peu sur la droite, voici le 
clocher d*Enghien, et son joli lac miroitant au soleil. Par-delà, 
voici deux citadelles fameuses de l'anarchie moderne, Belleville 
et Montmartre. Belleville n'a pas une longue histoire ; mais quelle 
histoire que celle du Mont des Martyrs 1 J'ai entendu y tonner 
les canons, dans les dernières convulsions de la Commune. Je 
vois se dresser, comme un miracle de la foi de l'ftge contemporain, 
la nef qui dominera tout mon paysage, et qui a solidement enfoncé 
ses fondements dans des catacombes. Je vois à ses pieds s'étendre 
Paris, je vois scintiller, ainsi que des facettes, les toits de zinc des 
maisons, et resplendir le dOme d*or des Invalides. 

Bien plus près, et juste devant ma fenêtre, je vois deux citadelles 
d'un autre genre, les forts de Montlignon et de Domont, aux festons 
gazonnés qui ressemblent à des tombes. Nous ne sommes plus à 
l'ère des donjons altiers. Les forteresses se creusent et se dissi- 
mulent. J'entends distinctement les appels du clairon, dont l'écho 
répercute les sonneries. Je pense aux soldats dociles qui obéissent. 
Pour le tir de l'arlillerie de Montlignon, ma façade, bien que les 
ondulations du terrain ne me permissent guère de gagner le fort 
en moins d'une heure, paraît une cible très rapprochée. Ma maison 
serait foudroyée en un clin d'œil. Dans l'évidence de cette des- 
truction immédiate, je puise une sorte de sécurité. L'ennemi qui 



sous Uk FEKËTRE 271 

8*avenlorerait par les bois se cacherait. Le général qui le condui- 
rait n'oserait pas se mettre à ma fenêtre. Ce n'est donc pas cela 
qui trouble mt quiétude. D'ailleurs, si revenaient les mauvais jours 
de l'invasion, je ne serais pas moi-même à ma fenêtre. Hais les 
officiers du fort m'ont charitablement averti qu'ils pourraient bien 
détruire au préalable ma maison, comme gênante pour la pers- 
pective. J'espère que leur courtoisie me laisserait le temps de 
déménager. 

Sur ma droite, la vue est plus bornée. Les grands arbres et les 
coteaux derrière lesquels se couchera le soleil la limitent. La pen- 
sée n'est point arrêtée par ce rideau de verdure ; c'est bien dans 
cette direction, vers l'occident, qu'est mon pays natal et que réside 
ce qui reste de ma famille. G*est de ce cêté que j'ai un frère et 
une sœur, et que vient de s'éloigner ma fille. Quand fuient rapi- 
dement les nuages que chasse le vent de la mer, ils ont passé sur 
les grèves que parcourait ma joyeuse enfance, ils m'apportent 
l'odeur des genêts et des ajoncs fleuris. La brise a caressé ou 
ébranlé la flèche aiguë de mon beau clocher, et je lui demande 
des nouvelles de mon bon pays de Bretagne. 

Ce matin, au contraire, la brise légère qui vient du levant n'a 
rien à me dire. C'est moi qui la charge des tendresses et des ef- 
fusions du solitaire. 

J'ai assez interrogé les brumes matinales de l'horizon. Il m'est 
permis de ramener mes yeux vers des objets plus intimes, ces yeux 
complaisants de propriétaire qui s'intéressent à chaque brin 
d'herbe et qui ne se lassent jamais de la contemplation des mêmes 
choses. A cette heure, je ne risque pas d'infliger à un yisiteur la 
tournée qui est trop souvent l'écueil, ou la rançon, de l'hospitalité. 
Chacun a observé chex autrui cette faiblesse, chacun en a souffert, 
chacun l'a raillée,et chacun, par un juste retour, affronte la même rail- 
lerie. J'aime assez la brutale franchise qu'y mettait unchfttelain de 
mes amis, en promenant un visiteur dans son parc, ses potagers et 
ses écuries : « Je sais, disait-il à sa victime résignée,' que je vous 
fatigue et que je vous ennuie. N'essayez pas de le nier, par poli- 



278 sous MA FKRÊTIIB 

tesse. Je ne vous croirais pas. Il est impossible que vous yous cooi- 
plaisiez à ces exhibitions de choses vulgaires, que vous avez vues 
cent fois. Moi je m'y complais, cela m'amuse, c'est une des jouis- 
sances pures de la campagne. Souffrez que je ne me la rerose pas. 
J'entends, d'ailleurs^ quand j'ai le plaisir de vous recevoir, être 
votre obligé jusqu'au bout Vous aurez le droit de prendre ehei 
vous votre revanche, et je m'engage à vous suivre, sans témoigner 
aucune impatience. » 

Qu'écrivais-je, tout à l'heure, que ce matin je ne risquais 
d'infliger la corvée à personne ? Si ces lignes rencontrent des lec- 
teurs, n'est-ce pas à une inspection du propriétaire que je les con- 
damnerai 7 Je me rassure cependant, ils sont libres de ne pas en 
lire d'avantage, et aucune courtoisie ne les oblige à rester près 
de moi, accoudés sur l'appui de ma fenêtre. 

Voici la grenouillère que j'appelle ma pièce d'eau, et que mes 
flatteurs, qui n'a pas de flatteurs 7 appellent mon lac. La flatterie 
est toujours une musique douce à l'oreille, alors même qu'on la 
soupçonne d'être un peu moqueuse. Voici les pelouses que j'ai 
dessinées, les grands chênes, mes devanciers, qui les encadrent, 
les sapins que j'ai plantés çà et li, et dont je mesure, chaque pria- 
temps, la croissance avec une paternelle béatitude. Une réfleiioa 
qui manque de gaieté se présente à mon esprits Tous ces arbres 
sont destinés à me sunivre ! N'en est-il pas ainsi de ce que nous 
aimons le mieux 7 De nos enfants, d'abord. Et pois, l'écrifaii, 
l^artiste, le poète souhaitent apparemment que leur ceuvre leur 
survive. 

Voici ma rivière, dont je possède les sources, et qui serpente 
sous les aunes et les frênes. 

Je suis tout glorieux qu'elle ait un nom sur les cartes de géo- 
graphie. Elle se dirige vers la nappe d'Bnghien, ce charmant décor 
d'opéra-comique. Parfois un martin-pêcheur la frêle de ses ailes 
bleues. Parfois un héron se pose au bord de mon lac. 

Ce héron ne serait-il pas un flatteur 7 

Voici mes corbeilles de roses dont 4e parfum m'einbiame* Hki 



sous MA FENÊTRE 279 

ont des senteurs bien plus pénétrantes que les roses d'autrui. Celles- 
là ne me survivront pas I Combien j'ai vu déjà de générations 
de roses 1 J*ai dû les protéger par un grillage métallique contre les 
déprédations de mes lapins. 

J'aime assez ces rongeurs de mauvais renom pour leur pardon- 
ner bien des pillages, et c*est un de mes amusements de tous les 
instants que d'assister à leurs ébats. J'observe leurs mœurs. Ils 
jouent, tout en broutant, ils se poursuivent, ils se menacent, ils 
sautent lès uns par-dessus les autres, ils se livrent à mille gami- 
neries. On dirait des écoliers en récréation. Parfois, Tantales at- 
tristés, ils rôdent autour des grillages, cherchant une issue par 
laquelle ils se précipiteraient à l'assaut des roses. Pourquoi ne 
franchissent-ils pas d'un bond la clôture ? ce qui leur serait facile. 
Pourquoi ne grattent-ils pas en dessous ? ce qui leur serait plus facile 
encore. Jenesais trop. Ce qui est certain, c'estqu'ils respectent la clô- 
ture. Auraient-ils le sentiment moral de la règle? Ce serait un 
eiemple à proposer à bien des braconniers et des maraudeurs, 
mais j'avoue que je crois peu aux vertus morales des lapins. J'in- 
cline à préférer une explication savante de l'ordre pathologique. Les 
lapins auraient pour le fer une répulsion qui agirait sur le système 
nerveux. Je suis confirmé dans cette hypothèse en remarquant qu'ils 
ne respectent aucunement une clôture en treillages. Ils rongent 
l'obstacle, jusqu'à le percer directement, quand ils ne se contentent 
pas de gratter en passant malicieusement sous la barrière. 

Hais vienne la neige qui, en se durcissant, exhaussera le trem- 
plin, ils ne respecteront plus le grillage^ sans doute parce qu'ils 
pourront le franchir sans le toucher. Peut-être aussi le système 
nerveux capitule avec la famine. Ils ne trouveront pas les roses : 
plus malfaisants, ils attaqueront les rosiers. 

Mes lapins témoignent i mon lac et è mon fleuve une complète 
indifférence. Je remarque que ces animaux ne s'abreuvent jamais. 

Ce ne doit pas être cependant une impuissance d'organisme, 
puisqu'ils s'abreuvent de lait dans leur enfance. Devenus adultes, 
le suc des plantes, qui ne suffit pas au bétail, leur suffit* Je eons* 



380 sous MA FENftTRB 

tate, et j*6D sois horoiiié poor mon fleuve, qu'ils ne se gëDent pas 
pour le franchir avec dédain. Je n*ai pas encore eu rhumilialiuD 
de les voir franchir mon lac. 

Voici mes massifs de rhododendrons, aux fleurs éclatantes et saos 
parfum. Ici, nulle protection, et cependant nulle offense. Dans mes 
études de philosophie comparée sur les mœurs des lapins, j*ai 
reconnu qu'ils ne touchent jamais ni une fleur ni une feuille, si 
tendre qu'elle soit, de cette plante charmante, et c'est une éco- 
nomie considérable de grillages. Us se réfugient sous l'abri des 
massifs, ils n'en violeront l'hospitalité par aucun dégàL Même en 
temps de neige et de disette, Us mourraient de faim devant une si 
abondante pitance. Pourquoi ? Us n'y ont pas goûté, ils ignorent si 
la saveur leur en serait désagréable, et aucune répulsion d'instinct 
ne leur en bit éviter l'approche. La mystérieuse nature les avertit 
sans doute de quelque venin caché. 

Frappé de robservation,j'ai recherché, par plusieurs expériences, 
si d'autres plantes ne seraient pas de même préservées de la denl 
des rongeurs. Je n'en ai découvert que trois, les cannas, les maho- 
nias et les kalmias. Je suis loin de prétendre qu'il n y en ait pas 
davantage. Je n'ai pas pris de brevet d'invention de ma décou- 
verte, sans la garantie du gouvernement Je la divulgue généreuse- 
ment, pour l'instruction des ruraux qui auraient, comme moi, la 
faiblesse de vouloir cultiver à la fois les plantations et les lapins. 
Tous les autres végétaux, à ma connaissance, sont attaqués, avec 
des degrés divers d'avidité ou de malice, car c'est souvent pure 
malice, et par exemple les lapins se divertissent à l'espièglerie 
de couper les tiges des géraniums, dont ils ne se nourrissent pas. 
Le géranium exige impérieusement la précaution du grillage, ce 
qui est un de mes chagrins, et une de mes prodigalités. Tous les 
arbres fruitiers, tons les arbres forestiers^ tons les résineux, et non 
pas seulement de jeunes pousses, souvent des troncs déjà forts, 
sont exposés aux morsures de ces gentils fléaux du jardinage et 
des bois. Je ne parle pas des céréales. On sait assez quelle estl'ia- 
cessante querelle des cultivateurs et des chasseurs. Les lapins rem- 



sous MA FENÊTRE 281 

pliraient des volumes dans les recueils de jarispradence. Ils sont 
des récidivistes incorrigibles, constamment traduits devant toutes 
les barres. Il y a un grand nombre d'huissiers, d'avocats et d'ex- 
perts qui élèvent honnélement leurs familles, grâce aux procès des 
lapins. 

On connaît aussi l'aimable spéculation du paysan madré qui, 
épargnant le labourage et les engrais, sème sur la lisière d'un 
bois giboyeux, tout exprès pour ne pas récolter. Je me trompe, il 
récoltera un bon procès. Il tire même un double profit du voisi- 
nage. Il est muni d'un permis de chasse, il est souvent à l'affût 
et, correctement retranché dans ses limites, il fusille à son aise 
non seulement les lapins, mais encore les lièvres et les faisans du 
voisin. Sous Tégide des lois, dans les joies d'une conscience pure, 
il concilie harmonieusement ses intérêts et sa passion. Cet homme 
est pénétré des principes de 89 et de la grandeur des conquêtes 
immortelles de la Révolution. Il exerce la vengeance de ses aïeux 
contre les déprédations des lapins de l'ancien régime. 

Il est certaines friandises pour lesquelles je conseille de ne pas 
se fier à la protection du grillage. N*espérez pas préserver ainsi 
des œillets ni des verveines, non plus que de tendres pois, des 
choux ni des salades. Que voulez-vous? La tentation est trop forte ; 
le lapin n'est pas pariait, il n'y résistera pas. Il sautera ou il grat- 
fera. Groyez*moi, souvenez-vous de votre Pûl^r^ et ne Tinduisez pas 
en tentation. Le mur de maçonnerie est la seule clôture respectée, 
et encore ! Quand la gourmandise le possède, le lapin est un mi- 
neur bien ingénieux. J'ai vu des jardiniers déconcertés d'attentats 
nocturnes contre leurs haricots ou leurs laitues, cherchant en vain 
le voleur qui avait disparu, et ne parvenant pas à comprendre com- 
ment il s'était introduit, sans effraction ni fausses clefs. Il avait 
découvert quelque drainage, quelque dérivatif des eaux, ou il avait 
patiemment poussé sa tranchée sous les fondations du mur. Puis • 
il s'était dérobé, par la même voie, aux premières lueurs de l'aube, 
en se promettant bien de revenir, au clair de la lune : la laitue 
convoitée était à ce prix. Qui sait T l'amour maternel était peut- 

T(UIK LVI (VI DE LA 6« 8ÉR»}. 19 



289 sons ma fenêtre 

èlre l'excuse, et la petite famille trotle-meou avait bientôt sui?i sans 
scnipale. 

Le lapin a des délicatesses, de véritables raffinements de gour- 
met. Il dédaigne les joncs, les fougères, les mauvaises herbes que 
je lui abandonnerais si volontiers. Parmi les herbes qu'il aime, il 
préfère de beaucoup celles qui se développent en pleine lumière, 
il méprise celles qui croissent à l'ombre. Il n'ignore pas combien 
est plus savoureux le fruit qu'ont mûri les rayons directs du 
soleil. 

On apprend tous les jours. J^ai du loisir à ma fenêtre, je puis 
perfectionner encore mes études sur les lapins. J'en compte sons 
mon regard plus de quarante, de toutes tailles. Il y a des innocents 
à peine sevrés. Tout ce monde de grugeurs tond la pelouse; ils 
l'ont réduite à l'état de tapis de billard, ou plutôt, la sécheresse 
aidant, de table de billard. Je suis affranchi du souci de bien des 
ruraux^ le souci de rentrer mes foins, et je ne vendrai pas cher 
mes regains. Mes lapins paraissent s'ébattre en parfaite sécurité, 
ils ne font aucune attention à moi. Est-ce Teffet d'une confiance 
raisonnée en ma bienveillance, pendant la saison présente ? Ont- 
ils consulté le calendrier, et savent-ils que je ne me transformerai 
en ennemi qu'en automne ? Non, si je descendais sur la pelouse, 
tous prendraient la fuite avec épouvante. Il y a donc une autre rai- 
son, je la cherche Je ne la trouve que dans une considération de 
la plus haute philosophie. 

C'est ma position élevée qui produit leur sécurité. Ils ne me 
voient pas, parce que, comme tous les auimaux, ils ne lèvent ja* 
mais les yeux. Je pense aussitôt à la magnifique inspiration d'Ovide. 
«( Tandis que tous les autres êtres animés sont penchés vers la 
« terre qu'ils regardent, Dieu a donné à Thomme un front sublime, 
€ lui prescrivant de contempler le ciel, et de lever les yeux vers 
« les astres. » 

Les gens qui ont le triste besoin d'épiloguer opposeront l'excep- 
tion de l'aigle, qui est en possession de la renommée de regarder 
fixement le soleil. C'est pure légende. L'aigle ne songe pas plus à 



sous MA ïVNÊTRE !i8S 

regarder le soleil qu*à se poser aux pieds de Jupiter. Qaand il plane 
dans l'azur, je sais bien ce qu'il regarde, la proie sur laquelle il 
va fondre. II regarde les agneaux ou les lapins. C'est moins poé- 
tique et plus pratique. Hélas ! Il regarde peut-être un champ de 
bataille, où son œuvre va compléter celle de la gloire des vain- 
queurs. 

Pour mes lapins, quand je suis à ma fenêtre, je suis donc dans 
les astres, et ils ne s'occupent pas plus de moi que des signes du 
Zodiaque. Il y a des préjugés de chasseurs qui prétendent que le 
gibier sent la poudre, reconnaît les fusils et discerne les inten- 
tions hostiles. Je n'en crois pas un mot. Ma fenêtre serait aisément 
meurtrière. Je m'en tiens à l'explication d'Ovide : Dieu n'a pas 
donné aux lapins le front sublime. 

Ils ont, mal à propos, une autre sécurité. Voici qu'un corbeau 
s'abat au milieu d'eux, sans leur causer le moindre effroi. Ils Tac- 
cueillent presque en amis, et moi j'ai l'ingénuité de m'amuser 
d'abord du mélange. Ils auraient peur d'un homme, d'un chien, 
d'un aigle ou d'une buse. On sait combien se ressemblent les buses 
et les aigles. Ils n'ont aucune peur d'un corbeau, pas même comme 
augure. Confiance mal placée, je viens d'en avoir la preuve émou- 
vante. Voici que le corbeau, jusque-là inoffensif, avise un lape- 
reau sans défense qui lui parait devoir faire un déjeuner plus 
succulent que les insectes poursuivis dans le gazon. Tout à coup, 
•es instincts carnassiers s'exaltant, il fond sur l'innocent qui crie 
vainement au secours, l'emporte dans ses serres et va le déposer 
an bas de la prairie. Là, il lui crève la tète avec férocité ; il le dé- 
vore. Je viens d'avoir ce spectacle barbare. J'ai ressenti contre 
^'espèce des corbeaux un mouvement d'exaspération qui atteint 
aussi une sorte de férocité. Je lui déclare une guerre d'extermina- 
tion, une guerre implacable et sans trêves, qui n'épargnera pas les 
nichées. J'avais de moindres colères contre le renard, contre le 
putois et la belette, dont je connaissais de tout temps les vicieuses 
hfibitudes. Ils ne m'avaient pas trompé. Si je leur tendais des pièges, 
c'était sans irritation. Mais j'avais partagé l'illusion des lapins, je 



284 soim VA Fjmtm 

m'étais di?erli de leur promiscuité a?ec les corbeaai.Cest cela que 

je ne pardonne pas. Il n'y a rien qui révolte plus que la confiance 

trahie. 

Je remarque que les lapins sont beaucoup moins émus que moi. 
Us ont entendu les cris déchirants de la victime, ils ne sont pas 
accourus, ils ne sont pas troublés de l'accident, et ils continuent 
de brouter. Ils ne paraissent avoir aucune notion de la frater- 
nité. Décidément, ils n'ont pas le cœur plus sublime que le front, 
et, sur l'échelle delà sensibilité, je suis obligé de leur assigner un 
rang modeste. 

Il y a bien un sentiment que je les dispense d'éprouver, celui 
d'une vive reconnaissance pour la guerre que je déclare à leurs 
ennemis. Mon secours n*est pas précisément chevaleresque. Dans 
deux mois, les lapereaux devenus grands^ qui auraient perdu leur 
temps à me bénir, risqueraient d'avoir aussi des déceptions cruelles. 
Coups de bec ou coups de fusil, pour eux la fin est toujours d'être 
mangés, et ne serai -je pas moi-même un homme de proie ? 

Je rougis à celte pensée, et veux reposer mon esprit sur de 
plus douces images. Je vois, j'écoute les oiseaux aux plumages 
charmants, à la voix enchanteresse, qui ne sont pas de mauvais 
augure. Justement, le coucou a cessé de se faire entendre. J*ac- 
eueille avec grand plaisir ses premières notes, parce qu'il est on 
messager, un précurseur, le maréchal des logis de tout le cortège 
du printemps. Il part sans me laisser de regrets, il m'a fatigué de 
son bruit monotone. C'est comme un hôte au babil vulgaire, qui 
prolongerait chez moi son séjour jusqu'à le rendre indiscret et 
importun. Ne vous est-il jamais arrivé, après avoir reçu affable- 
ment un visiteur, de vous dire tout bas : Quand donc partira-t-il7 
Le coucou finit par me donner cette impatience. Et puis, il n'est 
pas estimable dans sa vie privée. Il a des mœurs dépravées, dé- 
sordonnées, qui semblent une erreur et une distraction de la nature* 
Le rossignol s'est tu presque en même temps. Lui aussi, malgré 
tous les charmes de sa voix, la prodigue au point de produire une 
certaine lassitude. Il ne s'interrompt . ni jour ni nuit, et je ne 



sous IfA FENÊTRE 285 

sais pas quand il dort. Vous plairait-il d'entendre pendant six se- 
maines consécntives la même cavatine de M"« Patti ? Je ne dis pas 
an rossignol, comme Halebranche : Te tairas-tu, vilaine bëte ? Je 
ne souhaite pas de l'entendre un mois de plus. 

Mais je ne me lasse pas d'entendre alterner ou se mêler les 
chants du pinson joyeux, du merle railleur, de la grive un peu 
plaintive, dont la mélodie est sur le mode mineur, du loriot van- 
tard, de la fauvette modeste, de la frétillante mésange, du roitelet 
i l'outrecuidance comique, de qui Jonbert a dit : Qu'a donné Dieu 
au roitelet? Il lui a donné la gatté. Cet oisillon à la vanité naïve 
est en effet si content de vivre et de faire du bruit, en se tré- 
moussant, en se cambrant dans sa petite taille 1 II s'agite, il pose 
devant la galerie, il est convaincu que le monde l'écoute, et 
il chante pour le monde. Les autres oiseaux ne posent pas et 
chantent peureux. J'aime jusqu'au cri strident, effiairé, au hennis- 
sement du pivert, qu'on appelle en Bretagne la jument des bois, 
gazek'koatf ce bel oiseau qui a été calomnié^ parce qu'il perce 
quelques vieux arbres, dont il signale bien plus qu'il ne hâte la 
décadence. Je le défends, je le protège, il est l'ornement de la 
forêt, qu'il remplit d'un bruit joyeux. Et puis, je me sens pris de 
sympathie pour la tendre mélancolie du rouge-gorge. Connaissez- 
vous sa touchante légende T II avait suivi au Calvaire le doux 
Maître que reniaient ses disciples ; il avait voulu lui apporter ses 
suprêmes hommages jusque sur la croix. Il fut blessé au cœur par 
une épine de la couronne. Depuis ce jour, il a gardé le sanglant 
stigmate, et sa plainte inconsolée s'exhale dans un cantique. 

Tous ces oiseaux sont là, sur les branches, dans les buissons, 
répétant leur prière du matin, saluant le soleil levant par une 
symphonie qui a plus de charme encore que celles de Félicien 
David. Et puis, tour à tour ils se montrent, je les vois voltiger, 
s'abattre sur la prairie, car ils ont faim, et après le sommeil de la 
nuit, balancé sous l'abri du feuillage, la lutte pour Texistence re- 
commence entre deux hymnes. Plusieurs, les attardés, ont des 
nids cachés. Je le devine à leur sollicitude inquiète, qui se porte 



286 80D6 MA FENÊTRE 

constamment vers le même buisson, où attend avec conGance la 
couvée. D'autres guident les pas inexpérimenlés de l'adolescence 
qui vient de conquérir sa liberté, mais qui a besoin d'être dirigée. 
Et l'hirondelle, ce chef-d'œuvre de la mécanique divine, ne pose 
même le pied nulle part; le ressort de son aile n'est jamais fa- 
tigué ni détendu. Elle décrit mille courbes au-dessus de la prairie, 
tantôt la rasant jusqu'à en frôler les herbes, tantôt rebondissant 
dans l'azur, sans l'aide d'un point d'appui. Elle eiDeure ma joue, 
puis s'élance à perte de vue. Parfois elle mouille le bout de son 
aile à la surface du petit lac que je vois scintiller et trembler. 

merveilleuse nature ! De ma fenêtre, je te contemple avee 
recueillement, avec admiration. Oiseaux charmants, je vous ob- 
serve, je vous écoute et je vous envie ! Vous êtes dans la ptii^ 
dans la joie, dans l'innocence. Vous n'éles jamais seuls, Toas ne 
revêtez jamais d'habits de deuil, et Dieu a permis que vos cha- 
grins fussent courts. Quand vous vieillissez, vous ne le savez pas ! 
Quand vous souffrez, à l'exception du rouge-gorge qui souffre 
depuis dix-huit siècles, c'est pour bien peu de temps. 

Vous êtes dans l'innocence, disais-je. Une pensée horrible 
m'envahit. Non, vous êtes tous des bêtes de proie, vous vous re- 
paissez tous de chairs palpitantes. Pourquoi réservais-je ma colère 
au noir corbeau, qui cède par moments, assez rarement, à un ins* 
tinct de carnage? Oiseaux charmants, enchanteurs du bocage, 
vous, c'est à tous les instants du jour. Les apparents caprices du 
vol de l'hirondelle ne sont que la poursuite acharnée de la.proie. 
Sa gueule vorace s'ouvre incessamment pour engloutir des mou- 
cherons. La fauvette et la mésange ne sont pas moins cruelles. 
Quand Philomèle interrompt sa mélopée, c'est pour dévorer un 
vermisseau. Le roitelet sonne avec allégresse la fanfare d'une 
curée. 

Et nous, hommes, qui n'avons pas Pexcuse de n'y pas réfléchir, 
que iàisons-nous? Partout la tuerie est organisée pour nos repas. 
Une halle est un champ de carnage, nos rues sont bordées de boa- 
tiques où s'étalent, sur le marbre, parmi les fleurs, des viandes 



sous MA FENÊTRE 287 

pantelantes, devant lesquelles je ne passe pas sans détourner les 
yeux avec dégoût. 

nature merveilleuse, et plus encore mystérieuse, c'est donc 
la loi inexorable que la vie se repaisse aux dépens de la vie I 
Dieu créateur, comment avez-vous voulu que le monde fût une 
boucherie, et que l'être moral lui-même, que Thomme au front 
sublime, resplendissant de génie, que la femme au cœur tendre, la 
femme parée de toutes les grâces^ fût comme le tigre et Thyène 
un animal Carnivore ! 

Je restais plongé dans cette méditation, quand retentit le clairon 
des forts, précédant des détonations. On faisait l'exercice de 
la guerre, l'exercice savant d'autres tueries. La science est sans 
cesse occupée à perfectionner, c'est-à-dire à rendre plus meur- 
triers les engins de destruction des hommes. L'âge et la maladie 
ne suffisent donc pas pour éteindre le flambeau vacillant de notre 
vie ? Dieu bon, qu'on a nommé le Dieu des armées, c'est donc un 
rêve d'aspirer à la paix, et Ton sera raillé, comme l'abbé de Saint- 
Pierre ? 

Je refermai ma fenêtre avec humeur. La nature n'était plus pour 
moi une compagne. La cloche argentine de mon village venait de 
sonner six heures, puis de tinter l'angelus. Les mille voix de la 
nature ne me semblaient plus répéter : Ave, Maria, gralia plena. 

Je n'avais dépensé qu'une heure de ma solitude. C'était peu. 
J'essayai d'ouvrir un livre. C'était un volume d'histoire. En le feuil- 
letant, je trouvais à chaque page le récit d'une tuerie. Je le rejetai. 
Je saisis un autre livre, l'auteur était mon vieil ami, Pierre Cor- 
neille. C'était un recueil de tragédies. L'homme a des instincts si 
violents que, lorsque la tragédie lui manque dans la vie réelle, il 
la recherche dans la fiction. L'opéra même, entre deux ballets, ne 
met en scène que des tragédies. 

Je rejetai encore le volume. Je me sentis désœuvré et ennuyé. 
Tout à coup, je me dis : Je veux m'échapper. Là-bas, au bord de la 
mer, devant la petite baie bhnchey Poulic-guen, je connais un toit 
amical et hospitalier. J'aurai le courage difficile de faire une va- 



288 SOUB MA FFRÉTRE 

lise. Je franchirai intrépidement la distance. Intrépidement ? Oh ! 
non. Je n'ai pas à me vanter, j*ai plutôt à confesser une faiblesse. 
Je suis un fuyard de la solitude. 

J'ai franchi la distance en une nuit, en admirant les merreillefl 
du génie de l'homme. J'ai retrouvé l'amitié fidèle. Je ne suis plus 
seul. Une atmosphère de bienveillance m'enveloppe. Une femme, 
une mère, à la fois attachante et austère, que j'ai tenue sur mes ge- 
noux, a toutes les attentions de l'affabilité. Ses blonds enfants sont 
charmants, purs comme des lis, frais comme des roses entr'on- 
vertes. Les lieux aussi sont mes amis. Voici bien les chalets que 
j'ai successivement habités, quand j'étais le voisin, non Thôte de 
l'ami qui m^accueille avec tant de grâce. Je- reconnais tous les 
rochers. A l'horizon, les grands navires sortent delà Loire ou ren- 
trent au port. Plus près, les pécheurs orientent leurs voiles blan- 
ches et croisent leurs sillages. Plus près, la mer, bruissante dans 
son calme, apporte à la plage déserte, avec des soupirs alterna- 
tifs, sa ceinture d'écume. Tout est paix et repos. Je me crois dou- 
cement bercé par le balancement des vagues. J*oublie que la mer 
aura encore ses tempêtes, comme la vie ! Tout dort dans la mai- 
son, mais tout respire, tout s'éveillera, et les chambres ne sont pas 
vides. C'est bien le même soleil qui se lève, qui argenté les flots 
de l'Océan et qui argenlait avant-hier la surface de mon humble 
lac. J'en ai la certitude, je n'en ai pas l'impression. Je n'entends 
plus les concerts des oiseaux, je ne vois plus les grands chênes. La 
nature a changé son décor devant mes yeux, sa signification devant 
ma pensée apaisée. Je me laisse aller encore à la rêverie, en (ace 
du spectacle si entièrement, si rapidement renouvelé qui se déploie 
sous ma fenêtre. 

Alfred ie Courgt. 



SOR QUELQUES LIVRES POPULAIRES 

IMPRIMÉS A DINAN 



Rien ne disparaît plus vite que les livres populaires ; Us sont 
petits, à peine composés de quelques feuilles, et par conséquent 
ftciles ft égarer ; le peuple auquel ils s'adressent, et qui les lit 
avidement, n'a point de bibliothèque pour les recueillir. De là vient 
la rareté de certaines plaquettes qui, tirées à grand nombre aux 
siècles derniers, sont devenues très recherchées parce qu'on n'en 
connaît que deux ou trois exemplaires, échappés comme par mi- 
racle à la destruction. 

La Haute-Bretagne, sans avoir été comme la Champagne, par 
exemple, un centre d'impressions de livres pour le colportage, en 
a pourtant imprimé quelques-uns ; mais ils paraissent avoir si 
complètement disparu pour la plupart, que les personnes assez 
nombreuses auxquelles je me suis adressé il y a quelques années, 
purent à peine m'en indiquer deux ou trois. Une bonne fortune 
m'ayant mis à même d'en avoir quelques -uns entre les mains, j'ai 
pensé qe'il y aurait un certain intérêt à les signaler et à les dé- 
crire, ne serait-ce que pour attirer l'attention des chercheurs sur 
ce point secondaire, mais intéressant, de notre histoire bretonne. 

La plupart des pièces décrites ci-dessous étaient jadis très popu- 
laires ; dans certains pays de Bretagne, aux environs de Dinan 
entre autres, on a chanté des noêls jusqu'à une époque presque 
contemporaine ; à Dinan on en chante encore ; quelques-uns 
étaient sans doute empruntés à ces recueils, et il est vraisemblable 
que la tragédie d'Hérode, que les enfants du faubourg Saint-Halo 
jouaient encore quelquefois vers 1860, était la même que celle qui 



290 SUR QUELQUES LIVRES POPULAIRES 

fut imprimée par Hoart, au milieu du siècle dernier, à une époque 
où ces coutumes étaient plus florissantes qu*aujourd'liui. 
Voici la description de ces petits livres : 

La Bible 

des 

NOELS 

vieux et nouveaux 

où tous les Mystères de la Naissance et de 

r£nfance de N.-S. Jésus-Christ sont expliqués 

d'une manière très intelligible. 

Petit in-lS de 80 pages. Le titre manque, mais le papier et les 
caractères, de môme que la justification, sont exactement pareils à 
la pièce qui suit. Celle-ci est imprimée à Dinan, chez Jean-Baptisle 
Huart, à la date de 1754. 

Ce recueil se compose de 35 noèls. Pour éviter les répétitions, 
je désignerai les noêls nouveaux par N. N. et les anciens par N. A. « 
par un N simple ceux qui, dans le recueil, portent le seul titre de 
noêl, et les airs seront indiqués en italique ; à la suite, les deux 
premiers vers de chaque pièce. 

1. N. N. La Naissance de Jésus-Christ : RévelUez-vous^ bMe 
endormie: 

Le Rédempteur, le Roi de gloire 
A pris pour nous un corps humain. 

2. N. N. Sur TAdoration des Bergers : Laissez paître vos bêtes. 

Que chacun se rassemble 
Allons, bergers, accourons tous. 

3. N. N. Les hommes de différentes conditions, à commencer 
depuis les plus grands jusqu*aux plus petits, portent leurs hommages 
aux pieds de Jésus-Christ : De Joconde. 

Puisque le monde est délivré 
Dos plus cruelles chaînes. 

4. N. guéy lan la, km lue. 



IMPRIMÉS A DDf AN 291 

Quelle réjouisiance 
Dans ces bas lieux. 

5. N. N. Les Pasteurs allant à Bethléem : Vous me Vavez dit. 
Souvenez vous-en. 

Allons voir Jésus naissant, 
C'est le Fils du Tout-puissant. 

6. N. N. Pour le jour de la fête de l'Annonciation, sur le 
Magnificat. 

Un Ange ayant dit à Marie 
Qu'elle conceyroit Jésus^Ghrist. 

Chacun des couplets de ce noêl se termine par deux lignes du 
Magnificat. Cette adjonction systématique interrompt parfois le 
sens du latin ; ainsi le cinquième couplet se termiue par : Et mi- 
sericordia ejus a progenie in progenies. La ligne qui s'y rattache : 
Timeniibus eum, forme en quelque sorte le refrain du sixième 
coupIeL 

7. N. N. Or dites-nous^ Marie, etc. 

Célébrons la Naissance 
rfostri Salvatoris, 
Qui fait la complaisance 
Dei 8ui Patris, 

Toute cette pièce a un vers français suivi d'un vers latin qui 
riment deux par deux, le français avec le français, le latin avec le 
latin. 

8. N. N. Pour les Évangiles du jour de Noël : Prends, ma Philis, 
prends (on verre. 

Bergers, l'heureuse nouvelle, 
rerbum caro factum est. 

Même observation que pour le précédent, sauf que les vers fran- 
çais 3-4, 10-11, 16-17, riment sans être séparés comme les autres 
par des vers latins. 

9. N. N. Sur la naissance de N.-S. Jésus-Christ : De tout tems 
le Jardinage. 



292 SUR quHiQUEs uyris populaires 

C'est an dialogue entre on berger et ses amis et les anges 

Bergen, quelle douce alarme. 
Dans nos bois quel nouTeau charme. 

10. N. N. Quand Iris prend plaisir à boirs. 

Ah ! bergers, quittez le bocage, 
Dedans notre petit village. 

11. R. N. De Turlure. 

Chrétiens, le jour de Noël 
Est pour nous de bonne (tic) augure. 

12. N. Un jour Guillot voyant Tyrds. 

Michau, qui causoit ce grand bruit 
Que Ton a fiiit toute la nuit ? 

13. N. A. reguingué, 6 Ion Ion la. 
Dialogue entre Pierrot, Colin, Clément, Olivier. 

J'entends un grand bruit dans les airs (6is) ; 
Colin, écoute ces concerts. 

14. N. N. Chantons Je vous priây Noël hautement. 
L*Ange et le Pasteur récitent chacun on couplet. 

Que chacun s'éveille, 
Dieu natt id-bas. 

15. N. N. Laissez paître vos bêtes. 

Quittons la bergerie. 
Fût-elle à la merci des loups. 

16. N. N. Que vous ai- je fait, Cloris f 

L*on dit que Jésus est né, 
Ah I la charmante nouvelle. 

17. N. A. Sur un chant joyeux. 

Quand Dieu nftquit {si^ à Noël, 
Dedans la Judée* 

18. N. A. Sij*avais un sol marqué^ j^ achèterais un asne. 
Dialogoe entre les Pasleors et les Aoges. 



IMPRIMÉS A DINAN 298 

Quel 6sl ce brillant éclair, 
Qui d6T6r8 nous s'avance ? 

19. N. N. Dialogue sur la Naissance du (sic) Notre-Seigneur. 
L'Ange aux Pasteurs, air : L$$ Officieri de terre. 

Réponse des Pasteurs, air : Ne m'entendez-vous pue trop, 
aimable Lieetle ? 

Veneif troupe fidèle {$ie)j 
Venez tous m'écouter. 

20. N. N. Béniesons à jamais. 

l'heureuse nouvelle ! 
le jour fortuné ! 

Après six vers sur cet air, le reste de la pièce change de rythme 
et d'air, et se chante sur celui de : Les habitants de Chartres. 

21. N. A. Vautre jour en me promenant. 
Tyrcis et les Bergers chantent tour à tour. 

Bergers, vous coures bien fort. 
Dites-moi qui vous presse. 

22. N. A. Sur le chant de l'Eglise : Conditor. 

Enfin, après quatre mille ans, 
Un fils engendré de tout temps. 

23. N. A. (Sans indication de timbre.) 

Laisses paître vos bétes, 
Pastoureaux, par monts et par vaux. 

24. N. A. De l'humble Bergère et de la Mondaine : Partenise. 

Quoi, ma voisine, es-tu fâehée ? 
Dis-moi pourquoi ? 

25. N. A. 

Les Bourgeois de Chartres 
Et de Montlery. 

26. Dialogue de la Nuit et du Jour, sur la Naissance du Sauveur : 
Ne sommes-nous pas heureux ? 

Jour ! ton divin flambeau 
Vient commencer sa carrière (itc). 



294 SUR QUELQUES LIVRES POPULAIRES 

27. N. N. ^aperçus tautre nuii en songe. 

Nuit ! en ineryeilles féconde, 
Béni soit à jamais ton cours. 

28. N. A. Qu'un jour dure long ie^ns. 

Le Prophète Isaye 
Annonçant le Messie. 

29. N. N. (Sur le même air.) 

Nos soins sont superflus. 
Ne nous souvenons plus. 

30. N. N. Les Anges annoncent aux Pasteurs la venue du Messie. 
Vous qui vous mocquez par vos ris de ma figure en cage. 

Dialogue entre les Anges et un Pasteur ; 
Venez, Pasteurs, aceoures tous, 
Laissez vos pâturages. 

31. N. N. Dialogue de TAnge et de S. Joseph, sur l'avis qu'il 
reçoit de sauver Jésus et Marib en Egypte. Chrétiens^ qui suivez 
VÉglise. 

Au milieu de tant d'allarmes. 
Par quels charmes. 

32. Dialogue de saint Joseph et de la sainte Vierge, pour la faite 

en Egypte. Or dites-nous, Marie. 

Fuyons, ma chaste épouse, 
Ce tyran plein de feu. 

33. N. N. Oô s'en vont ces gais Bergers. 

Oublions nos maux passés, 
Ne versons plus de larmes. 

34. N. N. Goûtons bien les plaisirs. Bergers, 

Cessez, superbes édifices, 

De montrer vos fronts orgueilleux. 

35. N. A. Laissez paître vos bétes. 

Un Dieu brise nos chaînes, 
Que farcNHknoQS à notre tour 



IMPRllIÉS A DWÀN 295 

PASTORALE 

SUR LA NAISSANCE 

de 

JESUS-CHRIST 

avec 

V Adoration des Bergers 

et la descente de TArchaDge S. Michel 

aux Liiâbes. 

Rêwë et corrigée de nouveau. 

Dédiée aux Dévots à TËnfant Jésus 

par frère Claude-René Macée, 

Hermite de la province de S. Antoine 

A DINAN 

chez Jean-Baptistb Huart, 

Imprimeur et libraire 

MDCC.LIV. 

Petit ia-12 de 32 pages. 

Celte pièce est, sauf quelques différences assez légères que je 
signalerai plus loin, la même que la Pastorale sur la Naissance de 
Jésus. — Adoration des Pasteurs et descente de V Archange saint 
Michel aux Limbes, corrigée et augmentée de nouveau. Dédiée aux 
dévots à l'Enfant Jésus, par Frère Claude Macée, hermite, pièce 
réimprimée dans les vieux Noêls [Pastorales et Noêls des provinces 
de rOuest). Nantes, Libaros, 1876, in-18. 

L*indicatîon du lieu de la scène et des accessoires est différente. 
Voici celle qui figure, sous le titre d'Avertissement, en tète de la 
Pastorale imprimée à Dinan : 

« La pièce se peut représenter sans théâtre, ni sans changer de 
lieu, soit dans une chambre ou salle^ en un coin de laquelle on 
dressera une étable, et la porte de la chambre servira de porte 
de rbôtellerie. Marie et Joseph frapent (sic) à la porte pour de- 
mander à loger et l'Hôte les refuse. 

c Joseph conduit on âne chargé de haches, marteaux et autres 
outils à charpentier; et si le lieu ne permeltoit pas d'avoir un 



296 SUR QUELQUES LIVRES POPULAIRES 

ftne, Joseph les portera dans un panier. Une troupe d'anges seronl 
dans un coin, et les pasteurs à Tautre, qui sortiront de derrière 
la tapisserie excepté Guitlot et Pierrot, bergers, qui parottront coa- 
chés et comme endormis chacun dans sa hnte (stc). » 
Les acteurs sont aussi un peu différents. 

PasioraU Ubaroi, Pa$tonU de Binon, 

L*hoste, M femme, L'hôte et l'hôtesse de BetUéem* 

Joseph et Marie, La Vierge et saint Josepb, 

Semnte oa valet. Un valet on bien nne senanta. 

L'ange Gabriel et denx on trois antres Un ange qni annoncera au Pisleon, 
anges qni chanteront à denx chœnrs. et quelques troupes d'autres anges qai 

anq bergères, sept à huit bergers. di'ot^om » pl^i*»" ehoors. 

„ . . . • I- ■ Dix bergers et sept oo boit bcrgire*. 

Rnben, ..enx berger, qn. eipbqne les \.^^ ^^^^ 

choses à Tenir. L'Archange saint Michel. 

L'Archange saint Michel. Ln^ifer et cinq on six démons. 

Trois on quatre démons et Lucifer. La scène est dans l'étable de BetUées. 

Il y a, en outre, quelques différences dans les vers ; mais elles 
portent sur des mots; le nombre des vers est le même elles 
rimes pareilles. Plusieurs indications scéniques diffèrent aussi on 
pen dans les deux pièces. 

Dans la réimpression faite à Nantes, Torlhographe est plus mo- 
derne que dans la pastorale de Dinan. Dans celle-ci , certains ber- 
gers an lieu d'être qualifiés simplement Un berger, se nomment 
Clément, Jannot, Ysidor ; les bergères, Glimène, Clorinde, Ama- 
rille, Perronne, Sylvie. 

Après la pastorale, vient la 

Descente 

de rARCHANGE SAINT MICHEL 

aux Limbes. 

Ce titre est supprimé dans la réimpression Libaros où Satan 
remplace Lucifer. Les autres différences sont très petites. 



IMFRBItS A DINAN 297 

Lkvm 

ET L* ADORATION 
DES 

TROIS HOIS 

Qui sejom (Liharos^ qui se jouent) par personnages^ 

Avec UD Noël nouveau ) sur le même sujet. 

Il ne figure pas dans la réimpression. 42 p. pet. in-12. 

Sauf quelques difTérences secondaires, les deux pièces sont sem- 
blables. Dans celle de Dinan on Ut Hérodes et Gaspar, au lieu de 
Hérode et Gaspard, 

Dans Texemplaire que j'ai, elle n'a pas de couverture ni de 
nom d^fnprimeur, mais le papier el les caraclères sonl identiques 
aux deux précédenLes. 

Le noël sur l'adoration des Trois Rois est sur Tair : On ne vU 
plus dans nos forêts; en voici les deux premiers vers : 

Trois Rois d'Orieat sont veuus^ 
Animés d'une fui nouvelle. 

LE 

MASSACRE 

DES INJ40C&NS 

gui ne joue par per$annag€S^ 

Pelil in-12 de 24 pages. Le litre manque aussi, mais la dernière 
page porte : Dinan, chez Huarl, imprimeur-libraire. 

Celle piaquelle figure aussi dans la Réimpression Libaros^ el te 
texte diffère d*une manière presque insignifiante. 

La pièce qui suit : I^oel nouveau sur le Massacre des Innoceûs, 
sur l'air : Trisies Bocages, commence par ces vers : 

Voici la rmg« 

Et le sanglanl carnage. 

Elle ne figure point dans la réimpression de Nantes ; mais les 

TOME LYI IVt m LA 6» SÉRIE)» SO 



S98 SUR QUSLOUES UYRES POPULAIRES 

Regrets d^Herodes sur le Massacre des lonocensy en forme de 
dialogue, sont dans les deux. 

Cette plaquette se termine par an Noël nouveau sur la naissance 
de Jésus-Christ, sur Tair : Soupirons d'amour ou que la tnalheu- 
reuse Automne; voici les deux premiers vers : 

Voici cette heureuse journée 
Qui met fin à tous nos soupirs. 

Un peu plus tard, si Ton en juge à l'impression, car le livret 
n'est pas daté, sortait des mêmes presses : La Vie admirable du 
bienheureux saint Alexis^ vrai miroir de patience et de chasteté^ 
tirée des Fleurs des vies des Saints. A Dinao, chez Jean-Baptiste 
T.-R. Huart, imprimeur-libraire ; in-32 de 18 pages, sans la cou* 
verture et le titre. Celui-ci porte au verso uoe approbation de la 
Vie de saint Alexis, Lyon, 25 mai 1735, signée Duval et Baudry. 

La couverture est ornée de deux gravures sur bois ; celle qui 
sert de frontispice est d'un artiste du XVII^ siècle ; elle représente 
le pape agenouillé devant un autel ; derrière lui, deux cardinaux 
portent l'un sa tiare, Tautre son bâton pastoral ; derrière l'autel, 
Jésus-Christ, le buste nu, le front couronné d'épines, étend la main 
vers un calice placé sur l'autel. Cette gravure est d'une assez bonne 
facture. Celle qui forme l'autre partie de la couverture est d'une 
naïveté d'exéculion auprès de laquelle les bois d'Epinal sont des 
cheis-d'œuvre de correction. Le pape s'avance la tiare en tète et 
étendant des bras assez longs pour lui descendre à la cheville ; de 
sa robe sort un enfant de chœur qui porte un cierge dans on 
chandelier ;. les autres personnages, tout aussi nalfe^ sont un car- 
dinal, un autre enfant de chœur et un prèlre portant le b&toB à 
trois croix. 

Je n'ai pas sous les yeux une impression sens date Caiite à 
Toulouse, chez Bonnemaison et signalée par H. Nisard dans son 
Histoire des livres populaires. La Vie admirable est probablement 
identique.dans les deux livrets. Le Cantique reproduit par H. Nisard 
est en tout semblable, sauf que dans la plaquette imprimée à fiinan 



IMPHÏMfe A DWAN ÎW 

un lit! que le canlîque se chanie sur Kaîr : Qtiel fâcheux hûroscope. 
tJu atilre livre, signalé également par M, Ni&ard, donne paur 
limhre à un Cantique sans date, imprimé à Tours» Tair : Que de 
fmlesse. 

Dans rimpression de Dinan figurent, en guise dlntroductîoiî, 
huit vers, que ne donne point M* Nisard : 

Fidèles Catholiques, 
Venez pour écouter 
La belle ne angélique 
Qua je Tais tous chanter^ 
Du grand asmi Alexis, 
Fidèle aerfileur 
De notre Rédempteur. 

Le livre se termine, p* 18, par une oraison à saint Alexis. 

Une dame âgée m'a assuré qu'il y a uoe quarantaine d'années^ 
ce cantique jouissait encore à Dinan d'une grande popularité, et 
qu'on Ï3 chantait fréquemmenU 

PàOL Sébillqt* 



Le recueil de noSis analysé ci-dessus par H. Sébillot^ a été^ 
croyons- no us, fort répandu en haute Bretagne, Dans notre siècle 
presque de noire temps, on Ta réimprimé bien des fois à Rennes 
et à Fougères* Nous en avons sous les yeux une édition donnée 
dans cette dernière ville, eu 1810, par J«-H, Vanier, imprimeur- 
libraire (in-i8 de 174 pages), presque identique^ par le litre et le 
conlenu, à l'édition de Dinan, 1754 — On y trouve la Pastorale, 
suivie de YAdoralion des lroi$ RoiSf du Massacre des Innocms^ cl 
précédée de 43 noêls, dont 34 sont empruntés à l'édition de Dinan ; 
le seul des 35 noèls de Dinan exclu de l'édition de Fougères est 
le 23* {Laissez paUre vos béi$s)^ Tun des plus curieux et des plus 



1 



300 SUR QUELUUES LIVRES POPULAIRES 

aoeiens. — Enfin, après le Massacre des Innocens et les Regrets 
d'Hirode (qui semblent aussi une très vieille pièce), l'édition de 
Fougères a encore 5 noëls non compris dans Tédition de Dinan 
et qui, sous le titre de Suite des noëls, terminent le volume. 

Quant à la Pastorale, on Ta imprimée en Bretagne nombre de 
fois. J*en ai sous la main trois éditions anciennes, une de Nantes, 
1770 (Vatar imprimeur), et une autre de Vitré S sans date (vers 
1750, veuve Morin imprimeur), où elle est accompagnée de VAdo- 
ration des trois Rois et du Massacre des Innocents. Dans la troi- 
sième, au contraire, la Pastorale est seule : cette dernière édition, 
plus vieille que les précédentes, imprimée à Vannes par Jacques 
de Heuqueville, en 1716; l'auteur y est désigné sous le nom de 
« frère Claude Morice, hermite, » probablement par suite d'une 
erreur, car partout ailleurs on le nomme Claude Macée. — Il y 
aurait une élude assez curieuse à faire sur celte Pastorale et sur 
les variantes de quelques éditions. 

A. DE LA B. 



1. Cette édition de la Pastorûle, Tooe des très rares impressions de Vitré teauœ 
jusqu'à nous, appartient à M. Edouard Frain, auteor des intéressantes étodes sur 
les F^milUs de Vitré, les Mœun et coutumes des familles bretonnes avant 1789, etc. 



PO^IE BRETONNE 



in BARDE DE KERiNm, LE F£R£ DES BMDES 

ET 

Aux Amis des vieux Saints bretons '. 



La chanson du Petit Roitelet. 

Hier soir grondait la mer bleue 
Entre le Port-Blanc et Roc'h-Allaz. , 

Et entre le Port-51anc et Roc'h-AUaz 
J'entendis un long hurlement. 



DA VARZ KERANSKER, TAD AR BARZED » 

HA 

Pa Tignonad Zant kos brais. 

ZON AL LaOUEMANIO. 

Dec^h da noz e kroze ar mor glaz 
Etre ar Porz-Gwenn ha Roc'h-AIlaz. 

Ha'tre ar Porz-Gwenn ha Roc'h-Allaz, 
E kleviz-me eur iouaden vraz. 



1. MM. les membres de rAssociation Bretonne en excursion à Tréguier 
le 11 septembre 1884. 

2. Tad ar Barzed veut dire Père ou Maître des Bardes. 



302 AU BABDB M KBIUII8KIBt 

Gomme la voix de Gwinklan, sur le bord de sa tombe, 
Disant anathème à mon Dieu K 

Tais-toi, tais-toi, Gwinklan, mon frère, et, contre les hommes 

[tans foi 
Lance tes malédictions, si cela te plaît, lance tes malédictions 

[aujourd'hui : 
Ceux qui aiment Jésus, et ceux-là seuls. 
Ceux-là aiment encore Gwinklan et sa harpe. 

Ceux-là seuls sont les vrais Bretons : 
Qui aime Jésus sera Breton toujours ! 

Ceux qui aiment Jésus, ceux-U conserveront 
Les menhirs des ancôtres sur la terre du pays. 



Evel mou62 Gwinklan étal he ve, 
loskel malloz war ma Doue. 

Tac, tac, Gwinklan, ma breur, ha war am dud dife 
Toi malloiy mar kerei, toi da vallos hirie : 
Ar re a gar Jezuz, hag ar re-ze hep-ken, 
Ar re-ze a gar c'hoaz Gwinklan hag he delen. 

Ar re-M hap-ken eo ar gwir Varsed : 
Neb a gar Jezuz *vo breton bepred I 

Ar re 'gar Jezuz eo ar re 'viro 
Mein-hirr ar re goi war douar ar vro «. 



1. Gwinklan, un des derniers bardea païens de TArvor, demeurait entre 
le PorUBlanc Oparoiste de Peovénan) et Rocli-Allaz (Roche des Pleurs ou 
des Soupirs), qui domine la lieue de Grève, située entre Plestin et Saint- 
Michel. Peu de temps avant sa mort, dans un chant empreint d'une haine 
sauvage, ce barde anathématisa la religion chrétienne qui s'emparait du 
payi armoricain. 

2. La conservation des monuments celtiques est, comme on sait^ 1*ub des 
buts de rAssociaUoa Bretonne. 



LB PÈRE DES BARDES 303 

Lorsqu'ils saluent la croix, qui les domine, 
Us saluent encore les menhirs aussi» 

Et alors j'entendis une voix qui était douce, 
La voix du saint que j'aime, la voix d'Yves de Kermartin. 
« Vole (disait-elle) vers Tréguier, vole vite, Roitelet ; 
« Là tu verras tantôt ceux qui aiment saint Yves. 

« Là tu verras des Bretons 

<c Qui aiment leurs vieux saints encore, 

« Des Bretons comme (ceux d') autrefois, 

"« Qui placent la Bretagne au-desnts du pays gaulois. 

« Là tu verras le Père des Bardes, 

« Le Barde* de Keransker, le barde renommé... 

« Sur ma tombe demandez ensemble 

« Qu'il y ait toujours des Bardes dans le pays. 



Pa zaludont-hi ar groaz zo war-n-he, 
£ saludont c'hoaz ar mein-hirr ive. 

Ha neuze *m euz klevet eur vouez a oa lirzin, 
Mouez ar zant a garan, mouez Erwan Kervarzin : 
u Ninj da gad Landreger, ninj buan, Laouenan ; 
c Eno Veli emberr ar ze gar zant £rwan. 

« Eno e weli Bretoned 
« Hag a gar bo zent koz bepred, 
u Bretoned, vel ma oa gwech-all, 
«( A laka Breiz dreist da vro-c'haU. 

« Eno Veli Tad ar Barzed, 
« Basnzr Kaerker *, ar Barz brudet... 
« War ma be goullet war eunn dro 
u Ma vo bepred Barzed er vro. 



i . Rtrantker, château de M. de la Villemarqué, à Quimperlé. 



304 AU BARDE DE KBRAlfSKER, 

« Autrefois j'ai vu aussi 

« Son père agenouillé sur mon tombeau 

«c Lorsqu'il étudiait à Tréguier 

« Dans l'école ecclésiastique de Mgr Le Mintier. 

« Un autre ami était avec lui, 

« Etudiant à Tréguier, ^ 

« Un Breton vrai et homme de cœur ; 

« Tu le connais, c'était M. Le Gonidec. » 

Et à lire-d'aile je suis accouru 

Chanter ma chanson au Père des Bardes. 

Au Père des Bardes j'ai chanté ma chanson, 
Au Barde de Keransker, mon meilleur ami. 



« Gwech-all am euz gwelet ive 
« He dad * daoulinet war ma be, 
a Fa studie el Landreger, 
a Enn kloerdi ann otro Minier ^, 

m Eur mignon-ail a oa gant-han, 
c El Landreger o studian, 
c Eur Breton mad ha kalonek, 
c< Te oar : ann otro Gonidek 3. » 

Hag a denn-askel ec*h on diredet 
Da ganan ma zon da Dad ar Barzed. 

Da Dad ar Barzed *m euz kanet ma zon, 
Da Varz Keransker, ma gwellan mignon. 



f . Dernier évêque de Tréguier, mort en Angleterre. 

2 et 3. M. de la Villemarqué père et M. Le Gonidec, l'auteur de la gram- 
maire bretonne, ont fait leurs études dans le collège ecclésiastique de 
Tréguier. 



LE PÈRE DES BARDES 305 

Et pour VOUS, Bretons, qui êtes venus ici, 
Je demande la bénédiction de saint Yves. 

Un jour vous ^viendrez encore et nous chanterons : 
Gomme saint Yves il n'y a pas dans. le pays ! 

Son tombeau sera debout, lorsque vous reviendrez, 
Et tout autour les Bardes chanteront : 

« Il n'est pas en Bretagne un saint comme saint Yves ! 
« Plus beau que son tombeau, il n'est pas un seul I » 

Le petit Roitelet de saint Yves. 



Ha d'hac'h, Bretoned, a zo deut aman, 
Bennoz zant Erwan d'hac'h-hu a laran I 

Eunn de *teufet c'hoaz ha ni a gano : 
Evel zant Erwan ne zo ket er vro ! 

Zavet'Vo he ve war-benn ma teufet 
Hag enn-dro d'chan kano ar barzed : 

€ N!en euz ket enn Breiz evel zant Erwan I 
« Ker kaer hag he ve ne zo ket unan ! » 

Laouenanio Zant Erwan. 



LA BRETAGNE A L'ACAldîlllE FRANÇAISE 
XIII 

UABBÉ TRUBLET 

(1697-1770)* 



VII 

Trublet a l'Académie française. 

(1761) 

Les intrigues de Voltaire ne devaient pas être couronnées de 
succès devant TAcadémie. Elles réussirent même en sens diamé- 
tralement opposé. Le président Hénaulti surintendant de la reine, et 
Tabbé du Resnel, amis particuliers de Trublet, représentèrent que 
les satires lancées de Femey visaient beaucoup plus le rédacteur 
du Journal Chrétien que le critique de la Henriade, et que les 
académiciens du parti religieux lui devaient une compensation S 

* Voir la li?raison de septembre 1884, pp. S17-235. 

1. Je possède de celte époqoe, dans ma collection d^aatographes, une coriesse 
lettre inédite qui m'apprend qoe Tmblet exerçait toajoar» les fonctions de cemâur 
royal, et qni est intéressante ponr l'histoire de la censure. Elle est adressée an di- 
rectenr de la librairie : 

t Paris, 15 notembre 1760. •- Monseigneur^ j'ai Thonneor devons envoyerl'éloge 
de fen M. de Maupertuis par M. Formey. Un ipot que vons me dites jendi, lorsqae 
Tons Tonlûtes bien m'en nommer le censeur^ m'engage à le mettre sons tos yeux. 
Vous m'avertîtes qoe les circonstances actuelles rendoient bien délicat surtout ce 
qui venait de Berlin, et je vous répondis généralement, que M, de la Condamine et 
moi ayant examiné cet éloge avec la plus grande attention, nous n'y avions riea 
trouvé qui ne pût passer. Le Roy de Prusse y est loué, et M. Formey ne pouvott 
s'en dispenser ; mais ce sont des louanges générales dans lesquelles nous n^avons 
rien trouvé dont les puissances qui sont en guerre avec ce prince, et notre cour en 
particulier, poissent être blessées. Cependant la matière éunt en effet délicate^ je 
crois que pour plus grande sûreté, il est bon que vous lisiez vous-même ces' 
louanges. Vous les trouverez aux pages 28, 29, 33 au bas, 36, 63 au bas et en lin 82. 

« Je vous prie, Monseigneury de me renvoyer cette brochure le plus tôtqu'il vous s^a 



LA BRETAGNE A L'AGAIAOB FRANÇAISE 301 

Dans quatre élections qui eurent lieu coup sur coup, rAcadémié 
écarta la candidature compromettanle de Diderot^ et, vers la fin de 
février 1761, Trublet fat élu membre de TAcadémie française, à 
une foix de majorité contre Tabbé Leblanc S en remplacement du 
maréchal de Belle*Ile, mort le 26 janvier précédent. — « Mon cher 
archidiacre et archiennuyeux Trublet est donc de l'Académie» 
écrivait Voltaire à d'Alembert le 10 mars ; il compilera un J)eau 
discours de phrases de La Hotte. Je voudrais que tous lui répon- 
dissiez ; cela ferait un beau contraste* Je crois que vous accusez à 
tort Gicéron d'Olivet ' : il n'est pas homme à donner sa voix à 
Faornénier d'Houdard et de Fontenelle. Imputez tout au surin- 
tendant delà reine '. Ce qu'il y a de désespérant pour la nature hu- 
maine, c'est que Trublet est athée * comme le cardinal de Tencin, 
et que ce malheureux a travaillé au Jourml Chrétien pour entrer 
à l'Académie par la protection de la reine '. » El le même jour il 
écrivait à l'abbé d'Olivet : — « Je savais que l'archidiacre de Fon* 
tenelle et de la Motte était admis pour compiler, compiler des 
phrases à notre tripot^ et qu'on vous accusait d'avoir molli en cette 
occasion. Je crois, mon cher maître, qu^on vous calomnie... Mais 
pourquoi ne serait-il pas de l'Académie ? L'abbé Cotin en était 
bien*... » 

posiible, afec vos ordre», oo tor la permîMion de la réimprimer, sans y faire d'anU^ 
chaogemeDU qae ceax qoe vous y trooTerez, oo sar lea oooTeaax changements qae 
Toos croirez nécessaires. Si on la réimprime de façon on d'antre, il convient que 
cela ne tarde pas. 

« Je sais arec nn profond respect. Monseigneur, votre très humble et très obéis- 
sant senriteor — Trublet, 

P.'S, Je me suis an pen rapproché de vous depuis qnelqnes mois, et je demenre 
chez M, de la Faye, chimrgien très estimé, rue Saint-Honoré, presque vis-à-vis les 
Jacobins. » (De ma collection,) 

. Voj. à ce sujet la Comtpondanu de Buffon, 

2. Tollaire appelait ainsi l'abbé d'Olivet à cause de ses traductions de Cicéron. 

8. Le président Hénaull. 

4. Calomnie intentionnelle : assertion parement gratuite. 

5. Corretp. de Voltaire, édit. Hachette. VI, 147. 

6. Ibid. 149. -~ Le 21, Voltaire revenait encore sur celte comparaison avec Colin 
dans une lettre à Marmonlel et il ajoutait : « Courage, mon cher élève : le public 
vous nomme et il sifOe Tabbé Trublet {Ibid. 150.) 



308 LA BRETAGNE 

D'Âlembert, à qai le patriarche de Ferney adressait ainsi de 
piquantes épitres suivies de réponses non moins piquantes a cepen- 
dant rendu justice à Tabbé Trublet dans l'excellent éloge qu'il a 
composé de son confrère. Il avoue que si la collaboration au Jour- 
nal Chrétien lui aliéna les voix des philosophes de TEncyclopédie, 
les satires de Voltaire lui gagnèrent, en revanche, celles du parti 
religieux qu'il appelle les âmes pieuses. Aussi le récipiendaire au- 
rait-il pa dire avec Horace : 

Duris ut iUx tonsabipennibus*,. 
Per damna, per cades^ ab ipso 
Ducii apes animumque ferro. 

Depuis 1736, Trublet avait pris la situation de candidat perpé- 
tuel : il l'occupa pendant vingt-cinq ans. Ce n'est pas, assure d'Âlem- 
bert, qu'il ne fût aussi digne de cet honneur que beaucoup d'autres 
qui l'avoient obtenu avec bien moins de peine ^ ; mais il n'avait 
pas l'art de se faire valoir : « son extérieur peu imposant aidait 
encore au peu d'égards qu'on avait pour lui ; la fréquence etl'ina» 
tilité de ses sollicitations avait jeté un air de rebut sur ce candidat 
si opiniâtre et si malheureux... » Cependant, ajoute d'Alembert, si 
quelque chose pouvait consoler l'abbé Trublet d'avoir si longtemps 
erré aux environs de l'Académie sans y entrer, c'est que dans la 
plupart des élections où il avait échoué, Fontenelle lui avait cons- 
^ tamment donné sa voix ^ et surtout l'avait donnée presque seul '. 
Le secrétaire perpétuel, qui connaissait bien le secret des dieux, 

1. Noos retenons celte déclaration, bien qu'elle Agore dans an Élogi, 

2. Trablet lai-môme noas en foarnit une preuve : « M. de Fontenelle, dit-il, fut 
très lié avec M"* de Staal jusqu'à sa mort arrirée en juin 1750. Je me rappelle 
même qu'environ un an auparavant, j'avois diné chez lui avec cette dame, et que, 
comme il vaquoit alors une place dans l'Académie Françoise, elle lui demanda sa 
voix pour un de ses amis, et même de la part de M"* la duchesse du Maine dont 
cet ami avoit l'honneur d'être connu. M. de Fontenelle, qui pensoit à un autre sujet, 
la refusa nettement. On me permettra bien d'ajoater que c'étoit h moi qu'il pensoit, 
et que depuis il y a toujours pensé... * Mém, sur Fontenelle, p. 118. 

3. De nos jours on voit constamment le bulletin de Victor Hugo libellé pour 
M. Leconte de Lisle. 



A l'àgadébiib française 309 

assure même que, dans une éleclion, Honlesquieu écrivit et moliva 
* son billet de la façon suivante : 

c h donne ma voix à M. Vabbé Trublet, aimé et estimé de 
M. de Fontenelle. jh 

Enfin, le bon archidiacre profita de la crise aiguë survenue dans 
la querelle entre le parti philosophique et le parti religieux, à la 
suite du discours de réception de Le Franc de Pompignan. Des deux 
côtés on cherchait des recrues solides. Pour le camp dont Pom- 
pignan s'était audacieusement déclaré le champion public, c'était 
une excellente note d'avoir été maltraité par Voltaire. C'est ainsi 
que l'abbé Trublet fut élu, grâce aussi, comme nous le verrons 
plus loin, à l'insistance de son ami l'abbé du Resnel qui mourut 
quelques jours après ; mais la lutte fut sérieuse, car il ne fut élu 
qu'à une voix de majorité. 

On pense bien que les brocards ne manquèrent pas à propos de 
cette élection : témoin certaine caricature où l'abbé était repré- 
senté comptant ses jetons académiques, et disant : 

Depuis vingt ans, je cours après cette monnoie ; 
Depuis vingt ans sur moi chacun criait haro : 
Je suis, dans ce grand jour, au comble de ma joie. 
Et dans quarante enfin je forme le zéro ^ 

Le Brun décocha cette épigramme : 

Sur la réception de Trublet à l'Académie, après vingt ans de pour- 
suitei assidues pour y entrer. 

Après avoir sans relâche heurté, 

Heurté vingt ans â l'huis académique. 

Enfin Trublet, si long-temps rebuté, 

Entre, et se glisse au fauteuil narcotique. 

Lors il s'érie : combien de labeurs 

Tu m'as coûté, fauteuil cher aux grands cœurs! 



1. C'est le remaaiement d'un qoaUtdo qui avait été composé jadis poor TélecUon 
de La Brojére. 



310 Là BaETAOlfB 

Qot le taliiit, j*e& li rtzpMenee, 
A de jaloQX prêts à le traTener I 
Que pour U gloire il faut de patiesce ! 
Et qu*ua géoie est de temps à percer 1 ' 

Maie laissons II les mauvais plaisants. 

Les réceptions académiqoes avaient lien à celte époque beaucoup 
plus rapidement que de nos jours. Le iS efril, Trublet prononça 
son discours de récipiendaire en même temps que Sanrin qui succé- 
dait à l'abbé du Resnel. Le duc de Nitemais, directeur de la com- 
pagnie, ne leur répondit pas en même temps, mais à tour de rdie. 

Ce n*e8t pas, à proprement parler, un discours de réception que la 
harangue de Tabbé Trublet CTest an simple compliment de quelques 
pages qni présente une singularité assez remarquable dans la longoe 
série des harangues académiques. Toute la première partie n*est en 
effet qu'un hymne de reconnaissance envers l'Académie qui a bien 
voulu récompenser la persévérance du candidat, et dans la seconde, 
au lieu de prononcer Téloge obligatoire *de son prédécessenr, 
Trublet se décharge fort originalement, et d'une façon assex cava- 
lière, de cette peine sur le directeur de TAcadémie. Toici son exorde : 

« Messieurs, je n'ai jamais eu d'autre ambitioi que eeOe d'être admis 
parmi vous : et mes sollicitations, pour être moms vives, n'en ont pas été 
moins constantes. Elles vous ont montré à la Iris mes déain et amni res- 
pect, une juste défiance de moi-même» et une haute idée de rAcadémie 
française. Par mon amour et mon eatîme peur votre coaqpagMe, je méri- 
tais d'être né plus digne d'elle. Ces sentimeis ei ma persévérance vous 
ont enfin touché... » 

Mais il ne se contente paa de cette simple déclaration ; après une 
courte digression, il revient avec insistance sur cesiôet et le trans- 
forme en un véritable thème à variations littéraires s 

a Gomment donc ai-je osé élever mes vœux jusqu'i vous et pourqud 
les ave:s-vous remplis ? Je dois &ire votre apologie et la mienne, excuser 
ma hardiesse et justifier votre indulgence. 

m Dana l'esprit de votre étaMiwemeirt, k qualité fs u ji m l ri s ^ est un 
titre d'honneur ; mais plus encore un engagement h un travail esHMi 



A l'agabékib française Sll 

à la compagnie; vos statuts le prescrivent et le règlent. Or, Messieurs, 
sans me croire digne de l'honneur, je me suis senti capable du travail. 
J'ai étudié de bonne heure notre langue dans les ouvrages de vos prédé- 
cesseurs» j*ai continué cette étude dans les vôtres, et J'ai cherché à 
mettre au moins dans les miens la eorrection et la pureté du style* De là 
mes voeux; de là sans doute votre choix... » 

Les protestations de Tabbé Trublet sur sâ reconnaiss^ince et sa 
bonne volonté continuent encore pendant quelque temps sur ce ton, 
et nous font craindre qu*ii n'ait pas assez médité ses anciens apho- 
rismes sur l'excès de la modestie : puis il les termine par ces mots 
qui nous fournissent sur ses rapports avec Tabbé du Resnel une 
intéressante anecdote : 

« ... Enfin, j'ai compté d'fllostres amis dans l'Académie française» les 
La MoltOt les Fontenelle, les Maupertuis, et vous m'avez su gré de mon 
Mt pour leur mémoire. J'y en compte ^eore plusieurs. Vous le devien- 
drea tous, Messieurs, je m'^n fie à mes soins pour le mériter et surtout à 
vos vertus* 

a Le dernier que j'y ai perdu (rabbé du Besnel), et qui, longtemps 
mourant sous vos yeux, a reçu de plusieurs d'entre eux des soins si assi- 
dus, n'en Toyait aucun sans lui recommander son ami. Vos réponses 
étaient favorables) il m'en faisait part, et l'espéranee de m'avoir peur 
successeur le consolait de ne pas m'avoir eu pour confrère. — Vous aves 
plus fait. Messieurs, une autre place a vaqué avant la sienne ; il m'en 
parlait quelquefois, et avec d'autant plus d'intérêt qu'il y avait reçu 
celui qui l'occupait {le fMréchal de Belle-Jle). 11 n'osait pourtant me 
la désirer, et vous me Tavei accordée. Je n'en sens que mieux mon im- 
puissance à vous remercier, d'une manière digne de vous, digne du 
Ueiifiut et de la reconnaissance qu'il m'inspire... >» 

C'est donc en grande partie à l'amitié de Pabbé du Resnel que 
Fabbé Tmblet dut le succès de son élection. 

Mais la partie la plus originale de sa harangue est celle où il 
s'en remet, avec une désinvolture assez inattendue, à l'éloquence 
do duc de Nivernais, pour prononcer l'Éloge du maréchal de Belle* 
Ile. J'ai lu bien des discours de réception académique et je ne 
sache pas avoir rencontré dans ancon antre une déclaration pareille 



312 LA BRETAGNE 

de détachement des ancien&es traditions de la compagnie. U est 
vrai que c'est toujours par modestie : • 

c Je TOUS dois l'éloge de mon prédécesseur : et quelle matière fat ja- 
mab plus neuve, plus riche, plus tariée I Je dois peindre un guerrier, on 
négociateur, un ministre d'État : sous tous ces rapports^ infatigable dans 
le travail, par zèle ; inépuisable en ressources, par génie !... Non, Mes- 
sieurs, ce n'est pas de moi que vous attendei un portrait trop au-dessus 
de mes connaissances et surtout de mes faibles talons. Vous Tattendex 
de l'Académicien qui va prendre la parole. Le sort Ta mis à votre tèle, 
mais vous l'eussiez choisi. Je vois votre impatience et . je la partage. Si 
j'avais commencé l'Éloge de M. le Maréchal de Belle-Ile, tout vrai qu'il 
serait, vous me presseriez de le finir, sûr d'en entendre un plus éloquent 
et non moins vrai : t7 vaut donc mieux ne le pas commencer. — Pour me 
prêtera un empressement si juste, j'omettrai encore, quoi qu'il en coûte 
fa mon cœur, ces autres Éloges dont votre reconnaissance a imposé la loi 
à vos nouveaux confrères : les Éloges de Richelieu, qui ne conçut que de 
hautes idées et fonda l'Académie ; de Séguier, qui la recueillit et la maintînt 
prête à se dissoudre et à s'éteindre après la mort de Richelieu; de Louîs- 
le-Grand, qui daigna hériter d'un de ses st^ets le titre de votre protecteur 
et, par cette grâce, crut igouter à sa gloire «... > 

Le duc de Nivernais, après quelques mots de compliment au ré- 
cipiendaire, prononça en effet un bel éloge du maréchal de Belle- 
Ile % et ce futSaurin, reçu dans la même séance, qui répara Tomis- 



i. Recueii des harangues de P Académie^ t. XXXIX, p. 1 à 10. 

2. Voici le compliment à l'adresse de Tabbé Tniblet : c Monsieur, des principes 
▼ertaeuXyUnecondaite irréprochable et des oavrages utiles, tels sont les titres dont U 
réanion assure et jastiûe les suffrages de TAcadémie, tels étaient yos droits à la place 
qae voas y veoez occuper. Ce n'est pa$ dire assez, Monsieur, vous aviez des droits 
plus particuliers encore dans Tesprit d'analyse, dans la sagacité, la finesse, la précision 
qui caractérisent le recueil de vos ouvrages. Ces qualitéjs, dont Tusage fréquent fiait 
le mérite propre de vos écrits, vous appelaient natareliemenC à nos travaux où elles 
sont si nécessaires pour le juste discernement des idées et pour l'exacte définition 
de leurs signes. 

« Quand l'Académie ouvre ses portes h un poète célèbre, à un philosophe distingué, 
à un de ces génies créateurs qui étonnent leur siècle, elle couronne un héros et 
s'honore de remplir d'avance l'office de la postérité; d'autres fois, elle aimeàs'enri- 
cbir par l'incorporation d'un citoyen utile, par l'acquisition d'un cultivateur indus- 
trieux ; et c'est dans cet esprit. Monsieur, qu'elle attend de vous une assiduité oons- 



À l'académie française 313 

sion intenlionnelle de la part de Trublet des éloges traditionnels de 
Richelieu et de Séguier : celte omission eût cependant pu créer un 
précédent commode et désormais devenir loi, car il était difficile 
de refaire d'une façon originale, après deux cents redites fort mo- 
notones, ces éloges surannés. Nous eussions, dans ce cas, été 
obligé d'accuser Trublet de leur avoir porté un coup funeste. Le 
mal, après tout, n'eût pas été bien grand : mais l'essai d'affranchis- 
sement n'eut pas de succès. On reprit imperturbablement la tra- 
dition. 

En somme, cette séance de réception n'a pas laissé de souvenirs 
bien vivaces chez les contemporains, mais elle donna lieu à une 
correspondance fort originale. 

« Mes compliments à l'abbé Trublet, écrivait Voltaire le 20 
avril à d'Alembert ; j'altends sa harangue avec l'impatience du 
parterre qui a des sifflets en poche et qui ne voit pas lever la 
toile ^ > Il ne Taltendit pas longtemps, car à peine Trublet l'eut-il 
prononcée, qu'il l'adressa lui-même à Ferney. Le procédé n'était 
pas maladroit. Voilà Voltaire bien empêché ! Mais le vieux renard 
avait plus d'un tour en réserve dans son sac. Trublet avait envoyé 
son discours et son épllre par l'intermédiaire de l'abbé d'Olivet. 
Voltaire se servit du même canal pour le persifler ! « Qui a trans- 
mis la lettre doit transmettre la réponse, mandait-il à d'Olivet : 
cela est le protocole des négociateurs. Du reste, je parle naïve- 
ment à l'abbé Trublet. Vous verrez que je suis tout aussi simple 
que lui*... » 

Le lecteur va eii juger. Voici la réponse de Voltaire : 

« A M. l'abbé Trublet. — Du château de Ferney, ce 27 avril. — Votre 
lettre et votre procédé généreux, monsieur, sont des preuves que vous 

ta Ole à ses assemblées... > — Puis le dnc de Nivernais conseille an récipiendaire 
de ne pas adorer La MoUe et Fonlenelle, dont les portraits sont là, car Vespril est 
iousenl la dupe du cœur. — Le compte rendo do la réception dans V Année liU&aire 
de i76t, III (115-^20), est trop sobre d'appréciations. 

1. Corresp. VolL VL 170. 

2. 76t(i.VI.179. 

TOME LVI (VI DE U 6e SÉRiB). 2| 



314 LA BRETAGNE 

n'êtes pas mon ennemi, et votre Kvre vous faisait soupçonner de Têtre ^ 
J'aime bien mieux en croire votre lettre que votre livre : vous aviea 
imprimé que je vous faisais bâiller, et moi j'ai laissé imprimer que je me 
mettais à rire. Il résulte de tout cela que vous êtes difficile à amuser, et 
que je suis mauvais plaisant : mais eoûn, en bâillant et en riant, vous 
voilà mon confrère, et il faut tout oublier en bons chrétiens et en bons 
académiciens. 

u Je suis fort content, monsieur, de votre harangue, et très reconnais- 
sant de la bonté que vous a? ez eue de me Tenroyer ; à Tégard de votre 
lettre, 

Nardi parvus onyx eUciet cadum \ 

€ Pardon de vous citer Horace, que vos héros ,Nni. de Fontenelle et de 
La Motte, ne citaient guère. Je suis obligé, en conscidnce, de vous dire 
que je ne suis pas né plus malin que vous, et que, dans le fond, je suis 
bon homme '. Il est vrai qu'ayant fait réflexion, depuis quelques années, 
qu'on ne gagnait rien à l'être, je me suis mis à être un peu gai, parce qu'on 
m'a dit que cela est bon pour la santé «. D'ailleurs, je ne me suis pas cru 
assez important, assez considérable, pour dédaigner toujours certains 
illustres ennemis qui m'ont attaqué personnellement pendant une qua- 
rantaine d*anriée8, et qui, les uns après les autres, ont essayé de m'ac- 
cabler, comme sijeleuravois disputé un évêché ou une place de fermier 
général. Cest donc par pure modestie ^ que je leur ai donné enfin sur 
les doigts. Je me suis cru précisément à leur niveau : et in arenam eut» 
(Equalibus descendis comme dit Cicéron. 

{ Croyez, monsieur^ que je fais une grande différence 'entre vous et 
eux ; mais je me souviens que mes rivaux et moi, quand fêtais à Paris, nous 
étions tous fort peu de chose, de [au vres> écoliers du siècle de Louis XIV, 
les uns en vers, les autres en prose, quelques-uns moitié prose, moitié 
vers, du nombre desquels j'avais Thonueur d'être j infatigables auteurs 
de pièces médiocres <^, grands compositeurs de riens, pesant gravement 
des yeux de mouche dans des balauces de toile d*araignée. Je n'ai presque 
vu que de la petite charlatanerie ; je sens parfaitement la valeur de ce 



i. Voyez- vous un peu cet autocrate ? Ou le critique, doue on est son ennemi. 

2. ^or. m. lY, od. Xll, V. 17. 

3. Oh ! le bon billet qu'a La Châtre I 

4. Comme persiflage, on le voit, c'e^l complet, 

5. La modestie de Voltaire ! 

6. Alors pourquoi vous fâcher quand on les critique ? 



 l'académie française 315 

néaat ; mais comme je sers également le néant de tout le reste, j'imite 
le Fejanius d'Horace : 

*..Vejan\u9, armis 
Uerculis ad pcstem fixis, latet abditus agro ^ 

» GVst de celte retraite que je Yousdis très sincèrement que je trouve 
des choses utiles et agréables dans tout ce que vous avez fait, que je 
vom pardonne cordialement de m'avoir pincé, que je sois fâché de vous 
avoir donné quelques coups d'épingle^ que votre procédé me désarme 
pour jamais, que bonhomie vaut mieux que raillerie, et que je suis, 
monsieur mon cher confrère, de tout mon cour, avec une véritable estime 
et sans compliment, comme si de rien n'était, votre, etc s. » 

Trublet ne se lais^sa pas déferrer. Il eut le dernier motet repli* 
que, le 10 mai : 

« Mille grâces, monsieur et très illustre confrère, de la réponse dont 
vous m*avez honoré. Elle est aussi ingénieuse qu'obligeante, et ce qui 
vaut mieux encore, elle est très gaie ; c'est la preuve de votre santé, la 
seule chose qui vous reste k prouver. Puissiez-vous la conserver longtemps, 
et avec elle tous les agrémi nts et tout le feu de votre génie 1 C'est le 
Tœu de vos ennemis mêmes ; et s'ils n'aiment pas votre personne, ils 
aiment vos ouvrages : il n'y a point d'exception là-dessus et malheur à 
ceux qu'il faudrait excepter ! 

« Pour moi, j'aime tout, les écrits et l'auteur, et je suis, avec autant 
d'attachement que d'estime, monsieur et très illustre confrère, votre, 
etc 5. )) 

On a prétendu qu'à partir de ce moment, Voltaire garda fidèle- 
ment la paix jurée et n'invectiva plus Tabbé Trublet. Voici la 
preuve du contraire ^ : je l'extrais de la satire des Deux siècles: 



1. Hor. Ji6. 1. V. -4-5. 

2. Corresp. VoU.yi, 180-181. 

3. Ibid, VI. 187-188. 

4. Il est n^i qae la correspondance se tait et qae les satires de Voltaire parais- 
saient sous des pseudonymes. Voici la seule mention qae je trouve de Trublet dans 
la correspondance de Voltaire, de 1761 à 1770; je Texlrais d'une lettre h d'Alem- 
bert, datée du 4 février 1763 : « Adieu, mon illustre philosophe : je suis obligé de 



316 LA BRETAGNE A l'AGAOÉMIE FRANÇAISE 

A ces discours brillants^ saisi d'un saint scrupule, 
L'archidiacre Trublet s'époufante et recule; 
Et, pour charmer la cour, qui s'y connaît si bien. 
Avec un récollet fait le Journal chrétien^ 
Les Toilà tous les deux qui, commentant Moïse, 
Pour quioze sous par mois sont l'appui de l'Église. 
Ils trayaiilent longtemps : lenr libraire conclut 
Qu'il va mourir de faim, mais qu'il fait son salut. 

René Kervjler. 

(La fin au prochain numéro.) 



dicter, Je defiens ateugle comme La Molle ; quand Tabbé Trablet le saura, il 
trouvera mes ver» meilleurs... * {Corresp. Volt, VII, 22.) Cela est de très bonoa 
guerre. 



K.â 



LE RÉTABLISSEMENT DU CULTE 

DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 

APRÈS LA RÉVOLUTION * 



V. - Mgr DUVOISIN. 

Les sièges épiscopaux de Bretagne étaient déjà pourvus que 
celui de Nantes demeurait sans titulaire. Ce trop long veuvage 
venait de ce qu'une nomination faite par Bonaparte n'avait 
point été acceptée de celui qui en était Tobjet. M. Tabbé 
Abban-Bonnel refusa Thonneur qu'on lui proposait : ce qui 
nous valut M. Tabbé Jean-Baptiste Duvoisin, nommé évoque 
de Nantes le 7 juillet 1802. « Aucun autre choix ne pouvait 
être meilleur, dit Tresvaux dans son Histoire de la Persécu- 
tion révolutionnaire *. Voici en quels termes s'exprime le 
même auteur : « Ce prélat, né à Langres le 19 octobre 1744, 
de parents obscurs, fit avec succès ses premières études dans 
le collège des Jésuites de celte ville. Mgr de Montmorin, son 
évéque, frappé du talent que montrait ce jeune homme et ins- 
truit de son penchant pour l'état ecclésiastique, voulut lui en 
ouvrir lui-même la carrière ; il le plaça à ses frais à la petite 
communauté de Saint-Sulpice, pour y faire ses cours de philo- 
sophie et de théologie. Lorsque M. Duvoisin les eut achevés 

* Voir la liîraison de sepletnbre 1884. pp. 206-216. 
1. T. H, p. 495. 



318 LE RÉTABLISSEMENT DU CULTE 

il fut jugé capable d'enseigner ces deux sciences au séminaire 
de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Agrégé à la maison et société 
de Sorbonne, il commença son cours de licence en 1768, étant 
à peine âgé de 24 ans. 11 brilla tellement qu'il fut nommé pre- 
mier, honneur qui lui était disputé par des rivaux d*un grand 
mérite. Sa réputation qui s'étendit bientôt lui valut une chaire 
en Sorbonne. 11 fut ensuite nommé successivement promoteur 
diocésain de Paris, censeur royal, chanoine d'Auxerre et 
vicaire-général de Laon. Il était dans cette ville lorsque les 
troubles de la Révolution commencèrent. Il passa en Angle- 
terre, se rendit ensuite en Belgique et rejoignit à Bruxelles 
Mgr de Sabran, son évoque. Obligé de fuir, lors de l'invasion 
de ce pays par les troupes françaises, en 1792, il se' retira à 
Brunswick, qui connut bientôt son mérite et lui donna des 
marques de l'estime qu'il lui avait inspirée *. » 

Pendant son exil il occupa ses loisirs à composer deux ou- 
vrages contre la Révolution française, dont il était une victime. 
Il rentra dans sa patrie après la publication du Concordat *. 
C'est le 1" août 1802, dans l'église de Saint-Thomas d'Aquin, 
qu'il reçut la consécration épiscopale, des mains de Mgr André, 
évoque de Quimper, assisté des évoques de Saint-Flour et de 
Trêves. 

Dans cette même église, douze ans auparavant, son prétendu 
prédécesseur, l'apostat Minée, entrait comme curé intrus et 
c'est de cette paroisse qu'il fut sacrilègement porté sur le siège 
de saint Clair. Heureux présage pour le nouvel évoque qui, par 
cette coïncidence providentielle, inaugurait l'œuvre sainte de 
la réparation. 

Le Ministre donnait officiellement notification de la nomi- 
nation de Mgr Duvoisin : 



1. Abbayes et évéchés de Bretagne, p. 100. 

2. Notice sur Mgr Duvoisin, par Tabbé de Beauregard, B0>. pub. 
37,520. 



DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 319 

« Conseil d*Etat, 9 fructidor an X de la République. 

« J*ai l'honneur de vous annoncer, citoyen Préfet, que le pre- 
mier Consul a nommé le citoyen Duvoisin à Tévéché de Nantes. 

« Ce prélat se rendra bientôt dans son diocèse, et je l'ai 
bien assuré qu'il recevra de vous, citoyen Préfet, le concours 
le plus efûcace pour satisfaire à Texécution de la loi bienfai- 
sante du 18 prairial. — Portaus *. » 

Quelques semaines plus tard, on reçut à Nantes l'heureuse 
nouvelle que tout le monde attendait : enfin le Diocèse allait 
avoir un chef. De sa propre main celui-ci écrivit au Préfet pour 
lui communiquer ses intentions et s'excuser de son retard. 

(( Paris, 3 complémentaires an X. 

a J'aurais bien désiré pouvoir arriver à Nantes le !«' Ven- 
démiaire, afin que la cérémonie de mon installation pût con- 
courir avec la fête do la République. Je me Tétais d'abord 
proposé ; mais les délais que l'on rencontre ici pour les plus 
petites affaires ne me l'ont pas permis. Enfin je vois arriver ce 
moment que j'attendais avec tant d'impatience. Je partirai de 
Paris vendredi, 2 vendémiaire, pour arriver à Nantes lundi 
prochain. Je désirerais^ M. le Préfet, que vous trouvassiez bon 
que j'arrivasse incognito chez vous, pour me rendre de là dans 
l'appartement que vous avez eu la bonté de me faire préparer. 
Le moment où Ton est fatigué d'un long voyage n'est pas 
celui de la représentation. Cependant je souscris d'avance aux 
mesures que vous aurez crues convenables pour ces premiers 
moments et pour tout le temps qui suivra. Je compte sur la 
bienveillance que vous avez voulu me témoigner. 

« Je vous salue respectueusement. J.-B., év. de Nantes. » 

On ne tint pas compte du désir de Mgr Duvoisin ' ; les auto- 
rités et la population voulaient faire un triomphe à Sa Gran- 



i. Arch. Dép. Série V. CiUle personnel. 
2. Eod, Correspondance. 



320 LE RÉTABLISSEMENT DU CULTE 

deur entrant dans notre bonne ville de Nantes. Elle arriva 
par le chemin de Paris, précédée d*un détachement de gen- 
darmerie, de cent carabiniers avec une musique militaire, et 
suivie de cinquante chasseurs à cheval *. 

L'installation du nouvel évêque, accueillie avec tant de joie 
et de reconnaissance par la population nantaise, était remise 
au 10 octobre. En attendant cet heureux jour, on se mit en 
mesure de donner à cette fête tout l'éclat et toute la pompe 
dus au mérite de Tillustre prélat. La municipalité s'empressa 
de répondre au G. Letourneur : « J*ai reçu, écrit le maire, la 
lettre que vous m*avez fait Thonneur de m'adresser ce matin, 
pour me prévenir de Tarrivée prochaine de Monsieur Duvoisin, 
évêque de ce département. La mairie a, en conséquence, arrêté 
qu'elle lui ferait sa visite, avec les commissaires de police, 
dans la matinée du lendemain de son arrivée *. » 

On avait déjà commencé de faire, à la cathédrale et à 
Tévêché, les réparations urgentes. On ne peut dire dans quel 
état de ruines et de dégradation se trouvait la maîtresse église 
qui, pendant la Révolution, avait servi aux usages les plus 
divers. En floréal de l'an X, on dressa le devis suivant : 

« !• Grand autel mutilé ; un ange à la tête coupée, ailes 
rompues, nez et doigts enlevés , tabernacle enfoncé. 

« 2o Petits autels, dans l'enclave de la communion, seront 
rétablis. 

« 3» Le grand bénitier en marbre sera repoli et replacé à la 
porte principale. 

« Coût approximatif 30,000 fr. 

« 4*» Serrurerie , . 1,000 

« 5** Charpente, couverture et plomberie 1 ,740 



I . A partir de ce moment- là on évita d*user de la dénomination de 
citoyen à l'égard de l'évêque et l'on se servit désormais, dans le monde 
officiel et même dans la société, de la qualité de monsieur, 

3. Arch.Dép. Série V. Correspondance^ 



DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 321 

« 6^ Vitrerie 1,170 fr. 

« 7o Maçonnerie , 2,100 

Le 29 floréal on soumit Tadjudication pour 31,794 fr. 

Quelques jours auparavant, le Préfet, accompagné du chef 
de bataillon de génie et du capitaine de la môme arme, fit une 
visite et un inventaire du palais épiscopal qui servait depuis 
longtemps de magasin général pour les hôpitaux militaires des 
divisions de l'Ouest. 

Le ministre des finances avait osé demander que les effets 
restassent dans une partie de Tédifice y affectée et que l'autre 
partie fût occupée par l'évêque : c'était une exigence révol- 
tante qui ne fut point approuvée par les autorités locales. 
Enfin on parvint à s'entendre, en plaçant les effets dans le 
bâtiment des ci-devant Visitandines, lequel servait d'hôpital 
militaire. 

L'architecte Ogée s'occupa d'abord de rendre la partie méri- 
dionale de l'évéché capable d'être occupée décemment ; les 
réparations faites au vestibule, au rez-de-chaussée et au 
premier étage coûtèrent 7,150 fr., quoique le projet du premier 
frimaire comportât la somme modique de 4,950 fr. On dépensa 
on plus 1,200 fr., pour mettre le jardin en ordre. Pendant 
la durée des travaux, M«r Duvoisin occupa provisoirement 
l'hôtel que M. Letourneur avait mis à sa disposition : une 
maison située dans la rue Félix, attenante à l'église de l'Ora- 
toire, non loin de la cathédrale. Pendant le temps qu'il y 
séjourna, on se mit en œuvre pour réparer le vieux palais, 
construit au XV*' siècle par Guillaume Guéguen ; mais malheu- 
reusement la restauration enleva à cette antique résidence 
de nos évêques son caractère architectural qui la mettait si 
bien en rapport avec l'église cathédrale, à l'ombre de laquelle 
on l'avait bâtie. 

Tous ces travaux étaient bien insuffisants ; mais heureu- 
sement ils furent exécutés sur un plus large plan, à partir de 
1809. 



322 LE RÉTABUSSBMENT DU CULTE 

Les pauvres curés de campagne trouvaient dans leurs pa- 
roisses une misère encore plus grande ; à Nantes môme, les 
presbytères avaient tous été vendus, et il n'en restait pas un 
seul qui pût être remis à la disposition du clergé paroissial. A 
cette époque, on dut se contenter de peu, en se souvenant 
que les disciples ne sont pas plus grands que le Mallre qui, 
selon sa propre parole, neut pas lui-même une pierre pour 
reposer sa tête, 

La municipalté de la Ville ne se contenta pas de Tarrêté 
dont nous avons fait mention plus haut ; elle tint à montrer 
sa bonne volonté et délibéra, en sa séance du 15 vendémiaire, 
qu'il « sera acheté et donné, pour le service particulier do 
TEvôque et celui de ses successeurs, un calice avec sa 
patène et deux burettes avec leur plateau ; le tout en argent 
doré, bien fait et digne du prélat auquel on les destine*. » 

Le 18 vendémiaire correspondait au 10 octobre : ce jour 
fut choisi pour Tinstallalion solennelle de Mb' Duvoisin. Nom- 
mé en la fête de S. Félix, une des gloires du siège de Nantes, 
le nouveau prélat montait sur ce môme siège en la fôte de 
S. Clair, le premier pasteur du Diocèse. La Providence, sans 
l'ordre ou la permission de laquelle rien n'arrive dans le 
monde, sembla montrer qu'elle avait choisi avec une prédi- 
lection toute spéciale celui qui devait renouer la chaîne sainte 
des pontifes nantais que la Révolution avait violemment 
brisée. 

Toutes les autorités de la ville, le clergé et le peuple se 
portèrent à la rencontre du triomphateur ; la foule était 
immense. L'honneur de recevoir son nouveau supérieur ecclé- 
siastique, sous le porche de la vieille cathédrale, fut décerné 
dignement au vénérable abbé de Boissieu, premier vicaire 
général de Mb«^ de la Laurencie et doyen de l'ancien Chapitre 
épiscopal. Il le complimenta, selon l'usage, en présence de 

i. Arch. municip. de Nantes. Délibérations. 



DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 323 

MM . Leflô de Trémelo, de Hercé et Garnier et toute Tassistance. 
Du haut de la chaire, Mtfr Duvoisin lit tomber sur cette popu- 
lation, avide de Tcntendre, des paroles de paix et d'espérance : 

« Dieu nous en est témoin, nos Frères, si, à la voix de la 
double autorité qui nous gouverne, et comme catholique et 
comme Français, nous avons quitté une retraite obscure et 
paisible pour les pénibles et dangereuses fonctions de Tépis- 
copat, nous n'avons été déterminé que par Tespoir de devenir; 
pour vous, un lien de concorde et de charité... Nous en avons 
pour garant le caractère des peuples vers lesquels nous 
sommes envoyé; car, nous aimons à le dire, votre loyauté, 
votre respect pour les mœurs antiques, votre attachement à 
la religion de vos pères sont connus dans tout Tunivers. Et 
à quel autre sentiment qu'à l'amour de la religion pourrions- 
nous attribuer la pompe et l'allégresse avec lesquelles vous 
nous avez reçu dans vos murs ?... 

« Pour rassembler et ramener dans le bercail commun un 
troupeau si bien disposé, il ne lui manquait que la présence 
d'un pasteur, envoyé par le prince des pasteurs, et revêtu de 
son autorité... 

« Déjà, nos très chers Frères, nous recueillons les fruits de 
la concorde, rétablie entre le Saint-Siège et le Gouvernement, 
déjà nous avons la satisfaction dcî voir réuni, dans notre com- 
munion et dans celle du chef de l'Église, tout le clergé de ce 
Diocèse. Nous avons donné à tous, avec une affection pater- 
nelle, le baiser de paix ; tous ont étouffé dans les embrasse- 
mcnts paternels les derniers germes de la dissension *. » 

Le procès-verbal de cette cérémonie fut laconiquement 
rédigé par Tadministration civile. Quoique cette pièce ne soit 
pas inédite *, nous devons lui faire place dans cette page de 
notre histoire diocésaine, vu l'importance du document. 

i. Arch. de l'Evôché. Collection des lettres et mandements, 
2. Hùft, de la Commune et de la Milice de Nantes. XC, 136. 
Arch. Dép. Série K. Arrêtés du Préfet. 



324 LE RÉTABUSSBMENT DU CULTI 

« Aujourd'hui dimanche, 18 vendémiaire, an XI de la Répu- 
blique française, dansFéglise cathédrale du Diocèse de Nantes, 
en présence des autorités civiles et militaires convoquées par 
le Préfet, le clergé réuni, Monsieur Jean-Baptiste Duvoisin, 
nommé évoque de Nantes par le premier Consul, le 18 mes- 
sidor dernier, ayant été introduit suivant les formalités usitées 
par TEglise et s'étant rendu à Tautel, le secrétaire général de 
la Préfecture ayant, d'après Tordre du Préfet, fait lecture : 
1« de l'institution canonique donnée à Monsieur J.-B. Duvoisio 
par Monsieur Gaprara, cardinal-légat, en vertu de ses pouvoirs, 
sous la date du 25 juillet 1802 (6 thermidor an X) ; 2* de lacté 
de sa consécration dans l'église paroissiale de Saint-Thomas 
d'Aquin, par MM. les évoques de Quimper, de Saint-Flour et de 
Trêves, certifié par Monsieur l'archevêque de Paris; 3* de Tacle 
de sa prestation de serment entre les mains du premier Consul, 
le 27 thermidor an X, délivré par le secrétaire d'Etat ; 4» de 
l'acte de son installation commise au citoyen Boissieu, par le 
commandement de Monsieur larchevôque de Paris, le Préfet 
a proclamé Monsieur Jean-Baptiste Duvoisin évêque de Nantes 
et dit qu'il devait être reconnu en cette qualité dans toute 
l'étendue du département. » 

Cette solennité, quelque brillante qu'elle fût et quelque 
enthousiasme qu'elle provoquât dans la masse, ne plaça pas 
tous les esprits dans une union parfaite de sentiments : 
les révolutionnaires qui avaient trempé dans tous les crimes 
de la Terreur, les bourgeois qui s'étaient enrichis des dépouilles 
de la noblesse et du clergé, les sceptiques et les impies, enne- 
mis jurés des dogmes catholiques, voyaient d'un mauvais œil 
le retour à des institutions qu'ils croyaient oubliées pour 
jamais. Parmi les prêtres eux-mêmes, la concorde était loin 
d'être parfaite : les constitutionnels scandaleux, les abdica- 
taires, employés aux charges publiques et engagés sacrilège- 
ment dans les liens d'un prétendu mariage, rageaient, en 
assistant à ce revirement inattendu qui portait leur condara- 



y 



DAIfS LE DIOCÈSE DE NANTES 325 

nation ; quelques ecclésiastiques, parfaitement honorables 
d'ailleurs, qu'un zèle outré et mal éclairé entraînait dans un 
schisme nouveau, refusaient à Mgr Duvoisin la légitimité de 
son institution canonique et restaient attachés à la personne 
de Mgr de la Laurencie, évêque anliconcordataire. 

Mais, à part ces notes discordantes dans ce concert harmo- 
nieux de la paix et de la conciliation, on peut dire que ce fut 
une joie générale et sincère dans le cœur du peuple nantais, 
si fidèle à la foi de ses pères. 

La tâche du nouvel évêque était multiple. 11 fallut toutes les 
qualités de son esprit et toutes les bontés de son cœur pour 
faire tomber tant de préjugés, pour apaiser tant de haines, 
accumulées pendant cette funeste période qui finissait. Il se 
montra surtout pour son clergé d'une simplicité affectueuse et 
d'une tendresse toute paternelle. Son premier soin, en arrivant 
au milieu de nous, fut de visiter les paroisses renaissantes de 
la ville et de la campagne, si désireuses de l'entendre, de le 
voir et de participer aux faveurs et aux bénédictions dont il 
était le porteur autorisé. Mais avant de commencer ses courses 
pastorales, il eut occasion de se voir entouré de presque tous 
ses prêtres, dans la cérémonie de la prestation du serment. 

Le 27 janvier (7 pluviôse), devant toutes les autorités et un 
nombreux concours d'habitants rassemblés dans Téglise cathé- 
trale, en présence de M. Letourneur, préfet du Département, 
il reçut la promesse de fidélité à la Constitution, faite par la 
majorité des prêtres convoqués à cet elTet. Après un discours 
prononcé par le premier magistrat, Mgr Duvoisin prit lui- 
même la parole : 

« Je sais, mes chers Frères, avec quelle sainte frayeur un 
homme d'honneur, un chrétien, un prêtre, doit envisager un 
engagement consacré par la religion du serment ; mais le ser- 
ment que l'on vous propose aujourd'hui n'a rien qui puisse 
alarmer les consciences les plus délicates. Le Gouvernement 
est en droit de l'exiger, la religion l'autorise, les intérêts de 
l'Eglise et de l'Etat vous en font un devoir. » 



326 LE RÉTABUSSEMENT DU CULTE 

Puis l'orateur sacré engagea ses chers coopératcnrs à la 
concorde et à Toubli des injures : 

« Eloufiez tous les souvenirs propres à réveiller les an- 
ciennes dissensions ; oubliez vous-mêmes que vous avez pris 
parti dans ces troubles où il était si difûcile de garder la neu- 
tralité ; soyez les pasteurs de toutes vos ouailles ; aimez-les 
toutes également, sans retour sur les événements passés. Mon- 
trez môme, s'il le faut, une sainte partialité en faveur de ceux 
que vous pourriez regarder comme vos ennemis (s*il était 
possible qu'un chrétien, un prêtre, connût des ennemis) *. » 

Après ces bonnes paroles, accueillies avec une adhésion 
unanime, chaque prêtre présent s'avance et jure dans la 
forme qui suit : 

« Je jure et promets à Dieu, sur les saints Evangiles, de 
garder obéissance et fidélité au Gouvernement établi par la 
Constitution do la République française. Je promets aussi de 
n'avoir aucune intelligence, de n'assister à aucun conseil, de 
n'entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors ; cl 
si, dans mon Diocèse ou ailleurs, j'apprends qu'il se trame 
quelque chose au préjudice de TEtat. je le ferai savoir au Gou- 
vernement. » 

Deux cent dix ecclésiastiques, presque tous ceux qu'on 
appelait fonctionnaires rétribués, signèrent cette promesse. 
Quelques mois plus tard, le 4 juin, plusieurs autres firent la 
même promesse : c'étaient P. Attimon, F. Mary, J. Papin, 
J.-F. Hamon, ordonnés et nommés vicaires ce même jour. 

Le nombre des sujets était bien restreint, vu les besoins 
pressants qui se faisçiient sentir de toutes parts ; aussi une 
des préoccupations de l'évêque fut de préparer au sacerdoce 
tous les clercs qui avaient survécu et qui voulaient persévérer 
dans leurs desseins. La première ordination fut celle du 4 juin, 
à laquelle nous venons de faire allusion ; aux quatre prêtres 
désignés ci-dessus s'était joint un ordinand qui reçut la ion- 

1. Bibl. publ. de Nantes. Papiers de VEvéché.îi* 37.606. 



DANS LE DIOCÈSE DE NANTES . 327 

sure, les ordre mineurs et le sous-diaconat. Trois nouveaux 
prêtres entrent dans les rangs du clergé paroissial aux Quatre- 
Temps de septembre de la même année ; Tun d'eux est promu 
à tous les ordres sans interstices. L'année suivante, la sainte 
milice s'augmente sensiblement : Tordination du 4 février 
comporte il tonsurés, 9 minorés, 6 sous-diacres, 4 diacres et 
4 prêtres ; mais il faut remarquer que sur ces derniers, trois, 
Reneau, Robert et Jeaumouillé, figurent à toutes les promo- 
tions. Le 22 septembre^ 15 aspirants se présentent à la tonsure, 
et le 8 juillet 1805, 11 autres s'ajoutent à ceux-là *. 

La tranquillité inspirant quelque confiance pour l'avenir, on 
put trouver des hommes assez déterminés pour embrasser un 
état qui n'avait rien de souriant à cette époque de formation. 
A la faveur protectrice du Gouvernement et grâce au zèle de 
Mb' Duvoisin, tout reprenait vie, et les institutions d'autrefois 
se rétablissaient peu à peu. 

L'art. 76 de la loi du 18 germinal anX avait autorisé la réorga- 
nisation des conseils de paroisses appelés Fabriques, lesquels 
nedevaient être définitivement organisés qu'en 1809. Quand ils 
furent constitués à Nantes, un arrêté du Préfet, du 14 vendé- 
miaire an XII, approuva le personnel qui les régissait. Le 
dénûment des églises était lamentable. Tout était à relever : 
les autels, les portes, les murs. Tont manquait: les ornements, 
les vase.<? sacrés, les linges, les objets nécessaires au culte. 
Bien des années devaient se passer avant que les temples 
fussent dignes du Dieu qu'on y adore. Presque tous les presby- 
tères avaient été vendus par la nation spoliatrice : il fallait 
donc trouver un abri provisoire pour ces pauvres prêtres 
qui revenaient de l'exil ou de leurs retraites. Tout cela n'était 
point œuvre facile pour ces braves chrétiens, qui avaient le 
courage, dans ces circonstances, de donner la main à leurs 
curés; mais avec le temps et la grâce de Dieu, tout viendra à 
qui sait attendre. 

1. Arch. de rEvôché. Registres des dispenses, 4803-1807, 



328 LE RÉTABUSSEMENT DU CULTE DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 

Le mandementde M«f Duvoisin (1803) annonçait aux ûdèleset 
aux pasteurs que le culte reprenait quelques-unes de ses anciennes 
libertés. Il était permis : !<> de sonner les cloches, comme par 
le passé ; 2o de porter ostensiblement le Saint- Viatique, si ce 
n'est à Nantes et Paimbœuf ; 3o défaire les processions d'en- 
terrement, des Rogations, de Saint-Marc, des Rameaux, de la 
Fête-Dieu et des dimanches à la messe, • pourvu qu'on ne 
franchit point les limites paroissiales. 

Le port du costume ecclésiastique fut toléré. Une circulaire 
du Préfet, 2 pluviôse an XII, annonce que le Gouvernement 
par un arrêté permet : « 1» que les prêtres, emploj^és dans 
la nouvelle organisation , savoir : les évêques dans leurs 
diocèses, les vicaires généraux et chanoines dans la ville épis- 
copale et dans les différents lieux où ils pourront être en cours 
de visites, les curés et desservants dans leurs paroisses, conti- 
nueront de porter les habits convenables à leur état, suivant 
les règlements, canons et usages de l'Église ; 2» que hors des 
cas déterminés dans l'article précédent, ils seront habillés à la 
française et en noir, conformément à l'article XLIII** de la loi 
du 18 germinal an X *. » 

On se conforma généralement à cet arrêté ; les ministres de 
Dieu, séparés du monde par leur caractère sacré et leur mission 
sainte, autant que par leurs habitudes et leurs occupations, 
purent enfln reprendre ces livrées qui les distinguent extérieu- 
rement des laïques et que l'Église, dans la cérémonie de la ton- 
sure, leur avait données pour être portées avec honneur, devant 
Dieu et devant les hommes. Cependant, à cause des restrictions 
de l'arrêté préfectoral, plusieurs ecclésiastiques ne se crurent 
point obligés à bénéficier de cette tolérance : on ne les voyait 
en soutane que le dimanche, et dans l'exercice de leur minis- 
tère. 

L'abbé P. Grégoire* 

{La suite prochainement) 

1. Arch. Dép. Série V. Police générale. 



CHRONIQUE 



LES NOCES D'OR D'UN PRÊTRE VENDÉEN' 



La paroisse de Sainte-Foy présentait, le i«r octobre dernier, un spec- 
tacle extraordinaire et bien doux pour la piété chrétienne : elle célébrait 
le cinquantenaire sacerdotal, les Noces d'or de son vieux curé, H. l'abbé 
Hippolyte Lamontagne. 

Un grand nombre de prêtres et de laïques, parmi lesquels nous avons 
remarqué M. l'abbé Robert du Botneau, archiprêtre des Sables-d'Olonne, 
AIM. les doyens de la Mothe-Âchard et de Saint-Gilles ; M. le comte de 
Bessay ; M. de Yerteuil, l'artiste bien connu ; M. Eugène Boulleaux, ré- 
dacteur en chef de la Fendée ; M. Emile Grimaud, le poète aimé des 
héros vendéens, etc., etc., étaient venus se joindre aux fidèles paroissiens 
du vénérable jubilaire, et lui donner une nouvelle preuve de l'amitié 
qu'il a su se concilier autour de lui, par l'aménité de son caractère et la 
distinction de son esprit. 

I 

Dès le matin, te petit bourg était en fête : les travaux étaient sus- 
pendus dans les champs, et tous les chemins se couvraient de voyageurs 
empressés de prendre part à la solennité. 

Le soleil lui-même avait voulu être de la partie, et, dès l'aurore, il 
jetait ses splendeurs sur le bourg, sur l'église, sur le presbytère, et sur 
toute cette épaisse et puissante verdure qui enveloppe l'humble bour- 
gade comme d'un manteau royal. 

Les mains pieuses avaient aussi voulu contribuer à l'ornementation de 
l'église et du presbytère — ces deux maisons bénies où s'écoule la vie 
du prêtre, témoins discrets de ses peines et de ses consolations, mais te 
plus souvent, il faut bien le dire, de ses luttes et de ses déceptions. 

* Dans noire livraison de décembre dernier (pages 469 à 475), M. Tabbé 
J. Dominique consacrait une excellente étude à notre collaborateur M.Tabbé Lamon- 
tagne et à son Recueil de fables. Nous conseillons de la relire, comme préparation 
à la présente Chronique. {Noie de la Rédaclion), 

TOMB LVI (VI DE LA 6« SÉRIE). 22 



330 CHRONIQUE 

Partout de fraîches guirlandes courant le long des murs sacrés et ei- 
cadrant les initiales du pasteur bien aimé; partout des inscriptions et 
des sentences rappelant le but de la fête et reportant Tâme vers les ho- 
rizons surnaturels ; et, pour relever tout cela, une joie, un bonheur, une 
allégresse que peuvent seuls donner les fêtes chrétiennes et que ne con- 
naîtront jamais les ennemis de nos croyances catholiques. 

C'est que le prêtre est vraiment un être à part dans la société chré- 
tienne; c*est que le curé d*une paroisse est, pour ainsi dire, la clef de 
voûte de Tédifice social et que, sans lui, la vérité s'altère, la morale se 
dissout, et l'homme ne voit plus son chemin parmi les ombres qui Tob- 
sèdent 

Il est bien humble, il est bien petit en apparence, ce pauvre curé de 
campagne, perdu dans la solitude de son apostolat; et il ne manque pas 
de gens aujourd'hui qui s'imaginent se grandir en lui jetant la boue et 
le dédain : pauvres insensés qui ne comprennent rien aux grands pro- 
blèmes de la vie, et qui vont se heurter, tête baissée, h des utopies sau- 
vages, heureux de retrouver, un jour, ce prêtre méprisé, pour entendre 
sa parole consolatrice, et peut-être — cela s'est vu — pour partager soa 
paint 

Ce prêtre, c'est l'ami du pauvre, du souffrant, du délaissé, à toute 
heure, dans toutes circonstances; jamais il ne refuse, jamais il ne recule 
devant l'accomplissement d'un devoir, fallût-il pour cela braver la colère 
d'un préfet ou d'un ministre, ou même d'un roi ou d'un empereur. 

Voilà ce que nous disait éloquemment, quoique en de tout autres 
termes, le prédicateur de la fête, Texcellent et distingué Père De val, un 
enfant du vénérable Montfort, dont l'humilité et la modestie avaient dû 
céder aux instances de M. le Curé de Sainte -Foy. 

Quant à nous, nous devons remercier l'un et l'autre, et le vénérable 
vieillard qui a su si bien placer ses préférences, et le P. Deval lui-même 
pour les grandes et belles choses qu'il nous a si bien dites. 

Mais j'ai déjà un peu anticipé sur les faits, et il faut bien que je rap- 
pelle la splendide procession qui a eu lieu avant la grand'messe, alors 
que le clergé tout entier, croix en tête et bannières au vent, marchait 
au-devant du vénérable jubilaire, qui l'attendait, revêtu de la chape et 
de rétole, au seuil de son presbytère. 

Il était beau de voir ces longues Aies de prêtres et de fidèles ramener, 
au chant du BenedictuSy ce prêtre, ce vieillard, portant sur ses épaules, 
et sans fléchir, malgré de récentes atteintes, le poids de ses soixante- 
treize ans; il était beau de songer que ce patriarche du sacerdoce ca- 
tholique, ceint de la triple couronne de Tàge, de rinteiligenceetdu sacer- 
doce, allait tout k l'heure, à l'autel, redire à Dieu les serments de sa 



CHROmOVE 331 

jeunesse, et vouer encore à Jésus-Christ son dernier soufQe et sa dernière 
énergie. 
Il me semblait l'entendre dire avec le poète : 

Mon Dieu, j'ai combalto cioqaaote ans pour la gloire l 

et mieux encore, avec le grand évêque de Tours, saint Martin : « Non 
recuso laborem .- Seigneur, je n'ai pas peur de la peine; si je puis être 
utile encore, me voici, je suis prêt. » 

Durant le saint sacrifice, célébré par M. Tabbé Jodet (autre patriarche 
du sacerdoce, dont nous fêtions le cinquantenaire il y a déjà plus de deux 
ans), divers morceaux de musique ont été chantés, et nous avons pu 
admirer les voix puissantes et exercées qui donnent tant de relief aux 
cérémonies religieuses de Téglise Notre-Dame des Sables-d'Olonne. 

Après la sainte messe, la procession a reconduit en triomphe le véné- 
rable curé jusqu'à son presbytère ; là, il a remercié toute l'assistance 
par de courtes et très aimables paroles ; puis il a donné sa bénédiction 
pastorale, et chacun s'est retiré chez soi, mais bien lentement et comme à 
regret : il semblait que la fête devait diu'er toigours. 



II 



Ici commence une fête plus intime, que nous pouvons appeler la fête 
de l'Amitié, ou même la fête de la Poésie. 

N'oublions pas, en effet, que nous sommes chez un poète, et un poète, 
certes, qui n*est pas le premier venu ; si vous ne le saviez pas, je vous 
rappellerai ce Recueil de fables qui a paru l'année dernière, et dans 
lequel le vieux La Fontaine eût trouvé bien des morceaux dignes de son 
génie; et je vous montrerais là, sur ces tablettes, cet œillet d'argent, que 
notre poète cueillit jadis dans les jardins de Clémence Isaure. 

Nous sommes donc ici en pleine terre de poésie. 

Aussi voyez : auteur, du spirituel vieillard, tous les poètes, tous les 
rapsodes de la contrée se sont donné rendez-vous; ils sont là, semés 
partout autour des tables, attendant le moment de payer tribut à leur 
frère, je dirais mieux, à leur maître, car il l'a été réellement pour plu- 
sieurs, et il aurait pu l'être pour tous. 

Ses fables sont jolies, piquantes, morales, instroetives, et, on peut bien 
le dire, c'est là son domaine véritable. Mais à cêté des fables et en dehors 
de ce livre, que de pièces délicates et finement travaillées dorment dans 
les cartons, et ne verront peut*être jamais le jour. 



332 CHRONIQUE 

£t ce sera un malheur pour les amis de fart et de la belle littérature 
française. 

Celui qui fa nous le dire le premier, c'est M. Eugène Roulleaux, Téner- 
gique rédacteur en chef de la Vendée, ce vieux soldat, qui manie la 
langue des vers avec la même facilité que la polémique du journal^ et qui 
mêle à son style, et à tout ce qu'il dit, une ardeur, une crÂnerie qui fait 
plaisir et qui empoigne manifestement un auditoire. 

La pièce est longue ; mais elle est si pleine d'à-propos et de mots heu- 
reux, si coupée d'applaudissements et de bravos, qu'elle finit vraiment 
trop tôt. 

Après lui, c'est le vénérable M. Jodet qui, malgré ses soixante-dix- 
sept ans, a su tourner encore habilement un acrostiche du nom de Lamon- 
tagne, dont le dernier trait est fort applaudi. 

C'est ensuite VL, le curé de Saint>Juire^ un condisciple de notre poète, 
qui veut lui payer une dette d'amitié .- c'est l'œuvre d'un vieux camarade 
et d'un ami, et cette circonstance ajoute un nouveau prix à une petite 
pièce, d'ailleurs pleine de sentiment et de vérité. 

Un autre camarade de ce bon vieux temps dont nous saluons les ai- 
mables restes, c'est M. le curé de Bouin. Lui, il a eu le don de trouver 
une idée neuve et de la rendre avec beaucoup d'art et d'humour, comme 
disent les Anglais : chaque strophe de sa pièce, Il se fait tard, a été 
accueillie par le franc rire et les bravos. 

Avec M. l'abbé Gonet, doyen de Saint Gilles-sur-Vie, nous abordons la 
période moyenne de la vie : ce n'est pas encore un vieillard que nous avons 
devant nous, mais ce n'est déjà plus un jeune homme. En tout cas, c'est 
un poète, lui aussi, et il y a longtemps qu'il en porte le nom et l'auréole : 
sa modestie me pardonnera de rappeler ici ce que tout le monde sait. 

Sa composition débute par une fiction ingénieuse, et le poète sait en 
tirer des rapprochements et des aperçus de la plus grande délicatesse : 
c'est un morceau qui nous a paru fini^ et qui ne perdra sans doute rien 
de son efiet à la simple lecture. 

Et maintenant, c'est M. l'abbé J.-J. Rousseau, curé de Saint-Denis-la- 
Chevasse — deux nomsj aujourd'hui célèbres en Vendée •— qui salue en 
M. Lamontagne le Prëlre et le Poète, Quelques strophes surtout sont 
très applaudies. 

C'est M. le curé de Saint- Benott-sur-Mer, avec quelques couplets pleins 
de cœur; c'est M. le curé de Vairé, qui chante aussi le Prêtre et le Poète^ 
et nous montre, une fois de plus, avec quelle grâce empreinte de bonho- 
mie il sait tourner un compliment. 

M. l'abbé Ghatry vient à son tour et nous chante le nom de Lamontagne. 
Dire ce qu'il a mis d'esprit, de délicatesse et d'hibileté dans cette pièce 



CHRONIQUE 333 

serait absolument impossible : chaque fîn de strophe, chaque solution du 
problème posé, était accueillie par des rires et des bravos enthousiastes. 

9L l'abbé Velluz, qui accompagnait le poète, Ta fait avec beaucoup de 
goût, et nous a donné, sur son violon d'artiste, des intermèdes charmants. 

M. Emile Grimaud, l'ami tout particulier du vénérable curé de Sainte- 
Foy, son frère et presque son fils en poésie, et comme, lui, brillant lauréat 
des Jeux floraux, devait fermer la marche dans ce défilé poétique, et 
venir, le dernier, offrir à son vieux mentor, à son vieux mattre, ses 
Fieux souvenirs *. 

Malgré le titre, ses souvenirs nous ont paru bien jeunes, et M. Emile 
Grimaud voudra bien reconnaître avec nous que le printemps n*a fui ni 
son cœur ni ses vers. L'accueil fait à sa poésie le lui aura du reste am- 
plement prouvé. 

Par une attention délicate, l'auteur offrait, comme cadeau de noces, au 
vénérable jubilaire un exemplaire richement relié de ses Vendéens, avec 
les splendides eaux-fortes de M. Octave de Rochebrune qui le décorent, 
et qui sont à elles seules tout un poème. Nous avons admiré ce magni- 
fique volume, marqué aux initiales de M. l'abbé Lamontagne, et nous 
avons partagé la joie du vénérable vieillard, en présence de ce précieux 
témoignage d'une ancienne et durable amitié ; mais le plus heureux était 
encore M. Emile Grimaud lui-même. 

En définitive, nous avoDs assisté là, non pas à un banquet — c'était la 
moindre préoccupation du moment — mais à une véritable séance acadé- 
mique. 

11 est certain, en effet, que, même en faisant la part de l'enthousiasme 
inséparable de toute belle fête, il a été lu, dans ce jour des Noces d'or 
de M. Lamontagne, des poésies vraiment remarquables, et, si jamais ces 
divers morceaux sont réunis en un recueil, ce sera sûrement un précieux 
souvenir pour les témoins privilégiés de la fête, et, de plus, une agréable 
surprise pour ceux qui les liront une première fois. 

J'allais oublier un détail : le matin même de la cérémonie, M. de 
Verteuil, l'artiste bien connu, dont la vie entière est vouée au culte des 
arts, arrivait, avec le buste de M. Lamontagne, modelé et sculpté par lui. 
L'œuvre est admirablement réussie, les traits sont fidèles, et nous pou- 
vions nous en convaincre, en promenant nos regards du modèle souriant 
au milieu de nous tous vers l'image immobile et muette, à laquelle s'at- 
tachera désormais, comme un souvenir de plus, le reflet consolant de 
cette belle journée. 



i. Noos les reproduisons plus loin. 



334 CHRONIQUE 

Pour terminer cette fête, à la fois littéraire et sacerdotale, il fallait 
eocore une parole grave et religieusct comme celle du matin. 

M. l'archiprêtre des Sables 8*est levé et a trouvé dans son cœur des 
paroles choisies pour résumer les impressions de la journée. Evoquant 
tour à tour, avec un grand tact, les souvenirs de Tantiquité païenne et 
les réalités splendides et suaves de la foi catholique, il a salué le poète, 
le lauréat des Jeux floraux ; puis le prêtre, le chef de la paroisse, le 
pasteur ; h Tun comme à Tautre. il a souhaité longue vie et des jours 
pleins d'œuvres. Et rassemblée entière s'est levée en criant avec loi : 

— Vivait ÀdmuUos annos! Vive M. Lamontugne! Vive le prêtre... 
et le poète!... 

L'ABBÉ *** 



VIEUX SOUVENIRS 
A M. l'àbbé h. Lahontagnb 

CURÉ DE SAIMTB-FOY, 

Le jour de ses Noces d'or (1" octobre 1884). 

Gomme le dit une romance. 
Qui fut renommée en son temps, 
Combien fat douce souvenance,,. 
Des jours lointains de mon printemps ! 

Car c'est alors, ô mon cher maître, 
Que, sortant d'être un écolier, 
J'eus le bonheur de vous connaître 
Et que Dieu nous fit nous lier. 

La belle saison printanière ! 
Oiseaux perdus dans un buisson, 
Vous rimiez à la Bretonnière, 
Et moi je rimais à Luçon. 

Nous avions la tête occupée 
A rêver, à choisir des mqts. 
Que de vers pris à la pipée!... 
Vous peigniez, vous, les animaux. 



CHRONIQUE 335 



Sachant à fond la vie humatae, 
Esprit apte aux fines leçons, 
La fable était votre domaine ^ 
Vous y faisiez d'amples moissons. 

Sitôt que ma plume ou la vôtre 
Avait bien couru, dans son coin, 
Gomme Tun de retrouver l'autre 
Sentait l'invincible besoin ! 

£t Ton voyait par la campagne 
L'un de nous marcher à grands pas : 
J'allai cent fois à... Lamontagne, 
Qui vers Laçon ne venait pas. 

A cet échange de pensées 
Par nous, quand le ciel était lourd, 
Que d'heures furent dépensées, 
£n un bosquet voisin du bourg ! 

A ce point, ami, si j'insiste 
Sur des souvenirs vieux, mais doux, 
— Plus doux que le présent n'est triste 
C'est qu'ils m'ont ramené chez vous. 

J'abhorre tout ce qui rappelle 
L'ingratitude et sa noirceur. 
Pour ma muse essayant son aile. 
Votre muse eut des soins de sœur. 

J'ai donc tout quitté, voulant être 
Près de vous, et plus tendre encor, 
En ce jour où, bienheureux prêtre, 
Vous célébrez vos Noces d'or 1 



Ébule GiUMAtn). 



BIBUOGRAPfflE BRETONNE ET VENDÉENNE 



Arguments (les) de Zenon d'Elée contre le mouvement, par Charles 
Dunaiu docteur es lettres, professeur de philosophie au collège Stanislas. 
— In-8o, 45 p. Nantes, imp. Vincent Forest et Emile Grimaud. — Paris, 
lib. Félix Alcan, i08, BouloTard Saint-Germain. 

BuLLBTm DE LA SOCIÉTÉ POLYMATHiQUE DU MORBIHAN, année 1883. In-8.' 
306 p. et pi. Vannes, imp. Galles. 

Bulletin et mémoires de la Société archéologique du département 
d*Ille-it- Vilaine, t. 16. Deuxième partie. ln-8«, p. xlv à lix et 137 à 
368, et carte. Rennes, imp. Gatel et G«. 

Catalogue des ouvrages de peinture, dessin, aquarelle, sculpture, 

GRAVURE, architecture ET ART RÉTROSPECTIF A L'EXPOSITION DES BEAUX- 
ARTS DU CONCOURS RÉGIONAL DE 1884 DE LA VU.LE DE BeEST. In-16, 52 p. 

Brest, imp. Halégouet 50 cent 

Chants religieux a l'usage des pèlerins de Sainte-Anne. In-32, 16 p. 
Vannes, lib. Lafolye 5 cent 

Chouan (un) a Londres (1796); Louis-Charles-René Collin de la 
CONTRIE, par le comte G. de Gontades. — In-8o, 24 pi. Nantes, imp. Vin- 
cent Forest et Emile Grimaud. 

Elirait de la Revue de la Révolution. 

Comte (le) de Paris ; par R. H. 3« édit. In-12, 82 p. avec portrait. 
Fontenay, imp. Vendéenne. 

Discours prononcé dans la métropole de Rennes, a l'inauguration 
DU monument de s. E. le cardinal Brossats Saint-Marc, le 6 mai 1884, 
par Mer révêque de Vannes. In-8o, 39 p. Vannes, imp. Galles. 

Guide du voyageur a Noirmoutier, par le Dr Viaud- Grand-Marais, 
membre de la Société d'émulation de la Vendée. In-12, iU p. Nantes, 
imp. de TOuest. Se vend à Noirmoutier, chez les principaux mar- 
chands ..•• • 2 fr. 

Lune (la) de miel, idylle ; Velléda, poésies, par E. Orieux. lo-S», 
11 p. Nantes, L. Mellinet et G*6. 

Extrait des Annales de la Société académique de la Loire-Inférieure. 

Petite géographie pittoresque du département d*Ille-et-Vilaine, 
pour servir de guide aux voyageurs dans Rennes et le département, par 
Adolphe Orain, officier d'Académie. Pet. in-18, 215 p. Rennes, P. Du- 
bois, lib 1 fr* 

POUILLB historique DE L' ANCIEN DIOCÈSE DE VaNNES, BÉNÉFICES SÉCU- 
LIERS ; par Tabbé Luco, ancien professeur de droit canonique. In-S», 
904 p. vannes, lib. Galles ; l'Auteur, 5, rue Neuve 15 fr. 

Trente et un ans de service dans l'armée française, 1848-1879, par 
E. do Poulpiquet, lieutenant-colonel en retraite. I0-80, u.254 p. Lan- 
demeau, imp. Desmoulins. 



LES SÉVIGNÉ OUBLIÉS 

SOUVENIRS DU XVII' SIÈCLE 



I 

NOTRE ONCLE DE SÊVIGNÉ 



Un rêve ! 

Nous montons Tescalier d'un des vieux hôtels de la place 
Royale. Un vaste salon nous ouvre ses portes. Meubles, sièges, 
tentures, objets familiers, tout est du plus pur XVII® siècle. 

Où sont donc les hôtes de cette demeure luxueuse ? Ne vont-ils 
pas reprendre dans un instant la place qu'ils viennent de laisser 
vide? 

En attendant, jetons les yeux sur les hautes murailles qu*anir 
ment de vieux portraits de famille dans leurs cadres noircis par 
le temps. Ces figures — sans doute ressemblantes — nous atti- 
rent par je ne sais quoi de doux et de mélancolique que les années 
donnent aux peintures anciennes, par quelque chose de Fâme et 
du cœur qui a passé visiblement sur ces toiles. 

Nous ne reconnaissons pas le faire habile des Philippe de Gham- 
paigne et des Rigaud. Hais Tartiste asu mettre sur chaque figure 
un cachet original, que ce soit des évoques, des maréchaux de 
camp, des présidents au parlement, de belles dames ou desimpies 
gentilshommes. 

Examinons de plus près. La même physionomie se retrouve à 
des âges différents. Ici, un officier général, à la moustache hardie 
et conquérante, portant avec aisance le costume militaire du temps 
de Louis XIII et de la Fronde ; là le même homme, sur les con* 
fins de la vieillesse, au front sévère, aux yeux baissés, au vête* 
ment sombre, arrêtant la main, non plus sur le pommeau d'une 

TOUS LVI (VI DE hK 6« SÉRUS). 23 



338 VOTBS ONCLE X âÉVIftHÉ 

rapière, mais sur un gros volume au dos duquel se lit un seul 
mot: AuGUSTUfus. Ce rapprochement dévoile une partie du 
mystérieux incognito : on devine une existence dont deux phases 
se détachent en relief Fronde et Port-Royal, deux étapes impor- 
tantes de la noblesse au cours du grand siècle. 

Enfin, dans un coin de ces deux toiles, nous apercevons un 
écusson armorié en partie effacé. Un héraut d*armes le traduirait 
ainsi: Écartelé de sable et d*argeni. 

Un Sévigné 1 Lequel donc ? 

C'est ainsi que, non plus dans un rêve, mais dans les mémoires 
du cardinal de Retz, dans les lettres de l'incomparable marquise, 
dans les correspondances et les relations jansénistes, nous est 
apparu, à deux âges de sa vie, — comme un double portrait dans 
la galerie des ancêtres, — un personnage avec lequel nous avons 
désiré de faire plus ample connaissance. 

Celui qu'on appelait le chevalier de Sévigné — notre oncle de 
Sévigné, disait sa nièce — a joué un rôle dans son temps. L'in- 
trigant coadjuleur Paul de Gondi Ta employé et Port- Royal Ta 
compté au nombre de ses adhérents les plus généreux, partant, 
des plus considérés. Soldat dévoué des causes qu*il a servies, il 
doit à son dévouement même d*avoir survécu à tant de figures 
obscures. Si peu que son nom ait marqué dans l'histoire, il mérite, 
ce nous semble, de revivre. C'est Toccasion d'étudier, dans un 
de ses représentants, l'ancienne noblesse française qui, même 
dans ses fautes les plus cruellement expiées, n'a presque jamais 
manqué de grandeur. 

D'ailleurs, une simple esquisse suffira pour placer cette physio- 
nomie d'autrefois dans une juste perspective. Pour « notre oncle 
de Sévigné, » ce serait trop d*une statue : bornons-nous donc à 
une statuette K 



i. Noos afons déjà abordé celle Ûgore en 1864« daos voe éUide bienyeillaoïiDflBl 
accueillie par la Société Académique de Breiit: mais des docameols Dombreai H 
importants, que nous n'avions pas alors à notre disposition» nous permettent de pré- 
MBtar a^Joord'hai an trafail presque eotièrement nonvean. 



noiu oncLE M sÉfimcÉ 389 



I 



Les Sévigoé doivent remercier la charmante Marie de Rabutin- 
Gbantal d*être entrée dans leur famille -.elle a donné Timmortalité 
à leur nom. N'oublions pas cependant qu*en 1644, à Tépoque où 
elle n'était encore qu'une spirituelle jeune fille, son fiancé pouvait 
lutter avec elle pour Fillustration des aieux et l'ancienneté du 
blason. 

Dans une lettre bien connue du 4 décembre 1666, le comte de 
Bussy-Rabul'm, qui avait écrit au bas du portrait de sa cousine 
qu'elle avait épousé un gentilhomme honoré des alliances des 
Vassé et des Rabutin, est vivement relevé. La marquise établit 
que rhonneur était au moins réciproque. Depuis Guillaume de 
Sévigné qui suivit saint Louis à la septième croisade, depuis cet 
autre Guillaume qui fut chambellan du duc Jean V, jusqu'au 
XVII* siècle, ou trouve ce nom maintes fois cité dans les annales 
de la Bretagne et allié aux maisons les plus illustres de ce pays. 

Parmi les ligueurs de marque qui offrirent leur concours au 
duc de Meroœur, après la mort d'Henri III, nous rencontrons un 
de ses maréchaux de camp, Joachim de Sévigné, baroo d'Otivet, 
de la branche cadette, à qui sa conversion à la cause royale 
valut le collier de rOrJre de Saint-Michel. Il avait épousé sa 
cousine, Marie de Sévigoé : celle-ci devint, par la mort de son 
frère, héritière de la branche aînée, et ce fut ainsi que les biens 
et les titres de la famille se réunirent dans les mains d'un nouveau 
chef de nom et d'armes. 

Le château des Rochers — d*où la femme de son petit-fils 
devait dater tant de lettres charmantes — devint la résidence 
de Joachim. Cest là que naquit, le 9i6 mai 1607, son fils Renaud, 
celui dont nous racontons l'histoire ^ Il avait déjà deux filles qui 

1. Il a pris qoelquefois ou il s'est laissé donner les préooma de René^Btnand: 
mais à son baptême dans PégUse d'Elrelles, le 20 lopUsmbre 1607, il n'eo rtçiit 
qa'uD, celoi de son pamin et cousin, Kenand de Séfigoé, de la ImviicIm de Moat- 
moron. 



340 NOTRÇ ONGLE DB BÉYIGVi 

86 marièrent, et un autre' fils, Charles, qui continua la posté- 
rité*. 

Renaud de Sévigné ne fit sans doute que des études éiânen- 
taires : lorsqu'il fut en ftge de manier une épée, on le lança dans 
la carrière des armes, en réclamant son inscription sur les listes 
de rOrdre de Halte dans lequel il prit rang, — moyennant dis- 
pense, — dès rage de quinze ans. (iA décembre 163S.) 

Ses panégyristes nous apprennent simplement qu'il se distingua 
dans les guerres d'Allemagne et d'Italie. Ce qu'Us ne disent pas, 
nous l'empruntons à l'histoire du régiment de Normandie où nous 
trouvons le chevalier, dès 1630, à la tête d'une eotnpagnie. 

En Piémont, en Alsace, au siège de Spire, en Franche-Comté, 
en Roussillon et de nouveau en Piémont, où se termina sa car- 
rière régulière, partout où le conduisit le drapeau de la France, 
il se montra intrépide soldat. 

Au siège de Chossin (Franche-Comté), en 1638, le l«f batail- 
lon de Normandie, commandé par Sévigné qui avait Tattaque de 
gauche, entra si brusquement dans la place, que les Lorrains 
culbutés laissèrent entre ses mains deux canons et un drapeau. 
Peu après, au siège de Poligny (%8 juin), en montant à l'assaut, 
il fut grièvement blessé. 

En 1640, le 14 septembre, devant Turin, cinq de nos redoutes 
venaient d'être surprises à la pointe du jour et emportées par 
le prince Thomas de Savoie. D'Harcourt donna Tordre de les 
reprendre. Le chevalier, avec cinquante mousquetaires^ s'élança 
audacieusement en poussant le célèbre cri de ralliement : Fïve 
Normandie/ sauta le premier dans l'une des redoutes et, par ce 
coup de vigueur, amena l'évacuation des autres positions. 

Maréchal de bataille le 3i0 avril 1645, il se démit de sa com- 
pagnie et obtint. Tannée suivante, le grade de maréchal de camp*. 



1. Charles de Séfigné, frère aîDé da chevalier, n'cDt qu'an Ois, Henri, marquis 
de Sévigné, qui épensa Marie de Rabnlin-Chantal. 

2. Brevet da 1*' mai 1646. — Voir HUtoire de Vlnfanierie françaist par le général 



NOTRE ONCLE DE SÈnOUXt 341 

Avant de ramener sur on autre théâtre, citons un trait qui 
fiiit honneur à sa générosité. A la prise d'une ville, ayant heurté du 
pied une petite fille, que ses parents, tués ou mis en fuite, avaient 
abandonnée sur un fumier, il la recueillit dans son manteau, se 
chargea de son éducation et paya sa pension dans un couvent où 
plus tard elle prononça ses vœux. 

Lorsque les troubles de la Fronde éclatèrent, il était à Tarmée 
d'Italie. Olivier Le Febvre d'Ormesson, dans son Journal % nous 
permet de fixer la date de son retour en France. Nous y lisons, 
sous la rubrique du W décembre 1648: 

u Jetas éJtÊBr chex U^^ de Sévîgné où était le chevaliw de SéTigné 
tpà revenait d'Italie. Il nous dit que Casai serait perdu dans trois mois, 
y ayant neuf que la garnison subsiste des magasins, sans avoir pu les 
renouveler, faute d'argent. » • 

Il se trouva tout naturellement introduit dans le cercle de sa 
nièce, la jeune marquise, chez laquelle il ne rencontra que des 
adversaires de Hazarin : son neveu, les Coulanges, les d'Ormesson, 
ne cachaient pas leurs préférences. 

Comment le chevalier n^auratt-il pas été frondeur ? Charles de 
Sévigné, son firère, était devenu, par son mariage, proche parent 
de Paul de Gondi. Ce singulier prélat, lancé à outrance dans 
rUitrigue, avait, suivant l'expression du chansonnier Marigny, 
vendu sa crosse pour une fronde, et réunissait autour de lui le 
ban et l'arrière-ban de ceux qui lui tenaient par quelque lien. 
Le chevalier, amené au coadjuteur par le marquis de Sévigué, 
se consacra à son service avec le dévouement et la loyauté d'un 
Breton. 

Une arrière-pensée d'ambition ne fut sans doute pas étrangère 
à cette résolution : si ce mouvement réussissait, un brevet de 



Soune. Ed. io-13, tome H, p. 410 et soif.» et Chronologie hittoriqvie tt militaire, de 
Pînart, tome VI. p. 204. 
1. Tome I»p. 578. 



341 HOTU omsssM me etmn 

lieutenant général, nn beau gouvernement, un poste élevé à la 
cour, pouvaient être la récompense d*un zèle entreprenant. Et 
d'ailleurs, la lutte contre Mazarin devait lui sourire, comme une 
campagne de guerre, comme une aventure. 

Son amour-propre ne fut pas médiocrement flatté de cet enga- 
gement qui le mêlait à un certain nombre d^bommes marquants 
de Tépoque, dont les noms étaient exploités sans pudeur et jetés 
aux quatre vents de la publicité. Avec quel orgueil il lut dans 
un des pampblets du temps : c II serait malaisé de nombrer la 
« quantité de maréchaux, de mestres de camp, de seigneurs de 
c marque qui se sont déclarés pour le même parti. Nous les nom- 
€ merons confusément :... (suivent douze noms) et messieurs de 
« Sévigni *. » Il put se croire presque une puissance. 

Le 6 janvier 1649, le roi et la cour avaient quitté Paris : 
quelques jours après, le coadjuteur envoya le cbevalier de Sévigné 
à Saini-Germain-en*Laye porter à la Reine une lettre où il s'ex- 
cusait de n'avoir pu la rejoindre, quoiqu'il l'eût promis: « La Reine, 
raeonta-t^il plus tard, répondit au cbevalier avec hauteur et 
mépris : le second ne put s'empêcber, en me plaignant, de té<- 
moigoer de la colère. La Rivière éclata contre moi et le chevalier 
vit clairement que les uns et les autres étaient persuadés qu*ils 
nous mettraient la corde au cou. » 

Sévigné se compromit plus encore. Après avoir signé le traité 
d'union contre Mazarin, il prit le commandement du régiment de 
cavalerie, levé des deniers publics par le coadjuteur, qui lui 
donna le nom de son archevêché in partibus et pour devise : In 
Corda inimieorum Régit. Le régiment de Corinthe et le com- 
mandement du chevalier — comme les roses — ne durèrent 
qu'un matin. 

Paris était menacé de famine. Les troupes royales, qui tenaient 
les environs, arrêtaient les bestiaux et les denrées : la capitale 



1 . Relation de ce quit'est passé à Paris àêpuis VenUcement du Roy..». Paris, vocxuz, 
in-l^, p. 5. 



Monus oMGLi ME sinosÈ 843 

révoltée pouvait craindre d*étre obligée, dans un temps prochain, 
à une lamentable capitulation. Les soldats levés par les Frondeurs 
furent chargés spécialement de favoriser Tarrivée des convois. 

Le régiment de Gorinlhe partit un des premiers en campagne. 

Le jeudi %8 janvier, dans la soirée/le chevalier de Sévigné 
sortit de Paris avec cent cinquante de ses cavaliers — d'autres 
disent trois cents — et plus de cent hommes d'infanterie du régi- 
ment du duc de Bouillon. Il se dirigea vers Lonjumeauoù devait 
se réunir le convoi, et laissa au Pont-Antony, pour assurer son 
retour par cette route, son infanterie qui se barricada dans une 
maison d'assez bonne défense. 

Ses mouvements n'échappèrent pas à la vigilance des ennemis. 
Philippe de Glérambault, comte de Palluau, mestre de camp 
général de la cavalerie légère, qui les commandait et dont le 
quartier général était à Heudon, visitant ce soir-là sa grand'- 
garde à Cbàlillon, aperçut quelques hommes et des charrettes 
marchant vers le Bourg-la-Reine. Il envoya en reconnaissance: 
on apprit ainsi qu'on avait affaire à un parti d'infanterie et de 
cavalerie de Paris qui allait chercher des vivres à Lonjumeau. 

Le commandant des troupes royales prit aussitôt ses dispositions : 
faisant deux lignes de sa cavalerie, il se mit à ta tète de la pre- 
mière, confia la seconde à H. de Vallavoire, plaça son infanterie à 
sa droite et marcha en bon ordre jusqu'au Pont-Antony. Là, il 
n'hésita pas à attaquer l'infanterie parisienne qui l'arrêtait. Les 
assiégés résistèrent quelque temps, mais après avoir vu incen- 
dier la porte de la maison et perdu dix hommes, ils demandèrent 
et obtinrent quartier. On les fit prisonniers avec le capitame 
Blanchet, leur chef, deux lieutenants et un sergent. 

Ce premier obstacle écarté, les vainqueurs poussèrent droit sur 
Lonjumeau. A une demi-lieue de cette ville, ils rencontrèrent 
Sévigné à la tète de ses cavaliers, escortant soixante chariots 
chargés de farine et une centaine de porcs. Le comte de Palluau 
ordonna à H. de Vallavoire de le suivre, et partant au galop avec 
trois escadrons, chargea ai vigoureusement la cavalerie parisienne 



S44 NOTRE ONCLE DE SiVIGNÉ 

qu'il la culbuta^ lui tua deux officiers et quelques hommes, 
ramassa bon nombre de prisonniers, et dispersa le reste qui se 
sauva à la faveur du brouillard : le convoi devint la proie des 
troupes maearines. 

Les prisonniers firent connaître que le duc de Beaufort devait 
venir au-devant du convoi avec sa cavalerie, ce qui détermina 
Glérembault à revenir sur Heudon : il ne vit personne. 

Quant au chevalier, il échappa par miracle à la mort ou à la 
capture : son cheval Tavait jeté dans un fossé, les cavaliers 
royaux lui passèrent sur le corps. On le crut tué : de Paris, on 
renvoya chercher daâs un carrosse : il revint chez lui meurtri, 
mais sans blessures ^ 

La Cour se réjouit de ce succès : elle annonça avec un peu de 
bruit la défaite du régiment de Gorintbe et la prise du convoi 
avec quatre cents chevaux. On dit — au cercle delà Reine peut* 
être — que c'était la pr^miér^ oua^Conn^At^n^. Le mot était mé- 
chant : on le recueillit. Il courut aussi à Paris où Ton en rit beaucoup. 
Le coadjuteur seul n'en prit pas son parti : sa fortune militaire 
ne put s'en relever*, l'aventure et le mot l'avaient tuée. Cet inci- 
dent de la Fronde ne figure pas dans ses mémoires. 

Le 9i9 janvier 1649, jour de fête pour la capitale, on baptisait 
solennellement à Saint- Jean en Grève le fils de H»* de Longue- 
ville, tenu sur les fonts baptismaux par la ville de Paris. Il faUut 
néanmoins en haut lieu dire toute la vérité : Paul de Gondi, en 
prenant séance, raconta lui-même au Parlement la défaite de son 
régiment. Les amis du chevalier allèrent lui porter leurs condo- 
léances : il ne leur cacha pas que, dès la première charge, ses gens 
s'étaient enfuis. 

Mais on se garda de trop instruire le peuple de ce fâcheux 
événement. La plupart des publications d'alors restèrent muettes. 
Ni le Mercure parisien, ni le Babillard du temps, ni le Journal 

1 . Noas a? ons empninté ces détails pea coddos à une relalion très rare publiée à 
Saint-Germaio-en-Laye (30 janTÎer 1649. 8 pages in-4o) et ao Journal des guerret 
eivUes de Dobuisson-Aabeoay. Paris, 1883. in-8o. p. 135. 



NOTRE ONGLE DE SÊVIGNÉ 345 

poétique de la guerre parisienne, ni les Visions nocturnes de 
M^ M. Questier qui s'étendent longuement sur d'autres faits, ne 
soufflèrent mot de la déroute des Corinthiens. 

Le Courrier Français fit mieux : sous sa plume complaisante, 
la débandade deyint un combat héroïque : 

c La nuit précédente,' cent soixante cayaliers do régiment de Monsieur 
TArcheTÔque de Gorinthe, coadjuteur de Paris, étant sortis par la porte 
Saint-Jacques, tirant?ers Lonjumeau, furent rencontrés par six cents cava- 
liers et cent harquebusiers à pieds des troupes mazarines, contre lesquels, 
nonobstant le grand nombre des ennemis, ils se battirent si vaillamment 
qu'il en demeura sur la place plus des leurs que de cette petite troupe 
conduite par le s^ de Sévîgny, qui ramena ses gens en sûreté dans 
la Tille, avec quelques paysans qui y apportèrent des vivres <. »> 

Yoilà comment on mentait en prose ; écoutons la poésie : 

« La nuit devant qu'il eût son nom \ 
Les chevaux-légers de Gorinthe, 
Gens à l'épreuve de la crainte, 
Sur le chemin de Lonjumeau 
Rencontrèrent, sons un ormeau, 
Gent deux hommes d'infanterie 
Et six cents de cavalerie, 



Sur lesquels et boute à grands coups 

Donna notre petite troupe, 

Qui pousse, qui bat et qui coupe, 

Qui livre et qui reçoit combat 
Et foit joliment sa retraite, 
La partie étant trop mal faite, 
Sevigoy commandant pour nous '•> 

1. Suite el troisième arrivée du Courrier Français apportanttoutes les nouvelles, 
Paris, 1649, io-4o, p. 5. 

2. Allosion au baptême da fils de M** de Longoeville. 

3. Quatriesme courrier français traduit fidèlement en vers burlesques. Paris, Claude, 
Bouderille, 1649, io-4o, p. 4. — Voir l'édilioa moderne des Courriers de la Fronde. 
Paris, Jannet, 1857, t. n, p. 6. 



346 VOTRE ONaE DK SËVIGIIÉ 

Celait ainsi que le gazelier Saint- Julien écrivait Tblstoire en 
1649. A toute époque, l'art de transformer les défaites eu victoires 
a élé pratiqué, avant la Fronde et même depuis. 

Le cbevalier de Sévigné qui ne pouvait avoir d*illusion sur ce 
qui s*était passé, resta quelque temps étranger aux pénpéties de 
la politique. A la fin du mois de mars suivant, le coadjuteur le fit 
comprendre dans Tamnistie qui fut accordée à trente^fuit per- 
sonnes, et plus tard, au mois de janvier 1650, le proposa pour une 
indemnité de vingt-deux mille livres. 



n 



Un événement d*une tout autre nature arracha Sévigné à ses 
préoccupations. 

Jusqu*en 1650, ses vœux de Malte lui avaient-ils beaucoup 
pesé ? Nous ne saurions le dire. Il y renonça en faveur d'une 
veuve riche et encore jeune, Isabelle Pena, dame de la Vergue, 
mère d'une charmante fille qui fut plus tard VL^^ de la Fayette. 

Cette dame appartenait à une famille noble de Provence, à 
laquelle on rattache, au Xlll« siècle, Hugues de Pena, poète 
estimé de la cour de Charles d'Anjou, roi de Naples; au XVI«siècle, 
Jean Pena, né à Aix en 1518, disciple de Ramus, professeur de 
mathématiques au Collège Royal, et Antoine Pena, conseiller au 
parlement d'Aix : son frère mesbire Gabriel Pena était seigneur 
de Saint-Pons. Vers 1630, elle avait épousé Aymar ou Marc 
Pioche, seigneur de la Vergue, d'abord lieutenant du gouverneur 
du Havre, puis maréchal de camp l'année même de sa mort ^ 
(1649). 

1. M. de la Vergne o'a jamais élé gooTerneur du HaTre, comme on l'a écrit, dî 
même rieatfoaiK de Roi dans ceUe «illc. 11 remplissait les foncliooe de lieutcnaQl 
de François de Vignerod, marquis de Pont de Conrlay, gnuverneor titulaire, ou plutôt 
lieulenaot lui-même du cardinal de Richelieu, son oncle, qui avait le gouvernemeot 
de cette place. 



NOTBK ONCLB DE SéviGNÉ 817 

Fort séduite par la bonne mine et la haute taille du chevalier, 
H>"« de la Vergne n^hésita pas h lui assurer Tusufruit de ses biens, 
— don généreux à un cadet qui n'apportait guère que le revenu 
modique d*une terre dont la valeur vénale n'atteignait pas qua- 
rante mille livres «. Le contrat fut signé en décembre 1650. 

Si la chronique du temps a dit vrai, la belle Marie -Madeleine 
de la Vergne — Pulchra Lavema, comme l'appelait Ménage — 
n'aurait pas été éloignée de croire que les assiduités et les soins 
du chevalier s'adressaient a elle, d*où un certain dépit réel ou 
présumé. Le gazetier Loret se fit l'écho de ces caquetages : voici 
en quels termes, au commencement de 1651, il annonça le ma- 
riage : 
t 

« Madame, dit-oo, de la Vergne, 
De Paris et non d'Auvergne, 
Voyant un front assez uni 
Au chevalier de Sévigni, 
Galant homme et de belle taille 
Pour bien aller à la bataille, 
D*elle seule prenant aveu 
L'a réduit ë rompre son vœa, 
Si b^n qu au Heu d'aller à Malte, 
Auprès d'icelle il a fait haltf , 
En qualité de son mary, 
Qui n'en est nulleuieat marry, 
Cette affMire lui semblant bonne. 
Mais cette charmant*^ migoonoe 
Qu'elle a de son premier époux 
En témoigne un peu de courroux, 
Ayant cru. pour être fort belle, 
Que la fftte serait pour elle, 
Que Tamour ne trempe ses dards 
Que dans ses aymables regards >. » 



1. La terre de Champiré, en Aojoa, que le chcTalier tenait de sa mère : nous en 
parlons plas loin. 

2. La Muu hittonque... Paris. 1659, in-f*, lifre II, p. % col. 2. 



348 ROTRB ONaE DE SËYIGNÉ 

Mm« de la Yergne, devenue M"^ de Sévigné Ymcienne, — pour 
la distinguer de la jeune marquise, — entra et fit entrer sa Me 
avec elle dans le cercle des relations de sa nouvelle nièce. On 
sait quelle durable intimité unit dès lors celle-ci et H"« de la 
Vergne : il suffit d'ouvrir sa correspondance pour y trouver de 
nombreux et intéressants témoignages de cette amitié. 

La maison du chevalier fut ouverte aux assidus de ruelles 
qu'attiraient les grâces des dames du logis. L'abbé Gostard et 
Scarron leur adressaient des lettres qui ont été imprimées : ce 
dernier parle, dans l'une d'elles, « des beaux esprits et des beaux 
bommes qui faisaient si souvent chez elle de grosses assemblées. » 

Ce n'était peut- être pas la mère qui exerçait de telles séduc- 
tions. Le cardinal de Retz la dépeint bonne personne, honnête 
femme, vaniteuse, assez naïve et fort empressée : son témoignage 
a quelque valeur, car le prélat était autant que personne à même 
de la juger, et pour les besoins de sa diplomatie, il avait dû 
l'étudier de près. 

En effet, dans le chassé-croisé des intrigues qui occupaient sa 
vie, il suivait avec une attention non moins soutenue celles qui 
servaient ses vues ambitieuses et celles qu'il nouait si volontiers 
pour la satisfaction de ses autres passions. 

Ne nous apprend-il pas lui-même, avec l'impudence qui carac- 
térise ses confessions, que, rencontrant habituellement chez le 
chevalier M«i^» de la Loupe, amie de M«»« de la Vergne, il eut 
ridée de faire le siège de cette vertu dont il croyait avoir facile- 
ment raison ! Ses espérances s'appuyaient sur la complicité du 
duc de Brissac : il comptait surtout sur l'attachement de Sévigné, 
l'habitude qu'il avait de son logis et l'adresse de sa femme. L'échec 
fut complet : les plus habiles manœuvres ne purent entamer une 
résistance que le prélat n'avait pas prévue. Si dévoués que fussent 
le chevalier et M'^*^ de Sévigné à la fortune du coadjuteur, il ne 
parait pas qu'ils se soient prêtés à jouer un réle dans cet odieux 
complot. 

Gela se passait en 1652. 



NOTRE ONGLE DE SÉVIGNÉ 349 

Au commencement de Tannée précédente^la marquise de Sévigné 
avait perdu son mari, tué dans un duel (février 1651): à respira- 
tion de son grand deuil, elle était revenue à Paris et sa maison 
fut bientôt le rendez-vous des hommes aimables du temps. On 
sait que la belle veuve, entourée de soins et d'attentions, eut le ta- 
lent d'éloigner ses adorateurs en les gardant presque tous comme 
amis. Toutefois, la paix ne régnait pas toujours entre ceux-ci, 
rivaux jaloux. 

Un jour de juin 1652, chez la marquise, le ducdeRohan-Ghabot 
et le marquis de Tonquedec échangèrent des propos assez vifs : 
M™« de Rohan s*en mêla elle-même, et jeta à Mm« de Sévigné 
quelques impertinences. Les amis de cette dernière prirent fait 
et cause pour elle contre Rohan : le chevalier de Sévigné, se 
* croyant insulté dans la personne de sa nièce, s*empressa d'en- 
voyer un cartel au duc de Rohan. Grand événement pour le ga- 
zetier ! 

c Le cheTaiier de SéTigny, 
Ayant an dépit infini 
Par l'action peu révérente 
Qu'on fit chez sa belle parente. 
Voulait faire le jour Saint-Jean 
Appeler Monsieur de Roban K » 

Gonrart raconte dans ses Mémoires que ce dernier accepta le 
cartel. Tous deux se rendirent hors de la ville et se préparèrent 
à se battre ; mais un exempt du duc d*Orléans vint les arrêter 
au moment où ils croisaient le fer. Chacun des combattants fut 
confié à un garde et l'affaire en resta là. 

D'après le gazetier, il n'y aurait même pas eu de rencontre sur 
le terrain. Le duc de Rohan, arrêté au commencement d'un pré- 
cédent duel avec le marquis de Tonquedec et surveillé par un 
garde, n'aurait pas pu tromper sa vigilance. Loret l'affirme: 

1. LaMuu hisiorique, 1659» iIl-^, lifre 111, p. 37 (30 juin 1635). 



350 iroTRE ONCLE iffi ninent 

M Maif 800 garde qui n'ett pas grue 
Lequel ne le perd poiot de Tae, 
Et dont a? ec dei yeui aigus 
Il est iDcessammenl TArgus, 
A readu jusques ici Taines 
Les tentatives, soios et peines, 
Tant de iui que de rappelant 
Que Ton tient être un vert galant » 

La provocation dg. chevalier n*eut pas d'autres suites. 

F. Saulhibr. 

(La fin prochainement.) 



ÉTUDES LITTÉRAIRES 



MARIE JENNA 
I 

Marie Jeuma, poète 

L'année 1862 nous avait donné le Journal et les Lettres d'Eugénie 
de Guérîn, née glorieuse vingt ans après sa mort. L'année 1864 
ne nous fit pas un moindre présent en nous révélant la muse 
champenoise^ aujourd'hui ^i connue et aimée, qui cherche encore 
a se dérober sous le gracieux pseudonyme de Marie Jenna. Comme 
Eugénie, c'était un esprit éminent, un cœur distillant et suave pour 
toutes les souffrances. C'était, comme elle, une suivante du Sauveur^ 
qui avait appris à connaître le prix des âmes et qui se sentait 
appelée à la vocation de les sauver. Si donc nous aimons à réu- 
nir les noms de ces deux femmes, c'est que, sous les diversités bien 
prononcées de Terme, de manière et de talent, on ne peut s'em- 
pêcher de reconnaître en elles deux zélatrices de la même mission, 
deux enrôlées de la même croisade, rapprochées encore par le 
commerce de frère et sœur qui régna entre la Muse Marie et l'é- 
dilenr si regretté à qui nous devons la découverte des trésors lit- 
téraires du Cayla. On eût dit qu'Eugénie, mise en possession d'une 
gloire posthume si noblement gagnée, avait voulu rendre ce 
qu'elle devait à son révélateur, en faisant naître pour lui cette 
liaison providentielle qui parfuma les dernières années du savant, 
épris de deux amours rarement unis, la passion des vieux livres et 
celle de l'amitié, et qui fut un bénédictin des anciens jours, doué 
d'une nature de sensitive. Le fruit de ce commerce d'Ames 
presque quotidien entre le vieil érudit normand et la jeune Muse 



352 MABIE JENHA 

de Champagne, restés inconnus de visage l'un à Taulre, Tut une 
correspondance conservée comme un trésor par son heureux dépo- 
sitaire, et qui, si jamais elle voyait le jour, révélerait une plume 
épistolaire au moins égale à celle de la sœur de Maurice. 

C'était la plume de la prosatrice, la plume de l'amie qui cher- 
chait l'ombre pour livrer, sans déguisement de nom, les richesses 
intimes de son âme ; ce n'était plus la corde lyrique qui déjà 
vibrait en plein air et qui, abritée sous le voile transparent du pseu- 
donyme, modulait en liberté, pour les amis connus et inconnus, des 
vers classés justement par le félibre Mistral au nombre des plus 
purs et des plus beaux que nous devions à la main d*une femme. 

Si le mérite suffisait de nos jours pour assurer le droit au suc- 
cès, on eût pu le prédire sans crainte à cette voix, d'un timbre 
tout nouveau, qui descendait de notre Parnasse, après celles, déjà 
silencieuses, des Desbordes-Valmore et des Tastu. Mais le courant 
de l'heure ne poussait point à la forme rythmique tombée en dis- 
grâce, même et surtout, il faut bien Tavouer, dans le camp 
croyant et chrétien, où l'on ne savait plus guère que les hymnes 
sacrées des vieux poètes Moïse et David. La vogue appartenait à la 
parole et non point au chant. Qui pouvait, dites-moi, se laisser 
distraire par la fauvette de Taurore ou le rossignol de la nuit, au 
milieu du concert plus attractif de tous les talents de femmes, qui 
alors nous tenaient sous le charme, à l'aide de la plume épistolaire 
si heureusement purifiée et rajeunie par M°>«8 Swetchine et de 
Guérin, et devenue entre leurs mains un instrument de prédication, 
presque une puissance ? Écrire et penser en vers, plier l'impres- 
sion aux règles capricieuses de la cadence et de la mesure, cette 
idée était venue un jour à la jeune et admirable Lorraine, Marie- 
Edmée, l'une des clartés les plus douces, hélas ! et de plus courte 
durée de la pléiade posthume qui se forma tout naturellement 
autour de la grande étoile du Cayla. Elle se sentit atteinte du souffle 
divin, surtout après avoir lu les premiers vers de sa sœur de 
Champagne ; mais la crainte de ne rencontrer que la poésie de 
tout le monde la sauva, et elle continua d'écrire êonJourniU et de 



MARIE JENHA 353 

verser les pieuses fantaisies de son âme d*arUste avec toutes les 
tendresses de son exquise nature de chrétienne, dans cette prose 
lumineuse, accidentée et flexible dont elle fit, sans y penser, l'un 
des modèles du genre. 

Eugénie, elle aussi, n*a?ait-elle pas eu des tentations lyriques, et 
pris à cet efiet des leçons de versification de son frère Maurice, au 
temps où nous le vîmes épris lui-même de cet amour malheureux, 
dont il eut Theureuse chance de guérir avant de Tavoir commu- 
niqué ? 

Cette heure du siècle où se montrèrent presque en même temps 
les Swetchine, les Eugénie de Guérin, les de Graven, les Marie- 
Edmée, fut donc une époque animée et féconde, si ce n'est pour 
la poésie féminine, proprement dite, qui alors eut à traverser une 
période ingrate et décourageante. On eût dit une république pla- 
tonicienne où la Muse n'avait pas droit de cité, et l'on en venait à 
croire que tous les vers de femmes élaient écrits, comme Fonlanes 
à son lit de mort, en 1821, le disait avec tant de mélancolie de 
notre versification tout entière. 

G'est le moment que choisit une courageuse jeune fille, pour 
relever la bannière poétique, au nom des dames de France, et 
nous rendre les plus doux accords de la lyre biblique, qu'on 
n'avait guère entendue depuis les mélodies i'Athalie et d^Esther, 
acceptées trop généralement comme le chant du cygne de la Muse 
française. G'était là une erreur humiliante pour nous et à laquelle 
il convenait d'infliger enfin le démenti de Texemple. Or, si cetle 
tâche devait tenter quelqu'un, c'était assurément l'heureuse ins- 
pirée des Élévations, si bien pourvue des dons susceptibles de 
compléter en nous le génie poétique, je veux dire l'esprit de cha- 
rité, qui est l'âme et l'esprit de foi, qui, étant la sagesse, lui 
imprime tout naturellement Tunité de conduite et de direction. 
Aimer et croire, tels sont les deux mots qui expliquent et résument 
l'œuvre entière de notre poète. 

Ce qui, en efi'et, accentua dès le premier Jour le talent et le 
caractère même de Marie Jenna et la distingua des autres compo- 

TOMB LVI (VI DE U 6e SÉRIE). 24 



354 MARIB JKfRA 

sitrices de notre temps, ce fut rassurance de sa marche dans la 
poursuite d*un but déterminé et la vigilance quelle obsehva pour 
ne pas dévier du côté de la poésie vaporeuse et floStante, qui, 
même spiritualisie, nous a fait, somme toute, plus de mal que de 
bien. Je n'ai guère connu de nautonnier plus babile dans fart de 
diriger le frêle ballon poétique à travers les régions aériennes de 
la pensée et du sentiment. Cette science- là n'est familière qu'à 
ceux qui, munis du lest indispensable d'une idée pratique et d'une 
volonté, connaissent leur chemin et savent où ils veulent aller. Or, 
plus heureuse que la plupart de ses consœurs de la colline par- 
nassienne, Marie tenait en mains une boussole et visait un objeclif 
que jamais elle ne perdit de vue : essayer de charmer les âmes, 
pour arriver à les réconcilier avec la Croix. 



U 



Milieu poétique dans lequel s'est formée 
ET A VÉCU Marie Jenna. 

Ce fut, avant tout, dans les sources de sa propre pensée que Marie 
Jenna puisa le don poétique. Ajoutons cependantqu'elle le recueillit 
aussi de tradition, comme un héritage et un bien de famille. Elle 
le tenait de sa mère, qui avait fait descendre la poésie sur son 
berceau, en lui chantant les vers et les romances qu'elle compo- 
sait pour cette enfant prédestinée. Elle le tenait de son vénérable 
père, M. Emile Renard, auteur de plusieurs pièces de théâtre, 
auxquelles il n*a manqué que le grand jour de la scène ^, et qui, 
au sortir des luttes brillantes du barreau^ avait trouvé dans la 
paisible région des lettres une retraite selon ses goûts et son cœur'. 

i . £//en, ou VIrlande tous Cromwell, drame eo cinq actes et en prose ; Us 
Pteudonymes^ cbarioaole comédie eo an acte, et Une Femme de couleur, draoe 
émoovaol eo cinq actes. 

2. Ce oobleet jadicieax esprit qa! tra?ailla dans TaspMr de ooainbaer i pvi- 



HARIE JENNÀ 355 

Elle le tenait de ses oncles, qui avaient donné, eux aussi, l'un une 
spirituelle comédie en vers piquants et d'excellente tournure, 
Fautre un drame sur Jeanne d*Arc^ pièce honorée des éloges de 
M. Antoine de Lalour, que nous pouvons croire sur parole *. 

Privée prématurément de sa mère, dont elle n'a bien connu 
que le tombeau, celle que nous continuons de nommer Haiie 
Jenna eut pour première initiatrice à l'étude de la Religion et des 
Lettres sa sœur atnée, Mademoiselle Adèle, qui, devenue elle- 
même un écrivain de mérite supérieur, ne doit pas compter au 
nombre de ses moindres œuvres celle d'avoir formé une telle 
élève. 

Cette atnée exerçait d'ailleurs une autorité de mère au milieu 
de celte parenté d'élite, composée de plusieurs roéneges ne for- 
mant en réalité qu'une seule famille et habitant tous ensemble, à 
Bourbonne, une même et superbe demeure, pourvue de jardins, 
de bosquets et d'ombrages, et qui abritait plusieurs générations 
montant des têtes blondes aux têtes patriarchales. 

Rien, on le conçoit, ne dut manquer à notre poète dans un 
milieu si favorable à l'expansion de ses délicates facultés ; rien n'y 
vint contrarier l'essor de sa vocation, et ce ne fut que par oui-dire 
ou par rhistoire qu'elle put avoir connaissance du tyrannique 
préjugé qui^ dans le galant pays de France, prétendit autrefois 
soumettre la femme à la réclusion intellectuelle, afin, sans doute, 

fier notre f^ne par llntrodoclioo de rélément religieux, combatuit encore avec la 
plome da polémiste chrétien et préparait Timpression de son ouvrage testamen- 
taire ayant pour titre : Y a^t^il une autre vie et une vraie religion ? lorsqu'il fut 
surpris, le 14 novembre 1882, par la mort inattendue et terrible qui fit une pre- 
mière et irréparable brèche parmi les chefs de cette famille si honorée et si digne 
de l'être. 

1. Ce dernier, M. Athanase Renard, n'est pas moins connu et estimé par ses 
savantes recherches d'archéulogue pour rillustratien de Boorbonne-les- Bains, sa 
chère et reconnaissante patrie, et par les travaux, de portée plus haute encore, dont 
il nous a donné on intéressant résumé dans sa grande étude compatrée des Ecoles 
et Systémet philosophiques depuis Bacon jusqu'à nos jours. 

Les Philosophes et la Philosophie, par le docteur Athanase Renard. Paris, Victor 
Palmé, 1879. 



356 MARIE JfiNNÀ 

de mieux assurer le règne de la loi saliqne dans le royaume des 
lettres et de les empêcher de tomber en quenouille ^ Ainsi placée 
par la Providence sous la protection d'un entourage qui fut son 
premier auditoire, Marie put se livrer sans crainte à Thenreuse 
veine de l'inspiration ; elle put laisser les vers couler en mesure 
et pour ainsi dire tout notés sous ses doigts de musicienne, et elle 
ne tarda pas à devenir la voix la plus connue et la plus aimée du 
cénacle littéraire de Montmorency de Bourbpnne ^ qui eut désor- 
mais son inspirée et sa muse en titre, comme il avait ses hommes 
de sciences et d'études '. 

Trahi de la sorte, comn\e la fauvette par ses chants, notre poète 
n'eut plus qu*à suivre l'impulsion et à braver les périls de la po- 
blicité. Il n'eut pas à regretter cette première hardiesse. Celte voix, 
encore si fraîche et déjà si pleine d'assurance, eut bientôt éveillé 
des échos et des sympathies dans l'aréopage même de nos Quarante. 
Les Élévations poétiques de 1864, chaudement recommandées à 
TAcadémie française^ ne manquèrent le prix que grâce à deux pièces 
du recueil considérées comme irrespectueuses pour Victor Hugo et 
Ernest Renan. L'ami de ce dernier lui-même, le libre-penseur Sainte- 
Beuve, avait, ainsi que H. Yillemain, reconnu l'évidente supério- 
rité de ces poésies sur tout ce qui avait été présenté, et H. de 



1. Les partisans de cette doctrine, s'il en existe toujours, doifent commencer à 
réfléchir, car, si la yille de Paris renferme encore le nombre respectable de 5,€8i 
hommes de lettres, il ne faut pas oublier qu'elle possède déjà 5,000 pluma 
féminines, 

2. Nom de Tbabitation de la famille Renard. 

3. Cette société vient d'acquérir une grande notoriété par le retentissement 
d'un fait ioaUendu, duquel il résulterait que Tart de la navigation aérienne aurait 
livré décidément son dernier secret. C*est, en effet, un cousin de notre poète et, 
par conséquent, un habitue du cercle de Montmorency de Bonrbonne, M. le capi- 
taine Charles Renard, qui, après des années de persévérance et d'études, pendaot 
lesquelles il ne fut soutenu, comme l'antique constructeur de l'arche, que par 
Ténergie de sa foi dans le succès, vient tout à coup de faire éclater sa démons- 
tration dans les airs, en les parcourant à l'aide de son ballon dirigeable, qui a fait 
resplendir an-dessus des nuées les couleurs et le pavillon de la France... Usque ad 
sidéra toUit, 



MARIE JENNÀ 357 

Hontalembert, dans une lettre rendue publique, prit à cœur de 
faire connaître ce glorieux échec qui mettait dans une égale évi- 
dence et le talent de la muse et la foi de la chrétienne. 

Dès le premier jour, Taimable poète eut autant d'amis que de 
lecteurs. Le clergé lui-même, habituellement réservé, ne put s'em- 
pêcher de saluer le lever d'une étoile toute à lui dans la pléiade des 
muses contemporaines^ qui en comptait à peine de religieuses. Si 
c'était une petite cour qui commençait à se former autour de la 
reine naissante, ce n'était point celle de l'adulation et du mensonge, 
c'était une cour de justice et rien de plus. 



m 



L'auteur avait-ii remarqué que la multiplicité des sujets 
d'ordre différent traités dans ses premières publications, nuisait à 
l'unité de son plan et ne s'adaptait pas, sans quelque effort, à l'idée 
principale ressortant du titre adopté par lui ? — Toujours est-il 
que plus d'un lecteur des Élévations de 1864 et 1869 put regretter, 
par exemple^ que les scènes familières, si finement décrites entre 
les oiseaux et les enfants. 

Qui pour eux lont parfois des amis si cruels, 

ne fussent pas l'objet de tableaux à part et exposés à une autre 
place. Dans ces premiers recueils, il y avait mélange et confusion; 
les petits paraissaient trop mêlés aux grands *, la note enfantine, 
maternelle ou familiale, égalait au moins la note grave, trop ré- 
duite, dès lors, pour pouvoir justifier pleinement le titre d'Élé- 
vaiUms. 

Aujourd'hui cette remarque n'est plus à faire. Le temps a mar- 
ché et le poète aussi. Sa gerbe s'est grossie de l'épi de chaque 
jour, ce qui lui a permis de donner satisfaction aux difficiles, en 
distribuant sa galerie selon les droits des rangs, des esprits et des 
Ages. Nous avons donc actuellement trois volumes distincts et spé- 



358 MARIE JERMÀ 

ciaux, c*est-à*dire une trilogie composée de trois recueils ; d'abord 
les Premiers Chants^ à l'adresse exclusive de Tenfaoce, et complé- 
tés par un délicieux petit volume en prose, qui n*en est pas moins 
un bijou poétique, inlilulé Le Premier Livre de Messe ; 2© Enfants 
et Mires ; 3* Élévations poétiques et religieuses, tous ouvrages qui 
forment bien dans Tensemble un concert de trois parties aux- 
quelles ne manquent ni les voix pures, ni les voix douces, ni les 
voix graves. 

Ouvrons d'abord le plus charmant des trois volumes, et le plus 
élégant aussi sous le rapport typographique, comme cela convenait 
à Falbum d'Enfants et Mères, et dérobons au moins quelques 
parfums à cette corbeille de 63 bouquets ^ composés de fleurs déli- 
cates et immaculées, qu'une main d'homme n'aurait su ni toucher, 
ni choisir. 

F. DU Breil de Harzan. 
(La suite prochainement.) 



PISSEMIL 



Épisodes de la Béyolntion dans la Loire-Znférienre ' 



Les grandes crises sociales sont faites d'imprévo. A mesure 
que les événements se précipitent, renversant les calculs de la 
prudence bumaine par la succession brutale et illogique des faits, 
les situations changent de face, des aperçus inattendus se dé- 
voilent, Tavenir s*éclaire ou s'obscurcit tour à tour, et le pouvoir, 
que Ton s*arrache, tombe aux mains des plus audacieux. L*im- 
prévu n*est pas seulement dans les choses, il est aussi dans les 
caractères qui se transforment et dans les hommes qui se révèlent. 
Aux temps nouveaux il faut des gens nouveaux, et pour peu qu'ils 
se montrent, suivant le root de Bossuet sur Cromwell, c capables 
de tout entreprendre et de tout oser, » les nouveaux venus s'im- 
posent aux foules et gouvernent en mattres, par l'enthousiasme 
qu'ils provoquent ou par la terreur qu'ils inspirent. 

L'étude des temps troublés est particulièrement intéressante à 
ce point de vue, et l'observation, appliquée à l'histoire, démontre 
qu'en tenant compte des différences de détail dont la cause con- 
siste principalement dans la diversité des milieux et des esprits, 
les mêmes mobiles et les mêmes effets reparaissent indéfiniment 
dans le même cercle, comme une image reflétée par des miroirs 
ou comme des sons répercutés par l'écho. 

1. Les récils qo'oo va lire paraissent d'nne iocontestable aothenticité. Ils formeotla 
tradition cooslaute da pays, et oot été recneillis, snr les lieux mêmes, dans la 
booche des témoins des faits on de leors descendants. 



360 PISSEMUi 

Pendant la Révolution française, par exemple, le mot d'ordre 
parti de la capitale du pays, est envoyé à la province, qui le trans- 
met à la paroisse : Paris tremble sous le petit-maitre Robespierre, 
pourvoyeur improvisé de la guillotine ; â Nantes, Carrier, rancien 
avocat d*Aurillac, fait frémir la Bretagne aux gémissements des 
victimes de ses noyades ; et dans nn coin obscur du territoire de la 
Loire*Inférieure un simple maçon, devenu le chef des sans-culottes 
deGuémené-Penfao, attache^ par ses cruautés,àson nomdeguerre 
une malédiction, qui, malgré près d'un siècle écoulé, a survéco 
dans la mémoire de tous les habitants du pays. 

Si peu connu que soit ce nom, et quelque restreinte qu'ait été 
la sphère d'action du patriote de Guémené, il y aurait, dans la per- 
sévérance d'une semblable exécration, une raison suffisante pour 
exciter la curiosité et donner l'envie de faire revivre sa figure. Le 
peuple a beau parfois se montrer injuste dans le parti pris de ses 
amours pu de ses haines, l'homme k qui échoit l'honneur des unes 
ou l'affront des autres, Phomme qui passionne à ce point des gé- 
nérations, ne sera jamais un être vulgaire. D'ailleurs, la vie d'un 
personnage n'est-elle pas intimement liée au milieu dans lequel 
il s'agite ; et sans considérer cette vie comme la résultante 
immédiate et nécessaire de ce milieu, n'y a-t-il pas intérêt à 
examiner l'influence exercée par le milieu sur l'homme, ou, dans 
le cas d'un génie, par l'homme sur le milieu ? Pour Partisan de 
Guémené, la première des influences est évidemment seule à noter. 
Hais n'est-ce pas assez que d'en observer les manifestations, et de 
voir comment un homme du peuple appelé, tout à coup, àjouer un 
rôle auquel rien dans son éducation ne semblait l'avoir préparé, a 
su tirer parti de ce réle, de façon à graver, en traits ineffaçables, 
dans le souvenir de ses contemporains et de leurs descendants, 
la manière dont il l'a occupé? 

I 

Mathurin Amossé, dont on ne connaît plus aujourd'hui que les 
sobriquets de Pissemil et de Commandant, était né, vers 1750, au 



PISSEMIL 361 

▼illage de Saint>6eorges, dans la paroisse de Guémené, où il 
exerça l'état de maçon jusqu'à l'époque de la Révolution. C'était 
un homme de taille moyenne, trapu, court des jambes, mais large 
du buste et des épaules. Ses membres musculeux^ ses attaches 
solides, sa robuste charpente et le développement de sa poitrine 
dénotaient une vigueur extraordinaire. Il avait à chaque main le 
petit doigt croche, c'est-à-dire recourbé par une ankylose. Des 
yeux gris, enfouis sous d'énormes sourcils en buissons, et doués 
du regard perçant de l'oiseau de proie, éclairaient sa physionomie 
farouche. Le front était plat et droit, fortement cassé au bas ; la 
barbe, rude ; la chevelure, touffue et mêlée. Un grand nez en lame 
de couteau, à la naissance duquel se trouvait une sorte de loupe 
ou de verrue d'un rouge sanglant, formait le trait caractéristique 
de cette figure bestiale. L'ensemble était marqué d'un cachet de 
laideur et de brutalité. 

Au moral, Pissemil avait l'esprit violent et cruel, mais plein de 
décision et d'énergie. Il ne possédait aucune instruction. Sa force 
physique, la fermeté de son caractère et l'emportement de ses 
passions le mirent, sans doute, en relief ; peut-être, aussi, s'était-il 
distingué comme membre de l'une de ces sociétés populaires, 
alors si puissantes et si répandues, qui formaient , d*aprês les 
termes du serment prêté par les soldats de la Compagnie de 
Marat, c les vraies colonnes de la liberté et de ^égalité^ » 
Quoiqu'il en soit, on ne saurait trouver étrange que les sans- 
culottes de Guémené aient choisi pour chef le maçon Amossé, 
quand un autre maçon, Lévêque, siégeait au Comité révolu- 
tionnaire de Nantes ; les patriotes de Redon étaient, d'ailleurs, 
commandés par Le Batteux, précédemment cuisinier des moines 
de l'abbaye, et ceux de Blain obéissaient à un ex-domestique du 
marquis d'Orvault, Fondain. Ce dernier ne se faisait remarquer ni 
par son courage, ni par sa clairvoyance ; car, s'il faut en croire la 
chronique locale, un jour, qu il allait au château de Blain pour y 

i. Histoire de la Vendée mUitaire, par Crétineau-Joly, t. II, p. 29. 



362 ^ISSEMIL 

mettre le feu^ il fut tellement effrayé par la vue d'une pile à mil 
posée à rentrée de la porte sur une paire de rouelles, comme ub 
canon sur un affût, qu'il se hâta de battre en retraite, renonçant à 
l'attaque d'une place si bien fortifiée. 

Pissemil, au contraire, était doué d'une bravoure qui imposait 
à ses ennemis même, et qui touchait souvent à la témérité. C'est 
ainsi que les chouans de Pierric ayant répandu le bruit de sa 
mort, il monta aussitôt à cheval, le sabre nu, et se rendit au bourg, 
où il se promena seul pendant une heure, à trois lieues de tout 
secours, traitant les habitants de lâches et de canailles, sans 
qu'aucun d'eux osât l'attaquer. 

Sa cruauté, ou plutôt le besoin que sa nature sauvage éprouvait 
de tuer sans relâche, a mis au-dessus de sa tèle une auréole de 
sang que le temps n'a pu laver. — Fondain était plus rafGné. Un 
jour, à Fégréac, il enferma quinze prisonniers dans la même salle, 
et prit plaisir à leur tirer des coups de pistolet par-dessus Vhuisset 
de la porte, les choisissant successivement pour cible, et brisant 
les membre avant de viser au cœur. Une autre fois, pour éviter à 
sa bande la peine d'escorter des brigands ^jusqu'à Savenay, il les 
lâcha sur les landes de Fay, et les fusilla comme des lièvres aa 
déboulé . 

Quant au Commandant, il se contentait de détruire ; mais une 



I. c Eni793, rscoDtela marquise de la Rochejaqoelein, nous preaions senleDeat 
letitrederoya{ùt<-5 du pays insurgé. Les répoblicaios noos doQuèrenl eidosivemeol, 
même daos la rédaclion des jogemeots, le oom de brigands et de briyandes. Celle dé- 
nominalioD oons paraissait lellemeDl ridicule, qa*aa lieu de doqs en fâcher, cela ooo< 
portail à rire. Cooime la première des batailles fut livrée a'i pool Charoo, par les 
habilaots du déparlemeot de la Vendée, et qu*elle avait, à ce qu^il parait, beaucoup 
frappé les républicains, ils nous nommaient souvent brigands de la Vendée, De là, 
pen i peu, an bout de quelques années, est venue la qualillcaiiun générale de Foh 
d^ns. Ce qu*il y a de fort bizarre, c'est que nous étions tellement «ccoutuméa à 
nous entendre appeler brigands et brigandes, que nous a>ions tous oublié, ainsi que 
les excellents paysans bretons qui nous cachaient, la véritable signiGcalion de ce 
mol; ainsi on faisait des vœux poar les brigands, oo les aimait, on les estimait, on 
les recevait, et tout cela comme si ce mot n'avait jamais signifié autre chose que 
des royalistes insurgés. > (Mémoires, p. 371 et 372. In-8, Ed. Pion, 1857.) 



PISSEMIL 363 

journée sans incendie, sans massacre ou sans capture, élait pour 
lui une journée perdue. Aussi Tborreur qu'on ressentait à sa vue 
n'avait-elle d'égale qtie la terreur qu'il causait. Il y avait, dans les 
cantons de Guémené et de Saint-Nicolas-de- Redon, un grand 
nombre de prêtres réfraclaires, à qui les patriotes donnaient la 
chasse avec acharnement. Dans une expédition de ce genre, les 
gens de Pissemil surprirent Tabbé Guyon^ curé de Hassérac, dé- 
guisé en paysan et coupant d^ fagots dans la châtaigneraie de 
Régnier. Comme on n^était pas sûr de son idendité, on allait le relâ- 
cher, quand survint La Douceur, un des hommes de Pissemil. 

— C'est bien lui, dit La Douceur, je le reconnais : il m'a fait 
faire ma première communion. 

El, se tournant vers le prêtre, il ajouta : 

— Je ne t'avais jamais remercié ; mais je comptais bien te re- 
trouver un jour. 

En revenant à Guémené, la troupe aperçut, travaillant dans un 
jardin, un brave homme du nom de Courgeon^ qui, en tout autre 
temps, eût volontiers risqué sa vie pour sauver celle du prisonnier. 

— Eh bien ! Courgeon, veux-tu te confesser? cria Pissemil. 
Gourgeon se contenta de lui répondre : 

— Malheureux, que t'a. fait cet homme ? 

Et il se remit au travail, rougissant lui-même de sa faiblesse. 
L'abbé Guyon fut un des premiers prêtres guillotinés â Nantes ^ 



I. Ce n'est pas sans émotion que j'ai retronvé, dans les archives de la mairie de 
Guémené» une noie inscrite par Tabbé Gayon, alors vicaire à Uesié, sur le registre 
de celte paroisse. On sait que les ficaires avaient Thabitude de mentionner sur les 
ptroissianx. ootre les indications relatives aux sacrements et à Tétai civil, les faits 
notables survenus dans le pays. Voici cette note : 

• Dans Tan mil sept cent quatre-vingt-cinq, il y a eu une sécheresse de plus de 
six mois, de façon qu'aux processions des Rogations, nous passâmes, à pied ^ec, le 
gaé de Beslé (ce gué, situé sur la Vilaine, entre Besié et Langon, sépare aojour- 
d*bni la Loire-Inférieure de rille-el-Vilaine) ; et, tout le long du chemin do Pramois, 
il n'y enl que deux milliers et demi on, tout an plus, trois milliers de foin dans la 
prairie de Trénon (qui en produisait, d'habitude, de cent à deux cents milliers). On 
l'a fendu, cette année, cent livres le millier. » 



364 PISSEMIL 

H. Orain, vicaire à Fégréac et plas tard curé de Derval, qui a 
laissé sur la Révolution des mémoires intéressants publiés en 
partie par H. l'abbé Cahour, était alors réfugié dans la première de 
ces paroisses, ainsi que Tabbé Mangeard, curé de Guémené '. 
Ces deux vénérables ecclésiastiques, le premier surtout, évan- 
gélisaient le pays avec un zèle qui ne se démentit pas un instant '; 
témoin la plainte portée à Nantes, en 1798, parles patriotes da 
canton de Saint-Nicolas '. L'abbé Orain eut le bonheur d'échap- 
per aux poursuites que le Commandant dirigea personnellemeit 
contre lui avec une incroyable animosité. On verra comment le 
saint prêtre se conduisit, la Révolution terminée, à l'égard du plus 
ardent de ses persécuteurs. 

A Guémené même, il n'y avait pas de prêtre assermenté. C'était 
le desservant de Plessé, Maillard, qui, aux jours fériés, venait dire 
la messe. Personne n'y assistait : les uns, habitués qu'ils étaient à 
s'en passer; les autres, parce qu'ils dédaignaient la tnesseàpmze 



i. Vie de M. Orain, par M. l'abbé Cahour, p. i36. Nantes, 186i. — Si l'o 
me vient de rappeler ici cette homélie monotone, ce n'est pas qne j'attadie grand 
poids à Tantorité d'an homme, de la méthode daqnel notre éminent Directeor, 
M. de la Borderie, a fait récemment bonne justice. Pour donner on exemple 
des procédés de discussion de M. l'abbé Cahoar, cet étrange historiea réédite 
après le vicomte Walsh, ^ et à Vencontre du témoignage de M, Orain ïm- 
même, — la légende d'après laquelle le vicaire de Fégréac n'aurait pas hésité à se 
jeter à l'eau pour sauver, sous la Terreur, on dragon lancé à sa poursuite et tombé 
dans une rivière. Je n'aime pas qu'on introduise la fantaisie dans la science, li 
qu'on canonise ainsi les gens malgré eux. — M. l'abbé Cahoor a en, en commoni- 
cation, le manuscrit des mémoires de M. Orain ; au lien de se conlenler de les 
reproduire, il a eu le tort de les déflorer en les commentant et en les maûlaut 
Son livre est, d'ailleurs» le seul où j'ai retrouvé, sous les initiales P. M., le nom dn 
patriote de Guémené : telle est la raison de mes emprunts. J'ajoute qne Texactitade 
des passages cités dans ceUe étude, à titre de références, a été, de ma part, l'objet 
d'un contrôle approfondi. — U. F. 

2. c ... Le vicaire « l'abbé Orain, ne s'est jamais éloigné ; il ne s'écoulait pas de 
jour sans qu'il ne célébrât la messe, tantôt dans un lieu, tantôt dans un antre ; 3 
administrait les sacrements aux mourants, et, tout résigné qu'il était an mir^ 
auquel il s'exposait chaque jonr, il ne lui est rien arrivé. > (Mémoires de Jf^ It 
marquise de la i2ocAe;agueletn, p. 361.) 

3. ne de if. Orain, p. 172. 



PISSEMIL 365 

êous. On appelait ainsi la messe des prêtres jureurs, qui en avaient 
abaissé le prix à ce chiffre, pour tâcher d'augmenter leur casuel. 
Pissemil et ses suppôts, furieux de voir l'abstention des gens reli- 
gieux, prirent, pour la vaincre, un moyen assez original. Ils se 
rendirent, un décadi, au manoir où demeurait VL^^ Bougot de la 
Tieille-Ville, femme d'une grande piété. 

— Tu vas venir à la messe, citoyenne, lui dit le Commandant. 

— A la messe de Maillard ? Jamais ! répondit énergiquement la 
bonne dame. 

— Tu vas y venir, reprit Pissemil, et en voiture encore I 

Il avisa une brouette dans la cour, et enjoignit à ses hommes 
d'y mettre M"'* de la Vieille-Ville, qu'ils emmenèrent de force^ 
après l'avoir attachée. 

— Il faut prendre aussi la mère Jeanne, dit un des sans-cu- 
lottes. 

La bande, en gatté, se rua chez H^e Simon, dont la famille avait 
donné des preuves de dévouement à la religion et à la royauté. La 
scène fut la même qu'à la Vieille- Ville. Malgré leurs protestations, 
on brouetta les deux excellentes femmes jusqu'à l'église, et Maillard 
dut à Pissemil d'avoir à sa messe, ce jour-là, les deux ouailles de 
son troupeau sur lesquelles il comptait peut-être le moins. 

Le temple dans lequel l'intrus célébrait les cérémonies religieuses 
Bravait pas, d'ailleurs, échappé aux profanations. Dans la vieille 
église, dédiée à saint Michel, se trouvaient deux enfeus : l'un, du côté 
de l'épltre, appartenait aux chevaliers de Poulpiquet du Halgouët, 
seigneurs d'Anguignac, de Montnoël et de Juzet; Pautre, du 
côté de l'évangile, servait de lieu de sépulture aux sires de 
Tanouarn, seigneurs de Calac et de Blanche-Couronne. 

Vers le commencement de la Terreur, les cloches de l'église 
furent envoyées à Nantes, où on les fondit pour faire des canons; 
les tombes furent violées ; en coula des balles avec le plomb des 
cercueils ; et l'on vit les sans-culottes de Guémené promener 
dans les rues du bourg et jeter aux chiens les ossements des an- 
ciens seigneurs du pays. Des personnes pieuses recueillirent ces 



306 PISSEIHL 

dépouilles et les transporlëreot, la nuit, dans an petit oratoire, 
nommé la chapelle Saint-Jean, qui, bien que proche de l'église, 
fut respecté par les révolulionnaires *. 

Les châteaux, situés sur le territoire de la commune de Guémené, 
furent généralement épargnés. A Juzet, on se contenta de brûler 
tous les papiers, mais on mit le feu au château de Bruc, où résidait 
le chevaier de Bruc de Keransker, suzerain de la paroisse et repré- 
sentant de la branche atnée de la maison de Bruc, l'une des plos 
vieilles de Bretagne. Outre d'immenses hangars, destinés à rece- 
voir les dtmes qui entraient dans le revenu du seigneur pour ane 
somme de 40,000 livres par an, le château comprenait trois ailes, 
dont deux seulement subsistent aujourd'hui. Les patriotes de Gué- 
mené brûlèrent la troisième sous la Terreur, et du moolia de 
Ligançon, où il était caché, le chevalier de Bruc put voir soo an- 
cien domestique, Janvresse, présider à Tœuvre de destruction. 
Celui-ci n'avait pourtant pas eu à se plaindre de son mattre,qai 
l'avait guéri d'un ulcère à la jambe, après six mois de soins 
incessants. ^ 

Henri Finistère. 
(La suite prochainement.) 



1. L'adroioistratioD actuelle s'est montrée moins consenratrice qae les hommes 
de 1793. Llle a fait démolir, eo 1880, la diapelle Saint-Jean, qni se U'oanit lUoc 
ralignement des trafaox de cooslractioo d*0D pool nr la rivière du Don. 



LE MODÏEMENî POETIQUE EN BRETAGIE 

De la fin de la Restauration à la Révolution de 1848 \ 



II 

Lamartine eut, parmi les poêles bretons, une fortune plus bril- 
lante encore que Musset ou Hugo ; il la dut sans doute, dans un 
pays où la religion a poussé des racines si profondes, à la sincérité 
du sentiment religieux, qu'il unit toujours à la passion ou à la phi- 
losophie. Une telle poésie devait surtout enthousiasmer les femmes, 
répondre à tous leurs rêves, salisfaire le besoin d'aimer et de 
croire qui est en elles ; après un demi-siècle, beaucoup lui sont 
demeurées fidèles. C'est de Lamartine, bien plutôt que de Madame 
Dufresnoy, sa compatriote et son prétendu modèle, que procède 
Elisa Mercœur, «type douloureux,» a-lon dit, « de ces muses 
« précoces, trop vile encouragées, pour être oubliées plus vite 
« encore'; » si Lamartine n'avait pas reconnu une élève dans la 
jeune Nanlaise, si elle lui avait offert un reflet du st>le empire de 
Madame Dufresnoy, il n'aurait pas dit, ou laissé courir sous son 
nom, ces paroles : « Cette petite flile nous effacera tous tant que 
nous sommes. » Le premier recueil d'Ëlisa Mercœur (Nantes, 1827), 
qualifié par l'éditeur « d'événement inouï dans les annales de la 
littérature provinciale,» est déjà rempli du souffle lamartinien, et 
IMr^tV, le Cimetière, ïlllusion, sont des mèdHaliom où le talent 
tient la place du génie*. Les poésies posthumes d'Etisa, qui, huit 

* Voir la lirraisoo d^oc^obre 1884, pp, 261-272. 

1 . Edouard Fournier, ou? rage cilé. 

2. Une contemporaiiie d'£lisa Mercœor, Madame Eveline Desormery, née à Lam- 



368 LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 

ans après sa mort, en 1843, furent publiées par sa mère, trahissent 
plus encore la même inspiration ; Philosophie est le tilre de 
Tune de ces pièces, et celui de la vingtième méditation^ et, poar 
cette fois, les deux poètes ont imité le Carpe diem d*Horace : 
Dis-nous, conclut le maître. 

Si rbomme doit combattre ou suifre son destin, 
S'il est vers la sagesse une autre route ë suivre, 
Et si l'art d*étre beuraux n'est pas tout l'art de vivre. 

Et le disciple de reprendre : 

Moi, je veux jour ë jour dépenser mon destin ; 
11 est beureux, celui qui peut encor sourire, 
Lorsque vient le moment de quitter le festin. 

Ce n'est qu'à l'exemple de Lamartine qu'Elisa Mercœur a risqoé 
cette boulade épicurienne; elle a, presque toujours, la pensée 
austère et religieuse de l'auteur des Harmonies, le regard toorné 
vers le ciel, et, comme elle le dit elle-même. 

Vers le jour où, s'ouvrant la céleste demeure, 
L'âme au sein de son Dieu se repose ë jamais. 

Celte mélancolie pieuse et discrète faisait aussi le charme prin- 
cipal des Rêves poétiques i'Ètùïle Souvestre (Nantes, 1830)* L'aateur 
qui devait nous rendre, dans le roman, quelque chose de la saine 
et sourianle philanthropie de Dickens, faisail là ses bien humbles 
débuis ; il empruntait beaucoup à la Bretagne légendaire, et, â ce 
titre, nous devrons le retrouver ailleurs ; peut-^tre n'eùt-il pas 
écrit, sans le Lac, sa plus touchante poésie, la Barrière des adieu, 
mais ce n'est pas le sujet seul qui nous a rappelé un tableau 

baUe, anleor d*an recueil d'assez gracieuses poésies, pablié en 1829, a sabi sans 
partage rioflnence de Madame Dafresnoy. 11 y a plus de sincérité et d'élan persoDiiel 
dans les Poésies du cœur d'une Nantaise, Madame Mélanie Waldor, la fille de Yille- 
nave. Ce recueil, tout plein d'exaltation élégiaque, qui date de 1831, marque bien 
la transition entre l'école de Pamy et celle de Lamartine. 



LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 369 

anglais, de la plus pénétrante expression, la Vieille grUle, de Fré- 
déric Walker: 

Je ne la verrai plus, cette place connue, 
Qui tant de fois, de loin, affligea notre vue, 
Quand sous les rameaux verts nous la cherchions des yeux, 
Que, triste, je pressais sa main blanche et tremblante, 
Et que nous arrivions, d'une marche plus lente, 
A la barrière des adieux. 

Le poète breton, après Brizeux, le plus distingué de cette époque, 
disciple studieux de Lamartine, mais avec une ardeur de croyance 
qui allait jusqu au prosélytisme, est Edouard Turquety. 

Sainte-Beuve semble avoir prèle une attention particulière aux 
ouvrages de Turquety ; il l'a discuté, un peu raillé même, mais il 
l'a critiqué jusqu'à trois ou quatre fois, et lui a décerné Tépithète 
de < poète sincère, » ce qui n'est pas un vain éloge. Turquety 
venait à peine de quitter sa ville natale, Rennes, et de triompher 
des résistances de sa famille, qui le voulait voir un bon avocat de 
province, quand il donna un mince volume. Esquisses poétiqties, 
où s'annonçait déjà, sous l'amoureux élégiaque, le chrétien mili- 
tant ; plusieurs des pièces de ce recueil avaient paru dans des 
journaux bretons, et Tune des plus heureuses, la Vierge du prieuré, 
publiée dans le Lycée armoricain àe 1826, eût pu être détachée du 
livre qui vint quatre ans après, Amour et Foi. Avec ce second 
recueil, que Charles Nodier appela « un hymne exhalé aux autels 
du christianisme, > Turquety entra résolument dans la voie qu'ont 
suivie ses quatre autres volumes, Poésie catholique^ Hymnes sacrées, 
Primavera^ Fleurs à Marie : il soutint, avec un zèle qui ne s'amor- 
tit jamais, la luUe de la foi pure et profonde contre l'incrédulité on 
rindifférence ; il fit de sa poésie une homélie, quelquefois une dia- 
tribe, mais, sermonnaire qui se souvenait de François de Sales, il 
garda des fleurs pour en joncher le sanctuaire. Les Hymnes sacrées 
ont un caractère un peu rigoureux et sacerdotal, on les dirait tra- 
duites du bréviaire romain ; Sainte-Beuve a pu pourtant y choisir un 
chant exquis : « Dans sa cellule, > qu'il devait comparer, pour 

TOME LVI (Yl DE LA 6» SÉRIE). 25 



810 LB MOUVEMENT POÉnOUB EN DRETÀGNI 

FoDClioD el le charme attendri, à sa propre élégie, « Les Larmes 
de Racine. » Poésie catholique, le plus austère et le plus allaqué 
des recueils de Turquety, a de bien pénétrâmes effusions, Le deux 
Novembre, Résignationy VInsomnie de Weber. Amour et Foi, 
surtout, à côté de prolestations indignées, comnne la Destruction 
des croix el Caliban, nous montre un poêle gracieux et tendre, 
ouvert au culte de la nature, et même, par brusques échappées, un 
amoureux, pour qui la femme n'est pas encore la rose mystique 
vouée aux blancheurs atténuées du clottre. Lisez Souffrance i*hioer, 
et ce touchant début d'Une Idée sombre : 

Quand je reviens joyeux dans ma belle Bretagne, 

Au sortir de Paris, de ce u-iste l'aris, 

Où Ton ne veit ni mer, ni forél, ni montagne, 

OU Ton traîne des jours ennuyés et fl jU-is ; 

Quand j*ai passé le seuil, quand j ai franchi rentrée 

De la noire maison gothique et retirée, 

Et qu*uo instant après, je toiube dans les bras 

De mes deux bien-aimés i[iii ne m'attendaient pas... 

J*aperçois, et c*est là ce qui me désespère, 

Quelques rides de plus èur le front de mon père ; 

Ma mère aussi, ma mère attriste mon regard : 

Ses cheveux sont encor plus blancs qu*à mon départ... 

Mettes aussi en regard des meilleures élégies modernes celle 
de Nodier qui commence par ce vers : 

Elle était bien jolie, au matin« sans atours, 

ou le Manchy de Leconte de Lisie, toute la fin de la pièce simple- 
ment intitulée Fanie : 

Elle mourut le soir du jour où je la vis ; 
Le lendemain, le cœur accablé, je suivis 
.^n convoi funéraire; or c*était un dimanche. 
Mous traversions des prés; bordés d*épine blanche, 
Le sol était vêtu de fleurs, le ciel d'azur, 
Quand on la déposa dans un endroit obscur. 
Et depuis, bien souvent, je retourne à la tombe^ 



LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 371 

Qai voile, comme ud nid, cette pâle colombe. 
C'est m«*rTeille de voir les plus brillantes fleurs 
Grandir et fleurir là, mieux que partout ailleurs. 
On dirait volontiers, tant leurs tiges sont belles, 
Que l'âme de Tenfant est restée avec elles. 

11 faudrait tout citer. C'est là, selon nous, du meilleur Turquetj, 
et qui remonie, à travers le, Premier regret, de Lamartine, jusqu'à 
la Jeune Tarentine, d*André Chénier. Au reste, Turquely est tou- 
jours un Lamartine un peu affaibli et plus orthodoxe ; la forme^ 
le fond même de ses poésies ramènent incessamment aux Médi- 
tations et aux Harmonies; et, au pied du monument qui doit lui 
être érigé à Rennes, on ne pourra mieux l'apprécier qu'en rappe- 
lant cette phrase de Nodier : « C'est le digne Elisée du prophète. » 

Dans un pays de foi solide, comme la Bretagne, le sentiment 
religieux devait être une source féconde de poésie ; aussi se forma- 
t-il, à côté et à la suite de Turquely^ toute une phalange de 
rêveurs chrétiens, poètes-gentilshommes pour la plupart, et de- 
mandant à la muse de rompre la monotonie sévère d'une vie écou- 
lée au fond d'un manoir de campagne. Dès 1833, un poète dont 
nous n'avons pas depuis lors retrouvé la trace, M. Achille du 
Clésieux, publiait un volume, l'ilm^ et la solitude^ qui semble, en 
effet, l'effusion d^une belle âme, et lui valait les éloges de Sainte- 
Beuve ; l'illustre critique se plaisait à reconnattre, dans des pièces 
d'un ton soutenu, le Jour des morts^ A mon père, dans des odes à 
Victor Hugo et à Lamennais, « un souffle vif, et une fraîcheur qui 
décèle, là auprès, une source naturellement courante. » M. Charles 
Le Roux de Commequiers, qui avait inséré, dans le Lycée armoricain 
de 1825, une flère poésie sur V Héroïsme, allait, en 1836, jusqu'à 
h tragédie biblique, une Cetla, fille de Jephté, oii le lyrisme har- 
monieux des chœurs permet d'évoquer le grand nom de Racine. 
Au même ordre d'idées appartenaient les Poésies d^un proscrit^ 
par Raymond du Doré (1837). Ici le litre ne mentait pas; l'auteur, 
rojalisie fervent, avait payé de l'exil sa part active à la petite 
chouannerie de 1832, et il pouvait dire^ en toute vérité : 



372 LE MOUVEMENT POÉnQUE EN BRETAGNE 

Oh I quaad reverrons-noas la Loire aux doux rifages, 
Et la noble Vendée anx chaumes glorieux!... 

La poésie, à noire humble avis, se compromet souvent avec la 
politique et nous goûtons assez peu, si bien intentionnées qu'elles 
soient, certaines pièces de H. du Doré, son homélie sur la destnc- 
lion des lys et son hymne ironique à la République; il a, en ces ren- 
contres, le vol essoufflé et la plaisanlerie lourde, et la lyre aux 
cordes d'airain n'est pas plus faite pour son bras que le fouet de 
la satire. Son talent gracieux se retrouve ailleurs, il encadre de 
jolies élégies dans ces paysages italiens, où il ose, comme Brizeax, 
« montrer l'œil bleu d'un Celte; • écoutez-le chanter Sorrente: 

Sorrente, la ville fermée 
Aux aquilons comme aux douleurs ! 
Sorrente, la ville embaumée. 
Ou la vue hésite, charmée. 
Entre les femmes et les fleurs ! 

Une autre pièce, fet Roitelets du Colysée, offre un piquant con- 
traste, que deux strophes indiqueront : 

Je les aperçus un instant 
Tout au fatte d'une ruine ; 
Ils chantaient la grandeur divine, 
Aux rayons du soleil couchant. 

Ils chantaient leur vive tendresse, 
Et, comme ému de leurs plaisirs, 
Le cirque aux sanglants souvenirs 
Perdait sa funèbre tristesse. 

Mous aurions ici à mentionner, au premier rang de ces nobles 
poêles, pleins de foi et de modestie, Hippolyte de la Morvonnais, 
dont les débuts datent de 1838, mais nous aimons mieux lui faire 
place à côté de Brizeux ; citons plutôt le comte Louis de TrogoS, 
dont les Poésies religieuses (1844) ne sont presque qu'une para- 
phrase des livres sacrés, et le comte Jules de Franchevilie, austère 



LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRSrAGNE 373 

descendant d'un galant abbé de ruelles, ami des Montigny et des 
Montreuil, qui fit retentir de ses mâles poésies, Foi et Patriey les 
ombrages de son vieux château de Truscat, près Sarzeau. Remon- 
tant de quelques années en arrière, nous ne pouvons oublier le fils 
d*un maître voilier de Brest, Hippolyle Yioleau, qui dut aux mêmes 
influences ses chants d'une inspiration pure et élevée. Les Loisirs 
poétiques de Tiolem/imprimés d'abord en 1841, eurent une se- 
conde édition en 1844; la dédicace à la Vierge et une préface 
apologétique de Louis Yeuillot disent assez l'esprit de ce recueil, 
la foi très ardente qui y domine ; entre les deux éditions de son 
ouvrage, l'auteur, qui devait plus tard écrire des romans édifiants 
et de nouvelles poésies, le Livre tfes mères j avait cueilli des soucis 
et des violettes aux Jeux floraux de Toulouse. Une pièce, couronnée 
à VAcadémie de Clémence Isaure, est, sans doute, la meilleure de 
Yioleau ; dans des vers d'une familiarité touchante, une vieille 
femme, la Pèlerine de Rumengol^ intercède près de la Vierge en 
faveur de son fils, qui va lui être pris pour l'armée : 

Pour préserver mon fils j'ai (ait ce que j'ai dû, 
J*ai cueilli, v«rs le soir, dans un sentier perdo^ 

Le gui, le trèfle et la verveine; 
J*ai fait bénir au bourg une bague d*étain, 
J'ai lavé les habits qu'il portera demain 

Dans l'eau d'une sainte fontaine. 

Il manquait un secours plus puissant et plus doux, 
J'ai pris mon bâton blanc et me voilà chez vous ! 

Je n'ai ni couronne ui cierge. 
Nous, pauvres laboureurs, nous ne vous donnons rien, 
Nous venons cependant, vous nous connaissez bien, 

Et vous êtes la bonne ^erge ! 

Vous sauverez mon fils ! Vous nous l'avez donné, 
Et vous ne voulez point que, seul, abandonné. 

On le chasse de sa montagne; 
Non, vous ne voulez point qu'on enchaîne ses pas 
Dans les murs d'une ville où l'on ne parle pas 

Le doux langage de Bretagne ! 



314 Ll MOUVniBNT POÉnaUE EN BRETiLGNB 

A part le mot doux, appliqué à Pidiome breton, qui est unTiolent 
euphémisme, celle poésie a Taceent simple et vrai; Tauleur Ta 
comparée, avec une convenance parfaite, à c une humble sœur de 
charité. » 

Violeau était à peine plus qu'un ouvrier, il aimait à le dire ; 
voici un vrai artisan, un menuisier de Nantes, qui donne à son vo- 
lume de vers ce sous-titre : Mes Vrillons^ aussi spirituellement 
pittoresque que (es Ckeviiles et le Vilebrequin d'un aclie menui- 
sier, le vieil Adam Billaut. Il se forma, vers 1840, une pléiade de 
boulangers, de tisserands, de maçons (tous les corps d'état y ont 
passé) qui chantaient le travail, ses joies et ses peines, au fond de 
l'atelier et du chantier ; ce sont des muses prolélaires, celles de 
Magu, de Reboul ou de Poney, mais sans rien d'âpre ni de révolté, 
glorifiant le travail e( Dieu, avec de timides imitations de Lamar- 
tine ou de Béranger; Sécheresse, le menuisier nantais, appartient 
à ce groupe. Ses vers sont ternes et incolores ; après ce titre, qui 
promettait tant par sa verte et franche allure, JUes Vrillons, nous 
tombons dans la sensiblerie, Larmes et Consolation, V Espérance et 
le Souvenir, et dans des pièces d'actualité, adressées au- duc de 
Nemours, à Tévèque et au maire de Nantes ; nous n'avons, pour 
nous dédommager, qu'une vingtaine de vers à la mémoire de 
mattre Adam^ et des stances aux outriers, dédiées à Poney, le 
maçon de Toulon, pleines d'une modestie touchante qui a porté 
bonheur au poète : 

vous, qui gémisses, dans cette vie amère. 
Sous le poids du travail, et que le ciel austère 
Par un arrêt fatal semble avoir condamnés, 
Ne vous hâtez pas tant de maudire la vie. 
Et de dire parfois en votre âme affaiblie : 
Pourquoi sommes-nous nés ? 

frères, dont les mains touchent souvent les miennes, 
Nul ne peut mieux que moi compatir à vos peines. 

Sympathiser & vos douleurs I 
J'ai puisé, comme vous^ au oaUce des larmes ; 



LE MOUTKMEirr POÉnQUI Klf BRETàGNB 376 

Comme tous^ j'ai senti les mortelles alarmes^ 
Si promptes à briser nos cœurs... 

Hais, au fond de mon cœur, une voix consolante 
Me disait : Raffermis ta marche chancelante 

Dans cet obscur chemin ; 
Regarde devant toi, ne Tois-tu pas l'aurore 
De ce jour désiré qui ne luit pas encore, 

Mais qui luira demain ? 

Un jour où tout est pur d*ombre, de mal, de haine, 
Où l*homme jamais plus ne connaîtra la chaîne 

Dont son bras fut ensanglanté... 
Un jour où tout est paiz^ amour et liberté... 



Ces sentiments d'espoir et de résignation n'étaient pas partagés 
par un autre poêle nantais, avide de revendications sociales ; 
M. Champfleury, qui a remis en lumière la flgure effacée de Siméon 
Cbaumier, dit qu'il fut, avec Casimir Delavigne, c le Tyrtée des 
journées de Juillet. > En effet, dans ses Dithyrambes (1840), 
Cbaufflier a célébré les trois glorieuses^ avec un enthousiasme em- 
phatique qui a peine à se sauver du ridicule par la sincérité : 

Ils sont là les enfants du grand Quatre-vingt-neuf, 
Qui, couvés quarante ans sous l'aile de la gloire, 
Vinrent, bons combattants, aux trois jours de victoire, 
S*eofermer dans Paris comme le coq dans Tœuf. 

Mais, à côté de cet insurgé etde cet audacieux, il y avait un chaste 
et timide rêveur; cet esprit démocratique était doublé d'une nature 
chrétienne. De même, un autre Breton, Henri Cozic, de Gué- 
mené, (sic), auleu d'Harmonies républicaines où il portait aux 
oues la Révolution de 1848, où il disait que < la poésie, miroir des 
temps, doit réfléchir les grandes luttes de l'humanité, » ne prêchai^ 
que la paix et la justice, et la réconciliation dans un christianisme 
'arge et consolateur ; il tendait des bras suppliants vers Y Agneau 
du Calvaire^ 



376 LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 

Le prophète d'amour, flambeau de l'aTenir, 
L'apOtre descendu pour aimer et bénir. 

Au fond, ces poètes théophilantbropes procédaient de la même 
inspiration que Turquel; et Violeau ; ils avaient les Harmoni» 
pour livre de chevel, ils étaient imbus de libéralisme chrétien, ils 
répétaient ces beaux vers de VHymnê au Christ : 

Règne à jamais, Christ, sur la raison humaine, 
Et de l'homme à son Dieu sois la divine chaîne. 

Leurs hardiesses ne dépassaient pas beaucoup la Marseillaise de 
la paix; leur matlre incontesté, dans le fond et dans la forme, 
était Lamartine. 

OUVIER DE GOURCUFF. 

(La fin prochainement). 



I 



LE RÉTABLISSEMENT DU CULTE 

DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 

APRÈS LA RÉVOLUTION* 



La sainte mère l'Église^ qui venait de se réconcilier avec ses 
enfantsdeFrance, devait ouvrirtouslestrésorsdesesindulgences, 
pour suppléer aux réparations dues à Dieu pour tant de fai- 
blesses, de scandales et de crimes. Ce n'était pas assez pour elle 
d'avoir condescendu à toutes les exigences d'un gouvernement 
absolu et tyrannique, d'avoir abandonné tous ses biens ; elle 
voulut de plus remettre aux âmes leurs dettes spirituelles, au nom 
de la puissance de lier et de délier, que lui a confiée son divin 
Fondateur. Un jubilé solennel était chose appelée et désirée par 
tous les cœurs sérieusement chrétiens: il fut ouvert à Nantes, par 
une procession générale, le iSoctobre 1804. « S'est-il jamais ren- 
contré une circonstance plus propre à nous rappeler à Dieu, 
disait Msr Duvoisin dans sa circulaire au clergé et aux fidèles 
du Diocèse ? Jamais l'Église eut-elle des motifs plus pressants 
pour ouvrir ses trésors et répandre les grâces spirituelles dont 
le dépôt lui a été confié? La paix rendue à l'Église de France, 
après tant d'années de troubles, de schisme et de persécutions, 
le rétablissement public de notre sainte religion est un de ces 

* Voir II litraifon d'octobre 1884« pp. 816-828. 



378 LE RÉTABUSSBMENT DU CULTB 

événements où se déploie la toute-puissance de Celui qui a 
promis à son Église que les portes de Tenfer ne prévaudront 
point contre elle^ un bienfait immense et inespéré que la 
France entière ne peut assez reconnaître *. » 

M. Lagain, qui, le premier, avait eu Thonneur de rendre à la 
chaire sacrée sa voix et ses libertés imprescriptibles en la fête 
du 15 août 1802, fut choisi pour prêcher la station à la cathé- 
drale» Dès Tannée précédente, les prédications de carême avaient 
été reprises : MM. Lagain,Beaulieuet Gély les avaient données 
tour à tour. 

Dans les campagnes, le même élan de piété et de conversion 
se manifestait partout et prouvait de nouveau que la foi du 
peuple, qu*on avait vainement essayé d'étouffer, reprenait ses 
profondes racines dans les cœurs nantais, et allait porter des 
fruits abondants de salut. Comme monuments commémoratifs 
de ce retour à Dieu et à la religion, on replantait les croix 
renversées : le zèle était si grand que la police crut de son 
devoir de le tempérer. A Paimbœuf il ne fut permis d'élever 
qu'un seul calvaire, celui du cimetière; cotte défense avait eu 
pour cause une lettre du sous-préfet qui avertissait le départe- 
ment que chez lui « on plantait des croix partout. » 

Mais qui entretiendra dans les âmes ces nobles inspirations, 
qui alimentera ce feu du zèle? Les pertes nombreuses que le 
diocèse avait faites dans la persécution et dans lexil, tardaient 
à se réparer : les prêtres ne suffisaient plus aux besoins 
.pressants des populations chrétiennes ; la mort, d'ailleurs, 
continuait de décimer les rangs des rares survivants, que les 
malheurs et les infirmités avaient prématurément vieillis. Le 
clergé avait de la peine à se recruter; aussi MR'Duvoisin avait-il 
à cœur le rétablissement de son séminaire ; mais des entraves 
de toutes sortes, de? négociations qui n'aboutissaient pas, retar- 
daient l'exécution de ses projets. Un curé du diocèse, M. Gourtais, 

1. Arch. de l'évêché. Colleciiom des lettres et mandements. 



DANS LE DIOtËSB DE MÀIfTES 379 

eut llieureuse pensée de réunir, dans son presbytère de 
Maisdon, un certain nombre de jeunes clercs : c'était bien 
insufûsant. 

Le séminaire de Nantes, que la Révolution avait dispersé, 
remontait à l'année 1648. C'est le vénérable M. Olier lui-même 
qui traita avec Mf Gabriel de Beauveau pour la création de 
cette utile et sainte institution. Le prélat, avec le concours du 
clergé, acheta un terrain, près la communauté des Ursulines. 
M. de Hurtevent, aidé de quelques-uns de ses confrères, fut le 
premier supérieur. Après vingt-deux années, ces Messieurs de 
Saint-Sulpice furent obligés de se retirer et de céder la place 
aux prêtres diocésains. On ne dut pas se féliciter de ce chan- 
gement dans le personnel, car bientôt le Jansénisme s'intro- 
diiisit parmi les nouveaux directeurs ; aussi Mk» de Sanzay, 
affligé de cet état de choses, rappela les Sulpiciens; en 1728, ils 
reprirent la direction et l'enseignement du séminaire et s'y 
maintinrent jusqu'à l'époque de la constitution civile. C'a 
toujours été en vain que Minée tenta d'ouvrir cette maison ; 
les vicaires épiscopaux n'y purent jamais réunir d'élèves et il 
ne s'y fit aucune ordination. 

Quand le culte fut rétabli, les bâtiments, édifiés en 1701, 
servaient au collège de la ville, ainsi que le couvent des dames 
de Sainte-Ursule. Bien d'autres locaux pouvaient être mis à la 
disposition de Mk^ Duvoisin; mais le mauvais vouloir du Gou- 
vernement les refusait obstinément. Cependant, le 2 prairial 
an XII, il demanda à rentrer en possession de l'ancienne 
maison : ce fut vainement encore; à cette époque, on se mettait 
en peine d'y fonder le lycée, «qui, disait-on, devait être l'espoir 
de la société. » En sollicitant de la ville la communauté de 
Saint-Clément, l'évêque ne fut pas plus heureux. En 1806, il 
s'adressa de vive voix à Napoléon lui-môme qui, par considé- 
ration pour sa personne, lui donna verbalement une bonne 
réponse. La Visitation, qui servait de caserne et sur laquelle 
Monseigneur avait jeté ses vues, ne lui fut point accordée ; 



380 LE RâTÀBUSSEmiT DU CULTE 

mais en échange on lui proposa le couvent des Carmélites das 
Couêts. 

Enfin, TEmpereur, de passage à Nantes» rendit un décret qui 
ordonnait au ministre d'immenses travaux à faire pour Tem- 
bellissement et l'utilité de la cité ; il y était dit: « L'évêque est 
autorisé à acheter la maison de Saint-Charles pour le sémi- 
naire diocésain. — 11 août 1808. » 

Un legs de M""« de Martel permit à Monseigneur de faire 
cette grosse dépense : les bâtiments et l'enclos furent vendus 
pour 30,000fr. Dès le mois de novembre de l'année précédente, 
le local s'était ouvert aux premiers élèves, et le 3 juin suivant, 
on put bénir la nouvelle chapelle, bâtie sous Tinvocation de 
saint Charles. 

Les nouveaux directeurs furent choisis dans la pieuse com- 
pagnie de M. Olier : la Providence avait conservé l'ancien 
supérieur et l'économe, pour présider au rétablissement, 
MM. Dorain et Joubert. Le petit séminaire fut annexé au grand: 
M. Delsart, curé d'Aigrefeuille, quitta sa paroisse, pour en 
devenir le premier supérieur. En 1817, on y fit des agrandis- 
sements qui permirent d'y recevoir des élèves laïques et 
ecclésiastiques. La communauté de philosophie ne devait être 
fondée que dix ans plus tard, avec le concours de M. Tabbéde 
Courson, de sainte mémoire*. 

Cependant, par suite de difficultés qu'il ne nous appartient 
point d'exposer ici, et par décret impénal, les vénérables 
prêtres de Saint-Sulpice durent encore une fois quitter la 
maison qu'ils dirigeaient avec autant de piété que de science 
(13 novembre 1811). M. l'abbé Bodinier fut placé à la tête de 
la direction : le personnel était exclusivement composé de 
prêtres du Diocèse. Mais, grâces à Dieu, ce ne fut que pour peu 
de temps. En 1814, ces maîtres si recommandables, qui avaient 
élevé tant de générations sacerdotales dans le Diocèse et 

1. Arch. de rÉvèché. Rétablissement du Séminaire, 



DANS LE DIOCÈSE DE NANTES 381 

f 

auxquels celui-ci doit peut-être Thonneur de s'être si bien 
montré à l'époque révolutionnaire et d*ôtre aujourd'hui un des 
premiers clergés de France par les vertus et la régularité qui 
le distinguent, sont revenus parmi nous et y sont demeurés 
jusqu'à nos jours, fidèles aux saintes traditions de leur institut. 

Les Ordres religieux, que l'assemblée constituante avait dis- 
persés et qui, dans le schisme, avaient joué un rôle si malheu- 
reux, devaient attendre encore longtemps l'heure de la justice 
divine pour rentrer dans leurs cloîtres abandonnés ; les femmes 
cependant qui avaient donné un si beau spectacle à leurs per- 
sécuteurs, en se montrant inviolablement attachées à leurs vœux 
de religion, reviendront avant eux, à la faveur d'une tolérance 
mal assurée. 

Les sœurs hospitalières, dont la société se faisait un plus 
grand besoin, reparurent dès les premières années du siècle : 
le 26 juillet 1803, les Filles de la Sagesse entrent au Sanitat, et 
le 9 avril de l'année suivante, elles prennent le service del'Hôtel- 
Dieu. 

Cependant, dans ce monde qui se relevait péniblement de 
ses ruines, la prière et la pénitence des cloîtres devaient 
prêter leur concours efficace à ceux qui travaillaient si péni- 
blement à la Restauration. Les dames Ursulines sont rétablies 
à Nantes, par un décret de l'Empereur, le 9 avril 1806, et les 
religieuses du Carmel les suivent de près, 24 juin 1807; celles 
de la Visitation (19 juillet 1810) reprennent, à leur tour, la vie 
de communauté, en se livrant, ainsi que les Ursulines, à 
renseignement des jeunes filles. 

Les Frères de la Doctrine chrétienne, qui, sécularisés, 
tenaient isolément leurs classes pour les enfants du peuple, 
purent se reconstituer bientôt, d'une manière régulière. 

D'ailleurs, l'instruction et l'éducation de la jeunesse avaient 
beaucoup souffert, pendant ces terribles années^ où Ton s'était 
plus préoccupé de détruire que d'édifier. L'ignoraiice a été 



382 LB RÉTABUSSCMKMT DU CULTE 

un des résultats de la Révolution ; c'est un fait dont les atnés 
de la génération actuelle sont encore les témoins, malgré les 
aftirmations contraires de certains hommes d'aujourd'hui qui, 
semblant méconnaître Thistoire, ne veulent rien voir au delà 
de 89, ni lumières, ni bonheur, ni progrès. Cependant, avant 
cette fatale date, coiuuie on l'a heureusement démontré dans 
beaucoup de savants ouvrages*, If s écoles et les collèges étaient à 
la portée de tous les rangs de la société. Notrediocèse, qui comp- 
tait antérieurement une Université, cinq cours de théologie, deux 
grands collèges d'humanités, sept petits, trois psalleltes, une 
dizaine de régenteries de garçons, des petites écoles dans tous 
les villages, un cours normal pour les institutrices et quatorze 
pensionnats de demoiselles, avait vu tomber toutesces institu- 
tions si utiles au peuple. Éiaient-ils capables, ces philosophes 
et théophilantropes, de rallumer tant de lumières éteintes, pour 
éclairer ce bon peuple de France, que leur fausse science avait 
aveuglé et perverti ? Si l'Église, qui est, quoi qu'on dise, par 
sa nature et sa mission, le porte-flambeau de la vérité dans le 
monde, n'était venue au secours de l'État, la masse de la nation 
aurait croupi dans une funeste ignorance. On sentit si bien 
cette impuissance qu'on se plut à favoriser et à développer 
toutes ces nouvelles congrégations enseignantes, qui couvrent 
encore aujourd'hui le pays, et qu'on voudrait détruire, après 
d'immenses services rendus. 

Dès le 11 mars 1805, l'Empereur formait le projet de rétablir 
les instituteurs des enfants du peuple ; il écrivit au maire de 
Nantes pour grouper les Frères, connus autrefois sous le 
nom d'Ignorantins et qui avaient, dans les fossés Mercœur, un 
pensionnat et une école gratuite. 

Dans les premières années qui suivirent la Révolution, les 
écoles des campagnes étaient généralement tenues par ces 



1 . Cfr. L'InslrtictioM publique dans le Comté nantais oponî 1789, par 
M. Maître. 



DAMS LE DI0CÉ8B DB NANTES 383 

pieuses femmes qui, chassées de leurs relraiics, vivaient sécu- 
lièrement, occupant leur vie aux œuvres de charité. Le temps 
n'était pas encore venu pour fonder des communautés de reli- 
gieuses. La Providence devait susciter parmi nous un saint 
prêtre, M. Tabbé Deshais; en 18i6, il établit, avec le concours 
de M. J.-M. de Lamennais, à Ploërmel, les Frères de Tlnstruc- 
tion chrétienne. C'est lui-même qui, à Beignon, fonda les sœurs 
du même nom ; cette congrégation, destinée à s'étendre dans 
plusieurs diocèses, occupa pendant quelques années une 
maison à Pontchâteau (1826), et bientôt, en 1830, on acheta 
l'ancienne abbaye de Saint-Gildas, où elle devait prendre tous 
ses développements. Des religieuses qui suivent d'autres règles, 
comme celles de Saint-Laurent, de Torfou, de Ghavagnes, etc., 
se joignirent à elles pour faire les classes aux petites ûUes des 
campagnes. 

Dans la ville, toutes lesœuvtos de charité devaient refleurir, 
et aujourd'hui on no peut rien regretter de tout ce qui a dis- 
paru. Les Filles de la Charité, fondées par saint Vincent de 
Paul, firent leur entrée le jour de la Toussaint 1819, au nombre 
de six. La Grande-Providence des Incurables revint à Nantes* 
dans l'ancien local (8 nov. 1810) ; le Refuge se reconstitua 
môme avant cette date et tint place du Bon-Pasteur et des 
Pénitentes; ajoutez encore qu'en ^847, les dames de la Préser- 
vation devaient créer un asile pour abriter la vertu exposée et 
qu'en ces derniers temps, un prêtre devait réaliser la même 
idée pour les Détenues-libérées. 

Les malades, les vieillards, les infirmes, les orphelins, les 
pauvres, les prisonniers, tous les déshérités de ce monde retrou- 
vèrent l'amour et le dévouement au cœur de ces saintes femmes 
dont la religion seule fait des héroïnes. 

Presque toutes les communautés cloîtrées qui existaient 
précédemment se sont reformées dans notre diocèse, sous les 
gouvernements successifs. Les Carmélites, Ursulines, Yisitan- 
dines étaient revenues, comme nous l'avons dit plus haut, les 



384 L£ RiTÀBUSSBMENT DU GOLTB 

premières ; les avaient suivies de près, les Galvairiennes de 
Machecoul (1828) ; les Saintes-Glaires ne devaient arriver que 
beaucoup plus tard. Quelques ordres nouveaux, comme le 
Sacré-Cœur, r Adoration, les Réparatrices, les Auxiliatrices, etc., 
ont été appelés à tenir lieu de celles qui n'ont pas reparu surle 
sol nantais *. 

L'esprit de la société moderne s'opposait à la reconstitution 
des Ordres d'hommes, surtout de ceux qu'on appelle mendiants. 
Nos belles et riches abbayes, vendues à des particuliers, res- 
taient des solitudes inhabitées. Les Bernardins de N.-D. de 
Melleray, revinrent seuls en 1817, dans leurs monastères. Les 
Jésuites, qui avaient eu tant de difficultés à s'établir à Nantes 
et qui en avaient été chassés, comme on sait, osèrent se montrer 
dans notre ville, dans le temps de la Restauration, sous le nom 
de Pères-de-la-Foi ou du Calvaire. Les Capucins et les Récol- 
lets attendirent jusqu'à ces dernières années, pour tenter leur 
rétablissement. Carmes, Dominicains, Bénédictins, Chartreux, 
Minimes, Cordeliers, ne vivent plus que par le souvenir *. Ce 
qui pourrait rappeler les Irlandais, c'est le séminaire de Pont- 
château, où s'alimentent les missionnaires d'Haïti et qui a été 
établi dernièrement. 

Pour tenir lieu des religieux absents et suppléer à l'insuffi- 
sance du clergé paroissial, Mgr d'Andigné de Mayneuf eut 
l'heureuse idée de créer, par souscriptions, de 1818 à 1823, 
une maison de missionnaires diocésains, dits de Saint-François. 
La chapelle fut solennellement bénite en 1820 '. 

1. Les Carmélites réformées, les Fonte^ristes, les Bénédictines, les Cor- 
delières, les Madelonettes, les Carolines. 

2. U est aussi triste qu'iaconYenant qu*0Q ait eu l'idée de marquer la 
place de ces anciennes maisons religieuses par des enseignes dans le genre 
de celles-ci : Cave Saint-Léonard, Buvette des Récollets, Voilà comment le 
passant sait aujourd'hui que près de là existait, autrefois, telle église ou tel 
couvent. 

3. Ils sont établis aujourd'hui dans la chapelle des Minimes et appelés 
de V Immaculée-Conception. Leur premier local est occupé par TExtemat 
des Enfants-Nantais. 



DANS LE DIOCÈSE DE NAHTES 385 

Les évoques ont toujours favorisé les ordres religieux qui 
sont la gloire de TÉglise et qui prêtent un concours si efficace 
aux prêtres séculiers ; cependant ils devaient avant tout travail- 
ler au recrutement du clergé paroissial. 

Nous avons raconté comment Mgr Duvoisin avait eu le bon- 
heur de rouvrir les deux séminaires diocésains ; mais, pour 
entretenir ces pépinières ecclésiastiques, on institua de petits 
collèges secondaires, à Tombre des presbytères de campagne, 
pour faire naître et multiplier les vocations. 

Quand, en 1808, il s'est agi de fixer le siège d'une Université 
dans l'ancienne province de Bretagne, Nantes se mit sur les 
rangs, concurremment avec Renne^. Le Préfet, dans son rapport 
à l'Empereur, accusait un chifire de 800 jeunes gens qui suivaient 
dans le département les cours d'humanités «. 

Plusieurs curés ruraux groupèrent autour d'eux quelques 
enfants pour leur enseigner les éléments de la langue latine : 
ces petits centres d'instruction donnèrent bientôt naissance à 
des collèges régulièrement établis, plutôt avec la tolérance 
qu'avec la protection des lois civiles. 

Le 6 juillet 1810, un décret impérial autorisa la ville de 
Guérande à acquérir la maison des Ursulines, pour y fonder 
un collège communal qui fut dirigé par des prêtres, ainsi que 
celui d'Ancenis, rétabli antérieurement. Vertou, la Bonnetière, 
les Coaêts, Saint-Hars-du-Désert, Vay, Issé, Hachecoul, Chauve, 
Haisdon, la Ducherais, Ghâteaubriant, etc., alimentèrent 
pendant de longues années les séminaires de la ville épiscopale. 
La loi bienfaitrice de 1850 devait encore donner un plus bril- 
lant essor à l'enseignement ecclésiastique dans le diocèse ; 
grâce à cette loi, les collèges de N.-D. des Gouêts, des Enfants- 
Nantais et de Saint-Stanislas s'ouvrirent à la jeunesse studieuse 
de la ville et du Dédartement. 

1. Arcli. du Dép. Série V. Instruethn publique. 

ton vn (VI Di u 6* ëèko). î6 



386 LE RÉTABUSSEMENT DU CULTE DÂKS LE DIOCÈSE DE NANTES 

Et ainsi la Révolution qui, avec une violence inouïe, avait 
tout détruit et tout dévoré et qui, comme un monstre repu et 
couché sur les débris de sa proie, se flattait d un long avenir 
pour jouir et se reposer, fut contrainte d*assister au relèvement 
de tant de ruines amoncelées : elle vit tous ces proscrits revenir 
au pays natal, toutes ces victimes renaître de leur sang, tous 
ces temples et ces autels se relever sous le souffle de Dieu, ce 
culte séculaire déployer à nouveau la majesté de ses pompes, 
ces solitudes recevoir leurs anciens hôtes, plus nombreux et 
mieux trempés pour la lutte. La voilà donc cette Église de 
France que dix-huit siècles de bienfaits et de services avaient 
inviolablement attachée aux destinées de la patrie, la voilà qui 
surgit de ses cendres, plus belle et plus radieuse que jam^ l 
Ah 1 c'est qu'elle a pour elle la parole victorieuse de son fon- 
dateur : Ego vici mundum, — et son immortelle promesse: 
Portœ inferi non prœvalebunt adversus eam. Ceux qui aujour- 
d'hui tentent de lui arracher une à une les libertés sacrées 
qu'elle a justement reconquises au prix du sang de ses fils, 
qu'ils désarment leur colère, qu'ils abandonnent leurs desseins, 
assurés d'avance que la tempête révolutionnaire ne submergera 
jamais le roc indestructible de la Religion ; que les leçons du 
passé leur servent pour l'avenir. Erudimini, qui judicatis ter- 
ram. 

L'abbé P. Grégoire. 
(la suite prochainement.) 



U R£Y01TE DU FAFM mU 1 BRETillIlE 



Ud écrivain qui a presque toutes les qualités des grands critiques, 
et, cela va sans dire, quelques-uns aussi de leurs défauts, H. Ferdi- 
nand Brunetîère, écrivait, il y a deux mois : € ... ^ous commençons 
h connatlre le XVII® siècle, au moins dans ses grandes lignes, bien 
qu'il ne manque pas de découvertes à y faire encore. » — M. de 
la Borderie vient de nous prouver que M. Brunetiëre a raison. 
Ceux qui ont lu H°^« de Sévigné — et ils sont plus rares qu'on 
ne pense — ont entendu parler des mouvements séditieux dont la 
Bretagne fut le théâlre en 1675, à propos de l'impôt du papier 
timbré ; nous connaissons maintenant, pour une partie au moins 
de la Province, les origines, les incidents, la répression de cette 
révolte : les dires de H°>® de Sévigné sont expliqués, et, sur 
certains points importants, rectifiés ^ 

Soixante-cinq ans de repos et de prospérité avaient suivi les 
guerres de la Ligue. Les besoins financiers de Louis XIV l'ame- 
nèrent à décréter (d'une façon assez irrégulière pour notre pays, 
les Etats n'ayant pas été consultés), rétablissement du papier tim- 
bré à 1 sol la feuille, le monopole du tabac à 20 sols la livre, et la 
marque de la vaisselle d'étain à 1 sol la pièce. Depuis près de dix 
ans la population entière gémissait sous des charges toujours 
croissantes : la misère était au comble, et l'exaspération allait 
grandissant Le 18 avril 1675, la sédition éclata à Rennes et se 
signala par le pillage des bureaux du Timbre et du Tabac. Vers le 
soir, la foule enivrée paraissait disposée à se livrer aux derniers 
excès, quand H. de Coôilogon, à la tète d'une poignée de gentils* 
hommes et d'un faible détachement de la milice bourgeoise, dissipa 

I. U R^oUê du pafUr timbré, âévenue «n Br$ia§ne «n 1675 (Histoire «t Doea* 
■enU), par A* de la Borderie* — Va vol. ia-i2. Saiat-Brieiic, Prad'lioiame» 1S84. 



388 LA RÉVOLTE DU PAPIER THIRRÉ EN RRETAGNE 

en un instant l'émeute. Les révoltés perdirent, dans cette première 
joamée, une trentaine des leurs. 

Huit jours plus tard, nouveau mouvement et incendie du temple 
protestant de Cleuné , aux portes de Rennes : Teffervescence 
augmentait de jour en jour. 

Le 2 mai, H. de Ghaulnes arrive de Paris et prend solennellement 
possession de son Gouvernement. — Le 3 mai, il apprenait que des 
troubles avaient éclaté dans la plupart des villes de Bretagne, à Dinan 
entre autres, à Montfort, à Lamballe, à Vannes, et surtout à Nantes. 
L'agitation s'étendait déjà à toute la Province. Toutefois^, on n'était 
allé nulle part aussi loin qu'à Rennes. A Nantes, la populace s'était 
saisie de l'évêque, venu en parlementaire, et l'avait échangé contre 
une femme emprisonnée au début de l'insurrection. Le gouverneur 
de Nantes, H. de Holac, réussit à tout apaiser yat la douceur, ce 
qui lui valut d'être disgracié. 

Le 23 et le 24 mai, Guingamp se soulevait à son tour ; mais une 
répression énergique en eut vite raison. 

H. de la Goste, lieutenant du Roi en Basse-Bretagne, fut moins 
heureux à Ghàteaulin : battu par les insurgés et grièvement blessé, 
il dut s'enfermer dans Brest. La rébellion victorieuse fut dès lors 
maîtresse presque absolue de tout le pays de Pober, et cela pen- 
dant plus de trois mois. 

Le 8 juin, malgré les privilèges de la ville, trois Gompagnies, 
appelées de Nantes par le duc de Ghaulnes, entraient à Rennes» 
mèche allumée. Voilà toute la ville en armes, et cette fois, les 
habitants, quel que fût leur rang, étaient également émus de la 
violation de leurs franchises. Le 10, il fallut renvoyer à Nantes les 
troupes si malencontreusement arrivées le 8. Le 11 au soir, tout 
rentrait dans l'ordre. 

H. de Ghaulnes n'éclairait point la Gour sur les vrais caractères 
du mouvement. Il en déguisait l'importance, sachant qu'on rend 
souvent les Gouverneurs responsables des désordres survenus dans 
leurs Provinces. U n'osait dénoncer les vraies causes de la sédition, 
c'est-à-dire l'exagération des impdts et * la misère croissaiite,efl 



LA RÉVOLTE DU PAPIER TIMBRÉ EN BRETAGNE 

demandant le retrait des nouvelles charges. Ne voulant accuser ni 
le Roiy ni lui-même, il accusa avec une souveraine injustice la 
Noblesse, et surtout le Parlement. Dès le 12 juin, il osait proposer 
à Colbert une mesure atroce : la destruction des faubourgs, de la 
moitié de la ville par le fait. Hais, pour réaliser ses desseins de 
répression, il fallait des troupes régulières, et tout d'abord se dé- 
barrasser de la milice bourgeoise, en armes depuis le 8 juin et 
gardienne des portes. Le Gouverneur joua la comédie de la dou- 
ceur, et, prenant l'engagement de n'appeler à Rennes aucune 
force étrangère, il persuada aux naïfs miliciens de se désarmer 
eux-mêmes. 

D'autre part, la situation de la Province devenait de plus en 
plus critique. La misère publique s'y manifestait par une disette 
extrême de numéraire et par des faillites qui portaient au crédit 
un coup mortel. Le Parlement, gardant une attitude aussi digne 
que correcte, suppliait le Roi de suspendre pendant quelque temps 
le paiement des impôts, de convoquer au. plus tôt les Etats ; et le 
même Parlement prenait à la même heure contre les mutins des 
mesures que le soulèvement de la Basse-Bretagne tout entière 
rendait nécessaires. La Gornouaille, en effet, était en feu. Le duc 
de Chaulnes se rendit au Port-Louis le 10 juillet, et s'y cantonna, 
pour surveiller de plus près les événements. Le Léon s'allumait à 
l'incendie qui consumait la Gornouaille. Le diocèse de Tréguier 
s'agitaiL Guingamp se préparait à repousser une nouvelle attaque. 
Avec une mauvaise foi patente, H. de Ghaulnes voulait rendre le 
Parlement et la Noblesse responsables de ces mouvements. H. de la 
Borderie démontre facilement qu'il y a là pure calomnie ; mais 
nous croyons qu'il a tort de chercher dans le Code Paysan des 
preuves de la sympathie inspirée aux émeuliers par les gentils- 
hommes des campagnes. Pour notre part, nous y verrions volon- 
tiers tout le contraire. Gette pièce capitale, le Code Paysan, et le 
chant désigné sous le nom de Ronde du papier timbré^ sont deux 
documents du plus vif intérêt, exhumés par H. de la Borderie, et 
qui appartiennent désormais à l'Histoire, sans que leur valeur ou 
leur authenticité puisse être sérieusement contestée* 



390 LA RÉTOLTE DU PAPIBR TIHBRé EN BRETAGIfE 

De ces documents il ressort, avec la plus manifeste évidence, que 
les impôts furent la première et Tunique cause des troubles; mais 
des faits il résulte aussi que les séditieux, comme il arrive toujours 
quand la bëte humaine est démuselée, descendant logiquement 
la pente où ils étaient engagés, arrivaient promptement aux vio- 
lences contre le clergé, contre la propriété, et professaient (le 
bonnet rouge sur la tète) tout bonnement le communisme. — Nil 
novi mb sole. 

Le 17 juillet, troisième émeute à Rennes, provoquée en réalité 
par les agents chargés de la vente du papier timbré : c^s pillages 
des^ bureaux ne les dispensaient-ils pas de rendre compte, et 
fl*j avait-il pas là pour eux tout bénéfice, surtout quand ils avaient 
commencé, dès la veille, par enlever leurs effets et leur argent 7 
En Tabsence du Gouverneur, H. de Coêllogon refusa, cette fois, à 
la milice bourgeoise, de la réunir pour dissiper les mutins. Entrait- 
il dans un plan tracé d'avance dé provoquer de nouveaux mouve* 
ments ou de les aggraver, de les laisser s'étendre et de spéculer 
sur de plus grands malheurs ? Voulait-on arriver à des scènes qui 
justifiassent la répression excessive médiiée dès le i2 juin ? 
Peut-être. Toujours est-il que, sans dégénérer en violences graves, 
Tagitation se perpétuait. Les chevaux attelés sous le carrosse de 
H. de Tonquédec furent tués. Les habitants de la rue Haute cou- 
vrirent d'avanies H>b« de Chaulnes, demeurée à Rennes, seule et 
sans défense. 

Comme une traînée de poudre, la sédition gagnait tout le pays ; 
il y avait en même temps de nouvelles explosions à Fougères, à 
Lamballe, à Pontivy : le château de Kergroêi était saccagé et brâlé. 
« Toute la Basse- Bretagne était en feu ; ce n*étaient plus seulement 
les pays de Chfiteaulin, de Carhaix et les alentours de Landerneao: 
c'était la Cornouaille entière et les deux tiers du Léon ; dans 
l'évèché de Tréguier, les pays de Morlaix, de Lannion, de Guin- 
gamp ; dans le diocèse de Vannes, ceux d'Âuray, d*Hennebont, de 
Pontivy, presque tout le duché de Rohan : voilà sur quelle étendue 
dominait la révolte. — D*ailleurs, elle se propageait, marchait, 
agissait, sans trouver devant elle aucun obstacle. M. de ChaoIneSy 



LA RiVOLTE DU PAPIER TIMBRÉ EN BRETAGNE 391 

toujours enfermé dans son ForULouis, semblait résolu à ne pas 
faire conlre les rebelles le moindre effort ni la plus minime 
démonstration, avant l'arrivée des nouvelles troupes qu'il atait 
demandées au Roi S >> 

Un seul homme essaya d'entraver la furi^ de ce torrent ; c'était 
un jésuite, un saint, le dernier apôtre des Bretons, celui auquel la 
Bretagne a dû d'être ce que nous Tavons vue encore il y a peu 
d'années : le P. Haunoir. A lui seul, au moyen de ses Hissions, 
par sa parole et son ascendant, il dissipa les attroupements de 
Plouguernevel, et pacifia le pays à une grande distance. Il alla 
rendre compte à M. de Chaulnes des résultats merveilleux obtenus 
par ces moyens pacifiques : hélas ! que ne voulut-on l'imiter ! — 
Six mille soldats étaient déjà en marche sous les ordres de M. de 
Forbin. Le 16, ils étaient à Nantes ; à la fin d'août, à Quimper ; 
jusqu'à la mi-septembre à Carhaix, centre de la révolte. M. de la 
Borderie conjecture qu'il y eut, aux environs du Tymeur, une ba- 
taille qui anéantit la résistance et mit fin au mouvement. Cette 
bataille n'a laissé de traces que dans la tradition orale et locale. 

C'est alors que commence la répression, répression véritable*» 
ment sauvage. On remplit les galères ; on pendit sans pitié ; on 
roua, on écartela sans miséricorde. Le P. Maunoir obtint d'assister 
les malheureux qu'un exécutait, sans compter, par milliers. C'est 
dans le livre lui-même qu'il faut lire les détails de cette répres- 
sion ; l'auteur est sévère, il ne l'est pas trop : « L'historien, dit-il, 
est un juge : son premier devoir, ce n'est pas la charité, c'est la 
justice. » 

Du 18 septembre au 12 octobre, le duc de Chaulnes parcourut 
la Province, de Carhaix à Rennes, stationnant à Horlaix,à Lannion, 
è Tréguier ; traversant lentement les évêchésdeSaint-Brieuc et de 
Saint-Malo ; continuant les féroces exécutions qui terrorisaient la 
Bretagne entière. Pendant ce temps, il écrivait aux Rennais les 
lettres les plus bienveillantes, les plus rassurantes. Le 12 octobre, 
il entrait dans leur cité, entouré d'un formidable appareil mili- 

1. URé90lU dM papier timbré, pp. 123-124. 



393 LA BÉVOLTE DU PAPIER TIMBRÉ EN BRETAGNE 

taire, et prenait les mesures usitées dans une tille prise d'assaat. 
Là encore le châtiment fut sans mesure : — le Parlement, exilé à 
Vannes, y demeura quatorze ans, et n'en revint que moyennant 
500.000 livres; — les bourgeois furent désarmés; — la rue 
Haute condamnée à être rasée, et ses habitants bannis : plus 
de quatre mille personnes furent chassées de leurs demeures, er- 
rèrent à Taventure, mourant de froid et de faim, avec défense de 
les recueillir, sous peine de la vie. — Il n*y eut qu'un cri sur ces 
rigueurs impitoyables : M. et H«« de Chaulnes vengeaient trop 
ouvertement leurs injures personnelles. — Les Etals, réunis à 
Dinan, avaient eu beau voter d'acclamation (précédent dangereux!) 
un ion gratuU de trois millions de livres; il y avait des haines 
privées à satisfaire, et l'on ne s'en fit pas faute. 

Les taxes arbitraires ne cessèrent de pleuvoir sur les habitants 
de Rennes : on ne sait au juste à quelle somme exorbitante elles 
s'élevèrent. La garnison de six mille hommes, installée ches les 
bourgeois, était encore, à leurs yeux, la mesure la plus vexatoire. 
Les remontrances les plus humbles et les mieux fondées ne purent 
obtenir le moindre adoucissement : H. de Chaulnes s'en irri- 
tait : c il était de cette école qui fait un crime aux moutons de 
bêler, je ne dis pas quand on les tond, mais même quand on les 
écorche ^ » — Puis les supplices commencèrent : on pendit, on 
roua, on écartela, on exposa aux portes de la ville les membres 
des victimes... Qu'on nous permette de passer sous silence ces san- 
glants détails : ils sont effroyables. 

En novembre, les troupes commandées par M. de Forbin quit- 
tèrent le Duché: elles avaient été, il faut le dire, maintenues dans 
une sévère discipline. Les Etats n'obtinrent aucun adoucissement 
aux peines dont la malheureuse province était frappée; bien plus, 
— • et, cette fois, malgré le Gouverneur, qui se rendait compte de 
l'état de désespoir où se trouvaient ses administrés, et de l'exaspé- 
ration à laquelle on pouvait les pousser^ — une nouvelle armée de 
dix mille hommes, indisciplinée, sans frein et sans règle, envahit 

i. P. 174. 



LA RiVOLTB DU PAPIER VXmi EN BRETAGNE 393 

le pays et le livra véritablement au pillage. Ce qui se passa, durant 
cette invasion de barbares, est inouf ; le vol, les dévastations, le pillage, 
tout cela n*est rien auprès des violences contre les personnes. Il 
est impossible d*entrer dans le menu des faits : mettre des enfants 
à la broche était un amusemenl pour les bandits déchaînés par 
Louis-le- Grand sur la Bretagne. Les témoignages contemporains 
sont là ; malheureusement, il n*y a pas moyen de les récuser. Cela 
86 passait en France, à la fin du grand siècle, sur toute la surface 
d'une vaste province, et, s*il faut en croire H">>« de Sévigné, au 
même moment c'était c encore pis en Guienne. > 

La guerre qui continuait sur le Rhin obligea le roi à rappeler 
868 troupes. Elles quittèrent le pays le 1«' mars 4676. Le lende- 
main, le Parlement enregistrait une amnistie qui n'en étaitpas une, à 
raisondu nombre de personnes exceptées de cette prétendue grftce. 
C*66t par les noms de paroisses portées sur les Lettres d'amnistie 
qu'on peut deviner les parties de la Basse-Bretagne où il faudrait faire 
des recherches pour connaître les détails de la révolte dans cette 
région. IL de la Borderie, qui n'a pu réunir de documents complets 
que sur Rennes,— quelques-uns sur Nantes, sur Guingamp,— et les 
pièces d'un intérêt général, appelle sur ce sujet l'attention des 
chercheurs. Il est à souhaiter, 'en effet, que l'on puisse écrire un 
jour complètement cette page de notre histoire, et chercher, sur de 
plus nombreux documents, à qui incombent les responsabilités. 

Nous avons analysé, trop longuement sans doute, la première 
partie du petit et instructif volume que nous avons l'honneur de 
présenter au lecteur. La seconde partie est consacrée exclusive- 
ment aux pièces inédites que l'auteur a voulu pnblier. — Nous 
ne louerons pas le style de H. de la Borderie, connu depuis 
longtemps par son élégante simplicité, par sa clarté, son exac- 
titude et sa chaleur. Nous engageons tous ceux qui s'intéres- 
sent à l'histoire nationale, — qu'on entende par là soit l'histoire 
de Bretagne^ soit l'histoire de France, — à se donner le plaisir 
d'une lecture qui ne sera pour eux ni sans charme, ni sans fruit. 

Robert Ohru. 



U BRETAGNE A L'ACADÉMIE FRANÇAISE 
XIII 

L'ABBÉ TRUBLET 

(1697-1770)* 



VIII 

Conclusion. 



Je conclurai en quelques mots. Après Tillustre querelle dont 
oous venons d'être les témoins, je ne pourrais plus découvrir dans 
les dernières années de la carrière de Tabbé Trublet d'événement 
capable de soutenir pareil intérêLÂdmis dans TAcadémie, Trublet, 
assure d'Alembert, en remplit pendant cinq ans les devoirs avec 
la plus grande exactitude, et réalisa les promesses de son discours 
de réception en se rendant très utile aux séances particulières : 
mais sa santé s'affaiblissant de jour en jour, il se retira, en 1766, 
à Saint-Halo, où il ne s'occupa plus que de bonnes œuvres et des 
charges de son canonicat, jusqu'au jour où il mourut en paix dans 
sa ville natale, le 14 mars 1778, à soixante-douze ans. 

Quand je dis qu'il mourut en paix, raffirmation n'est pas abso- 
lument exacte, car d'Alembert s'est donné la peine de recueillir, 
avec un zèle passablement hypocrile, des accusations d'irréligion 
fort calomniatrices contre les derniers moments de l'abbé Trublet \ 



* Voir la livraison d'octobre 1884, pp. 306-316. 

1. Diaprés d'Alembert, des geos d'une piété très inlolérante, mécontents de Tao- 
cienne intimité de Trublet avec La Motte et Fontenelle dont roribodoxie était 
sus|iecte, auraient accusé Trublet d'avuir, huit jours avant sa mort, demandé à soa 
médecin d« l'empoisonner pour meure tin à>^es souffrances; un prèire étaoi sor^ 
feno, il aurait fait le sourd devant lui et fort bien entendu le médecin. < Noos 
rapportons cette prétendue anecdote, ajoute d'Alembert, non po'or y doDoer 11 
moindre antorité — le bon apôtre 1 — mais pour consoler tant de littérmUan 



LA BRETAGNE A l'AGADÉMIE FRANÇAISE 395 

et de consacrer plusieurs pages à la défense de son orthodoxie. Je 
me défie des brevets de ce genre délivrés par d^Alembert, et je 
souris quand il se pose en Père de TÉglise. Je me contenterai de 
relever chez lui deux phrases qui valent mieux que toutes les dis- 
cussions de ce genre: «La conduite sage, religieuse et édifiante que 
mena l'abbé Trublet dans sa retraite, lorsque obscurément confiné 
au fond de la province, sans intérêt, sans prétentions et sans désirs, 
il n'avait plus rien à feindre ni à dissimuler, servirait, s'il était né« 
cessaire, de réfutation victorieuse aux imputations dont il a été 
chargé sur la pureté et la sincérité de sa foi... Et cependant, ni les 
liaisons de notre académicien avec plusieurs évêques qui se repo- 
sirent même sur lui de la confection de leurs mandements % ni la 
protection dont une reine pieuse Thonorait, ni tout ce qu'il a im- 
primé contre les incrédules dans ses Essais % ni enfin ce Journal 
ehritien auquel il avait travaillé si constamment et avec un zèle 
dont il pensa môme être la victime, rien ne put fermer la bouche 
à Pimbécile calomnie '... » Voilà qui est fort bien dit : mais 
d'Alembert aurait dû s'apercevoir qu*en la commentant, il contri- 
buait à la propager. Les chats qui font patte de velours sont plus 
à craindre que ceux qui montrent leurs griffes. 

« Priez Dieu pour Pâme de rarchidiacre Trublet, noort à Saiot-Malo, le 
ii, après avoir porté Taumusse pendant quatre ans avec grande édifica- 
tion, écritait le même d*Alembert b Voltaire, le 26 mars 1770. Son 
Journal chrétien a dû lui faire ouvrir les deux battants du paradis. 

boDoétas et irréprochables, dont les senlimeots eo matière de religioD »0Dt tons les 
jours l'objet de U plas odieuse calomnie. Qu'ils apprennent à la M)ofirir et à la 
mépriser, en voyant qu'elle n'a pas rougi de porter ses dents meurtrières jusque sur 
fabbé Troblet, compositeur de mandements, protégé de la feue reine, coopéraleor 
4a Journal ehrélien, et ayant toujours conservé, malgré ses liaisons avec d'iUustres 
philoaopbes^ l'orthodoxie la plus exemplaire... » {Eloyes, VI, 282). 

1. S'agirait-il de l'évéque da Saiot-Malo ou du cardinal deTencin? 

2. Cette indication me rappelle que j'ai oublié de citer en son lieu la publicaUoD 
séparée do chapitre du i" volume des Essais sur les incrédules. En voici le titre : 
Peaséts choisies sur VlncréduliU, publiées par Henri L. Guelten. — Celle, 1737, iii-8o 
(ihiérard). 

a.£/o9et,VI,280. 



3% LA BftETAGNB 

J'espère que nous turons Saint-Lambert à sa place et qa'il pourra nous 
consoler de cette perte <. » 

Ce fut en effet Fauteur des Saisons qui vint s*asseoir dans le fau- 
teuil académique de Tabbé Trublet : mais il faut avouer qu*il pro- 
nonça, le 23 juin 1770, un singulier éloge de son prédécesseur. Il 
eûtmieux fait, comme neuf ans auparavant celui-ci lui en avait montré 
l'exemple, de s'en rapporter au directeur de l'Académie, c M. Tabbé 
Trublet, dit Saint-Lambert, fut digne par ses ouvrages d'être admis 
dans une société composée d'hommes illustres : mais en l'hono- 
rant de votre choix, vous récompensiez en lui, Messieurs, Thomme 
de mérite et l'ami de M. de Fontenelle...! » — Entendons-nous. Il 
semblerait que l'Académie n'a pas choisi Trublet parce qu*il en 
était digne par ses ouvrages, et qu'elle a voulu récompenser seule- 
ment en lui l'homme de mérite : mais par où, remarque Fréron, 
M. l'abbé Trublet était-il homme de mérite, si ce n'est par ses ou- 
vrages ?.... La suite est méchante. « M. l'abbé Trublet, dit le réci- 
piendaire, a enrichi le public de ses excellentes observations ; il 
savait encore choisir et recueillir les observations des hommes cé- 
lèbres avec lesquels il avait vécu... » Ceci m'a bien l'air d'une para- 
phrase du Compilait de la satire : paraphrase injuste, car les Essais^ 
le principal ouvrage de labbé, ne sont pas une compilation, et le 
vers de Voltaire, repris par son disciple, eût été plus juste et plus 
piquant s'il l'avait appliqué à de véritables compilateurs, à la plu- 
part des ouvriers de l'Encyclopédie *, par exemple ! 

Le directeur de l'Académie, Me*' de Coêtiosquet, dont nous re- 
tracerons bientôt la belle et édifiante carrière, se chargea, en ré- 
pondant à Saint-Lambert, de venger son compatriote. Il loua son 
esprit, ses connaissances, ses ouvrages, imprimés plusieurs fois et 
traduits en plusieurs langues, et surtout les qualités de son cœur. 
De cette excellente oraison funèbre, jo retiens un trait de gêné- 



1. Corresp, VcU. I. 148. 

2. Palissot appelle quelque part l'Encyclopédie» la Compilation des Conj^l»- 
tions. 



A l'académie française 397 

rosiié qui fait grand honneur à l'abbé TrubleL • Il sacrifia à la 
charité et à la religion, dit Témioent précepteur des enfants de 
France, Thonnète aisance que lui donnoll un prieuré : et se bornant 
au nécessaire, il se démit de ce bénéfice, quelques années avant sa 
mort, en faveur d'un bon sujet, mais pauvre, qu'il jugeoit devoir 
être un jour utile à l'Eglise ^ Quel désintéressement, surtout dans 
un âge où l'attachement aux richesses crott avec les besoins, sou- 
vent sans besoins, quelquefois même dans l'opulence ! Un citoyen 
si vertueux et si bienfaisant ne pouvoit manquer d'être honoré et 
respecté dans sa patrie. La ville de Saint-Halo l'inscrira dans ses 
fastes au nombre des hommes de mérite qu'elle a produits... ^f 

La ville de Saint-Halo a tenu à honneur de répondre à l'invi^ 
tation patriotique de l'ancien évêque de Limoges. Dans une des 
salles de Thôtel de ville, on voit encore aujourd'hui un bon portrait 
de l'abbé, placé entre ceux de Duguay-Trouin et de Haupertuis. . 
Trublet est représenté assis, la plume à la main, devant une table 
sur laquelle sont placés ses principaux ouvrages. Sa physionomie 
respire le calme et la parfaite tranquillité d'ême. Les traits sont 
vos de profil : ils ne sont pas gracieux, mais sympathiques. On dirait 
d'un brave recteur de campagne, et l'on trouverait facilement une 
tête coulée sur le même moule dans la série des portraits des dé- 
putés du clergé de Bretagne aux Etals généraux de 1789, publiée 
par Déjabin. Le contraste n'est que plus frappant à côté de la figure 
ouverte, spirituelle et mouvementée de Haupertuis. Qu'on n'y cher- 
che cependant pas la béte de Hadame Geoffrin. La sérénité n'est 
point la bêtise. 

Ce portrait, qui doit être fort ressemblant, car il a du caractère, 
m'a mis en garde conlre les assertions de Grimm qui n'a pas craint 
d'écrire, à propos de l'abbé Trublet, que « la connaissance de sa 

i. Je penfe qa'il doit s'agir da prieuré de Montreiiil-siir-Brèche, an diooèae de 
Beaafais, et de Tabbé d'Alveroj de la Palme, Fnu dee rédacteors da Journal dês 
S4t9t^> (Yoj. NaneL Ut MtUouim Mbres, p. 206.) 

3. L'Année UtUmre a doooé un compte renda détaillé de cette séàoce de 
réeeptioD. 1770. t. UI, (120-133.) 



398 Lk BRETAGNE 

personne pounit influer sur la sensation qae faisaient ses livres. I! 
avait, dit-il, la figure ignoble et déplaisante, Tair pauvre et mal- 
propre... » Je proteste énergiquement contre une pareille peiotare, 
et j'avoue que je ne puis guère la concilier avec le portrait mon! 
que nous retrace le même écrivain du même abbé : a Sa préteotiot 
était d'être fin comme l'ambre : il mettait dans son petit style 11 
recherche que les coquettes mettent dans leur parure... Il prétea- 
dait être fin et ingénieux dans ses tournures^ et jusque dans II 
manière de placer ses virgules et ses ppints : il y a dans ses ponc- 
tuations une dépense d'esprit effrayante... S» Le style c'est Thomme, 
a dit Buffon ; quand on met tant de recherche dans son style (jA 
Ton ne peut nier que le style de Trublet ne soit en effet très re- 
cherché), on n'a point l'extérieur ignoble et malpropre. 

Au reste^ dans un chapitre charmant sur la TimidUé, Tabbé 
Trubiet a saisi la plume de La Bruyère pour tracer le purtrait d'un 
certain Philante en qui la Biographie bretonne l'a reconnu lui- 
même. Je ne suis pas éloigné de voir en effet dans cette page une 
véritable autobiographie morale, et je suis certain de faire plaisir à 
mes lecteurs en la citant tout entière : 



c Philante, qui parle très peu, passe auprès des uns pour un I 
très médiocre ; auprès des autres pour un homme artificieux et dissimiilé, 
et même pour un observateur malin qui ne se tait que pour nd^ix voir 
et mieux entendre. Rien ne lui échappe^ dit-on ; il ne se livre poimt et 
vous vous livrez. Fous jouez une pièce ; il est au parterre et il vous 
Juge. Gt'peiidant Philante nV^t que timide. Il connott les défauts qui le 
rendent peu propre k plaire et à réussir dans le monde : et cette coo- 
naissance est en lui la source d'un nouveau défaut, par la timidité qu'elle 
lui inspire. 

o Quoique la réputation qu'il s'est faite par de bons ouvrages dût natu- 
rellement lui donner de la conûance, elle l'a rendu plus timide encore. Il 
craint de ne pas la soutenir par ce qu'il dira en conversation. L'niteotioii 
des autres, plus grande sur lui qu^auparavant, achève de Tembarrasser. 
U valoit peu autrefois, mais on n'attenduit rien de lui. Aujourd'hui on m 
attend quelque chose et il vaut encore moins. Sur cela, il t*eat réduit à 

i. Cwrresp. ds Grimm, VI — 385-386, 



À l'académie française 809 

VDe assez grande retraite et à un petit nombre d'amis qui le trouvent 
tel qu'il est dins ses livres, et meilleur encore ; car la conversation 
ranime et l<ii inspire une vivacité qu*il n'a pas toujours quand il écrit. 
Ceux qui le connoissent peu, quoiqu'ils Payent peut-être beaucoup fu, 
parce qu'ils ne Font pas tu dans son naturel, t^eroient étonnés d'apprendre 
que ses livres ne comiennenl ;zuères que ce qu*il avoit dit auparavant en 
conversation •; mais ses amis le savent bien, et en le lisant, ils croient 
l'entendre. S'il voit donc peu de monde, ce n'est point misanthropie ; il 
est doux, indulgent, et très peu difficile, du moins à l'égard de ce qui 
s'appelle profirement esprit ; mais il voudroit de la raison, de la vérité et 
de la vertu. Ce n'est point non plus mélancolie ; il est naturellement gai 
et tournée la plaisanterie, bonne ou mauvaise. Ce n'est que timidité, 
mais qui peut-être vient en partie d'un peu de vanité. Cependant, c'est 
plutôt à caus»' d-'s autren qu'à cause de lui-même, qu'il craint de ne pas 
plaire. Il appréhende d^ennuyer plutêt que d*être méprisé. Du moins, 
s'il est vain, il n'est point présomptueux *, » 

Je craindrais de ^âler celte page par des commentaires. Tel quHl 
est dans ses livres ; voilà bien le portrait du bon archidiacre et je 
me le représente parfaitement sous l'aspect de celte timidité 
presque savante qu*il vient de décrire. 

La postérité a tenu compte à Tabbé Trublet des plaisanteries de 
Voltaire. Si la réputation des littérateurs estimables dépendait du 
caprice et du ressentiment d'un esprit satirique, aucun mérite ne 
serait à l'épreuve d'une épigramme ingénieusement tournée, et 
les railleurs deviendraient eux-mêmes la victime des armes qu'ils 
auraient aiguisées contre leurs ennemis. Sabatier de Castres, qui 
faisait cetleremarque en 1781, a rendu pleine justice à notre acadé- 
micien,, en reconnaissant en lui un bon littérateur, un critique 
habile, un ingénieux interprète du cœur humain, en lui accordant 
uo style correct, pur, attachant, quoique parfois monotone ou trop 
rnsDiéré ^.Le plus grand défaut qu'on puisse, en somme, reprocher 
à Tabbé Trublet, c'est d'appuyer trop longtemps sur une même 
pensée^ de la retourner en trop de façons différentes : mais ce 



1. Emu de UH. et de morale. II. (187-189.) 
% IM Irotf sUda de la lUt. f. Vf. (386-391.) 



400 LA BRETAGNE 

déraut prouve au moins Tinjustice des traits lancés contre son peu 
d*imagination et sa prétendue stérilité. 

Palissot, qui avait d*abord embotlé le pas derrière Voltaire, a 
réparé plus tard cette injustice et convient dans la dernière édilioa 
de ses œuvres que Trublel ne manquait ni d*esprit, ni même d'une 
certaine finesse, et que, si au lieu de marquer du respect pour la 
religion et pour les mœurs, il se fût jeté dans le parti de la non- 
velle philosophie, il eût eu son brevet de célébrité comme laul 
d'autres. Peut-être, ajoute-t4l, en eût- on Tait un homme de génie ! 
— Voilà un aveu très précieux à retenir. Personne, dit-il encore, 
n'eut, plus que Tabbé Trublet, la tournure de F esprit académique *■ ; 
personne n'exprima plus finement de petites choses et ne sut mieux 
faire valoir, scruter, analyser de petites idées. Mais Palissot lai 
reproche trop vivement de s^étre tratné toute sa vie sur les pas 
de la Hotte et de Fontenelle, t semblable à ces satellites destinés 
à suivre invariablement le cours d'une grande planète, » de les 
avoir commentés de leur vivant, et même après leur mort, avec on 
enthousiasme puéril et ridicule, ne trouvant rien d'admirable que 
dans ses deux auteurs favoris, saisissant dans leurs ouvrages des 
beautés et des finesses imperceptibles pour d'autres yeux que les 
siens : à tel point que lorsqu'il entrait dans le détail de tout ce 
qu'il y voyait, on eût été tenté de s'écrier d'après l'intimé : Quand 
aurO't'U tout vu ?... Le malheur est qu'un tel attachement pour 

1. Œuvres de rdissot. Londres, 1779, in-12. Mém. kisL V. (903-317.) P^djasot 
avait dit en 1763, dans la Dundade, an chant III : 

...L'abbé Troblet fient bénir roriflamme : 
Non toaterois sans an pea de frayeor : 
11 est né doux, le» combats loi font peor... 
Cela était peu de chose, mais dans les notes, il prenait à la lettre lesplaisaiiteries 
de Voltaire, et dans le chant V, intitulé hSiffiet, il retenait à la charge: 
grand pouvoir du terrible sifflet ! 
Vous ferriez fuir et Raynal et Trublet.. 
La rime le servait id, comme autrefois BoUeau, pour FareL Cest dans les MéÊUèm 
historiques sur les gens de lettres de son temps que Palisaot a jugé plus tard éqû- 
tablement l'abbé Tmblet. 



A l'agadémib française 4KM 

La Motte ait conduit Trablet à adopter et à soutenir ses paradoxes 
littéraires, en particulier celui-ci : que la plus grande louange 
qu'on pât donner à des vers^ serait de dire qu'ils valent de la 
prose : mais, déclarait imperturbablement Tabbé Trublet, je n'en 
connais pas de tels. 

C'est aussi là le principal grief de La Harpe, qui a longuement 
discuté la théorie de notre abbé sur la prose et les ?ers, à propos 
des œuvres de La Hotte, dans son Cours de littérature. En revanche, 
dit le célèbre critique, s'il est instruclif de voir les paradoxes des 
maîtres répétés par le disciple, il faut convenir que sa philosophie, 
erronée en littérature, ne le fut jamais en religion ni en morale. 
Il fut même, ajoute- t-il, distingué par une piété exemplaire qui ho- 
norait le caractère dont il était revêtu *. 

La cause est entendue. Nous connaissons maintenant le fort et 
le faible de l'abbé Trublet. Disciple passionné de La Hotte et de 
Fontenelle^ il caractérise ses écrits par la subtilité, et raffine sou- 
vent sur ses auteurs favoris qui n'étaient déjà que trop fins. Il nous 
représente, en morale et en philosophie, Harivaux au théâtre. Quant 
à ce paradoxe déplorable qui fut cause de sa perte, à savoir que les 
meilleurs vers possibles ne sauraient valoir la bonne prose, on 
devra Fexcuser, si l'on veut bien réfléchir que toute une école lit- 
téraire, représentée non seulement par La Hotte et Fontenelle, 
maispar Harivaux, Dc1os,.Hontesquieu, Condillacet Buffon, soute- 
nait alors les mêmes théories. Honlesquieu, dans les L0((resp^- 
sanes, a mis tous les poètes au rang des fous et ne fait grâce qu'aux 
seuls poètes dramatiques. Gondillac, dans son Cours d'Etudes,s*esi 
acharné contre les vers de Boileau, et si Buffon eut la prudence 
de ne rien écrire sur cette matière, les contemporains s'accordent 
à dire qu'il y revenait souvent en conversation. Je l'ai entendu affir- 
mer devant vingt personnes, dit La Harpe, que les plus beaux vers 
ne pouvaient résister à l'examen, et que les plus parfaits de Racine 
lui-même étaient remplis de fautes... On me pardonnera d'abriter 

I. La Harpe. Cours de Utlér., édit. stéréotype, XII (207-222) 

TOn LVI (VI DE U 6« SÊRlfi). 27 



40t hk BBETAORB A L'AOilltalB FRANÇAISE 

la mémoire de Tabbé Troblet derrière les grands noms de Dudos, 
de Montesquieu, de Condillacet de Buffon. 

De nos jours, les rédacteurs de la Biographie universelle, de It 
Nouvelle Biographie générale^ Tabbé Manet dans les Malouim ci- 
lèbres, H. Roumain de la Rallaye dans la Biographie bretonne^ 
H. Barthélémy dans le XII1« volume des Erreurs et mensonges his- 
toriques, lui ont rendu justice. 

Maupertuis prétendait que les Essais de notre abbé avaient de 
son temps une si grande réputation en Allemagne que les maîtres 
de poste rerusaient des chevaux à ceux qui ne les avaient pas las. 
Je ne donnerai pas un conseil analogue aux compagnies de cheroios 
de fer, mais je n*hésite pas à déclarer que tout lettré*, digne de ce 
nom, doit posséder sur les rayons de sa bibliothèque les Essais d$ 
littérature et les Mémoires sur Fontenelle. Que d'écrivains do^t 
on ne pourrait en dire autant ! 

René Eeryileb. 



POÉSIE 



LE JOUR DES MORTS 



C'est aujourd'hui le jour que l'on consacre aux morts. 
Les tombeaux sont fleuris ; la ville tout entière^ 
Dès l'aube, à flots pressés, accourt au cimetière, 
Où plus d'un fut longtemps oublié sans remords. 

Dans ma douleur j'entends de célestes accords... 
Plein d'espoir, mais brisé, comme à cette heure amère 
Où j'ai perdu ma femme, et mon père et ma mère, 
Je les vois dans les cieux en pleurant sur leurs corps. 

Me protégeant, là-haut, de leurs âmes fidèles, 
En toute chose ils sont mes guides, mes modèles ; 
Je suis, en la baisant, la trace de leurs pas. 

Avant qu'au paradis le Seigneur nous rassemble, 
Nous n'aurons pas un jour cessé de vivre ensemble : 
Pour ceux qui les aimaient les morts ne meurent pas. 

Emile de Cerné. 



LE TOMBEAU DE SAINT YVES 



Saint Yves (né en 1253, mort en 1303) est de tous les saints 
bretons celui dont le culte est le plus répandu. Patron des 
gens de justice, il est honoré à ce titre dans tous les pdtys 
chrétiens. 

Par ses vertus, son austérité, sachante infinie, sa science et 
son éloquence, il est au premier rang. Au premier rang aussi 
par ses miracles : combien a-t-on de thaumaturges dont Tinter- 
cession puissante ait ressuscité quatorze morts ? Merveille 
attestée, pour Yves, avec des détails précis par des nuées de 
témoins. 

Cependant saint Yves, à l'heure qu'il est, n*a pas de tombe. 
Jadis il en avait une splendide, don d'un duc de Bretagne 
(Jean V), chef-d'œuvre de l'art du moyen ége (1420 à 1430). 
Le vandalisme révolutionnaire, à la fin du dernier siècle, la 
détruisit. Ce ne sont point des Bretons qui commirent ce crime, 
mais une horde de soudards étrangers, venus d'Ëtampes ou de 
Pontoise. 

Malgré la destruction du monument, le culte de saint Yves 
n'a subi aucune éclipse. Il ne s'agit pas ici du rétablissement 
d'une dévotion surannée ou d'un pèlerinage en désuétude. Jamais 
les fidèles populations de Basse-Bretagne n'ont cessé de vénérer 
le grand saint au lieu de sa sépulture ; jamais le pèlerinage n'a 
été oublié ni négligé ; à toute époque — surtout dans les temps 
calamiteux — on a vu y accourir des milliers de fidèles. 

Mais l'insulte faite à ce grand patron de la Bretagne par la 
destruction de sa tombe, devait être vengée. Depuis longtemps 
c'était Tardent désir de tout le pays breton. — Il y a environ 
six ans (en 1878), ce désir commença à percer de divers côtés, à 
se formuler en public. — En 1880, il trouva son expression popu- 
laire dans le gwerz des Trois fléaux, composé à la suite d'un 



LE TOMBEAU DE SAINT YVES 405 

grand pardon célébré à Gamlez, près de Tréguer, et ce gwerz 
exprimait si bien le sentiment unanime du pays, qu'il fallut le 
tirer à dix mille exemplaires. Peu de temps après, un cantique 
spécial (KantiknevézantErvoan), imprimé, réimprimé nombre 
de fois, répandu dans tout le pays breton, donnait à ce senti- 
ment une nouvelle force, une énergie souveraine. 

Aussi dès que Mgr Bouché fut monté sur le siège épiscopal 
de Saint-Brieuc et Tréguer, Tun des premiers mouvements de 
son cœur si catholique, si breton, fut de se mettre à la tète de 
la croisade entreprise pour rendre au grand thaumaturge, 
patron de la Bretagne, Fhonneur d'une sépulture digne de lui. 
Pour le rétablissement du tombeau de saint Yves il ouvrit dans 
son diocèse une souscription, qui a déjà produit des sommes 
importantes. 

Mais cette souscription ne doit point s'arrêter aux bornes du 
diocèse de Saint-Brieuc-Tréguer, elle doit se propager, se ré- 
pandre dans toute notre province. 

Saint Yves, nous le répétons, est Tun des grands protecteurs 
de la Bretagne; il est, dans le monde entier, Tun des plus 
puissants patrons de la vérité et de la justice. Et quel temps 
eut plus besoin que le nôtre de Timplorer, d'implorer de lui 
le retour au milieu de nous et le triomphe de la justice et de la 
vérité ! 

Nous faisons donc, de notre côté, appel à tous les vrais 
chrétiens et les vrais Bretons, à tous ceux qui ont soif de vérité 
et de justice, nous leur demandons à tous leur obole, leur 
souscription, petite ou grosse, pour le tombeau de saint Yves *. 

Et pour montrer quel est le caractère, la force de ce mou- 
vement chez les populations bretonnantes, nous publions ici 
le gwerz et le cantique dont nous avons parlé '. 

1. On peut envoyer directement les souscriptions à Merréyècpie de Saint- 
Brieuc ; on peut aussi les remettre au bureau de la Revite de Breiagney qui 
se chargera de les faire parvenir à destination. 

2. Nous ne donnons toutefois que les strophes du gwerz de 1880 {Us 
Trois fléaux) qui se rapportent à saint Yves. 



406 LE TOMBEAU DE SAINT TVBS 

Lm Trois néanz 

i. Soyez chrétiens, encore une fois» chrétiens tout du long, 
Paix et sagesse en vos maisons et dehors le péché ; 
S'il y a de la peine, cherchez aide, comme jadis vos pères, 
L'aide de dame Marie et Taide des saints de votre pays. 

2. Allez à Guingamp, à Bulat, au Yaudet, à la Clarté, 
Allez voir votre grand'mère, sainte Anne d'Auray. 
Allez voir saint Tudwal, saint Pol, saint Gorentin, 
Saint Samson et saint Patern, saint Yves de Kermartin. 

3. Que je fus heureux en venant dès mon enfance, 
En venant à Tréguier pour voir saint Yves. 

« Si tu le pries, disaient les anciens, saint Yves t'exaucera : 
« La bénédiction de Dieu sera sur toi et sur tes terres. » 

4. En la cathédrale de Tréguier, du côté de Tévéché, 

n est un tombeau, une pierre rouge dessus, de plus pauvre il 

[n'est pas, 



An taer giTiraleiin 



1. Bet kristenien, c*hoaz eur wech, kristenien hed ha hed 
Peuc*h ha furnez^nn ho Uer, hag er meaz ar pec*het ; 
Mar be poaD, glasket zikour, val gwechall ho tado 
Zikour ann Itron Varia ha zikour Sent ho pro. 

2. Et da Wenngamp, da Vulat, d*ar leodet, d*ar Sklerdet, 
Et da welet ho mamm goz. Sautez Anna Wened, 

Et da welet Sant Tuai, Sant Pol, Sant Kaourantin, 
Sant Samson ha Sant Patern, Sant Ervoan Kervarsin. 

3 Nag on bet-me evuruz o tond daleg bian, >^ 

toned da Landreger da welet Sand Ervoan, 
When pedez, *me ar re goz, Sand Ervoan e% klevo : 
€ Bennoz Doue vo gan-id ha gant da douaro. » 

4. Enn Iliz-vraz Landreger, da gad ann Eskopti, 

Zo V be, ha min ru war-n-han^ ha paouroo*h n'euz bini, 



LE TOMBEAU DE SAIIfT TYES 407 

Le tombeau de saint Yves Hélori, j'ai honte de le dire: 
Les bourgeois de la ville ont plus belles tombes dans le 

[cimetière. 

5. Autrefois il y avait là un tombeau des plus beaux. 
Sans retard encore, Bretons, et c'est à vous que je le dis, 
Sans retard encore, saint Yves aura un nouveau tombeau, 
Et chaque Breton aura sa pierre dans le monument. 

6. Et serait-il pauvre des plus pauvres, le tombeau du saint 

[béni, 
Venez y prier et vous y serez écoutés. 
Jadis les rois du pays, souvent pieds nus, 
Accouraient à Tréguier sur la tombe du Père des pauvres. 

7. Réjoui est mon cœur, lorsque je vois passer 

La tête de saint Yves de Kermartin, or de flamme est sa couronne. 
Si je suis sage, pensé-je, j'aurai une couronne comme ça, 
Et si ce n'est sur terre, ce sera sûr au ciel. 



Be Sant Ervoan Helori, mez em euz o laret, 
Bourc*hijeD kear zo gant-he kaeroc'h be er verred. 

5. Gwechall goz e oa enon eur be euz ar c*haeran. 
Hep dale c^hoaz, Bretoned, ha dac*h-hu e laran. 
Hep dale c'hoaz, Sant Ervoan en o eur be neve, 
Ha pep Breton en evo be vin e barz ar be. 

6. Hag e ve paour ar paouran be ar Zant binniget, 
Deut wan-n-eban da bedi ha c'houî vo chileoet, 
Gwechall rouane ar vro, aliez dierc'henn, 

A deue da Landreger, war be Tad ar bevien. 

7. Frealzet ye ma c'halon pe welan o tremen 

Penn Sant Ervoan Kervarzin, aour flamm he gurunenn. 
Mar benn fur, e sonjan-me, *m o kurunenn vel-se, 
Mar ne ve ket war douar, e vo zur mad enn Ee. 



408 LK TOMBEÂI] DE 8AIKT TVE8 

8. Gha({ue année, lorsque vous sortirez de votre cathédrale de 

[Tréguier, 
Lorsque vous irez au Minihy avec la procession de la ville, 
Levez la tête, saint Yves, pour voir votre pays, 
Afin qu'il y ait sagesse chez les gens et blé dans les terres. 

9. Nous prierons avec cœur, dans la chapelle de Kennartin. 
Autrefois vous y avez été souvent à deux genoux. 

Nous prierons avec cœur et tous les ans nous viendrons, 
Avec le pardon, vous voir^ bon saint, comme nos pères. 



Gantiqae nouveau sor saint Yves 

1. H n^est pas en Bretagne y il n'en est pas un *, 
n n^y a pas un saint comme saint Vves. 

2. Il n'y a point dans le Pays-des-Bois, pas plus que sur lac^fe, 
Aussi bon que saint Yves pour les hommes de mer. 



8. Peb bla pa deufet er meaz euz Iliz-vraz Treger. 
Pa *n efet d'ar Minihi gant procession kear, 
Savet ho penn, Sant Ervoan, da zellet ouz ho pro, 
Ma vo fumez gaad ann dud hag ed enn douaro. 

9. Ni bedo ha kaloneg eno chqpei KerTarzin, 
Gwechall hoc'h bet aliez enon war ho taouiin, 
Pedi *refomp kaloneg ha pep bla ni deuio, 

Gand ar pardon d*ho kwelet, Zand mad, vel hon zado. 



BLantik neve Zant Ervoan 

War don : Leax-Breix (el levr Bartaz Breix), pe Bmumez Arvor, 

1. ITen eu% ket enn Brei%, n*en euz ket unan, 
N'en eu% ket eur Zant evel Zant Ervoan (bis). 

2. N*euz ked enn Argoad na mu enn Arvor, 
Kouls ha Zant Ervoan vit ann dud a vor. 

1. Cette traduction rend mot pour mot le texte original breton. 



LE TOMBEAU BE SAINT YVES 409 

3. Il n*est pas dans le pays, partout on le dit, 
Qui soit aussi propice pour le laboureur. 

4. Il n'est pas plus beau modèle, pour les hommes de loi, 
Que saint Yves, le modèle des prêtres. 

5. Et pour les pauvres chéris et pour les gens de peine, 
Il n'en est pas meilleur que saint Yves. 

n n'est pas en Bretagne, il n^en est pas un. 
Il n'est pas un saint comme saint Yves. 

6. Il n'est chapelle au monde, dans le pays de Basse-Bretagne, 
Pour moi aussi jolie que l'est sa chapelle. 

7. Si vous voulez prier et prier efficacement, 

Allez au Minihy* demander votre vœu (ou) exposer votre de- 

[mande. 



3. N*euz ket barz ar vro, dre-oll e lerer, 
Hag e va ken mad vit al labourer, 

4. N'euz ket kaeroc'h skouer d'ana dud a lezcD, 
Evid Zant Ervoan, skouer ar veleien. 

5. Ha d'ar bevien gez ha d'ann dud a boan, 
N'en euz ket gwelloc'h evit Zant Ervoan. 

N'en euz ket enn Breiz, n'en eu:ô ket unan, 
ITen euz ket cur Zant evel Zant Ervoan (bis). 

6. N'euz chapel e-bed eon bro Breiz-Izel, 
Evid-OQ ker koant ha m'e he chapel. 



7. Mar fell d'hac'h pedi ha pedi er-vad, 
Et d'ar Minihi da glask ho mennad. 



1. Paroisse de la naissance de saint Yves, autrefois desservie par Tré- 
goier, aujourd'hui séparée et formant commune. Son église remplace la 
chapeUe que saint Yves fit bAUr au bout des rabines de son manoir de 
KermarUn. Cette église porte encore le nom de chapelle de saint Yves. 



410 LE TOMBEAU DE SAINT TVES 

8. Qu'il est doux de prier, lorsqu'on est chagrin, 
Dans le lieu môme où pria le saint béni ! 

9. Qu'il est doux de voir le saint manoir *, 

Où naquit le grand thaumaturge de la Basse-Bretagne ! 

10. Le manoir de Kermartin put voir aussi 
L'âme de saint Yves s'envoler aux deux. 

Pds une chapelle, pas une maison au pays de Basse-Bretagne, 
Comme la maison de saint Yves et comme sa chapelle/ 

11. Il n'est pas en Bretagne église aussi belle 
Que sa cathédrale en la ville de Tréguier. 

12. C'est à la gloire de saint Tudwal, votre père béni, 
Monseigneur saint Yves, que vous l'avez bâtie ^. 



8. Dousan m*e pedi, pa oer trubuillet, 
Elec^h ma pedaz ar Zant binniget I 

9. Dousan m'e gwelet ar maner zantel, 
Elec*h m'e ganet Zant braz Breiz-Izel ! 

10. Maner Kervarzin a welaz ive 
Ine Zant Ervoan o ninjal d'ann Ee. 

N'euz Chapel na ti em bro Bret%'I%el, 
Vel ti Zard Ervoan ha vel he chapeL 

11. N'en euz ket enn Breiz eunn iliz ker kaer 
Hag he iliz-veur enn kear Landreger. 

12. Evit Zant Tuai, ho Tad binniget, 
Olro Zant Ervoan, c'houi 'n euz hi zavet 



î. Le manoir de Kermartin, à 1,200 mètres (environ) de la viUe de Tré- 
guier, jadis Landréguer, 

3. La cathédrale fut (dit-on) commencée du temps de saint Yves. H 
quêta pour sa réédification. £Ue ne fut terminée que plus tard, grâce ce- 
pendant aux riches aumônes qui affluèrent sur la tombe du Bienheureui. 



LE TOMBEAU DE SilNT-TYES 411 

13. Là est votre tombeau, il n'en est point dans le pays 
Qui ait vu tant de miracles. 

14. J'y viendrai de Kermartin, 
Dussé-je y venir sur mes genoux. 

15. Pauvre est votre tombeau, trop pauvre, hélas ! 
Il sera réédiûé plus riche que jamais. 

// n*est pas en Bretagne comme saint Yves, 
Aussi beau que son tombeau pas un ne serai 

16. C'est notre nouvel Evoque qui l'a dit : 
Nous l'aiderons, comme de vrais Bretons. 

17. Tout autant que le Tréguier, le Goêllo et la Gomouaille 
Auront leur pierre dans le nouveau tombeau. 

18. Et lorsqu'il sera debout, il aura un beau Pardon : 
Tous les évoques de Bretagne (seront) à Tréguier. 



13. EnoD man ho Pe ha n'euz ket er vro, 
En efe gwelet mu a viraclo 

14. Me deui war-n-ehan euz a Gervarzin, 
Hag e va red d'in dont war ma daouiin 

15. Dister eo ho Pe, re dister, allaz I 
Adzavet e vo kaeroc'h vit biskoaz. 

Xen eux, ket enn Breiz evel Zant Ervoan, 
Ken kaer hag he ve nevo ket unan, 

16. Hon Eskop neve eo euz bel laret : 
Ni a zikouro, vel gwir Vretoned 

17. Kerkoulz ha Treger, Goelo ha Kern© 
En evo ho min barz ar Be nev«. 

18. Ha pa vo 'nn he zao vo eur pardon kaer, 
OU iskibien Breiz barz el Landreger. 



412 LE TOMBEAU DE SAINT YVES 

19. Tous les évoques de Bretagne avec notre Évoque 
Sur le tombeau de saint Yves viendront prier. 

20. C'est notre nouvel Evêque qui la dit, 
Et par saint Yves il sera récompensé. 

Et nous, Bretons, nous disons tous d^une seule voix : 
Bénédiction à VEvêque qui aime saint Yves * / 

Le petit Roitelet de saint Yves. 



19. 011 iskibien Breiz gand bon Eskop-ni, 
War ve Zant Ervoan, a deui da bedi. 

20. HoQ Eskop neve en euz bel laret, 
Ha gant Zant Ervoan e vezo peet. 

Ha ni, BreUmed, ni lar a-ufian : 
Bennoz d'ann Eskop a gar Zant Ervoan ! 

Ann otro Zant Ervoan a zo bet interret enn Katedral Landreger, dreg ar 
gador zarmon. Gwech-all en evoa enon eur be kaer. Hirie eo paonr ar 
paouran : N'en euz netra ken nemet cur min ru elec'h ma oe lakeet he 
gorf zantel. Bretoned vad, c'houi gar Zant Ervoan, ha c*houi zikouro ann 
otro Eskop neve da adzevel be ho Sant binniget. Roet ar muan m'elfet, 
ann otro Doue ha Zant Ervoan ho peo. — Roet hoc'h ofrans d'ho person; 
hen a gaso ann arc'hant da Landreger. 

1. Le seigneur saint Yves a été inhumé dans la cathédrale de Tré- 
guier, derrière la chaire. Autrefois il y possédait un magnifique tombeao. 
Aujourd'hui il (le tombeau) est des plus pauvres : un marbre rouge (de 
niveau avec le pavé), c'est tout ce qui se trouve sur le lieu même où re- 
posa son corps saint. Bretons de cœur, vous aimez saint Yves, et vous 
prêterez aide et secours au nouvel Évoque, afin qu'il puisse réédifier le 
tombeau de saint Yves. Donnez généreusement, saint Yves vous le rendra. 
Remettez votre offrande à votre Recteur, il se chargera de la foire par- 
venir à Tréguier. 

« LAouKNAifio Zaitt Ervoan. 



i 



MÉLANGES 



M. Faustin HéUe. 

M. Faustia Hélie^ vice-président du Gonserl d'Etat, frère de feu M. le 
docteur Hélie, ce pralicieQ si savant et si modeste, qui fut directeur de 
notre École de Médecine, est décédé, à Pa<sy, le 22 octobre. Voici Thom- 
mage que le Soleil a rendu à notre illustre compatriote : 

Né ë Nantes, le 31 mai 1799, M. Faustia Hclie était donc âgé déplus 
de 85 an$. Il fut, pendant les longpues années de sa laborieuse carrière, un 
travailleur infatigable. 

Il commença ses études de droit à Rennes, où il eut pour professeur 
le célèbre To'ullier. Après s*ètre fait inscrire au barreau de Nantes en 
1823,11 vint à Paris pour les continuer. A peine eut-il obtenu son diplôme 
de licencié, qu'on lui offrit un poste dans la magistrature ; mais il refusa 
pour se consacrer entièrement à Tétude du droit pur. 

Néanmoins, en 1827, il entra dans les bureaux du ministère de la 
justice. Ce ne fut que dix ans après que ses importants travaux sur le 
code péoal le désignèrent pour le poste de chef du bureau des affaires 
criminelles. Il fut nommé, en 1839, cbevalierdela Légion d*honnenr. 

Le lendemain de la Révolution, en 1848, M. Gréaiieux Tappela à la 
direction des affaires criminelles. En 1849, M. Faustin Hélie fut nommé 
conseiller à la Cour de cassation, où il siégea à la Chambre criminelle 
jusqu'en 1872. 

Ses opinions libérales, voire même républicaines, le firentltenir à l'écart 
pendant toute la durée de TEinpire. Malgré sa haute compétence en 
matière criminelle, il ne put obtenir la présidence de la Chambre cri- 
minelle qu*en 1872, à la mort de H. Lagagneur. Atteict par la limite 
d*àge, il prit sa retraite en 1874, à Tàge de 75 ans. 

La vice-présidence du conseil d'État lui fut offerte en 1879, poste qu'il 
occupa jusqu'à sa mort. 

n était membre de l'Académie des sciences morales et politiques (sec- 
tion d«) législation), et, de plus, grand-croix de la Légion d'honneur et 
membre du congé*! de Tordre. 

M. Faustin Hélie laisse après lui d'importants travaux de législation 
criminelle ; la Théorie du code pénal et le Traité de rinstruclion crimi- 
nelle font autorité, bien que l'on y trouve souvent des théories offrant à 
la fois des arguments k Yaccusation et à la défense. 11 eut toujours l'esprit 
un pen frondeur, mais le sentiment juridique, qu'il possédait à un profond 
degré, le préserva, comme magistrat, de tout parti pris et le tint éloigné 



m MÉLANGES 

des laites politiques. Il laisse au Palais la réputation d'un magistrat in- 
tègre et d'un caractère indépendant. 

On cite de lui le trait suifant : Il y a un an environ, le gouTeroement 
voulait, dnns un but politique, obtenir du conseil d'État une décision qui 
paraissait à H. Fanstin Hélie contraire aux principes du droit. Bien que 
malade, il se fit porter au Palais-Royal, où siège le conseil d*État, pour 
combattre ce qu'il croyait contraire à toute notion du droit, et eut la bonne 
fortune de faire triompher sa manière de voir. 

Le conseil d^État, réuni en assemblée générale, a émis le t(bu que 
réminent jurisconsulte fût enterré aux frais de TÉtat, et, le samedi 25 oc- 
tobrct ce vœu si légitime a été exaucé. 



Le général Nonry. , 

Le mardi il novembre, on célébrait, à la basilique de Saint-Nicolas 
de Nantes, le service funèbre de M.Jules Noury, général d*artillerie en 
retraite, officier de la Légion d*honnenr, décoré de Tordre de la Valeur 
Militaire d*ltalie. 

Fils du baroo Noury, commissaire ordonnateur en chef des armées, 
Jules Noury entrait dès Fàge de 19 ans à TÉcole Polytechnique. Capitaine 
d'artillerie, il était porté ë Tordre du jour de Tarmée d*Orient et décoré 
& la prise de Maiakoff. £n 1870, lieutenant-colonel, dans la fatale journée 
du l*r septembre, il tombait, le soir, blessé à la tète de ses batteries, qui 
n^avaient pas cessé leur feu. 

Recueilli et admirablement soigné par une honorable famille de Sedan, 
il put, à peine rétabli, venir se mettre ë la disposition du ministre de la 
guerre. Il fut nommé colonel : on lui confia d*abord la direction de l'Arsenal 
de Rennes et ensuite la formation du 28* régiment d'artillerie, création 
nouvelle, exigeant Texpérieoce, la fermeté, la netteté d'intelligence, qua- 
lités maîtresses qui distinguaient le général Noury. 

Général de brigade en 1879, il commanda l'artillerie du 16* corps 
d'armée, à Castres, commandement qu'il exerça jusqu'à son passage au 
cadre de réserve, en 1882. 

De cette vie si remplie de dévouement et de services rendus à la 
France, la plus belle page est certainement la dernière. 11 fut plus admi- 
rable encore sur son lit de mort qu'à la tête de ses batteries sur les 
champs de bataille. Le 2 novembre, le général succombait k la suite d'une 
longue et douloureuse maladie, au milieu des plus allreuses souffrances : 
après avoir béni sa fille, il est mort, entouré de sa famille qui lui disait 
au revoir, la main dans celle du Révérend Père qui l'assistait, les yeux 
fixés sur le Christ et lui adressant une dernière prière. 



MÉLANGES 415 

~ La foule s'arrêle, aux vitriDes de M. Laugé, rue Grébillon, devant 
une toile, grande dVffort et de tal»>nt, aus»i bien que de dimensions. Le 
jeune auteur, M. Dt^neui, un compatriote qui nous est revenu, a repré- 
semé un épisode de la revue du U juillet, à Nantes. Des généraux, des 
officiers de toutes armes, sont pitioresquement groupés, et de frappantes 
ressemblances donnent à ces personnages un vif ragoût de curiosité; il 
n*est pas jusqu*à deux chefs arabes et un petit Annamite qui ne vien- 
nent à point rappeler les dernières prouesses de Fbonneur français. 
C'est vif, coloré sans la froideur ordinaire des tableaux officiels. Dès au- 
jourd'hui, M. Déoeux prend sa place dans cette phalange de peintres 
militaires où de Neuville et Détaille brillent au premier rang, sans 
oublier Le Blant ni Couturier et ses Zouaves, que notre musée vient 
d'acquérir. 

Ce même musée s'est aussi ouvert à la Duchessê Anne de Bretagne, 
cette bel le et noble statue de notre compatriote, M. Alfred Caravannisz, 
que TEtttt a achetée et donnée à notre ville. Nous avons déjà dit tout le 
bien que nous pensons de cette œuvre, et n'avons plus qu'à conseiller de 
l'aller voir. 

— Sous ce titre : Jean de Vivonne^ sa vie et ses ambassades près de 
Philippe JI et à la cour de Rome, le vicomte Guy de Bremond d'Ans 
publie à la librairie Pion, sur le père de Mme de Rambouillet, un livre 
qui sera certainement l'un des meilleurs de Tannée. , 

Plein de révélations curieuses sur l'Espagne, l'Italie et la France du 
XVI* siècle, bourré d'anecdotes amusantes et neuves, écrit avec autant 
de finesse que de couleur et de clarté, ce volume doit plaire également 
aux savants, aux mondains, aux femmes même. Nous lui prédisons 
un beau et durable succès. 

L'auteur de Jean de Fivonne n'est pas tout à lait étranger à notre 
province, car M. le vicomte Guy de Bremond d'Ars est le neveu de 
notre concitoyen, M. le comte Anatole de Bremond d'Ars, président de la 
Société archéologique de Nantes et de la Loire-Inférieure. Nous lisons 
même, à la fin de l'appendice de cet intéressant volume, la note suivante : 

(I Le comte Anatole de Bremond d'Ars avait consacré une brève mais 
substantielle notice à Jean de Vivonne dans le Mémorial de l'Ouest, 
(août et septembre 1849). Pour bien des motifs, j'aime à déclarer en 
terminant que je lui ai dû l'idée d'écrire ce livre *. •» 

i. Un Tolame îd-S» de 396 pages. Prix: 7 fr. 50. Librairie Ploo, Nourrit ftC'% 
rsa Garaaciére, 10, Paris. 



BIBLIOGRAPHIE BRETONNE ET VENDEENNE 



Authenticité (l') du Saint-Sépulcre, par le docteur F. Joûon. In-S», 
72 p. et plan. — Nantes, imp. Vincent Forest et Emile Grimaud. En tente 
chez les principaux libraires i fr. 50 

Discours prononcé par Mgf Bouché, évêqub de Saint-Briéuc bt 
Tréguier, le 8 septembre 1884, à la messe du Saint-Esprit qui a pré- 
cédé le Googrès breton de Laanion. — ln-8o, 8 p., publié par la Société 
des Bibliophiles Bretons et de l'Histoire de Bretagne. Nantes, imp. Vin- 
cent Forest et Emile Grimaud. 

(Ne se vend pas.) 

Etudes historiques sur les épidémies dans le Morrihan. Exposé 
historique et statistique des épidémies de choléra asiatique, mani- 
festations DE 183i, 1834, 1849, 1854 et 1865, parle docteur A. Mau- 
ricet, secrétaire du conseil central d'hygiène et de salubrité du Morbihan. 
In-8o, 38 p. Vannes, imp. Galles. 

Etude sur une vie inédite de saint Tudual attribuée ad vi« siècle, 
par M. Anaiole de Barihélemy, de la Société nationale des antiquaires 
de France. ln-8o, 20 p. Nogeut-le-Rotrou, imp. Daupeley. 
Extrait des Mémoires de la Société, t. 44. 

FÊTE DU DEUXIEME CENTENAIRE DE LA PRISE DE POSSESSION PAR JÉSUS DE 
LA CHAPELLE DE l'UnION- CHRÉTIENNE A FONTENAY, LE 27 DÉCEMBRE DE 

J.-C., l'an 1883 (vers); par J.-B. Bonneau, ancien curé de N.-D. de Char- 
zais, et J. Dalin, curé de la Flocellière. In-12, Il p. Fontenay. imp. 
Vendéenne. 

Locutions (les) nantaises, par Paul Eudel, avec une préfiice par 
Charles Monselet. Pet. ia-8o, xît\i-t97 p. Titre rouge et noir, encadre- 
ments et lettres historiées. — Nantes, imp. Vincent Forest et Emile 
Grimaud. A. Morel, éditeur. Tiré à 300 ex., à 6 fr., sur papier temté fort, 
et à 10 ex. sur japon impérial, à 20 fr. 

Mémoires de la Société archéologique et historique des Côtes-du- 
NORD, 2» série, t. l (1" liv.) 1884. In-S», XL p. et p. l à 268. Saint- 
Brieuc, lib. Prud'homme (1883-1884). 

Tombeau (le) de Guillaume Guéguen a la cathédrale de Nantes, par 
M. L. Palustre, associé correspondant national de )a Société nationale 
des antiquaires de France. 1q-8o, 10 p. Nogent-le-Roupou, imp. Dau- 
peley-Gouverneur. 

Extrait des Mémwes de la Société, 

Traité de perspective linéaire, contenant les tracés pour les 

RAS-RELIEFS ET LES DÉCORATIONS THÉÂTRALES, AVEC UNE THÉORIE DES 

EFFETS DE PERSPECTIVE, par Jules de la Gournerie, de l'InslituL 2» édit. 
Texte. In-4o, xxviiH99 p., et album in-f» de 40 pi. Paris, lib. Gauthier- 
Villars ^^fr- 

Un APOTRE DES ENFANTS ET DES OUVRIERS. — LE R. P. PlERRE LaBOKDE, 

DE LA Compagnie de Jésus, parle P. Charruau. de Ja môme Gompagoie. 
— Nantes, Libaros. In-18, 378 p. et portrait. 2 fr. ; édiU de luxc,3 fr. 50. 



LE MAIRE LEPERDIT 



L*époque des statues et des apothéoses fleurit, depuis quelques 
années, dans toute sa splendeur, et Rennes, entraînée par l'exemple, 
se dispose à élever une statue à* Tun de ses anciens maires, le 
modeste tailleur Leperdit. Celui-ci, né dans la plus humble con* 
dition ^ partit un jour de son village, pour faire son tour de 
France, et s'arrêta au chef-lieu du département de rille-et-Vilaine, 
vers 1782, se proposant d'y gagner sa vie, en se servant de son 
aiguille. Il était membre de la municipalité, quand les deux repré- 
sentants Carrier et Pocholle arrivèrent à Rennes pour y établir le 
gouvernement révolutionnaire, que Tun d'eux devait organiser à 
Nantes, où les noyades de la Loire et les fusillades des carrières de 
Gigant ont laissé des souvenirs que l'histoire et l'humanité retien- 
dront comme un des exemples les plus sanglants des fatales aber- 
rations des partis politiques. 

J'ai lu, comme tout le monde, la biographie de l'honnête Leperdit ; 
mais, avant de souscrire pour l'élévation d'une statue à sa mémoire, 
je voudrais passer de la légende à son histoire, appuyée de pièces 
authentiques. — Il n'est citoyen de Rennes qui ne se rappelle la 
tentative qui fut faite, en 1815, par ordonnance du Roi, a reffel de 
faire élever, dans cette ville, une statue au général Horeau, que les 
Bourbons jugeaient lui être due pour ses services à la coalition. 
Hais tout le monde se rappela qu'japrès avoir quitté soudainement 
son exil, Horeau vint se mettre à la disposition de l'étranger, mé- 
ditant l'envahissement de son pays, et qu'il tomba sous le feu d'une 

i. Leperdit naquit en 1753, an ?illagede Kergrisel, prësPontivy. Son père y était 
simple calU?atenr, et monint, laissant son fils dans un âge encore pen avancé. 

TOm LVI CVI DK Li 6e SÉRtg]. 28 



418 LE MAIRE LEPERDIT 

baUerie française, au moment où il traçai^ sous les murs de Dresde, 
le plan d'une balaille qui devait décider du sort de la patrie. 
— Le conseil municipal de Rennes refusa son concours à rérectioa 
de la stalue demandée, et le maire, ou tout autre défenseur de la 
dignité de notre pays, dut répondre que la statue ne pourrait être 
élevée qu'à la condition qu'on inscrivit sur son socle rarlicle 21 
du Code civil, qui dit que tout citoyen ayant porté les armes contre 
son pays, perd de droit son titre de Français. Voilà rhistoire se 
substituant à la légende. 

Ici, pour le brave et digne Leperdit, dont le nom figure déjà, à 
si juste titre, à la tète d'une dès rues de la ville de Rennes, il ne 
peut être question de rien de semblable. Horeau fut un traître ; 
Leperdit fut le vaillant défenseur des habitants qui l'avaient adopté 
comme un des leurs. 

Hais, effectivement, qu'a-t-il fait pour ses concitoyens et la ville 
de Rennes 7 — Celle-ci a ses archives et ses registres de délibé- 
rations. Qu'on nous l'apprenne. ^ J'ai eu occasion, et «ur pièces 
authentiques, de dire comment et dans quels termes l'évêque Le 
Coz sut faire tète aux entreprises de Carrier et à l'orage que sa 
présence souleva à Rennes, dans les derniers mois de 1793. Qu'on 
ouvre les registres de la municipalité, ceux du district et du dépar- 
tement de l'Ille-et-Vilaine, et qu'on nous raconte comment y 
figure Leperdit, ce qu'il put dire ou put faire. Tout ami de la Bretagne 
a droit de rechercher ce qui doit mettre cette belle figure dans 
tout son jour, et les membres du conseil municipal, qui ont, parait-il, 
voté l'érection de la statue qui doit lui être consacrée, ont, sur ce 
point, un devoir à remplir. 

Si j'entre, de loin, dans ce débat, et si je m'inscris ainsi, comme 
un enquêteur, à la recherche des faits qui peuvent fixer le juge- 
ment de l'histoire, c'est qu'avec beaucoup de documents sur les 
premières années de notre Révolution, j'en ai retrouvé quelques-uns 
auxquels se mêle le nom de Leperdit, et que ces documents, en 
indiquant plusieurs traits de son beau caractère, nous conduisent 
à désirer vivement tous les détails, capables de fixer reosemble de 



Ll miBE LEFBltmT 419 

sa physionomie et du rôle qu'il a joué dans des temps extrêmement 
troublés. 

Je D*ai rien, sur Leperdit, au moment où Carrier et Pocholle 
organisèrent, à Rennes, le régime de la Terreur ; mais je le suis 
dans son intenrention officielle près des représentants qui furent 
envoyés dans cette ville après la chute de Robespierre. 

Il peut être intéressant aujourd'hui de connaître celte seconde 
partie de sa carrière administrative. Nous allons' essayer, d'abord, 
de reprendre ce que la légende nous a appris des premiers actes 
de son administration. 

Pour ra'éclairer sur ces faits, je recours à un excellent livre sur 
la ville de Rennes, que publia, en 1845, H. Duerest de Villeneuve, 
historien consciencieux, attaché alors à Tadministration de TEnre- 
gistrement, et qui se trouvait mieux placé que personne pour avoir 
communication des documents que la ville de Rennes possédait 
sur son ancien maire. — J'ouvre donc V Histoire de Renneif à la 
page 459, et je trouve qu'au mois de septembre 1793, Carrier 
étant arrivé à Rennes pour tout épurer, Leperdit eut occasion de 
se rendre une première fois près de lui, non comme maire, mais 
comme simple membre d'une commission de la municipalité qui 
devait s'entendre avec le représentant, à l'occasion de mesures 
prescrites contre les étrangers, par suite de la prise récente de 
Toulon par les Anglais. Leperdit et ses collègues de la commission 
municipale, taxés de modérantieme par le proconsul, furent écon- 
duits, sans même avoir été entendus. 

A peu de jours de là, le 8 septembre, Carrier, passant une revue 
de la garde nationale et de la garnison, procédait à la plantation 
d'un arbre de la Liberté, sur la place de l'Egalité. On y fit un auto« 
da-fé des attributs de la féodalité, en même temps qu'on y jetait 
le portrait de Louis XVI et le drapeau des fédérés qui s'étaient 
levés pour défendre les Girondins. — Leperdit et les officiers 
municipaux, ses collègues, assistèrent à cette solennité. 

Le 20 septembre, après avoir cherché de nombreux appuis dans 
la Société populairOi que continuait à présider un ancien gentil- 



420 LE MAIBE LE^BBDIT 

homme qui avait été membre du Pariement, Carrier, accompagné 
de son collègue Pocholle, qui venait de le rejoindre, se rendit à 
PHôtel-de-Ville et, tenant séance, dans la grande salle, choisit et 
réorganisa, en vertu de ses pouvoirs illimités, une nouvelle muni- 
cipalité, à la tète de laquelle fut placé le citoyen Elias. Leperdit fat 
conservé au nombre des dix officiers municipaux auxquels il trans- 
féra de nouveaux pouvoirs. 

Dès le surlendemain, Carrier demanda à ces officiers de son 
choix une liste des citoyens qui devaient avoir pris part au mouve- 
ment des fédérés en faveur de la Gironde. C'était évidemment une 
liste de proscription que le proconsul exigeait. — La mairie la 
refusa et Leperdit fut chargé de porter sa réponse au terrible 
représentant Celui-ci entra dans une des fureurs auxquelles il se 
livrait fréquemment, menaça Leperdit de la prison et du tribunal 
révolutionnaire, et le congédia en le consignant à rHôtel~de-Ville.— 
n voulut établir un registre de dénonciations et ne fut pas plus 
heureux. Il n'osa pourtant épurer la municipalité qu'il avait lui- 
même organisée et l'abandonna à ses affaires courantes. 

Quelques autres résistances s'étant manifestées à la suite de 
ses premières protestations, Carrier, quoique vivement appuyé par 
les énergumènes de la Société populaire, ne tarda pas à compren- 
dre qu'il ne pourrait pas faire à Rennes tout ce qu'il aurait voulu^ 
et ce fut sur ces entrefaites qu'il se rendit à Nantes, laissant à son 
collègue Pocholle le soin de réaliser tout ce qu'il avait projelé 
pour la parfaite régénération de la ville. 

Leperdit, par sa loyale et courageuse résistance aux entreprises 
de Carrier, concourut évidemment à retenir un instant cet atroce 
fanatique dans ses entreprises ; mais il ne fut pas le seul *. — Un 
jour de revue, Pongérard, commandant de la garde nationale, avait 
jeté son sabre à ses pieds, en lui disant qu'il ne consentirait jamais 

i. OnToiUdaDsle cimetière de Reo Des, ane colonne éleTée sur la tombe de Leperdit 
par les soins de ses concitoyens. Elle porte Tépitaphe suivante: 

Lepirdit, ancien maire it Rennes, doyen des tailleurs (1752-1821). 

Le Masée possède an très bean buste de lui, signé de fiarré. Sa figure, très carte- 
téristique, décèle les plos énergiques résolutions. 



LE MAIRE LEPEBDIT 421 

à le teindre du sang de ses concitoyens. Blin, ud des notables de la 
citéy loi avait fait une réponse analogue, en s'écriant qu'il avait vu 
la mort sous toutes les formes à la ville et sur les champs de bataille, 
et qu'il siaurait combattre la tyrannie, sous quelque forme qu'elle 
se présentât. 

La tradition ajoute que c'est alors, et sous Finipression de cette 
résistance, que Leperdit trouva le moyen de favoriser la fuite de 
prêtres et d^émigrés mis hors la loi, en disant qu'ib n^étaient point 
hors de Phumanité. -^ Commissaire attaché au service du caserne- 
ment et des prisons, on dit aussi qu'il eut occasion, dans ces deux 
branches de l'administration, de seconder les résolutions les plus 
honorables et les plus utiles. — Sur tous les points, son caractère 
se maintenait ainsi dans la sphère élevée du dévouement et de la 
probité la plus absolue, et c'est dans ces circonstances que sa 
légende s^est, en quelque sorte, formée. Mais, jusqu'à ce moment, 
Leperdit n'était qu'officier municipal, et encore placé sç^ la 
direction d'Elias, son maire en titre, qui finit, je crois, par payer 
de sa tète le modérantisme, plus ou moins accentué, qu'il opposa 
aux entreprises de Carrier et de Pocholle. ^ 

Ce qu'il importe de savoir, pour ce qui arriva plus tard^ c'est la 
position que prit Leperdit, quand il devint maire lui-même et que 
les commissions militaires, instituées à la suite de l'armée répubii* 
caine, un instant compromise à Antrain, vinrent s'établir à Rennes 
et y fonctionner, avec une rage que rien ne put arrêter. 

D'abord, quand et comment Leperdit fut-il nommé maire de 
Rennes? — D'après les renseignements recueillis, ce serait le 
4 ventôse an II, — 22 février 1794, c'est-à-dire, environ six mois 
après répoque où nous l'avons trouvé simple orficier municipal, en 
présence de Carrier. Les deux représentants Ësnue La Vallée et 
François, venus en mission à Rennes, après quelques échecs de 
Parmée républicaine, avaient nommé Leperdit maire de Rennes. 
Or la Terreur, pas plus à Rennes qu'ailleurs, n'avait encore suivi 
son cours et se trouvait loin de son terme, qui n'arriva qu'à quatre 
mois de là, le 9 thermidor, — 27 juillet 1794. Ainsi, ce fut bien 



I4M 1M mABË LIMBDIT 

S0Q8 la Terreur même, et an plus fort des séfices des commis- 
sions militaires, dont Tune était présidée par Brntos Hagnier, qui 
laissa de si tristes sonfenirs, que Leperdit se trouva maire de la 
ville de Rennes. 

Eh bien!quVt-il fait pendant ce temps? — Je dois croire 
qu*il ne fit que du bien, puisque sa légende est restée intacte ; 
mais cela ne suffit peut-être pas ; et, avant de jeter les fondements 
du monument qu*on se propose de lui élever, il faudrait ouvrir les 
registres de la mairie, ceux du département et du district, pour 
nous dire ce que Leperdit a fait ou pu faire, de ventôse an II au 
mois de thermidor de la même année, quand Robespierre fat 
renversé, et que les représentants Boursanlt, Guezno et Guermeur 
arrivèrent à Rennes, pour réparer le mal que la Terreur avait 
fait. 

Avant d'entrer dans le détail de ces faits que je ne puis con- 
naître, je dois, toutefois, me hâter de dire que les deux représen- 
tants réparateurs de ces désastres se trouvaient, en germinal an II, 
avril 1794, en relations avec Leperdit, et qu'ils le continuèrent dans 
ses fonctions, en lui demandant tous les renseignements qui devaient 
les aider à compléter leur œuvre de réparation. Cette circonstance 
seule sufSt sans doute à prouver que le magistrat n'avait ni faiMi 
ni démérité ; mais, encore une fois, et à raison même de cela, 
qu'on nous dise donc ce qu'il a fait, pendant les quatre mois de 
Terreur écoulés de ventôse à thermidor de l'an IL 

Je ne possède aucun document sur cet intervalle, mais, au mois 
de germinal an II, j'apprends que les deux représentants Guezno 
etGuermeur lui ont écrit, pour exiger le désarmement des terroristes 
qui ont tenu Rennes, pendant plusieurs mois, sous le coup de leurs 
menaces et deleurs sanglantes exécutions. — Voyons ce qui se passa. 
Quand Guezno et Guermeur arrivèrent, Boursault les avait pré- 
cédés de quelques jours, et, cédant à une première pensée de 
réparation, ce représentant avait institué, sous le (ilre de Commis- 
êion philanthropique, un bureau qui devait recueillir les plaintes et 
tes réclamations que les habitants pourraient avoir à formuler. Mais 



LS MAIRB LKPKADtT 4SS 

les thoses marchaient lentement, et Guetno et Goermeur recevant, 
le 23 ou le 24 germinal, ampliation de la loi du 21, qui prescri- 
Tait le désarmement immédiat des citoyens qui avaient participé 
aux excès de la Terreur, prirent, le 25, Tarrèté suivant: 

u Les Représentants du peuple, envoyés près les années des Côtes de 
< firest et de Cherbourg, arrêtent que les administrateurs du district de 
M Rennes se concerteront, sans délai, avec le commandant temporaire de 
<c cette place, pour &ire exécuter, conformément à la Loi du 21 de ce mois, 
a par les troupes de ligne accompagnées d'un officier municipal, le 
a désarmement des individus dénommés d'autre part, connus dans leurs 
c< sectioDS pour avoir participé aux horreurs commises sous le règne de 
€ la tyrannie qui a précédé le 9 thermidor. 

u Rennes, le 25 germinal, Tan III (14 avril 1795) de la République fran- 
c çaise, une et indivisible. 

« Signé : GuKZNO \ J.-T.-M. GutiuiEUB; Grenot. » 

Cet arrêté et la liste qui y était jointe, et que je m'abstiens de 
publier, furent également adressés à la mairie de Rennes, et voici 
ce que répondit, le 27 germinal, Leperdit, assisté de ses ofliciers 
municipaux: 

< Rennes, le 27 germinal, 3« année républicaine. 

c la municipalité de Rennss aux citoyêm représetUanU du pêUplê 
a prèi les armées des Côtes de Brest et de Cherbourg. 

c CiTOTSNS Représentons, 

M Lorsque nous fiimes saisis de votre arrêté, qui, conformément à la Loi 
a du 2i de ce mois, ordonne de procéder au désarmement des concitoyens 
« dénommés dans ledit arrêté, nous crûmes qu*il était de notre devoir 
« de ?ous soumettre quelques réflexions sur son exécution. Déjà vous 
« avez bien voulu les accueillir favorablement, en promettant que les 
a membres du comité révolutionnaire fussent les seuls préalablement 
c désarmés, et que nous vous présentassious nos observations sur ceux 
c qui composent le surplus de la liste. — Nous vous rendrons compte de 
a lexécutioD de cette première partie de votre arrêté, et nous alteadoas 
c avec confiance que vous prononciez sur le reste, après que vous aurez 
c examiné les motifs qui nous ont engagés à différer le désarmement des 
c autres. 



424 LE MAIRE LBPBRDIT 

« Protecteurs unis de DOS coDcitoyens, nous devons foire tous nos ^forts 
« pour leur ménager la honte d'une mesure que plusieurs ont méritée, il 
c est vrai, mais que des circonstances peuvent faire changer. L^esprit de 
« division qui n'a que trop malheureusement rc^gné dans notre commune 
« sera-t'il affaibli par des mesures qui, peut-être, ne feront qu'aigrir 
c certains esprits? Ne nous le dissimulons pas; on voit les chouans se 
c promener tranquillement avec leurs armes dans l'intérieur de cette 
« conunune, et beaucoup de citoyens, qui n'ont été qu'égarés, qui, par 
c un zélé mal entendu, ont contribué indirectement h la tyrannie, ne 
f jouiraient pas du môme avantage ? 

a Nous avons examiné, avec la plus scrupuleuse impartialité, la con- 
(t duite des individus dénommés dans votre arrêté ; plusieurs de nos col- 
« lègues ont eu à souffrir de leurs opérations, et cependant ils ont été 
« les premiers à plaider en leur faveur, parce qu'ils désirent, comme 
« nous, que la plus grande union règne parmi les citoyens, parce qu'ils 
f savent que ce n'est qu'en se serrant les uns contre les autres que l'on 
« réussira à sauver la patrie ; parce qu'ils sont convaincus que les haines 
tt particulières doivent se briser contre le grand intérêt général. Nous 
« avons donc envisagé, nous avons senti qu'à moins d'être du nombre 
« des grands coupables qui ont noirci la terre de leurs forfaits, ceux de 
u nos concitoyens qui ont eu la faiblesse de se laisser entraîner à la 
« suite d'un parti qui a Tait le niatheur de la société^ seraient plus promp- 
te tement ramenés à leurs devoirs par la douceur et par la conciliation 
« que par des mesures qui, en les couvrant de honte, sans aucun pn^ 
Cl pour la chose publique, pourraient les porter à quelques excès. — 
n Quels reproches naurions-nous pas à nous faire, si, en nous refusant 
« le doux plaisir de solliciter en leur faveur, nous voyions se former 
u quelques insurrections fomentées par des méconteuts que nous 
« aurions réduits au désespoir et qui cependant étaient autrefois les prê- 
te miers k combattre les ennemis de la paurie...» 

Cette pièce, outre la signature de Leperdit, maire, porte celles 
de dix officiers municipaux dont les noms suivent : Séjourné ; 
Antoine; Reculou; Feburier; Todou ; Marin; Dubourg ; Horel; 
Heuilly ; Auffray. 

Après la lecture de ce document, on voit que ce fut surtout une 
pensée de conciliation et d'apaisement qui s'empara, dans cette 
circonstance, de l'esprit de Leperdit. 

Hais, quel égard les représentants eurent-ils à cette réclamation 



LB MAIRE LEPEBDIT 425 

de Leperdit? Peut-être en trouvera- t-on l'indication dans les 
archives de la mairie. Toutefois, le 16 floréal, c'est-à-dire une 
quinzaine de jours après l'intervention de la mairie pour soustraire 
quelques-uns des citoyens compromis aux proscriptions de la loi 
du 21 germinal, Tinquiétude des habitants paisibles paraissait 
loin de s'être calmée. Qu'on en juge par la pétition suivante, 
adressée inopinément aux représentants en mission, et que ceux-ci 
firent eux-mêmes imprimer et affichera un grand nombre d'exem- 
plaires : 

€ Rennes, le 16 floréal, l'an 111% 5 mai 1794, de la 
I Répabliqoe française, ane et indivisible. 

« Citoyens Représentans, 

« Les jeunes gens ont commencé la Révolution; il est temps qu'ils se 
«c montrent encore, qu'ils anéantissent cette horde de malfoiteurs qui a 
M ensanglanté leur ouvrage. 

« Cette montagne, ou plutêt ce volcan qui avoit vomi ensemble tous 
<c les crimes et tous les malheurs sur notre patrie, il est renversé; mais 
< les débris n'en sont pas encore assez dispersés. Nous ne voulons point 
c leur rendre, aux vils scélérats qui nous ont opprimés, les maux qu'ils 
f nous ont faits ; les honnêtes gens, même pour se venger, ne deviennent 
c point des bourreaux. Ils sont vaincus, ces lâches, que Toeil delà surveil- 
c lance les éclaire sans cesse ; ils soat vaincus, s'ils voient toujours le 
« bras de la justice prêt à réprimer leurs complots. 

<c Nous demandons, Représentans, que, pour le maintien de Tordre, 
« pour la sûreté de nos concitoyens, pour rendre nuls tous les efforts 
c que les terroristes font encore dans leurs assemblées nocturnes, pour 
c éteindre l'espérance cruelle qu^ils conservent de rétabli)^ hur tyrannie, 
c( en la cimentant de notre sang, en l'élevant sur DO»'^aâavres; nous 
c vous demandons qu il nous soit permis de nous réunir pour surveiller 
a sans cesse les ennemis de l'humanité, du repos public, et porter le 
u calme dans l'âme de nos concitoyens, en leur disant : « Nous sommes, 
u entre vous et les méchants; nous sonmies pour eux une barrière ins'or- 
« montable qu'ils ne franchiront jappais pour aller jusqu'à vous. 

« Soumis aux autorités constituées que nous respectons, nous ne voû- 
te Ions qu'être les premiers à exécuter leurs ordres, les premiers à les 
« avertir des dangers qui nous menaceroient en commun. 

« Nos bras seront désarmés, seulement nous nous réservons le droit 



« que doone la nature, de repousser la violence par la force, d*oppeser 
«« le courage h la fureur. 

« Pour Dous servir de leurs expressioos, nous mettrons aussi la terreur 
u à Tordre de chaque jour, mais seulement contre le crime ; et ceux-ii 
a même qui nous ont tant fait souffirir, dont les forfaits inouïs jusqu'à nos 
« jours seront encore inTraisemhIables, pour les siècles qui nous suiTroot, 
c ceux-là même, s'ils se repentent, n'auront rien à craindre de nous, i 

Suivent cent ?ingt signatures des noms les plus connus et les 
plus honorables de Rennes. 

Cette pétition, h son tour, était d'ailleurs précédée d^une espèce 
d'exposé, signé des représentants, dans lequel nous trouvons les 
lignes suivantes: 

ce Nous avons accueilli avec satisfaction l'adresse des jeunes gens de 
Cl la commune de Rennes et applaudi au patriotisme qui y respire. 

« Nous approuvons la déclaration signée le 16 de ce mois par ces 
f jeunes gens et, non seulement nous les autorisons, mais encore nous 
c les eogageons à persévérer dans leurs dispositions généreuses et à s'onir, 
Il pour, de concert avec tous les bons citoyens, surveiller et déjouer les 
m complots de ceux qui conspirent contre la tranquillité publique... Noos 
« leur recommandons expressément de s'abstenir de toute voie de fût 
c et de toute provocation, par actes, signes, écrits ou propos... Et no» 
« arrêtons que cette pétition sera imprimée au nombre de quinze cents 
(( exemplaires. 

< A Rennes, le 18 floréal, 

f Signé : GuESNO, Grekot, J.-T.-M. GuKRHKm. » 



Gomme on le voit, ni les habitants, ni les représentants eux- 
mêmes, n'étaient rassurés sur ce qui pourrait advenir ultérieure* 
ment, de la part des anciens terroristes, s'ils n'étaient promptement 
désarmés. Il serait donc important de savoir, au fond, ce qu'étaient 
ces terroristes, ce qu'ils avaient fait cl les craintes qu'ils continuaient 
à inspirer. — Nous voyons bien, par un paragraphe spécial de la 
lettre de Leperdit, que Talhouel, l'ancien présidât du club, était 
si méprUi par tous les parti$, qu'il ne mérilaU seulement pas U 



LB VÂtne LBi^EitDrr 427 

peine d'être désarmé; mais ce mépris même ne pronre pas que, en 
cas de nouvelles entreprises de son parti, il ne fût pointa redouter, 
et je ne saurais dire aujourd'hui si les douze ou quinze autres terro- 
ristes que Leperdit essayait de couvrir de son écharpe, méritaient 
une égale indulgence. 

Hais, feuilletons encore le dossier qne nous ont laissé les repré- 
sentants qui pressaient Leperdit sur Pexécution de la loi du désar- 
mement, et reprenons-y les lettres de Brutus Hagnier, l'ancien 
président d'une des commissions militaires qui ensanglanta les 
places de Rennes. — Brutus Hagnier a été saisi, le 21 thermidor, 
peu de jours après la chute de Robespierre, et se trouve détenu à 
la tour le Bat, où il attend avec impatience l'heure de sa mise en 
jugemenL II s'adresse, à ce sujet, aux deux représentants Guezno 
et Guermeur, qui venaient de signjer, le 2 floréal, le traité de la 
Habitais et la suspension d'armes accordée aux rebelles. 



t Tonr-la-MoDlagnc, le 17 floréal, Tan llï de la 
< Répablique française, une et indivisible. 

RSPRÉSBNTANS, 

c Puisque vous proclamez sans cesse la justice, ordonnez donc qu>11e 
u me soit promptement rendue et ne me forcez point à devenir coupable, 
« car je pourrais bien ne plus me contenter de mordre mes fers. Vous 
« pouvez bien vous imaginer que les mânes des honnétei guillotinés 
« seront vengés, et que si le tribunal de Paris n'a épargné, celui de 
<c Rennes ne me ratera pas. Déjà la prétendue opinion publique m'a jugé, 
€ et, au nom de rhumanité, les Thermidoriens m'égorgeront. Que tardez- 
c vous, que tardent-ils ? J'attends la mort, je la désire ; il n'y a qu'elle 
c( qui puisse faire mon bonheur et me faire cesser de dire que les Fran- 
« çais sont dupes, et que tout ce qui se passe aujourd'hui pue la royauté, 
c Vous ne serez sans doute pas fôchés de recevoir de moi-même une 
c copie de ce fameux pot- pourri qui court parla ville et que M. Gor- 
€ matin (un des chefs des rebelles), m'a fait demander ; je vous l'envoie, 
a ainsi que trois autres chansons dans le même sens. N'allez pas croire 
t< que je le fais pour vous narguer: non, je suis franc, mais pas insolent; 
u c'est uniquement dans le dessein de vous tellement indisposer contre 
ct^moi, que vous m'envoyiez encore une fois aux bouchers de Paris qui 



428 LE MAIRE LEPERBIT 

tt m'accorderont au moins les honneurs de la déportation. Je yous eireie 
c aussi copie d'une lettre que j'avais écrite à votre collègue PonuBC, 
« autrefois mon ami, et sur lequel je suis étonné qu'il n'ait pris aueiae 
o détermination. 

M Vous a?ez désormais beau champ pour me persécuter ; faites-le donc, 
u Repri^sentans^ en faisant disparaître l'incertitude où je suis deimis ék 
• mois. DouDex des ordres au jury d'accusation. 

« Vive la République; mort aux Royalistes et aux Aristocrates ! 

Signé : o L.-P.-B. Bbutds MAGNiEa. > 

Hais, pour donner toute la pensée de ce magistrat improfisé, 
consultons la lettre qu'il écrivait à Pomme, rAméricain, et dont il 
envoya copie aux deux représentants Guezno el Guermeur : 

a Ce furent, dit-il, les Représentans Prieur de la Marne, Boarbot, 
c Tureau et Pocholle qui m'obligèrent de quitter le poste agréable que 
« j'occupais à l'armée, pour prendre les fastidieuses fonctions de préâ- 
< dent d'une commission militaire révolutionnaire. Un jeune homme de 
« vingt-deux ans n*était sans doute pas dans le cas de remplir une mb- 
c sion si importante; je le leur représentai; mais ils me fermèrent la boa- 
« cbe par un Jubeo. C'est à Rennes que j'ai géré pendant sept mois. 
« Nous avons fait justice, sans pitié, des brigands, des chouans, des émi- 
ft grés et des prêtres réfractaires. Nous avons mis en arrestation les coo- 
u pables qui pouvaient nuire à la société et nous avons élargi un grand 
ce nombre d'innocents... 

€( ...Oui, je le déclare, je rougis d'avoir applaudi un instant au 9 Ther- 
(( midor, puisqu'il a amené une réaction si funeste pour la liberté ; je 
« regarde la fermeture des Jacobins, l'amnistie accordée aux rebelles, la 
« rentrée des députés mis hors la loi, le triomphe des prêtres, des nobles, 
te des aristocrates, des fédéralistes, l'avilissement du bonnet rouge, Télar- 
« gissement des suspects, l'audace des sénateurs de Goblentz, comme 
u l'acheminement à la Royauté et à Tabolissement de la République...» 

On peut au moins penser, à voir ces rodomontades, que Leperdil 
el ses ofTiciers municipaux se montrèrent bien oublieux de ce qui 
s'était passé si près d'eux, et il n'est guère possible que, pendant 
sept mois d'exercice dont Bruius Hagnier se vantail, le maire de 
Rennes et ses officiers municipaux n'aient pas eu à opposer leur 



LE MMRE LEPERDIT 429 

autorité aux entreprises de ce forcené, ne fût-ce qae dans le ser- 
vice des prisons et le classement des prévenus. 

Les registres- de la municipalité peuvent seuls nous édifier sur 
ce point. Hais, en attendant, je veux dire un dernier mot de ce 
Brutus, qui faisait précéder sa signature des initiales L-P.-B. — 
Que peuvent dire ces lettres? Est-ce la désignation des saints sous 
]e patronage desquels il a été inscrit au registre de sa paroisse, ou 
les lettres L.-P. veulent-elles rappeler le président de l'ancienne 
commission militaire ? 

Né dans la Gironde, et probablement à Bordeaux, L.-P.-B. Bru- 
las Hagnier avait passé, très jeune, à la Guyane, où il s'était lié 
d'une amitié étroite avec Pomme, l'Américain, un instant membre 
du conseil colonial et^ depuis, membre de la Convention. 

Il lui raconte, dans la lettre dont nous venons de donner un 
extrait, qu'après être débarqué à Bordeaux, le 17 mai 1792, et 
avoir passé quelques jours dans sa famille, il s'est aussitôt engagé 
dans un régiment de ligne, et qu'après avoir assisté à la bataille de 
Fleurus, comme grenadier, il a été envoyé dans la Vendée, avec 
son bataillon, où il a été remarqué par ses chefs et les représentants 
en mission, qui l'ont élevé du rang de simple ftmlier^et sans inler- 
médiairej au grade de capitaine. 

Il ajoute que ce fut de ce poste, comme nous l'avons dit, qu'il 
fut envoyé à Rennes. Hais tout ne se trouve pas dans cette lettre et 
celle qu'il écrivit aux représentants : et, comme s'il avait, fallu à cet 
esprit déclassé et en délire un nouvel écoulement aux fureurs qui 
le travaillaient, voici qu'il se mit, du fond de sa prison, à chanter 
et à poursuivre de ses strophes les traîtres et les ennemis de la 
liberté, qu'il n'avait pu atteindre de son siège de président de la 
commission militaire. Ces extraits achèveront de dire à quel degré 
d'exaltation les événements avaient porté l'esprit de quelques fana- 
tiques et quel fut, en même temps^ Tégarement de ceux qui eurent, 
un instant, le sort du pays entre leurs mains. 



480 iM jiuiAB ïOMmr 

Parodib de L'ÀrraiDSB chanson mBUDoimins iPPBLÉE: 
Réveil du pétale. 

« Peuple français, peuple de frères, 
m Peux-tu ▼oir, sans frémir (Thorreur, 
o De royalistes émissaires 
« Agir ayec tant d*impudeQr I 
a Des émigrés la horde atroce, 
a L'aristocrate déhonté, 
« Souillant de leur souffle ftroce 
(( La terre de la liberté. 

« Quelle est cette lenteur barbare? 
« Peuple, Tois-tu ces muscadins, 
« Qui Teulent plonger au Thénare 
« Les plus zélés républicains I 
<c Haro sur les agents du crime ! 
« Qu'ils périssent, les scélérats, 
M Et tombent dans raffi*euz abyme 
« Qu'ils avaient ouvert sous nos pas. 

« Oui, périsse la horde infâme 

« De ces Vendéens, de ces chouans, 

« Qui portent^u fond de leur âme 

« Le crime et l'amour des tyrans. 

c( Quoiqu'elle ait sans cesse à la bouche 

« Les mots justice, humanité, 

« Elle n'en est que plus farouche, 

€ Comptant bien sur l'impunité ! 

« De notre chère patrie 
c Incorruptibles défenseurs, 
« A TOUS qui perdîtes la rie 
o En combattant les oppresseurs, 
c Nous avons tous votre courage 
« Chacun de vous sera vengé : 
u Plutôt la mort que Tesclavage I 



LB MAIRE LEPERDIT 431 

c Allons, Français, courez aux armes, 

« Attaquez le Palais-Royal ; 

c Cherchez ces faiseurs de vacarmes^ 

u Jusqu'en leur quartier général. 

« Si TOUS Youlez la république, 

tt Patriotes, réveillez-vous ; 

« Que cette borde fanatique 

« Succombe aussitôt sous vos coups* 



Suit une chanson sur les conférences de la Prévallaye ; -* une 
autre sur le gouvernement des chouans; — une autre, enfin, sur 
800 jugement au tribunal révolutionnaire de Paris, qu'il appelle le 
nouveau Parlement. 

A. DO Ghatbllier. 



P.-5. — Une longue délibération du conseil municipal de 
Rennes, du 7 floréal an III, transmise aux représentants en mission, 
établit qu'à cette époque, sur une subvention de 15Û,000^ accordée 
à litre d'avance, pour secours aux indigents, 104,621 ^ avaient déjà 
été dépensées pour cet objet, et que Toffre nouvelle d'une somme 
de 300,000 ^, que la Convention voulait bien faire, sons la respon- 
êabilité individuelle et collective des officiers fnunicipaux,pour être 
remboursée qu mois de vendémiaire subséquent, avait paru impos- 
sible à exécuter. ~ Le pain de li livres étant porté dans les pan- 
cartes du jour à 25 francs, le conseil demanda aux représentants 
d'aviser aux douloureux embarras d'une si pénible situation. 

Mais que fut-il faii?... 



LE HOPEHENT POETIQUE EN BRETAGNE 

De la fin de la Restauratioi à la BévolitioQ de 1848\ 



m 



La dernière parlie de notre tâche est la plus aisée, et aussi la 
plus séduisante; Finspiration poétique s'est unifiée; les poètes 
bretons qui nous restent à étudier^ libres d'entraves, s'essayant 
dans une voie nouvelle où ils n'avaient pas de précurseurs, ont re- 
noncé à Fimitation plus ou moins déguisée des ardeurs de Musset 
et des rêveries de Lamartine ; ils ont regardé autour d'eux, et la 
Bretagne, avec ses sites, son histoire, son merveilleux passé légen- 
daire, leur a paru digne en tous points d'être décrite et chantée ; 
ils ont tiré parti de leurs souvenirs d'enfance et des contes où 
l'imagination populaire avait versé des trésors de sagesse et de 
poésie; ils ont été les heureux complices des érudits qui retrou- 
vaient, enfouis dans la vieille province, et qui exhumaient des 
chants aussi beaux que ceux de VEdda ou du Romancero. Par- 
dessus tout, le pays lui-même, à qui ses horizons voilés de brume, 
ses monuments druidiques, ses grèves et ses bois de chênes 
hantés par les légendes, donnent une physionomie si tranchée, leur 
a inspiré des vers pleins d'une austère douceur ou d'une pénétrante 
mélancolie. 

Le premier livre où la poésie bretonne trahisse son attachement 
au sol natal, son patriotisme local, est le début littéraire de Tnr- 

* Voir la livraisoo de novembre 1884, pp« 367-376. 



LE KOUVEKENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 433 

quety, les Esquisses poétiques (1829); viennent ensuite, en 1830, 
les Rêves poétiques d'Emjle Souvestre, et les Armoricaines ou sou- 
venirs de la Bretagne, d*Auguste Le Braz. Il faut lire les Armori- 
caines de Le Braz (nous écrivons ainsi, nous rappelant que Brizeux 
a dit: 

Son nom serait Ar-Braz, mais nous, lâchas et traîtres, 
Nous avons oublié les noms de nos ancêtres), 

il faut aborder cette jeune ombre avec le sourire de Virgile, ren- 
contrant aux enfers des suicidés innocents, ou l'indulgence émue 
de Béranger, 

Quoi ! morts tous denx! dans cette chambre close !... 
Leur vie, hélas ! était à peine édose... 
Ils sont partis en se donnant la main. 

Les poésies du pauvre Le Braz sont bien faibles, mais dites- 
vous que l'auteur était un enfant de quinze ans, et ces chants à la 
gloire de Jeanne de Hontfort, de Duguesclin ou de Bisson, mêlés 
à de gracieuses légendes et réunis sous un titre heureux, trouve- 
ront grâce, en dépit de leur médiocrité ; vous aimerez et vous 
jugerez sincères ces présomptueuses paroles du compagnon 
d'Escousse : 

. . . Breton, jeune et poète, 
Dans Texaltation j'exhume le passé ! 

Moins juvéniles (fauteur avait vingt-quatre ans), les Rêves poé- 
tiques de Souvestre sont animés du même esprit, respirent le 
même amour de la patrie bretonne ; le souffle généreux de ces 
vers sans art ^ n'est gâté que par l'indécision de la forme. La ro- 
mance, le Mal du pays, semble attendre de la musique d'Hippo- 
lyte Monpou ; Duguesclin en Bretagne débute presque comme une 
élégie de Brizeux : 

i. Le mot e9t du poète. 

TOME LVI (Vl DE LA 6* BftRIS). 29 



484 LB MOUVBMEIIT POÉTIQtJE EN BRETÂGlfK 

pays des Bretons, terre Terte et brumeuse, 
Vallons où s'écoula mon enfance rê?euse; 
Lieux où j'ai tant aimé, tant souffert, tant pleoré. 
C'est encore une fois tous que je chanterai I 

ExU, la meilleure poésie de Souvestre^ nous peint le Celte qui, 
sous le ciel grec, devant le Parthénon et l'Eurotas, regrette son 
clocher et son toit : 

Rien ne peut remplacer notre patrie absente, 
A de longs souyenirs on marche abandonné, 
On demande au passant : Quel est ce cap ? — Lépanle, 
Et l'on a dit tout bas, dans son âme souffrante : 
Ce n'est pas là que je suis né ! 

Au reste, l'accent breton, si Ton peut ainsi parler, perçait chez 
tous les rimeurs de celte époque. Un fonctionnaire de Nantes, 
H. Antoine Peccot, qui versifiait avec la fâcheuse facilité de ses 
compatriotes, Le Déist de Kérivalanl ou Blanchard de la Masse *, 
lançait, en 1832, un volume d'un prosaïsme vollairien,Chapt(res en 
vers^ où il s'intitulait I^poè^d de son pays, et, proclamant que Duclos 
et Lesage étaient nés au milieu des marais sdanU, vantait les 
mérites du sel guérandaUj comparé au sel atlique. Il n'était pas 
jusqu'à un étranger, H. Boucher de Perthe^, qui ne rapportât d'un 
séjour en Basse-Bretagne un livre de poésies {Chants armori- 
cains, 1831), où il avait dérobé leurs secrets légendaires aux 
collines d'Arré et aux rivages de Saint-Pol-de-Léon'. Les voies 
étaient merveilleusement préparées pour le poète qui allait re- 
vêtir de toutes les saveurs de la muse (musœo lepore) ces chants 
imparfaits et épars* 

1. Uq poète ponrqai le romantisme n'a pas existé» nn pnr disciple de DeliUe et 
de Lebran*Pindare, Claade-Augaste Dorion, né à Basse-Goataine, en 1760, était 
mort en 1829 ; il était rantenr d'an poème épique» « La coa^ête de l'Angleterre ; » 
ses débats littéraires» Un chant de Sulmala, imité d*OssiaD« dataient de Taa QL 
Un antre Nantais, Edonard Mennechet {Coméiiet ei contes en vers, 1842), est 
encore an élégant rimeor da XVIII* siècle. 

2. M. BoQcher de CrèTecorar de Perthes était né à RelW# en 1788. 



LE MOUVeilKNT POÉTIQUE EN BRETAGNE 435 

Quand Brizeux mourut^ en 1858, à cinquanle-deax ans, il se 
sentit découragé devant l'œuvre accomplie, encore mal comprise ; il 
pensait n'emporter et ne conserver que le souvenir et l'estime de 
quelques lettrés, de quelques amis bretons ; il ne prévoyait pas 
l'essor prochain d'une poésie dont il avait donné les premiers mo- 
dèles, l'évolution littéraire qui devait le placer si haut. Aujourd'hui, 
la gloire de Brizeux ne cesse de s'accroître; deux causes ont 
amené cette faveur posthume : la Bretagne, mieux connue, fait plus 
aimer son poète, qui, avec la simple variante d'une lettre, serait 
Breton (Briseuk)^ de nom comme de fait ; la poésie intime et 
locale, représentée par de brillants et ingénieux talents, salue un 
initiateur, un maître. Les érudils, les professeurs, viennent en fouie 
à Brizeux, louent, les uns son savoir profond, les autres son élocu- 
tion classique ; l'Académie a pour lui des regrets tardifs, comme 
pour Balzac et Gautier ; les sévérités critiques, qu'avait provoquées 
la forme un peu martelée des Termires, concise et énigmatique 
des Histoires poéUques, ont désarmé, et c'est le jugement de 
Lacaussade et de Saint-René-Taillandier qui tend à faire loi ; 
enOn, le public délicat, mis en goût par de nombreuses éditions, 
lit Marie au moins autant que JooAyn, se plaît à la ferme du 
Houstoir et au pont Kerlo, et contemple admirativement, comme 
les trois cousines du poète, 

Cette grappe du Scorf; cette fleur]de blé noir. 

Trois des ouvrages de Brizeux, sur cinq, Marie (1831), les Ter-^ 
naires (1841), les Bretons (1845), sont compris dans la période que 
nous étudions. Ce n'est pas trop de reconnaître dans ce dernier 
poème^ essai heureux d^épopée populaire, une vigueur, une verve 
ardente, une majesté sauvage, bien rarement égalées, et de citer, 
à l'appui, les luttes de Scaôr (ch. tu), l'ensevelissement et les 
funérailles du fermier de Goat-Lohr (ch. xvi), et cette description 
des rochers de Pen-Marc'h :] 

Comme un bruit de chevaux cachés dans le brouillard, 

On entenfil gronder les rochers de Pen-Harc'h. 'j 



436 LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 

Ils étaient là, debout, pèle-mèle et sans nombre. 
Devant eux sur la mer projetant leur grande ombre ; 
Les flots couraient sur eux ayec leurs mille bras ; 
Cabrés contre les flots, ils ne reculaient pas. 
Hérissés, mugissants, inondés de poussière, 
Ensemble ils secouaient leur humide crinière. 
De leur masse difforme ils effrayaient les yeux... 

A côté de maint autre passage, plein d'énergie et de pittoresque, 
le poème des Bretons nous offre aussi un merveilleux naïf et toot 
nouveau, sorte de druidisme virgilien, que saint Corentîn, patron 
de Kemper, et saint Cornéli, patron des bœufs, rattachent à la 
théologie chrétienne. D'ailleurs, le sens si vaste et compréhensif 
des Bretons a été admirablement renda par leur poète : 

Si mon pays mourant revit dans mon poème, 
Toute la vie humaine y trouve aussi sa part. 
Du berceau de l'enfant au tombeau du vieillard ; 
Après les purs amours cachés sous les fouillées, 
Les glas des morts viendront et les noires veillées... 
Les durs travaux des champs, les joutes des lutteurs. 
Et les noces aussi, leurs danses, leurs chanteurs ; 
Et landes, bois, vallons, où la douleur s'émousse^ 
Enfin tout ce qui fait la vie amère ou douce. 

Les Ternaires ou la Fleur dor (souvenirs d'un voyage artistique 
en Italie) se distinguent par une sobriété que devait exagérer, 
jusqu'à la sécheresse, un dernier nxueil, les Histoires poétiques; 
mais, ici, les pièces exquises dominent avec les souvenirs du pays, 
réminiscences gauloises sous le ciel vénitien, Lorienl où « tout est 
clair dès qu'on entre, » comparé et préféré à Gènes, et la corne- 
muse, entendue à Naples, rappelant les collines natales, évoquant 
cette vision : 

Ah I le com-boud résonne au loin ! la mer écume^ 
Et la fille d'Armor a passé dans la brume I 
Sonne encore, ô piva !... 

« Le symbole que représente la Fleur d'or it — dit un critique 
peu favorable à Brizeux — t est clairement exprimé dans une 



LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BRETAGNE 437 

c charmante petite pièce, la Verveine^ ;» H. Hippolyte Babou cite 
eetle pièce, et nous l'imitons : 

Des bronzes, des cristaux et des senteurs d'Asie ! 
Dans une existence choisie 
Se plaît cet esprit délicat ; 
Il fout, plus qu'à toute autre femme, 
Des parfums subtils pour son âme, 
St subtils ponr son odorat. 

Pourtant on a cueilli, loin des eaux de la Seine, 
Cette humble tige de Tenreine 
Destinée à des cheveux bruns, 
Afin qu'on respire autour d'elle. 
Mêlée aux plus riches parfums, 
Cette odeur fraîche et naturelle. 

Ces vers disent les séductions de la Fleur d'or, et surtout celles 
de Marie; l'œuvre à jamais populaire de Brizeux ne fut complétée, 
ne reçut sa forme définitive qu'en 1840, au retour du voyage 
d'Italie : le goût antique épurait, sans Taltérer ou l'atténuer, l'ins- 
piration bretonne. 

Il y a beaucoup d'art dans Marie, sous d'apparentes négligences 
de composition : le penseur, le philosophe, préoccupé de la beauté 
morale, se trahit dans les Hymnes à H. Ingres, à la Liberté; ces 
pièces, et d'autres aussi sérieuses, Jésus, le Doute, P Apprentissage, 
fontdiversion aux douze idylles amoureuses et bretonnes, la Journée 
an Pont* Kerlo, l'Adieu sous le porche» la Foire J'Arzanno, la Nuit de 
Noël. Brizeux est un poète ingénu, c'est aussi un artiste consommé; 
croit-on que la peinture de la paisible vallée du Léta ou la par- 
faite idylle du Houstoir vaudraient autant sans l'habileté harmo- 
nieuse et mesurée qui indique d'un trait sobre le pâtre et son 
chant plaintif, le sentier bordé de bruyères, les fleurs embaumées 
du courtil, la vieille chambre et ses objets familiers ? C'est à l'ori- 
ginalité de son inspiration, c'est aussi à la forme achevée de ses 

1. Notice fmr Brizeux dans les Poètes fnnçaù, de Crépet (oofrage cité). 



488 ïM MOUTEHiNT poinouB ni brbta^ 

récits, que Brijseux devra de ne jamais périr ; Marie, où se fon- 
daient le mieux ses qualités, reste le plus beau fleuron de sa coo- 
ronne. Il a fait suivre à la poésie française les sentiers oubliés on 
méconnus de Tépopée rustique et de Tidylle champêtre ; ses dis- 
ciples immédiats, ou ceux qui s'exercent dans des genres voisins, 
peuvent lui dire, comme Dante à Virgile : Tu 9i$nor, tu maestro. 
Le canton de Matignon est la partie la plus pittoresque des 
Côtes-du-Nord ; le magnifique développement de la mer et du ciel, 
les montagnes rocheuses déchirées par Teffort perpétuel des vagues, 
donnent à ce pays un aspect inoubliable ; c'est là qu*est situé, au 
milieu de dunes sablonneuses, à l'ombre de grands bois, le manoir 
du Val, séjour préféré du disciple le plus original de Brizeux, le 
poète malouin Hippolyte de la Horvonnais. Trente ans après sa 
mort, les Dinannais n'ont pas oublié les bienfaits et l'aménité de 
l'homme dont H. Emile de Girardin a pu dire : k Si dans le monde 
c politique les plus dignes occupaient le premier rang, aucun rang 
« n'eût été trop élevé pour Hippolyte de la MorVonnais. » Le poète, 
qui seul nous appartient, tient tout entier dans un volume, très 
remarqué par la critique, la Thébaide des Grèves (1838), où il a rois 
sa pensée et son expression en harmonie parfaite avec la nature de 
son choix ^ On Ta appelé le lakiste des mers; nommons-le, à 
notre tour, lakiste français et breton, en nous souvenant que ce 
mot a le sens étendu de paysagiste minutieux, et que les lacs du 
Cumberland ou du Westmoreland n'ont que rarement inspiré Sou- 
they,Wordsvirorth et Coleridge.La Horvonnais imite surtout Words- 
wortb, 

Celui dont la mystique et profonde harmonie 
Sonne pour les élus des poétiques dons ; 

il traduit de lui tout un poème, les Bords de la Wye ; il a l'austérité 
puritaine et l'âme miséricordieuse de l'auteur de VExcursion^ et 
son Vagabond est un frère de Peter Bell, le colporteur ; comme 

1. Noos avons sons les yeax FéditioD première, et non celle, U-ës augmeotëe, qui 
a para à la librairie Didier et ne renU'e pas dans notre cadre. 



LE nomnnfEffT poétique en bretagiie 439 

son modèle^ il sait l'art, ou mieux, il a le pouvoir de tirer rémo- 
tion profonde des plus humbles sujets, et le Vieux Recteur, 

Qu'on eût dit ignorant, mais dont rexpérience 
Ayait tu qiie l'amour est toute la science, 

lui apparaît, en son presbytère des dunes, aussi éloquent qu'un des 
sept sages» Le côté faible de la poésie de La Honronnais, ce qui la 
rend très inférieure à celle de Brizeux, c'est la forme, trop peu 
cbâliée, avec des aspérités et des redites, des contours à peine ter- 
minés. Ces défauts sont moins sensibles dans les sonnets; nous en 
pourrions citer d'excellents, Y Anse de Vauvert, entre autres, et le 
Message à mon manoir, qui débute ainsi : 

Que fais-tu maintenant, ma Thébalde aimée? 
Te voiles-tu de deaîl comme mon cœur désert ? 
Pleures-tu ? Les rosiers de ta cour parfumée 
S'oment-ils de boutons devant le perron vert ? 

Nous préférons encore le sonnet suivant, l'un des dix-sept que 
La Horvonnais adressa à un roattre du genre^ Boulay-Paty^ sous 
ce titre général^ la Cabane éboulée : 

N'avez- vous pas, ami, vers l'aube de vos jours. 
Quelques jours plus aimés? On n'en sait pas la cause, 
On y revient sans cesse, et l'&me s'y repose ; 
En quelque lieu qu*on soit, on y revient toujours. 

C'est une heure où le vent soufflait aux alentours^ 
Mélodieusement et parfumé de rose; 
Ou quelque soir funèbre où l'on fit une pause. 
Vers l'humide Toussaint, aux pieds des vieilles tours. 

Ce sera moins encore : une pierre jetée 
Sous le soleil pascal à la mer argentée, 
Un mot que l'on vous dit sur l'antique palier, 

La maôon d'une tante, en quelque bourg rustique. 
Et les serins chantant près du livre gothique. 
Où l'aïeule enseignait à lire à Vécolier. 

Cette pièce est Tune des moins bretonna^es de La Horvonnais ; 
on ne voit pas que « le chantre de coin du feu, le peintre des 



440 LE MOUVEMENT POÉTIQUE EN BBFTAGNE 

landes » (Sainte-Beuve le désigne ainsi)^ se soit mal trouvé d'aviur 
un peu élargi son horizon. 

L'impulsion donnée par Brizeux à la poésie de son pays fui 
lente à se déclarer ; on ne vit là d'abord qu'un effort isolé, comme 
la campagne romantique de Boulay-Paty : les Bretons, aussi peu 
amateurs des innovations littéraires que des autres, s'en tinrent, 
plus de dix années durant, à Turquety et à ses élèves qui faisaient 
prédominer l'idée religieuse presque à l'exclusion de toute autre ; 
il fallut trois éditions de Marie et ^apparition successive de la 
Thébaïde des Grèves, des Ternaires et des Bretons, où religion et 
nature sont harmonieusement confondues, pour amener l'avènement 
de la nouvelle poétique. Dès ce moment, il ne s'est pas produit une 
œuvre importante, dans le domaine de la poésie bretonne, a 
laquelle ne fussent associés le nom et l'influence de Brizeux. 
Choisir est très difficile, et si nous indiquons les Paysages bretons^ 
encore bien mystiques, de H. Paul Loysel (Rennes, 1840), Paris et 
la Bretagne, de H. A. Dépasse, où se lit une épitre « au chantre 
de Marie d (1842), Bretagne, de M. Arnaud Guérin, où des tra- 
ductions du vieil idiome celtique sont mêlées à des poésies origi- 
nales, c'est seulement parce que ces livres sont les premiers dans 
l'ordre des dates. Plus près de nous, et en dehors de la période 
dont nous avons esquissé l'histoire littéraire, la Bretagne héroïque, 
légendaire, pittoresque, a eu ses poètes éloquents ou gracieux, 
Hme Auguste Penquer, H. Stéphane Halgan, If. Luzel, H. Emile 
Péhanl, M. Robinot-Bertrand, H. Joseph Rousse * ; ce dernier, 
allant mûrir sous le ciel italien ses souvenirs bretons, nous paraît 
avoir surtout retrouvé la double inspiration de Brizeux. 

Olivier de Gourcuff. 
Nantes, avril 1884. 

i. On sent bien que cette énamération n'a rien de limitatif, et ce n'est même 
pas en y ajoutant les noms aimés de MM. le comte de Saint-Jean, Emile Grimaod, 
Alcide Leroux, A. de Carné, qoe nous espérons la rendre complète ; notre cadre nous 
interdisait, au surplus, une incursion dans la poésie contemporaine, et nous n'arions 
pas le droit de louer d'aussi charmants recueils que les Chants d'Armor, de M. Looit 
Bonneau (Lorient, i88i), ou les Armoricaines, troisièmes du titre, qni viennent de 
nous recommander hautement leur auteur, M. Eugène Roulleaux. 



LES SÊVIGNÉ OUBLIÉS 
SOUVENIRS DU XTU' SIÉCUE 



I 

NOTRE ONCLE DE SÉVIGNÉ^ 



m 



L'ancien commandant du régiment de Corintbe se reposait ainsi 
sur ses lauriers de Lonjumeau : mais si, depuis son échec militaire, 
il avait cessé de prendre une part active aux mouvements de la 
Fronde, ses sympathies ne s'étaient pas modifiées. H ne guer- 
royait plus, il manifestait. 

(Test ainsi qu'en janvier 1651, son nom et celui de son neveu 
Henri figurèrent dans le traité conclu avec les représentants des 
princes incarcérés au Havre. Un peu plus tard, on retrouve 
Sévigné dans Tétat-major du coadjuteur, lors de la lutte de celui- 
ci contre monsieur le Prince. Le W août de la même année, il 
fut du nombre des gentilshommes qui se partagèrent les hommes 
et les postes : deui ^ours après, il accompagna le prélat à une 
procession que celui-ci conduisait avec trente ou quarante curés 
de Paris *. 

Aussi resta- t-il suspect à la Cour. Lorsque Paul de Gondi, de- 
venu cardinal de Retz en février 165%, fut arrêté au Louvre, onze 
mois après, et conduit à Vincennes (19 décembre), ses principaux 
partisans reçurent l'ordre de quitter immédiatement Paris. Le 
gazetier, en relatant le fait, ajoute : 

* Voir U lifraisoD de noferobre 1884, pp. 337-350. 

1. Mérnoim du Cardinal de Beti, édition CbampolUoD, tome III, p. 214 et 231. 



442 NOTRB ONCXB DE StVKiSt 

n Setigny, dolent et transi, 
A reçu le même ordre aussi. » 

Résister ! il n*y fallait pas songer. Le chevalier se retira avec 
sa femme et sa belle-flUe dans sa terre d'Anjou : il y resta plu- 
sieurs années. 

Le château de Champiré, situé dans la paroisse de Grugé, près 
Segré, était moins un lieu de plaisance qu'une forteresse plus on 
moins démantelée, — une maison fortifiée, comme on disait aa 
XVI« siècle. Qu'on s'imagine une construction noire et sombre, 
avec quelques dépendances immédiates, baignée au nord par un 
cours d'eau, l'Âraise, entourée par ailleurs de douves et de fossés, 
enclose de murs et de tourelles garnies d'arbalétrières, conunu- 
niquant avec la campagne par deux ponts- levis sur la rivière et 
au sud ^ 

Voit-on ces femmes, habituées aux plaisirs et aux relations de 
Paris, condamnées à se morfondre en plein hiver dans cette de- 
meure féodale, sans parler de tout ce qui leur manquait sous le 
rapport des aises et du bien-être. Leurs doléances ne sont point 
venues jusqu'à nous, mais on peut supposer, sans témérité, qu'elles 
gémirent plus d'une fois sur les tristes conditions de cet exil. 

Lorsque, dans les beaux jours, franchissant l'un ou l'autre poot- 
levis, elles s'étaient promenées jusqu'à l'étang du moulin seigneu- 
rial, qu'elles avaient arpenté de long en large le parc de deux 
mille toises de tour ceint de murs de neuf pieds de haut ou pris 
un peu de repos sous les chênes de la Torpelière, la coupe de 
^ leurs plaisirs était épuisée. 

On a gardé dans le pays le souvenir du séjour d'une belle dame 
i dans le vieux château : pendant plus d'un siècle on y a fait voir, 

1. Cette description absolument exacte est tirée de docaments «athentiqees di 
XVI* et da XV1I<) siècle, dont noas devons la communication à robligeance de M. le 
comte de Narcé, propriétaire actuel de Champiré. Nous devons aussi quelques dé- 
tails à Tacle de vente de cette terre, en 1687, dont la minute a passé sous nos jeu 
aux archives de la cour d'appel de Rennes. 



NOTRE ONGLE DE StVlOfii 443 

dans QBe tourelle, la chambre de Madame de Sévigné. Ce n'est 
pas — quoi qu'on ait écrit — Tappartement de la marquise, qui 
n*a jamais passé à Champiré, pas plus en 1671 qu'auparavant, 
mais celui de sa tante, châtelaine malgré elle. 

Nous plaindrons moins le chevalier. Après les agitations de 
la vie parisienne dans ces temps troublés, il jouissait d'un grand 
calme, salutaire à l'âme et à la santé. La chasse, la visite de ses 
champs et de ses prés, la surveillance de ses neuf métairies, pou- 
vaient l'occuper, tout au moins l'aider à tromper l'ennui. 

Ils vivaient ainsi depuis quinze mois^ lorsqu'un événement im- 
prévu vint les arracher à leur assoupissement. Le cardinal de 
Retz fut transféré, en mars 1654, deVincennes au château de 
Nantes : il devenait presque voisin des Sévigné. 

Le chevalier alla-t-il le voir ? Les mémoires du cardinal ne 
parlent pas de lui : en revanche, ils mentionnent complaisamment, 
au nombre de ses visiteurs, M"»« de Sévigné et M"« de la Vergue, 
alors âgée de vingt ans. Cette dernière lui montra de la réserve 
et même de la froideur marquée, non sans raison. Paul de Gondi^ 
que charmaient son esprit et sa beauté, aurait voulu plus d'abandon 
et d'expansion, mais il devina ou apprit que, loin de favoriser les 
désordres du prélat, M. et H<°« de Sévigné avaient prémuni la 
belle Marie-Hadeleine contre ses œillades et ses propos galants. 
Etranges détails ! En fait, la jeune fille ne parut pas prendre 
garde aux attentions dont elle fut l'objet. Le cardinal — c'est lui 
qui l'avoue — se consola de sa cruauté avec la facilité qui lui 
était ordinaire. 

Il eut bientôt d'autres soucis en tète. La prison lui pesait ; il 
s'agit d^en sortir au plus vite, quoiqu'il eût promis d'attendre 
une levée d'écrou régulière. 

Ses amis s'entendirent avec lui pour favoriser son évasion, et 
Sévigné offrit ou accepta d'être du complot. Les rôles une fois 
distribués, l'exécution suivit de près. 

Le 8 août 1654, averti par Guy Joly et accompagné du duc de 
, Brissac, le chevalier se posta, dans l'après-midi, à Mauves, à quatre 



444 NOTRE ONGLE DE SÉVIGNÉ 

lieues de Nantes, près de la rivière. Vers six heures du soir, 
le cardinal, qui avait pu déjouer la surveillance de ses gardi^s, 
rejoignit ses amis : il était tombé de cheval et souffrait horrible- 
ment d*une épaule démise. On le mit dans le bateau où le duc 
et Sévigné l'attendaient. Dès qu'ils furent sur l'autre bord, ce 
dernier se rendit chez un gentilhomme de ses parents — proba- 
blement chez un de ses neveux, Claude Pantin de la Hamelinière, 
dont le fils aîné, Samuel, servait dans les troupes royales : il ne 
put obtenir une retraite jusqu'au lendemain. On ne voulut loi 
donner qu'une chaise à bras et une douzame de paysans pour por- 
ter le cardinal Jusqu'à Beaupreau, chez le duc de Brissac. La da- 
chesse refusa de le recevoir et procura au fugitif un carrosse, oà 
celui-ci monta avec le chevalier, pour aller, à deux lieues de là, 
chez un sieur de la Poize. 

Le 11 août, ils arrivèrent à Hachecoul, chez le duc de Retz, 
et le 16 du même mois, à onze heures du matin, le cardinal, 
accompagné de Brissac, de Sévigné, de quelques-uns de ses fami- 
liers et de trente à quarante gentilshommes, vint débarquer à 
Belle-Ile, où il trouva asile dans la paroisse de Locmaria dont 
son frère était seigneur temporel et fondateur : enfin le ^ da 
même mois^ pendant la nuit, il prit passage sur la barque d'un 
nommé Alain Sévéno, et, bien que la France fût en guerre avec 
l'Espagne, se dirigea droit sur Saint-Sébastien où il eut bon ac- 
cueil *. 

Sévigné revint en Anjou où son repos ne fut plus troublé. 
S'il faut en croire le cardinal, son dévouement si absolu ne l'em- 
pêchait pas d'exprimer la crainte que son rôle dans cette aventure 
n'amenât sa ruine : < Homme de cœur, mais intéressé, il crai- 
« gnait qu'on ne lui rasât sa maison. Je n'avais pas moins d'impa- 



I. Noos rectifions quelques dates du récit du cardinal en le rapprochant d'une 
note écrite par le recteur de la paroisse de Locmaria, à Tépoque même des faits, 
sur un des registres paroissiaux. (Voir lnvenl<Ure des Archives du Morbiham, série 
communale, in 4o, tome I.) 



NOTRE ONGLE DE SéyiGNË 445 

« tience qo*eux de les voir hors d*une affaire où ils n'étaient plus 
€ engagés que par amour pour moi S y> 

Ici s'arrête la première phase de la vie du chevalier : nous 
allons le revoir dans un autre milieu tout aussi agitée tout aussi 
passionné. A Port-Royal, il retrouva la Fronde. 

IV 

A peine rassuré sur les suites de Tévasion à laquelle il avait pris 
une part si active, à peine rendu aux douceurs de la vie de fa- 
mille, il fut cruellement éprouvé. En 1656, sa femme, encore 
jeune, mourut : elle le laissait seul, sans enfants : sa belle-fille 
avait épousé Tannée précédente le comte de la Faycftte \ 

Cet isolement complet lui donna le loisir et la pensée de re- 
passerdans son esprit tous les mécomptes de son ambition. Frappé 
du néant des choses humaines, le fier soldat voulut consacrer à 
Dieu les dernières années de sa vie. Retour sincère, n'en doutons 
pas. Une lettre du 3 octobre 16S6, adressée à dom Luc d'Achéry, 
de Tabbaye de Saint-Germain-des-Prés, montre que Sévigné 
était revenu de beaucoup d'illusions : 

« Il {JéiuS'Chrisf) permet que je tombe souvent, mais il me relève 
tout à l'heure. Tout ce qu'il y a qui ne vient pas do Dieu, c'est que j'ai 
un dépit d'être tombé, mais par sa bonté, je m'en aperçois... et me remets 
dans l'assiette d'esprit que vous m'avez conseillée, qui est la connaissance 
de ma faiblesse... Je dois être le plus humble des hommes, puisque je 
suis le plus faible... J'espère, avec l'aide de Dieu, m'acheminer vers Paris 
un peu après la Toussaint. Je souhaiterais avec passion avoir trouvé une 
humeur sortable à la mienne pour établir une société permanente. De- 
mandez cette bonne rencontre-là k Dieu, car i faut que ce soit lui qui 
fasse cette liaison'... » 

1. Mémoires, éd. citée» t. IV, p. 213-230. Mémoires de Guy Joly, (Edition de 
Geoéve. 1751, in-12, 1. 11, p. 125et saif.) 

2. Le mariage avait été célébré à Saint-Salpice de Paris, le 15 février 1655. 

3. Cette leUreest reproduite en entier avec tontes ses incorrections d'orthographe, 
an 1. 1 des Lettres de Madame de Sévigné (édition Hachette. 1865), à la snite de 
b notice de M. Panl Mesnard. 



448 NOTRE ONGLB DE SÉTIGNÉ 

Aroaold le félicita de ce choix et se chargea aussi de sa diiee- 
tion. Sioglin parut d*abord un peu rude au néophyte qui eut qi^ 
que peine à s'habituer à sa froideur : il eut besoin, pour 8*y fane, 
des conseils et des exhortations de la inère Angélique. 

Celle- ci, avec cet instinct délicat des femmes, qui est presqae 
du génie, avait deviné quUl fallait avant tout des eneouragemefits 
à son cher pénitent. Sa correspondance montre qu'elle sat 
trouver, avec une grande habileté, le chemin de son cœur el 
s'assurer sur son esprit une influence dominante, tout en parais- 
sant s'effacer derrière le directeur en titre. Il n'en fallait pas 
tant pour séduire Sévigné : dans l'ardeur de sa reconnaissance, 
il lui demanda son propre chapelet. Elle ne pouvait pas décem- 
ment le lui donner, mais, en le lui refusant, elle eut l'art de ne 
pas le mécontenter : « Je vous en envoie un, lui écrivit-elle, qui 
« a touché le chef de saint Bernard et où j'ai mis un cceur dans 
« lequel il y a des reliques d'un saint, une petite couronne et 
« une médaille. Je vous envoie aussi un livre de Jean Glimaque<. > 

La direction de la mère Angélique fut de courte durée : ce fat 
ensuite à la mère Agnès, que revînt, en 1661, le soin de mainte- 
nir sous le joug cette àme encore mal façonnée. Sa sœur lé- 
guait en même temps au parti un ami dévoué, désintéressé, 
absolument acquis à la fortune bonne ou mauvaise de Port- 
Royal. 

L'œuvre de la mère Augélique était tombée en bonnes mams. 
Jusqu'au mois de février 1671, c'est-à-dire pendant près de dix 
ans, la mère Agnès ne cessa d'exhorter le chevalier, de le sou- 
tenir, de le redresser, de l'encourager. Sûre de son dévouement, 
elle s'épancha daus son cœur avec la confiance d'une amie« tout 
en lui faisant sentir l'aiguillon d'une direction adroite et intel- 
ligente. Il faut voir, dans sa correspondance, avec quel tact elle 



1 . Lettres de la mire Marie^Angétique AmaM, édition de 1742-1744, t. in, p. 494. 
— CeUe correspondance comprend neaf lettres adressées à Sévigné^ dn 3 jaofier 
1660 an 16 mai 1661. 



NOTRE ONGLE DE SÉVIGNÉ 449 

sut tantôt le pousser hardiment en avant, tantôt modérer son 
impatience ^ 

Par exemple, Sévigné avait commandé au peintre ordinaire 
de Port-Royal» Philippe de Champaigne, un tableau du Bon- Pas- 
teur, allégorie qu'il affectionnait particulièrement et se plaignait 
hautement des retards du célèbre artiste : « Il y a longtemps que 
ft ce tableau est commandé, lui répondit la religieuse, mais un 
« pénitent ne doit pas vouloir être servi le premier, principale- 
« ment quand il a fort aimé à être le maître *. » 

Tant de peine ne furent pas perdues. 

Les anciens amis du chevalier n'eussent plus reconnu dans cet 
homme transformé, docile aux avis dç ses directeurs, Adèle aux 
pratiques que les abbesses lui suggèrent, le duelliste, le frondeur, 
le corinthien^ le gentilhomme de vie facile. Son argenterie, 
son mobilier luxueux, son carrosse et ses six chevaux qu'il avait 
conservés moins pour lui que pour Tagrément de ses amis et ses 
visites à Port-Royal-des-Champs, furent peu à peu sacrifiés : il se 
contenta d'avoir à sa disposition, deux fois par semaine, une 
voiture à deux chevaux, moyennant six cents livres par an, et 
encore en usa-t-il très peu lui-même. 

On ne le voyait guère sortir que pour prendre Tair au jardin 
des capucins où, de peur du soleil, il se promenait avec un para- 
sol. Les enfants du quartier commencèrent par huer ce bizarre 
personnage, peut-être même lui jetèrent-ils des pierres. Il demanda 
à M. de Sacy, rapporte Fontaine dans ses curieux mémoires, 
8*il ne serait pas utile à ces enfants, pour les corriger, qu'il les 
fît fustiger par son domestique. M. de Sacy — si tant est que cet 
homme austère fut disposé à rire de quelque chose — s'amusa 
beaucoup de cette question et démontra au chevalier que le 
mieux serait de ne pas battre ces enfants par dévotion '. 

I. J^e^rei de la mérê Agnès Amauld, édition de Faagère (1858, 2 vol. in-8o). — H 
y a 83 lettres ao chevalier de Sévigné, d'avril 1660 an 5 février 1671. 
3. leUret, édition citée» t. II, p. 134. 
3. Mémoins pour servir à r^ûlotre de Porl-Aoyal, par Fontaine (Cologne, 4 fol. in- 

TOME LVI (VI DB U 6e SÉRUS). 30 



460 MÛTUB ONGLE DE SJtnOti 

Sévigné n'avait pas appris le iatin dans sa jeunesse. A dn- 
quante-sept ans, il se mit au rudiment et arriva à pouvoir lin 
les ouvrages de saint Augustin et de saint Bernard. Cette étude, 
fort laborieuse bans doute, la transcription des traductions de 
M. de Sacy et la correspondance qu*il entretenait avec ses amis 
ou amies du couvent^ occupèrent sa vie. 

IV 

On connaît les tribulations de Port- Royal : le chevalier s*y 
associa et en eut sa part. Le %5 juillet 1661, il subit une vi^te 
domiciliaire du lieutenant civil et, le 1«' août suivant, reçut de ce 
magistrat Tordre de Caire murer la porte de sa maison qui donnait 
dans la cour, se trouvant ainsi privé de communiquer direcle- 
tement avec le monastère : ce fut pour lui une peine sensible. 
Plus tard, lorsque, en 1669, la séparation des deux abbayes fut un 
fait accompli, il se décida à quitter sa chère maison de Paris pour 
aller finir ses jours à Port-Royal-des-Champs : il y avait fait quel- 
ques voyages et une retraite, mais, quoiqu'il dût y retrouver le 
souvenir de la mère Angélique, il eut besoin de tout son courage 
pour abandonner le voisinage de ce couvent près duquel il avait 
vécu près de dix ans. Ces murs et ce clocher lui étaient devenus 
chers et familiers : leur vue seule, lorsqu'il vint une fois à Paris, 
après une grave maladie, acheva de le guérir. 

Avant de se résoudre à ce grand sacrifice, il était resté chez 
lui, se rendant utile à ses amis de Port^Royal-des- Champs, fai- 
sant passer des avis et des renseignements, surveillant de près 
surtout les faits et gestes de la mère Dorothée \ La police Jansé- 
niste, toiiyours si bien informée, se recrutait naturellement parmi 
les adhérents du dehors. 

13), t. IV, p. 226 «t 6. (Test aux soa? enirs da Ûdéle secrétaire de Saqr 4«e dois 
avons emprunté, sous tontes résejrves, les détails que nous donnons sur la vie éa 
chevalier à Port-Uoysl. 
1. Nouvelle abbesse du o^nveni de Paris imposée par U roi at déa lart swpecle. 



ROnUB ONGLE Iffi SÉVIGRÉ 451 

A cette même époque, M°^« de Sablé, cette grande amie du 
parti, se faisait prier pour quitter Paris : Sévigné essayait en 
vain de Tentrainer. Cette singulière pénitente avait peur de la 
mort et craignait que le mauvais air de la contrée ne lui fût fatal. 
An fond, elle redoutait aussi beaucoup d'être sevrée de toutes ses 
relations mondaines : habituée à recevoir un >|prand nombre de 
visitcfs, à être mise au courant de tous les bruits de la ville et de 
la Cour, elle tremblait d*avoir pour toute ressource la compagnie 
des religieuses et des solitaires. 

Ce n'est pas que l'on dût tenir particulièrement à sa société ; 
c'était la personne la plus désagréable, la plus exigeante, la plus 
capricieuse qui ait jamais exercé la patience d'autrui. Il avait 
fallu tout le besoin qu'on avait d'elle, toute l'utilité qu'on 
retirait de ses relations nombreuses et si diverses pour qu'on l'eût 
supportée si longtemps. Son caractère difficile, ses retours vers 
le monde n'étaient rien à côté de ses frayeurs de la mort qui 
lui faisaient imaginer les précautions les plus puériles et imposer 
aux autres les soins les plus minutieux, les pratiques les plus 
bizarres. Ses plaintes, ses doléances, ses gémissements, il fallait 
les subir du matin au soir et les écouter avec toute l'apparence 
de la plus vive sympathie. 

Les iatérêts du parti eûgeaient néanmoins que M'*'' de Sablé 
ne restât pas à Paris où elle pouvait subir l'influence de la 
mère Dorothée. Sévigné, convaincu pour son compte qu'il n'y 
avait désormais de salut pos&ible qu'à Port-Royal-des-Ghamps, 
se chargea ou fut chargé d'y amener la récalcitrante. Celle-ci 
lui ayant demandé comment il se trouvcdt dans cette vallée humide 
et malsaine, il lui écrivit le 1®' septembre 1669 : « Assurément^ 
« l'air ici est bon aux personnes d'âge. Depuis que j'y suis, 
« comme M. Valant l'avait prophétisé, je chante tous les jours 
« l'office, comme si je n'avais pas eu mal à la poitrine. » Il est 
vrai qu'il n'attribue pas absolument cet état favorable à la salu- 
brité du pays *• c Dieu, cgoute-t-il, ne peut rien refuser aux saintes 
< quihidNtMttadéfieft.» 



452 NOTRE ONCLE 0E SÉVIGNÊ 

Mn« de Sablé n'avait pas dans la sainteté des religieuses de 
Port-Royal cette conGaoce robudte qui soutenait le chevato 
et lui faisait oublier ses infirmités. Au&si, tout en lui répondant 
qu'elle se souhaite avec lui et tout de bon, qu'elle croit que 
Dieu lui fera la grâce d*y mourir, que ce serait pour elle une 
grande conbolaliou de vivre parmi de telles personnes si elle 
pouvait se déterminer à ne plus se soucier du méchant air et 
se persuader que tout lieu est bon pour mourir, elle finit par 
avouer qu'elle ne se sentait pas la force de vaincre ses terreurs : 
« Que deviendraient ces frayeurs de n'avoir pas de médecin à choi- 
« sir ni de chirurgien pour me saigner ? Tout cela me semblera 
t impossible et il me le scnuie aussi. N'en dites mot à personne, 
« car on n'y croirait jamais (7 septembre 1669). » 

Le chevalier essaya de faire vibrer une autre corde : « Mais 
« enfin, écrivit-il encore une fois> ne bougez de Paris et faites-y 
« pénitence en vous souvenant de cette épouvantable parole que 
« J.-C. dit à ses apôtres au sujet de ceux qu'une tour avait 
« écrasés : Si vous ne faites pénitence, votis périrez tous. Ei- 
« pliquez-le comme il vous plaira : pour moi, cela me ferait trou- 
« ver beaux les plus vilains lieux du monde (1% septembre 1669).» 

M">« de Sablé, à la réception de cette lettre, s'humilia, recon- 
nut ses torts, protesta qu'elle haïssait le monde et demanda à son 
héroïque correspondant de prier pour qu'elle arrivât à se haïr 
elle-même ; mais elle resta à Paris , en dépit des pressants 
appels et de> sermons de son coreligionnaire ^ 

L'affection que Se vigne avait vouée à ses amis de Port-Royal 
ne se traduisit pas seulement en obéissance et en dévoûment : 
il les combla de ses libéralités, les faisant ainsi profiter de sa large 
aisance. Lia correspondance de la mère Angélique et celle de U 
mère Agnès constatent fréquemment des envois généreux : c'était 
tantôt une lamjpe, tantôt un objet en vermeil, un beau tableau, de 
l'encens, une bourse richement garnie dont on le remercie. 

1. Voir Madame de SabU, de V. Cousio^ et Por^^alfai, de Sainle-Beiife. 



NOTRE ONCLE DE SÉVIGNÉ 453 

Au monastère de Paris, il fit construire ou réparer une chapelle 
qu'on appela chapelle de M. de Sévigné : en arrivant à Porl- 
Royal-des-Champs où tout était délabré, il résolut la reconstruc- 
tion du cloître. Dès le mois de mai 1670, il y mit les ouvriers, et 
le 6 août suivant, posa la première pierre du troisième côté. 
Lorsque les travaux furent achevés, il exprima le désir d'entrer 
quelquefois dans le croître ; la mère Agnès s'y opposa : « Notre 
« bâtiment du dedans, lui écrivit-elle, ne vous apparaîtra point, 
« parce qu'il y a un chérubin à notre porte qui en défend l'entrée 
€ avec une épée de feu, c'est-à-dire un anathème de notre samte 
« mère l'Église. » Mais le supérieur fut plus tolérant : les rela- 
tions jansénistes parlent avec détails ûes processions intérieures 
du Saint- Sacrement auxquelles Séviguè assistait, à la suite des 
ecclésiastiques, un cierge à la main. 

Ainsi absorbé par les nouveaux devoirs qu'il s'était créés, il 
n'avait plus avec sa famille que des rapports intermittents, sans 
cependant rompre avec elle. Au contrat de M<°« de Grignan, 
(¥1 janvier 1669), le notaire relate la signature de t René-Re- 
€ gnault de Sévigné, chevalier, seigneur de Champiré, grand- 
ie oncle maternel. » 

Ses petits-neveux avaient grandi loin de lui : à peine le con- 
naissaient-ils et sa nièce elle-même, si bien disposée pour les 
jansénistes, n'était au fond qu'une dilettante littéraire et une 
adhérente respectueuse, se contentant d'admirer de loin. 

Le chevalier entreprit un moment de convertir M"'^ de Grignan 
qui ne partageait peut-être par les admirations de sa mère et 
dont les allures lui paraissaient bien mondaines. Il lui envoya 
un jour un livre par l'intermédiaire de M°»« de Sévigné: «Je mUrna- 
gine, lui écrivit celle-ci. que ce n'est pas un romand » Ce devait 
ôire quelque traduction d'un père de rÉglise, appropriée aux 
besoins spirituels de la jeune femme. 

Sa nièce, bermonnèe aussi à ce sujet, perdit patience. 'Bcri- 

1. Lettre du 9 mars 1672. 



454 mmm gklm w etmxk 

vant à H"'^ de Grignan et faisant allusion à de fortes odam 
de Provence que celle-ci avait en dégoût, elle éclata : « Enfla, 
« trop est trop ilesmeilleureschoses sont dégoûtantes quand elles 
« sont jetées à la tête. Ah ! le beau sujet de faire des réflexions! 
« Votre oncle de Sévigné craindra bien pour votre salut Jos- 
« qu*à ce qu*il ait compris cette vérité ^ » Cela ne Tempédia 
pas de continuera admirer les solitaires: nous trouvons, dans une 
lettre à sa fille, le récit d'une excursion à Port-Royal-des-Gbamps: 
< Je vis aussi mon oncle de Sévigné, mais un moment. Ce Port- 
« Royal est une Tbébalde '. » 



VI 



La marquise de Sévigné ne devait plus revoir son oncle : le 
chevalier, épuisé par de longues et douloureuses maladies, mou- 
rut le 16 mars 1676, dans cette thébaïde où s^étaient écoulées ses 
dernières années : ses amis lui fermèrent les yeux. Il n*avait 
pas accompli sa soixante neuxième-annèe '. 

On rinhoma dans le clottre qu'il avait fait reconstruire, et le 
célèbre Hamon lui fît les honneurs d'une longue et louangeuse 
épitaphe en latin, dans laquelle il rendit hommage aux vertus du 
pénitent le plus dévoué et le plus généreux de Port-Royal. C'était 
le moins qu'on pût faire pour celui que Sainte-Beuve appelle le 
chevalier d'honneur du couvent. Remarquons, en passant, qu'en 
fixant le souvenir des pieux mérites de Sévigné, Hamon ne né- 
glige pas des côtés plus terrestres : 

Hic jacet Reginaldus de Sévigné, prœcîpuœ inter Ârmorîcos nobifî- 
tatis, qui cum dignitate et imperio magnâ setatig parte in variis Germi- 
DÎflB et Italiœ bellis transacta, inter adversa et prospéra diù collactatus et 



1. Lettre du 27 mai 1672. 

2. Lettre du 26 jtnvier 1671. 

3. Sévigné, comme beancoap d'hommes de son temps, ne connaissait pas son 
âge; il se croyait né vers 1609 on 1610. Anssi ses biographes, se copiant les ons 
les antres, ont-ils écrit qn^l était mort à 66 ans. 



NOTRB ONCLE »B sivtCNÉ 455 

ei periculis propemodnm infioUîs salvus ac liber, tandem apertîs lomen 
iidei oeulis quos bactenus yeritati clauserat, ut mundo paterent gravio- 
ribus 66 urgeri periculis et bostes longé infensiores înstare animadver- 
tit..PœDitentiam ergo amplexus tanquam securissimum praesidium, aliùd 
bellum adfersus se ipsum exorsus est... Victor inpace^ occubuitdie 16 
Martii anno «t. 66 reparatœ salut. 1676. 

In boc claostro, quod suis ipse iropensis extruendum curaverat, boc 
îlti grati animi monumenram religiosœ virgines apposuerunt *. 

Son nom resta cher aux Jansénistes : Fontaine Ini consacra, 
dans ses Mémoires, quelques pages élogieuses, et le Nécrologe 
de Port-Royal Tinscrivit au nombre de ses plus glorieux péni- 
tents. DmsYAlmanachdepratiquepour Vannée 1734, ou Calen- 
drier historique des grands personnages de Port-Royal qui 
ont éclaté l'Église par leurs ouvrages ou qui Vont édifiée 
par leur conduite ', à la date du 16 mars, on relata pieusement la 
vie et la mort du chevalier. 

La famille de Sévigné fit moins de frais d*oraison funèbre. 

Au cours d'une lettre à M"»» de Grignan, la marquise jeta quel- 
ques lignes indifférentes : « Toubliais de vous dire que notre 
€ oncle de Sévigné est mort : Madame de la Fayette commence 
« présentement à h&riter de sa mère '. » Ce fut tout. Elle ne parla 
plus qu'une fois de cet événement, quelque temps après, le 19 mai, 
pour annoncer à sa fille qu'il lui reviendrait cinq à six cents pis- 



1. On tronvera Tépitaphe en entier dans la Nécrologe du N. 0, de Port-RoyaL, 
1723, in-4». 

2. Petit volame in-12 étroit, imprimé aux Granges proche Versaitles. 

3. Lettre da 22 mars 1676. — En exécation do testament de sa mère. M** 
de la Fayette dot donner 2,000 livres pournne fondation de 100 livres de rente des- 
tinée à l'entretien d'un prêtre écolâtre dans la paroisse de Gragé. Cette rente, assise 
snr la terre de Charopiré. fat créée par acte passé devant Gallois et Tiber, notaires à 
Paris, le 20 février 1680 ; tous les héritiers du chevalier y comparurent avec M*' 
de la Fayette et Charles-Hilaire Piet,8eigneur de Buontier, exécuteur testamentaire de 
Benaud de Sévigné : la marquise y représentait M. et M*' de Grignan. Lors de 
la vente da Champiré, en 1687, Tacqnéreur dut se charger du service de cette rente. 
( V. cet acte dans la Revue de V Anjou, 1852, IL p. 327. Nous y relevons une erreur 
de nom : on y a écrit LaJaiUetle au lieu de La Fayelle.) 



456 NOTRE ONGLE DE SÂVlGNÉ 

tôles de la succession de son grand-oncle. Pas nne expression de 
regret affectueux ! Cette plume si bien taillée ne sut tracer qu'une 
dizaine de mots froids et secs comme un fait-divers. 

Renaud deSévigné ne laissait qu'un mince patrimoine^ d'où peut- 
être cette fîroideur et cette indifférence. Son mobilier et son logis 
de Port-Royal, il les léguait auxreligieuses: restait sa terre d'An- 
jou, grevée au profit de ces dernières d'une rente de trois cents 
livres. Le i5 février 1687, ses héritiers, au nombredehuit (descen - 
dantsde son frère Gbarles et de ses deux sœurs. H»»* de la Gros- 
sonnière et M"'* de Morais), se réunirent en personne ou par 
fondés de pouvoirs, en l'étude de M« Bretin, notaire à Rennes, et 
vendirent, au prix de quarante mille livres, lods et ventes compris, 
la terre et seigneurie de Ghampiré-Baratoo à messire Louis de 
Lantivy, seigneur de rile-Tîzon. Sur cette somme, Charles de 
Sévigné et H°^« de Grignan, sa sœur, se partagèrent vingt-cinq 
mille livres, en «vertu du droit d'aînesse, par représentation de 
leur père. Cela fait, notre oncle de Sévigné fut définitivement 
oublié. 

Voilà tout ce que la tradition et les documents de l'époque nous 
ont fait connaître de la vie du chevalier. Peut-être estimera-t-on 
que cette figure du XVll* siècle — ce vieux portrait — méritait 
d'être remis en lumière. Nous demandons quelque sympathie pour 
ce cadet de noble famille^ soldat par vocation, frondeur par am* 
bilion ou par esprit de famille, janséniste par circonstance. Avec 
un peu moins de vanité et un peu plus d'intelligence, il eût échappé 
aux aventures et aux sectes : on peut en dire autant de bien 
des personnages de tous les temps et même du nôtre. 

F. Saulhibe. 



PISSEMIL 



Épisodes de la Révolation dans la Lolre-Inférteore ' 



Pîssemil comprenait la reconnaissance mieux que Janvresse : il le 
prouva par sa conduite à l'égard de la famille Potiron de Bois - 
fleury. Â Tépoque de la Terreur, Madame Joseph de Boisfleury 
habitait seule le château de ce nom ; son mari et deux de ses 
beaux-frères étaient en prison ; le troisième, Louis-Théodore, 
jésuite et chanoine du chapitre noble de la Collégiale de Saint- 
Aubin de Guérande, se tenait caché dans les environs du Boisfleury 
où il venait dire la messe tous les dimanches, avant le jour. L'af- 
fluence était telle qu'une nuit, Tune des poutres qui soutenaient le 
plancher du salon où l'on célébrait les saints mystères, vint à se 
rompre pendant la cérémonie : les fidèles tombèrent dans la cave, 
sans qu'il y eût, du reste, aucun accident à déplorer. Le Comman* 
dant n'ignorait pas la présence du prêtre réfractaire dans la 
commune ; mais, soit souvenir d'un service qui lui avait été autre- 
fois rendu par un membre de la famille, soit reste de scrupule, 
soit amour pour la maison dans laquelle il avait autrefois travaillé, 
il ne paraissait pas vouloir inquiéter le Boisfleury. Un jour pour- 
tant, poussé par les patriotes qui voulaient s'emparer du chanoine, 
il se rendit au château avec toute sa bande, tambour en tète, sui- 
vant la coutume. Il faut dire qu'en passant par le chemin de la 
Mare-Barrée qui conduisait au Boisfleury, il eut soin de tirer pla- 

* Voir lalifnisoQ de nofembre 1884, pp. 359-366. 



458 PISSEMIL 

sieurs coups de pistolet, dans le biit de mettre en garde les hale- 
tants^ comme il Taffirma plus tard. Mais Tun de ses hommes 
ayant déclaré que c'était près de la rivière, chez la veuve Hénor^ 
de Saint-Dohin, que se trouvait le chanoine, il alla tout droit à h 
maison de la bonne femme. 

— Nous venons chercher ton calotin, dit-il en entrant. 

— Chercher quoi ? répondit la ménagère. Des garant